‹ De Froeschwiller à ParisChapitre 15 sur 21 · GRAVELOTTE — P O N T - A-M O U S S O N · texte numérisé non relu

GRAVELOTTE — P O N T - A-M O U S S O N

magne, nous ne pouvions refuser un tribut de haineuse admiration ; mais à la vue de ce roi , soldat grossier, tour à tour esclave ou maître au gré de son ministre, nous éprouvions une sourde colère : est-ce bien là cette épée vengeresse, ce fléau de Dieu, celui que deux grandes batailles font maître de nos destinées ! Ces révoltes intérieures ne se peuvent analyser, et nous nous détournons pour ne pas assister, dans une ville française, à ce triomphe insolent des vainqueurs. Au quartier général, le docteur obtient un laisserpasser depuis Pont-à-Mousson jusqu'à Mulhouse, avec itinéraire obligatoire par Saarbruck, Mannheim , Carlsruhe, Fribourg et Bâle. Sans que nous l'eussions sollicité, le laisser-passer portait la mention spéciale de : parcours gratuit en première classe, sur toutes les lignes. Cette largesse nous étonna au premier abord, mais nous apprîmes par la suite que, sur toutes les lignes allemandes, le personnel et le matériel de la Société internationale de secours aux blessés avaient le privilège du parcours et du transport gratuit. La Suisse, dès le début de la guerre, leur constitua également le même droit. Ce n'est qu'en France que nous avons dû payer nos déplacements et le transport du matériel d'ambulance. Une seule compagnie a fait à cet égard une concession : c'est la compagnie des chemins de fer de l'Est, qui a assimilé les infirmiers civils aux militaires et les a fait bénéficier de la réduction de 75 pour 100 sur ses tarifs de voyageurs et de mar-

chandises ; la ligne de Lyon ne nous a accordé cette faveur que sur la présentation de nos feuilles de route visées par l'intendance militaire.

Le point de départ fixé par notre laisser-passer était la gare de Remilly, station distante de quelques kilomètres de Metz et par laquelle la majeure partie des blessés prussiens était évacuée sur l'Allemagne. La distance de Remilly à Pont-à-Mousson est de quarante kilomètres environ; nos pieds, meurtris par une marche de soixante kilomètres en vingt-quatre heures, se refusaient à nous porter plus loin. Il fallut donc s'enquérir d'une voiture. Nos premières démarches furent infructueuses, tous les chars et les chevaux avaient été requis pour les transports de l'armée ennemie; sous la terreur des prohibitions prussiennes, les habitants se refusaient à écouter nos propositions, et nous suppliaient d'un air effaré de nous retirer, notre insistance et même notre présence pouvant les compromettre devant les cinq ou six soldats prussiens installés en garnisaires dans chaque maison. Enfin, en lui garantissant la protection efficace du drapeau international, nous obtenons d'un voiturier plus hardi la promesse de nous conduire le lendemain matin à Remilly. Rassurés sur ce point, nous songeons à nous procurer un abri pour la nuit et nous nous adressons au fantôme de municipalité que les envahisseurs ont autorisé ou obligé à fonctionner. Le billet de logement que nous obtenons nous conduit dans une

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famille de pauvres maçons; ces braves gens, nous sachant Français, s'empressent tellement à bouleverser leur maison pour nous mieux loger, que nous sommes confus, et leur bonté grande nous fait oublier notre droit pour ne nous laisser que de la reconnaissance.

Il se peut que Pont-à-Mousson, avec son pont sur la Moselle, ses vieux porches et ses clochers, offre quelque intérêt au touriste ou à l'archéologue ; mais notre esprit n'était pas à l'archéologie, et, bien que notre passage dans cette ville soit de date récente, ma mémoire n'a conservé des objets extérieurs aucun souvenir.

C'est à Pont-à-Mousson que, pour la première fois depuis notre entrée en campagne, nous rencontrons des infirmiers volontaires allemands. Ils ont aussi la passion de l'uniforme, et le formidable arsenal qu'ils portent à la ceinture contraste étrangement avec le caractère de leur mission. Pour quiconque a observé de prés les mœurs des universités allemandes, cet étalage guerrier n'a rien de surprenant, mais ce qui fut pour nous, il m'en souvient, un sujet d'étonnement, c'est l'arrivée tardive de ces jeunes hommes de bonne volonté sur les points où le sang venait de couler. Pour être juste, d'ailleurs, je dois dire que, sauf le personnel de quatre ambulances sorties à cette époque de Paris, personnel dont bien des entraves ont retardé ou empêché la présence immédiate sur les champs de bataille, nous n'avions rencontré en Lorraine aucun infirmier

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civil français sur les champs de Doncourc et de Gravelotte. Ce n'est point un blâme que j'exprime; la marche foudroyante de l'invasion a pris au dépourvu les meilleures volontés, et je n'attribue qu"à des hasards heureux la fortune que mes compagnons et moi nous avons eue de nous trouver à l'heure opportune à Frœschwiller et sur tous les champs de bataille, autour de Metz.

