LA ON. 2J
aventuriers dont le crime isolé ne saurait ternir l'honneur d'un drapeau j^ Pouvez -vous accuser tout un peuple?... »
Un flot de défiance et d'indignation empourpra le visage de mon interlocuteur, et j'allais sans doute avoir encore à justifier de mon patriotisme, lorsque la cloche, en sonnant le départ, vint à propos m'en dispenser. J'étais loin de penser alors que le système effronté de déprédations qu'allaient inaugurer nos ennemis en pénétrant dans le cœur de la France se chargerait de donner pleinement raison à mon interlocuteur.
A sept heures du soir, nous voyions se dessiner sur l'horizon le plateau au sommet duquel se trouve Laon, avec sa bizarre cathédrale, sa citadelle et ses vieilles murailles grises qui ont abrité les libertés de la première commune de France. Les souvenirs glorieux dont cette ville peut à bon droit s'enorgueillir nous pénétraient, et nous songions que « noblesse oblige !» L'image de la vieille cité nous apparaissait drapée dans son passé héroïque, inébranlable dans son honneur comme le roc qui la supporte. Rêve évanoui ! huit jours plus tard, sans avoir reçu un boulet, sans avoir brûlé une cartouche, la première des communes de France abdiquait sa couronne entre les mains du duc de Mecklembourg et prenait place au dernier rang.
A la gare de Laon, des ordres militaires arrêtent notre train; sur les quais, des intendants vont et viennent. J'ai la bonne fortune d'entrer en conversation
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avec M. l'intendant général Robert. Son esprit élevé, ses aperçus prophétiques quand il examine les chances de la guerre, son bon sens pratique quand il nous explique les lacunes et les faiblesses de notre intendance, son érudition quand il invoque un fait historique ou quelque donnée de la science , nous charment et nous font trouver trop courts les moments passés prés de lui. Au milieu des plus cruelles appréhensions, il conserve la fermeté sereine de l'homme de bien ; sa fille et son gendre sont enfermés dans Metz, où, dit-on règne le typhus ; mais les responsabilités administratives tiennent la première place dans son âme, il ne songe point à se plaindre, il parle en termes sobres du devoir et il le remplit simplement. Je m'arrête volontiers sur ce souvenir, il nous semblait être en présence d'un de ces vrais citoyens, tel qu'il nous en aurait fallu beaucoup pour prévenir nos désastres, et s'il m'eût été possible d'avoir quelques illusions sur l'organisation de notre 'ntendance,les aveux douloureux de cet esprit honnête les eussent promptement dissipées*.
A minuit, sur de nouveaux ordres, notre convoi s'ébranle dans la direction de Mézières ; mais, à Maries,
I. J'ai vu, dans les bulletins de l'armée de la Loire, l'intendant général Robert figurer comme chargé de l'organisation de l'intendance; son esprit critique et indépendant, mal vu sous le précédent régime, devait inévitablement le désigner au choix du nouveau gouvernement, et je ne mets pas en doute qu'il n'ait eu lieu de s'en féhciter.