Le 23 août, à midi, nous arrivons à Remilly, où nous voyons les premiers travaux du chemin de fer que les Prussiens vont établir pour desservir les lignes d'investissement de Metz. Autour de la gare, exposés à la pkiie qui tombe sans merci, sont étendus sur la paille des centaines de blessés français et prussiens ; d'heure en heure, des chars de paysans amènent de nouvelles victimes. Ces malheureux subissent un pansement en attendant le départ du convoi qui les emportera vers l'Allemagne. Nos blessés sont mornes et silencieux ; on dirait qu'ils ont, par pressentiment, l'eiFroi delà captivité. Par un entraînement bien naturel nous nous occupons d'eux presque exclusivement, et tel est leur découragement que nous ne voyons même pas sur leur visage ce rapide sourire de satisfaction dont n'étaient pas maîtres leurs camarades en serrant une main française. Au milieu des blessés circule une nuée de sœurs de charité bavaroises ec de diaconesses wurtembergeoises qui prodiguent à tous les blessés, sans distinction de nationalité, des soins dont nous admirons l'intelligence, la promp-

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titude et la délicatesse. Je dois rendre le même témoignage aux chevaliers de Saint-Jean [Johanniter) dont la charité prodigue aux blessés, en même temps que les pansements, les douceurs compatibles avec leur triste état. Nous puisons dans leur abondant approvisionnement, du plâtre, des châssis et des planchettes pour faire des appareils fixes au malheureux dont les membres sont brisés.

La cloche du départ se fait entendre et nous montons dans un fourgon garni de paille, en compagnie de six blessés prussiens sur lesquels un major nous prie de veiller pendant le trajet. L'un d'eux, qui a les jambes brisées par un éclat d'obus et qui est resté deux jours et deux nuits sur le champ de bataille, est atteint d'une fluxion de poitrine ; une toux incessante secoue sans relâche ce corps dévoré par la fièvre et que nous sommes, hélas ! impuissants à soulager.

Nous traversons Faulquemont, Saint- Avold, Forbach, de récente et lamentable mémoire; voici Saarbruck, où s'est joué le premier acte de ce grand drame ; l'obscurité est profonde ; seuls, les appels des chefs de trains nous révèlent que nous traversons ce champ de notre première et dernière illusion, et nous éprouvons, à ne rien voir, un soulagement que je laisse au lecteur le soin d'analyser.

La gare est envahie par des marchands d'objets comestibles ; sur des tables improvisées ils détaillent du pain, dujambon, du bouillon, du saucisson, du beurre,

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des œufs, du café ; ce n'est plus ici un pays envahi et épuisé, toutes les productions abondent, la frontière est franchie ; à la Lorraine la famine et la ruine, et ce n'est pas encore pour elle le dernier mot de cette guerre !

A minuit, nous arrivons à Neukirchen et nous nous étendons jusqu'au matin sur le plancher de la salle d'attente; l'embranchement, que nous prenons au départ nous conduit à Mannheim et Carlsruhe. Nous dépassons Rastadt, qui a vomi sur nous les bataillons de Wœrth ; quelques trains militaires emportent dans la direction de Saarbruck des régiments badois ; ce sont vraisemblablement les derniers, car TAUemagne a jeté sur nous tout ce qui était chez elle armé et équipé, et ces soldats sont les derniers que nous ayons rencontrés sur notre route.

Delà station d'Appenweier, on distingue vers l'ouest d'épaisses colonnes de fumée, qui semblent s'élever du lit même du Rhin; c'est Strasbourg, mis en feu par les obus prussiens, qui riposte en incendiant Kehl. Nos cœurs se serrent douloureusement ; il y en a bien peu d'entre nous qui n'aient des parents ou des amis enfermés dans la ville assiégée. Un officier badois nous annonce qu'une nouvelle armée de deux cent mille hommes de landwehr est en formation à Rastadt et doit traverser le Rhin dans huit jours pour aller rejoindre les sept cent mille soldats qui foulent déjà le sol de l'Alsace, de la Lorraine et des Vosges. Nos angois-

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ses deviennent plus vives et prennent un caractère plus personnel à mesure que nous nous rapprochons de la haute Alsace. Nous interrogeons anxieusement ce laisser-passer énigmatique qui nous accorde le passage gratuit par l'Allemagne depuis Remilly jusqu'à Mulhouse; serait-il donc vrai que nos demeures soient aussi sous la loi du vainqueur J* A Fribourg-en-Brisgau, où nous passons la nuit, personne ne peut nous renseignera cet égard. Enfin, le premier train du matin nous emporte à Bâle, et, là, nous apprenons que les corps prussiens détachés de l'investissement de Strasbourg n'ont pas dépassé Schlestadt, dont ils ont commencé le siège. Un soupir de soulagement s'échappe de nos poitrines, toutes les fatigues sont oubliées, la tristesse elle-même s'efface comme pour laisser passage à un rayon d'espoir, et nous rentrons enfin à Mulhouse, cet humble petit coin de la terre où se trouvent nos affections, avec le sentiment d'un devoir accompli.

rOE MULHOUSE qA %EI^S.

Notre retour fut l'occasion d'un incident significatif que je passerais sous silence s'il n'était le témoignage d'une disposition générale commune à cette époque à tout le pays et qui révèle un des côtés faibles de notre caractère.

En descendant du train, nous trouvons quelques amis qui venaient recueillir à la gare les indications vagues que sème toujours dans les villes de province l'arrivée d'un convoi , et dont les privait absolument l'interruption complète àQ5 commimications télégraphiques depuis la mise en état de siège des départements de l'Est. Frappés de l'expression de découragement qu'ils lisent sur nos visages, ils nous interrogent sur les résultats véritables de la dernière bataille, livrée le i8 août par Bazaine, et nous apprennent que le gouvernement avait communiqué à la France entière la nouvelle d'un échec meurtrier infligé, à cette date.

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dans les carrières de Jaumont , au corps d'armée du général Stcinmetz. C'était là, en effet, la seule indication fournie au pays sur la grande bataille du 18, et cette journée, qui avait eu pour résultat final de bloquer le maréchal Bazaine étroitement sous Metz et d'ouvrir aux Prussiens la grande route de Paris, avait été réduite par les communications officielles aux proportions d'un simple combat ; le public, abusé par des termes équivoques, devait le travestir en un avantage marqué pour nos armes. Nous ne pouvons cacher notre étonnement douloureux et, pressés de questions, nous racontons ce que nous avons vu, l'immense champ de bataille s'étendant depuis Sainte -Marie ec Sainc- Privat jusqu'à Gravelocte, sur un développement de dix kilomètres ; les points stratégiques commandant la triple route de Metz à Verdun occupés par l'ennemi, et nos blessés en son pouvoir ; nous affirmons que nous n'avons point entendu parler des carrières de Jaumont, ni par les blessés ni par les prisonniers français, et nous exprimons l'opinion que, si elles ont été le théâtre de pertes importantes pour l'ennemi, il n'y faut voir, dans tous les cas, qu'un des incidents de la lutte, bien plus grave, dont nous pouvons témoigner. Je ne dissimule pas personnellement mes impressions formelles sur la puissante organisation de nos ennemis et sur leur admirable discipline ; il me semblait être un devoir et une nécessité pressante de rendre hommage à la vérité en montrant notre adver-

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saire tel qu'on pouvait l'observer de près, en lui attribuant sa valeur exacte, en ne cachant point ses rapides progrès, et en faisant passer dans l'âme de ceux qui nous écoutaient le sentiment que ce n'était plus l'heure des illusions, qu'il fallait^ au contraire, envisager en face le danger commun, et que ce serait peut-être sous les murs mêmes de Paris que se résoudrait la question.

Mais, sur la foi des dépêches ministérielles, on croyait alors à des avantages importants, et nous surprenions les cœurs en pleine espérance au moment où nous leur présentions, au contraire, dans des conditions de certitude que personne ne songeait à récuser, les nouvelles les plus alarmantes. En quelques heures elles font le tour de la ville et s'exagèrent en passant de bouche en bouche ; on nous accuse de semer le découragement, de paralyser le patriotisme des citoyens, comme si ceux-là peuvent s'appeler citoyens qui ne savent point regarder en face les infortunes de la patrie! Je vois encore l'accueil glacé de quelques âmes honnêtes, blessées par la dure vérité dans leur sentiment national ; j'entends encore le mot de mauvais patriotes ! murmuré à mon oreille par un aveuglement que j'excuse et que j'eusse peut-être, à cette époque, aveuglément partagé moi-même, s'il ne m'eût été donné de voir ec de toucher, hélas ! nos blessures saignantes.

Dans la soirée je fus prévenu, par un ami bienveillant^ que j'avais encouru la plus grave responsibilité en répandant dans le public des nouvelles en contra-

diction absolue avec les communications officielles; que, la ville étant en état de siège, il était difficile au Parquet de fermer les yeux sur un incident aussi grave et que j'agirais prudemment en prévenant des poursuites possibles par un entretien explicatif avec nos magistrats. C'était un bon conseil; je n'ai qu'à me féliciter de l'avoir suivi. Mes explications furent accueillies par notre sous -préfet, M. le baron J,.., avec la courtoisie dont il ne se départait jamais; je le laissai suffisamment édifié sur la vérité et le cœur rempli des plus cruelles appréhensions. L'incident n'eut donc pas de suite, mais il m'a paru utile de le mentionner comme une des manifestations de ce phénomène moral, l'optimisme quand même, qu'on observe chez nous aux heures de crise et qui est le fruit d'une fausse éducation nationale. Il y a en nous une instinctive répugnance à croire à nos infirmités ; obstinés et lâches, nous fermons les yeux pour pouvoir les nier; il est si doux de s'endormir dans une confiance systématique, si facile d'écarter avec irritation les fâcheux qui interviennent pour nous signaler les progrès du mal ! Il en était ainsi dans ces jours d'anxiété; les hommes du meilleur sens, aveuglés par leur douleur patriotique, rejetaient, comme impossible, l'éventualité de notre défaite; parler de nos revers semblait les provoquer; signaler notre infériorité, c'était presque la désirer; douter de l'issue de la lutte était le fait d'un mauvais citoyen. Hélas ! à ces cœurs sincères mais afifolés d'an-

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goisse par d'inflexibles réalités, il fallait à tout prix servir, sous peine d'être traité comme suspect, les espérances mensongères dont leur propre crédulité ne parvenait point à se payer. Lorsque, pour notre patrie, les événements se seront accomplis, chacun de nous aura servi le pays à sa manière ; mais je doute que ceux qui auront prolongé ses illusions l'aient servi plus efficacement que ceux qui n'auront pas craint, au prix d'une éphémère popularité, de lui jeter le cri d'alarme.

Cette soif de confiance était telle que, deux jours après notre arrivée, les craintes étaient calmées ; on parlait peu ou point de la bataille de Metz pour n'avoir pas à l'approfondir et toute l'attention se concentrait sur les nouveaux mouvements stratégiques. Le maréchal Mac-Mahon, renonçant à un plan de campagne qui pouvait, entre ses mains, sauver la France en lui laissant le temps d'organiser toutes ses ressources, venait d'incendier nos établissements du camp de Châlons et s'avançait, à la tête de la nouvelle armée improvisée par le général comte de Palikao, vers une destination inconnue, mais, à coup sur, dans la direction du nordest, avec l'évidente intention de dégager Bazaine.

Tandis que l'esprit public se recueillait dans l'attente des prochains événements, l'installation des ambulances locales se poursuivait avec activité. Pendant les trois semaines que notre petit groupe d'infirmiers volontaires avait consacrées à suivre les armées, le comité de Mulhouse avait rapidement organisé l'em-

ploi de SCS ressources et, si la fortune de la guerre n'eût point été contraire à nos armes,' si nos blessés n'étaient pas restés prisonniers aux mains de l'ennemi, il n'est pas douteux que l'intendance militaire n'eut choisi ce point pour en faire un dépôt important.

Dans ces heures de désolation nationale, au milieu du naufrage de tant d'illusions, c'est du moins une consolation que de voir briller au-dessus des découragements et des faiblesses l'éternelle charité unissant dans une ardente et commune activité tant de cœurs désunis sur tout autre point par le malheur. — Plus de dissidences politiques sur ce terrain de la souffrance ; plus de considérations étroites, plus d'intérêts personnels mis en avant : un sentiment universel d'amour du prochain pénétrait toutes les âmes, déliait toutes les bourses. Ce ne furent pas seulement les villes de l'Est, ce ne furent pas seulement la France et la Prusse, mais le monde entier qui scella de son offrande le pacte d'humanité, pacte tant de fois violé par la fureur des gouvernants, tant de fois sanctionné par le bon sens des peuples, pacte compromis hier encore par une déclaration de guerre insensée et s'affirmant une fois de plus au profit des blesses par un élan universel de charité. C'est ainsi que la conscience individuelle semblait alors vouloir protester contre les haines internationales et répudier toute solidarité avec ceux qui dénoncent, le cœur léger, pour me servir d'une expression restée célèbre, des guerres formidables. Si,

depuis lors, la lutte a changé de caractère, et si le sang versé pour notre intégrité menacée a fait germer en nous une haine nouvelle, dumoinsles élans communs qui, au début de la guerre, confondirent amis et ennemis dans une même pensée d'humanité, seront -ils invoqués dans l'avenir, par ceux qui écriront l'histoire, comme un progrès philosophique de l'esprit public.

Le cadre de ce récit ne me permet pas d'entrer dans le détail de tout ce qui fut ainsi préparé ou improvisé; il faudrait relever les sommes versées au Trésor, à la Société française de secours, aux ambulances de la Presse; il faudrait, dans ces chiffres, établir la part pour laquelle ont contribué les Etats-Unis, l'Angleterre, la Belgique, la Suisse, l'Italie, les Colonies; c'est là un travail statistique du plus grand intérêt qui sera, nous n'en doutons pas, entrepris par quelque esprit patient, soucieux d'examiner si les résultats obtenus par les ambulances ont été en rapport avec l'importance des ressources que leur a fournies, avec un si louable empressement, la charité publique.

Réduit à l'impuissance par la captivité de nos blessés, rigoureusement internés dans les lignes prussiennes, le comité de Mulhouse dut se borner à envoyer des bras et des secours en nature sur les points occupés par l'ennemi où il y avait encombrement de blessés. Les localités les plus rapprochées étaient Haguenau, Bischwiller et Soultz. Plusieurs de nos concitoyens étaient encore à Haguenau ; quelques-uns, fatigués par le

pénible travaiMes ambulances, revenaient parmi nous, d'autres allaient prendre leur place; mais ce va-etvient, semé de difficultés et rendu fort irrégulier par les dispositions rigoureuses des généraux prussiens, ne nous permettait de transmettre à nos blessés que des secours insignifiants. La détresse était grande dans ces malheureuses contrées ravagées par le passage violent de tant de milliers d'hommes : Haguenau, l'une des plus riches communes de France, avait été frappée d'une contribution de guerre qui avait épuisé ses ressources disponibles; encombrée de blessés, écrasée chaque jour par de nouvelles réquisitions en nature de tout genre, la ville avait du songer à contracter un emprunt garanti par sa richesse foncière; mais, dans une pareille tourmente, les conditions proposées par les banques de la Suisse ou de l'Allemagne n'avaient plus de mesure; le projet d'emprunt était donc encore, à cette époque, tout au moins ajourné et le patriotisme des habitants de Haguenau pouvait seul faire face aux difficultés de cette inexorable situation.

Quant à Bischwiller, commune pauvre, la première contribution de guerre avait suffi à épuiser tous ses moyens, et ses ressources matérielles furent rapidement absorbées par les cinq ou six cents blessés qui se renouvelaient sans interruption à mesure que s'effectuaient les évacuations sur l'Allemagne. Dans les derniers jours du mois d'août, la commune était épuisée; le comité de secours de cette localité envoya un ses

membres à Bâle pour y solliciter une assistance pécuniaire que M, le vicomte de Flavigny, délégué de la Société française pour le Bas-Rhin, retenu prisonnier à Haguenau, était impuissant à lui donner; réduit, en effet, lui-même au plus complet dénûment, privé de toutes communications avec Paris, M. de Flavigny venait de se voir interdire, par une rigueur récente, les communications avec Strasbourg, où il lui eût été possible de puiser, pour venir en aide à Bischwiller, sur un fonds de cent mille francs que la société française de secours avait réussi à y introduire, vingt-quatre heures avant le blocus. La malheureuse commune de Bischwiller ne fût guère plus heureuse à Bàle, où Ton ne put disposer en sa faveur que d'un Subside insignifiant. Son délégué vint donc à Mulhouse; mais, inconnu du comité, n'ayant aucune lettre qui l'accréditât près de nous , sa demande échoua devant la règle impérieuse que le comité s'était imposée de pouvoir justifier ses subsides. Le délégué de Bisch-willer prit le parti, quelques jours après, de se rendre à Paris et de s'adresser directement à la Société française ; il en obtint une somme de trois mille francs ; quelque minime que fût ce secours, il lui permit de se rendre à Rastadt, seul point où la basse Alsace eût liberté de se ravitailler et d'y acheter à prix d'or les objets de première nécessité pour les ambulances de Bischwiller.

Je m'étends à dessein sur le détail de ces difficultés, de ces misères, pour que ceux qui n'ont pas subi l'in-

vasion puissenc se faire une idée exacte des souffrances et du dénûment qu'elle entraîne. Tous les tableaux qu'on en peut faire sont au-dessous de la vérité, parce que la plume se lasse d'enregistrer toutes les douleurs, parce qu'elle est inhabile à les analyser. Nous n'étions point nous-mêmes, à cette époque, envahis par le vainqueur, la haute Alsace était encore libre ; mais les souffrances de nos frères du Bas-Rhin étaient déjà les nôtres, et c'est bien certainement un des sentiments les plus douloureux que celui que nous éprouvions tous alors, le sentiment de notre impuissance à soulager la misère de nos blessés ; nous les savions à quelques lieues de nous seulement, en proie à toutes les privations, à la douleur physique, aux défaillances morales du vaincu, et nous, abondamment pourvus de tout ce qui leur manquait, le cœur tendu vers eux, nous si près de leur infortune, un mur infranchissable, la loi du vainqueur, nous en séparait.

Sous cette impression commune à tous les cœurs alsaciens, il fut facile de faire un nouvel appel au bon vouloir de nos concitoyens et de constituer un second groupe d'infirmiers volontaires pour reprendre, à la suite de nos armées, la campagne hospicalière. A l'issue d'une réunion dont l'objet était de donner la narration succincte de notre première étape, seize volontaires prirent l'engagement de partir au premier signal. L'expérience nous ayant démontré que , sur un champ d'action, il était essentiel de se fractionner pour pro-

duire plus, on convinc de se diviser en deux escouades de huit infirmiers, chacune ayant à sa tête un médecin et un fourrier; ce détail d'organisation n'était pas sans importance, car, à n'en pas douter, les deux escouades devaient être appelées à agir isolément l'une de l'autre. Quelques volontaires de la première étape revinrent à l'appel ; les autres, retenus par des obligations de famille ou de position, eurent le regret de ne pouvoir nous accompagner. Le 28 août, nos deux escouades étaient organisées, munies d'une provision suffisante de médicaments, de linge et de civières d'un modèle spécial, réduites aux dernières limites de légèreté, pouvant se rouler comme un drapeau, assez maniables en un mot pour que chacun pût en porter une sans fatigue, indépendamment de son sac de voyage et de son chargement de route.

Le temps pressait ; — on avait le sentiment qu'une action grave et décisive allait s'engager au premier jour. Les derniers bulletins transmis aux départements par le ministère de la guerre avaient accusé d'importantes concentrations au camp de Châlons, et chacun pensait que nous attendions l'ennemi dans ces positions, étudiées et préparées depuis tant d'années, lorsque survint la nouvelle que le maréchal Mac-Mahon se dirigeait à marches forcées, par Reims et Laon, sur les Ardennes. Cette marche était audacieuse; déjà l'armée du prince royal, averti ou inquiet de nos mouvements, était en force à "Vouziers, avec ses avant-postes autour

de Rethel. Il menaçait ainsi le flanc de l'armée française, qui, pour se dérober, avaic du faire un coude ec passer par Laon, Vervins, Hirson ec Mézières, afin de tendre la main, du côté de Sedan et de Montmédy, à l'armée de Bazaine rejeté sous Metz par la défaite de Saint-Privat. Elle était donc ouverte cette campagne désastreuse qui devait engloutir la dernière armée française! A qui incombe la responsabilité de cette résolution fatale? Les révélations des derniers mois ne laissent plus aucun doute à cet égard; elles nous peignent les poignantes et clairvoyantes perplexités du maréchal Mac-Mahon, sa résistance à l'adoption d'un plan dont l'inspiration n'était plus de sauver la France mais de sauver l'Empire ; elles témoignent de la netteté avec laquelle il annonçait, en se résignant, les désastres auxquels il allait s'exposer, et, si la fermeté de son caractère a sombré devant les ordres positifs que lui transmit le ministère de la guerre, du moins son honneur est sans tache ; victime au commencement, victime à la fin, il a obéi en soldat, il a combattu en soldat, il est tombé en soldat ; si sa gloire s'est éclipsée sous les coups d'une infortune qu'il n'avait pas préparée, du moins elle reste pure et la France honore en lui un grand vaincu, une grande victime.

Pour sa justification, l'histoire conservera les documents qui suivent et qui doivc^nt trouver leur place en ce récit :

(i Camp de Châlons, 19 août 1870, 3 h. 35 soir.

« Maréchal Mac-Mahon à maréchal Baiaine^ Met^.

« Si, comme je le crois, vous êtes forcé de battre en retraite très-prochainement, je ne sais, à la distance où je me trouve, comment vous venir en aide sans découvrir Paris. Si vous en jugez autrement, faites-le-moi connaître. »

« Le Chesne, 27 août 1870, j h. 25 soir.

« Maréchal Mac-Mahon au commandant supérieur de Sedan.

« Je vous prie d'employer tous les moyens possibles pour faire parvenir au maréchal Bazaine la dépêche suivante :

« Le maréchal Mac-Mahon , au Chesne^ au maréchal Bazaine.

« Maréchal Mac-Mahon prévient maréchal Bazaine que l'arrivée du prince royal à Châlons le force à opérer, le 29, sa retraite sur Mézières, et de là à l'Ouest, s'il n'apprend pas que le mouvement de retraite du maréchal Bazaine soit commencé. »

«Maréchal Mac-Mahon à Guerre j Paris.

« Le Chesne, 27 août 1870, 8 h. 30 soir.

« Les 1" et 2^ armées, plus 200,000 hommes, bloquent Metz, principalement sur la rive gauche ; une force évaluée 50,000 hommes serait établie sur la rive droite de la Meuse pour gêner ma marche sur Metz. Des renseignements annoncent que l'armée du prince royal de Prusse

se dirige aujourd'hui sur les Ardennes avec 50,000 hommes; elle serait déjà à Ardeuil. Je suis au Chesne avec un peu plus de 100,000 hommes. Depuis le 9 * je n'ai aucune nouvelle de Bazaine; si je me porte à sa rencontre, je serai attaqué de front par une partie des I" et 2"= armées, qui, à la faveur des bois, peuvent dérober une force supérieure à la mienne; en même temps attaqué par l'armée du prince royal de Prusse me coupant toute ligne de retraite. Je me rapproche demain de Mézières, d'où je continuerai ma retraite, selon les événements, vers l'Ouest. »

Il étaic impossible d'apprécier avec plus de lucidité la réalité de la situation, et l'empereur, qui conservait encore le commandement, ainsi qu'il résulte de tous les témoignages et de tous les documents recueillis, ne pouvant constater les déductions du maréchal, inclinait sans doute à la retraite, lorsqu'il reçut la dépêche suivante :

« Guerre à Empereur^ quartier impérial.

« Paris, le 27 août 1870, 11 h. soir.

« Si vous abandonnez Bazaine, la révolution est dans

Paris et vous serez attaqué vous-même par toutes les

f-nrces de l'ennemi. Contre le dehors Paris se gardera.

Les fortifications sont terminées. Il me paraît urgent

1. Cette date doit vraisemblablement être remplacée par celle du 19, époque à partir de laquelle les communications du maréchal Baaaine furent interrompues.

2a8 DE FRŒSCHWILLER A PARIS.

que vous puissiez parvenir jusqu'à Bazaiiie. Ce n'est pas le prince royal de Prusse qui est à Châlons, mais un des princes, frère du roi de Prusse, avec une avant-garde et des forces considérables de cavalerie. Je vous ai télégraphié ce matin deux renseignements qui indiquent que le prince royal de Prusse, sentant le danger auquel votre marche tournante expose et son armée et l'armée qui bloque Bazaine, aurait changé de direction et marcherait vers le nord. Vous avez au moins trente-six heures d'avance sur lui, peut-être quarante-huit heures. Vous n'avez devant vous qu'une partie des forces qui bloquent Metz et qui, vous voyant vous retirer de Châlons à Reims, s'étaient étendues vers l'Argonne. Votre mouvement sur Reims les avait trompées. Comme le prince royal de Prusse, ici tout le monde a senti la nécessité de dégager Bazaiue, et l'anxiété avec laquelle on vous suit est extrême. »

« Guerre à maréchal Mac-Mahon ^ au quartier général. (I Paris, le 28 août 1870, i h. jo soir.

« Au nom du conseil des ministres et du conseil privé, je vous demande de porter secours à Bazaine en profitant des trente heures d'avance que vous avez sur le prince royal de Prusse. Je fais porter le corps Vinoy sur Reims. »

Ces dépêches écaienc décisives ; ne voulant pas succomber sous la révolution dans Paris, l'Empire préféra succomber à Sedan en nous entraînant dans sa chute.

DE MULHOUSE A UEIM s. 229

Ce fut un télégramme officiel qui laissa entrevoir aux provinces de lEsc, dans la matinée du 30 août, le nouveau plan de campagne imaginé par nos généraux.

Les dépêches laissant comprendre que Mac-Mahon était en marche depuis plusieurs jours, il n'était pas douteux que le choc ne fût imminent, et notre unique préoccupation était d'arriver trop tard pour le service que nous nous proposions. Nous quittâmes donc Mulhouse le même jour, à trois heures du soir. L'occupation de Chaumont et de Troyes par un corps prussien nous obligea à passer par la ligne de Lyon pour reprendre à Paris les voies ferrées de l'Est. Arrivés à Dijon au milieu de la nuit, nos premières impressions de cette seconde étape ne furent point heureuses ; nous nous retrouvions, en effet, au milieu de soldats de toute arme, en désordre, avinés, ne sachant où rejoindre leur corps et rien moins que soucieux de le retrouver. Le mal était chronique et nos premières épreuves étaient insuffisantes encore à ranimer le sentiment du devoir.

En débarquant à Paris, notre premier soin fut de nous rendre à la gare du Nord. Il n'y avait plus de convois réguliers; les trains militaires pouvaient seuls circuler sur la ligne ; on nous promit, sur la présentation de nos feuilles de route, de nous faire partir par un convoi du soir.

Je me rendis dans la journée au palais de l'Indus-

trie, où était le siège de la Société française de secours aux blessés, et j'y trouvai auprès du président, M. le comte de Flavigny, un accueil cordial, empressé même, de la part de quelques-uns des membres du comité qui siégeait en permanence, car le sort de la guerre avait encore permis à bien peu de ceux qui ont assisté à nos désastres d'en rendre compte. A M. de Flavigny je donnai des nouvelles récentes de son fils, dont il n'avait plus entendu parler depuis la date néfaste du 6 août. A l'un des amis de M. le comte de Saint-Sauveur, qui demandait en tremblant de ses nouvelles, il fallut bien avouer qu'il avait trouvé une mort glorieuse sur le champ de bataille; à M. le marquis de Vogué, dont le plus jeune fils, aide de camp du maréchal Mac- Mahon, avait succombé à Frœschwiller, et qui s'informait, d'une voix émue, si le corps de son fils avait pu être retrouvé, j'eus le regret de confirmer que toutes les recherches avaient été vaines.

En prenant congé du comité, je lui remis une lettre résumant les résultats effectifs obtenus par notre groupe de huit infirmiers, qui comptait dans ses rangs un chirurgien ; en voici textuellement les chiffres :

150 enlèvements de blessés sur le champ de bataille; 900 pansements ; 4 amputations ;

24 extractions de balles ou d'éclats d'obus ; 70 expéditions de lettres aux parents des oflSciers blessés.

Cette lettre contenait, en outre, quelques observations que notre première étape nous avait suggérées sur le fonctionnement utile des ambulances et de leur personnel en campagne. Je signalais la nécessité d'organiser des escouades d'infirmiers agissant isolément, spécialement destinées à se jeter sur le champ de bataille à l'heure même où la lutte se termine ; de restreindre le personnel de chaque escouade à huit ou dix infirmiers tout au plus, ce fractionnement ayant l'avantage de ne point inquiéter les corps militaires qu'ils traversent et de répartir les secours sur les dix ou douze villages ou hameaux qui se trouvent généraement compris dans le périmètre d'une grande bataille ; enfin de renoncer à l'uniforme, qui, de loin, donne au groupe un aspect militaire, éveille la défiance et suscite des entraves, ainsi que nous l'avions constaté en Lorraine. Ces observations ne sont point absolues, et si elles ne peuvent s'appliquer aux champs de bataille que nous avons vus depuis lors sous les murs de Paris, elles n'en subsistent pas moins pour tout combat livré loin d'une grande ville.

Paris était dans une attente fiévreuse ; on interrogeai^ avidement les pâles bulletins affichés par l'autorité et qui toujours se résumaient par cette phrase invariable : « L'armée exécute un mouvement important; elle occupe de bonnes positions » ; ce style équivoque ne pouvait leurrer la sagacité de l'esprit parisien et, sans rien connaître des combats du 30 et du 3 1 août, la population

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avaic cependanc le pressencimenc que l'action écait engagée dans des conditions défavorables pour nos armes.

C'est sous cette impression que nous prenons la route des Ardennes. Le train militaire avec lequel nous nous éloignons de Paris doit aller jusqu'à Rethel. Près de Dammartin, nous voyons^ dans la nuit qui couvre la plaine, un immense incendie se refléter en teintes sanglantes sur le ciel sombre et, malgré nous, nos esprits se reportent sur le souvenir de Saint-Privat en flammes. Le voyage se continue silencieux jusqu'à Reims, où le chef de gare nous apprend que les Prussiens sont en force à Rethel, que la voie est coupée et qu'il est impossible de s'aventurer au delà de Reims. Privés de toute indication et n'en pouvant plus trouver dans la ville endormie, nous remettons au lendemain matin le choix de la direction à suivre. La cloche grave de la cathédrale sonne la première heure du i*"" septembre. C'est là que, en des jours plus heureux, chevauchant à la droite du roi Charles VII, Jeanne d'Arc vint rendre grâce à Dieu du salut de la France.

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Le plan que nous nous proposions d'exécuter, en parcanc de Mulhouse, était, en apparence, de la plus grande simplicité : il se bornait à rejoindre par Paris l'armée française en marche vers le nord-est et de la suivre, d'aussi prés que possible, dans ses divers mouvements; mais dans l'exécution de ce plan nous nous attendions à rencontrer les plus grandes difficultés. Il ne faut pas croire, en effet, qu'il soit aussi facile de suivre une armée qu'il est simple de l'exprimer ici en trois mots ; et c'est une entreprise parfois inexécutable pour desimpies infirmiers civils, nullement familiarisés avec les mouvements de troupes, inhabiles à saisir les indices qui révèlent les projets d'un général en chef, vus avec plus de défiance que de faveur par l'élément militaire, n'ayant pas l'habitude des marches forcées et n'étant enfin soutenus que par la ferme volonté de faire un peu de bien.

Les mouvements préliminaires de concentration des armées sont plus ou moins rapides ; ils sont généralement entremêlés d'engagements d'avantgardes, quelquefois de combats sérieux dans lesquels chacun cherche le côté faible de son ennemi , ou dispute une position dont l'importance est prévue pour le jour de la grande lutte. Or le premier souci de l'infirmier civil doit être de se trouver, à l'heure utile, à ce point d'intersection qui sépare les deux armées en présence ; il n'a, pour se guider, que le son du canon et bien souvent il peut lui arriver de suivre un corps destiné à opérer une feinte, à s'écarter sensiblement du gros de l'armée. Comme un nageur engagé dans un courant dont il n'a pas conscience et qui le fait dériver, l'infirmier est tout étonné d'apprendre, vingt-quatre heures trop tard, que son véritable objectif est à dix lieues de lui ; il a suffi d'un vent défavorable pour l'empêcher d'entendre le canon qui, la veille, a tonné toute la journée sans relâche. Désolé, presque honteux, il cherche en vain un char ou un cheval, les réquisitions ont tout pris ; il part à marches forcées, il court; le soir il touche presque au but; mais la nuit est venue, vedettes, grand'gardes, avantpostes, font au champ de bataille une ceinture dans laquelle il serait insensé de s'engager la nuit et d'exposer stérilement sa vie aux hasards de la balle destinée au maraudeur ou à l'espion. Découragé, il attend, et cette pensée l'obsède que, le lendemain

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matin, il y aura déjà quarance-huic heures que les blessés sont étendus sur la terre, implorant du ciel ou des hommes un secours qui n'est pas réservé à tous.

Si, plus heureux dans ses prévisions, l'infirmier ne s'est point laissé entraîner à la suite d'un corps condamné à une inaction relative, s'il peut arriver à cette heure solennelle où la grande voix du canon se tait, où le silence et les premières ombres de la nuit s'entendent pour voiler aux survivants le hideux travail de la journée, alors il recueille le fruit de ses fatigues ; ses forces sont triplées, cette fièvre d'activité et d'ardente charité, dont j'ai déjà parlé, le dévore et, dans le sentiment d'une seule vie qu'il pourra sauver, il trouve la force physique d'un athlète et l'énergie morale nécessaire pour envisager l'horrible sans défaillir. Non! il n'est pas de joie comparable à celle que donne ce cri intérieur : il me devra la vie! Il n'y a pas de récompense qui vaille le tressaillement qu'on éprouve à voir couler les larmes reconnaissantes d'un blessé, pas d'honneur qui surpasse celui d'avoir reçu en dépôt la dernière pensée d'un mourant. Dormez en paix, héros obscurs de Wœrth et de Saint-Privat! Vos amis d'un jour, les compagnons de votre dernière heure ont rempli le devoir sacré de transmettre votre ouchant adieu à ceux que vous aimiez en ce monde.

Le i" septembre au matin, nous nous trouvions donc à Reims , très-perplexes sur le choix de notre

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direccion. Tourmentés par la pensée que nous pouvions arriver trop tard, nous inclinions d'abord à partir à pied pour Rethel, par les sentiers raccourcis, connus des gens du pays ; mais, menacés de retomber dans les lignes prussiennes, où "nous nous étions volontairement internés déjà pendant trois semaines, nous nous sentions invinciblement attirés vers le nord-est où nos cœurs suivaient avec anxiété l'armée française, et nous prîmes le parti de nous diriger sur Mézières par le premier convoi militaire en partance. Nous avions espéré retrouver à Reims quelques-uns de nos compatriotes qui nous y avaient précédés de huit jours; mais, partis isolément, n'ayant pas de direction commune, ils s'étaient divisés : les uns étaient à Rethel, les autres à Mézières, et les événements ne devaient plus nous permettre de les rejoindre.

La matinée fut employée à faire quelques visites aux membres du comité local de Reims ; qu'il me soit permis de donner, en passant, un témoignage de reconnaissance à M. le pasteur Paumier, à M. le président du tribunal, Julien, et à M""' Wehrlé pour leur cordial accueil et leur empressement à nous combler du matériel qui nous manquait.

En traversant la ville pour nous rendre à la gare, nous croisons un corps dont nous admirons la belle tenue : ce sont les gendarmes de tous les cantons à dix lieues à la ronde ; ils ont reçu l'ordre de se replier sur Reims, où ils s'organisent par compagnies. Leur

calme contraste avec le bourdonnement de nos jeunes troupes ; ce sont là de vrais soldats, dignes et disciplinés; à un indéfinissable mélange de résignation et de fermeté on devine que plusieurs d'entre eux viennent de s'éloigner d'êtres qui leur sont chers, mais que le devoir et l'honneur les trouveront fidèles. En ces temps-ci, ce stoïcisme est un spectacle rare ; nous nous éloignons, songeurs et pleins de respect pour ces braves gens, nous promettant de ne point passer sous silence l'unique impression favorable que nous ayons encore éprouvée, à l'aspect de troupes françaises, et ce n'est pas sans plaisir que je leur consacre ici quelques lignes.

Nous trouvons à la gare la neuvième ambulance parisienne, en quête, comme nous, d'indications, e fort incertaine sur la route à parcourir. Il y avait là trois frères dominicains, les mieux portants, les plus réjouis, les plus spirituels que les Ordres aient pu sanctifier depuis le joyeux curé de Meudon. Pleins de bonté, tolérants pour les intempérances de langue, serviables, gais conteurs dans la bonne mesure, ils avaient toutes ces qualités aimables par lesquelles, de tout temps, les bons frères se sont fait pardonner leurs appétits tyranniques, et je garderai toujours le souvenir de nos bonnes et trop courtes relations.

Avant de quitter Reims, je recueille et je note les détails d'un curieux épisode : dans un combat d'avantgarde, livré dans les derniers jours d'août près de la

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ferme impériale de Cuperly^un jeune officier prussien, gentilhomme, fils d'un juge de N..., en Silésie, atteint de trois blessures graves, fut relevé par nos ambulances et transporté à Reims, où il fut entouré des soins les plus touchants. Mais une de ses blessures était mortelle; élevé dans la religion luthérienne, il demanda et reçut la visite et les consolations du pasteur protestant; après trois jours d'horribles souffrances, il mourut- courageusement, en soldat. On lui rendit les honneurs militaires, un grand nombre d'officiers français suivit son convoi et la ville entière s'apitoya sur cette cruelle destinée. Après la cérémonie funèbre^ on recueillit ses vêtements, et dans ses poches on trouva, j'en donne l'inventaire exact :

Quatorze thalers ;

Une épaulette française ;

Un bonnet de nuit de femme ;

Un carnet, sur lequel on lut avec stupeur les notes suivantes :

« Déposé à... un cachemire, pris au château de... (France), plus une bague en diamants, de même provenance; le tout destiné à ma fiancée. »

« Avouez, me dit un gros homme, que des Français n'agiraient point ainsi.

— Certes, lui dis-je, ce n'est pas le fait d'un Français; mais ne pensez- vous pas que, dans toutes les classes et dans tous les pays , il peut se trouver des

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