un télégramme de l'autoricé militaire lui enjoint de ne pas aller au delà. Nous passons paisiblement la nuit dans un fourgon à bagages, et le lendemain , dans la matinée, survient l'ordre définicif de rétrograder sur Laon, où se forme un petit corps d'armée. L'intendant général, privé de ses ambulances^ nous engage, ainsi que la neuvième ambulance de Paris, à camper avec les troupes, en prévision de mouvements offensifs de l'ennemi et d'engagements sous les murs de Laon. Nous montons dans la ville pour y acheter quelques vivres, et, renonçant au gîte qu'on nous offre à l'ancien séminaire, nous nous installons, pour la nuit, sur des bottes de paille fraîche, dans le grenier d'une raffinerie voisine de la gare ; les troupes sont campées tout autour. Il faut avoir passé plusieurs nuits sur le plancher de fourgons mal clos pour apprécier le bien-être qu'on éprouve à s'étendre sur un moelleux lit de paille, dans une chaude couverture, à l'abri d'un bon toit; aussi savourons -nous consciencieusement cette jouissance. Après quelques-uns de ces joyeux et menus propos sans lesquels un bon Français ne croit pas pouvoir s'endormir, le silence se fait sous ce toit hospitalier, et bientôt on n'entend plus que le bruit régulier de respirations et le crépitement des brins de paille sous la dent des souris dont nous avions troublé la quiétude. La journée du 3 septembre s'écoula tout entière sans qu'il nous parvînt aucune nouvelle des événements qui s'accomplissaient à la frontière ; toutefois, dans la soi-
rée, le bruit vague se répandit que le maréchal Mac- Mahon avait reçu une blessure grave et que nous reculions devant l'ennemi ; ce qui semblait confirmer cette rumeur c'est que les convois arrivant de Paris ne dépassaient plus la gare de Laon et que de nombreux trains , revenant de Vervins , ramenaient plusieurs bataillons d'infanterie de la brigade Maudhuy; ces soldats dressaient leur tente sous ces beaux ormeaux dont la ville se fait, en été, une fraîche ceinture de verdure et d'ombre ; au coucher du soleil, six batteries d'artillerie venaient camper prés de la raffinerie et le bruit se répandait que Laon se préparait à la résistance. Bien qu'on ne sût rien de précis, le maintien des officiers, la confusion et le manque d'ordre, enfin quelques propos échappés aux officiers supérieurs, donnèrent à la ville comme le pressentiment d'un malheur ; une foule d'habitants se précipitèrent vers la gare 5 ce fut bientôt un encombrement de colis, de voyageurs empressés, effarés, consultant l'horizon comme si les minutes de leur salut étaient comptées, se communiquant mutuellement leur épouvante. Il fallut toute la nuit pour expédier leur troupe tremblante et nous bénissions lelir départ en pensant qu'il ne restait plus que des braves ! La soirée fut longue et soucieuse ; la cavalerie manquait pour battre la campagne, et le télégraphe gardait un silence obstiné. Enfin, le 4 septembre, à notre réveil, nous apprenions tout à coup l'immense désastre de Sedan.
Il est des douleurs profondes qu'on n'analyse point ; tout ce qu'on sait, c'est qu'un grand malheur vous frappe , c'est qu'il n'y a plus d'espoir, et, comme dernière affirmation que la pensée n'est point complètement éteinte, on éprouve le vague désir d'éterniser cette nuit blafarde dans laquelle elle flotte au hasard. A ceux qui ont alors entrevu la honte et la ruine de la patrie, il est inutile de rappeler plus longtemps le déchirement qu'ils ont éprouvé. Tout était donc perdu! Cette armée, notre suprême effort; l'héroïque vaincu de Frœsch- •willer, notre espérance obstinée ; la fortune et l'honneur de la France, cette foi fidèle de notre jeunesse; tout cela sombrait à la fois comme en une gigantesque tourmente! Ah! que nous importait cette figure sinistre à demi noyée dans le funèbre brouillard du Deux- Décembre et dans la buée sanglante de Sedan! l'honneur de la nation s'abîmait dans une ignominie sans précédents! O Patrie!...
Une morne tristesse s'était emparée de chacun de nous; toutes les voies étant coupées, nous ne songions plus à gagner ce nouveau champ de désolation ; aux trois jours déjà écoulés il eût fallu ajouter encore trois jours au moins de marches forcées à travers la campagne; nous serions arrivés trop tard pour le service auquel nous nous étions voués ; le plus sage était de nous attacher pour quelques jours à la fortune des troupes, concentrées sous les murs de Laon. J'engageai donc les plus jeunes de nos compagnons à prendre
immédiatement le seul parti qui pût convenir à de Français, celui de s'armer pour la défense du pays. La seconde moitié de notre groupe, quoique se réservant pour le même devoir, se résigna à prolonger son séjour à Laon pour recevoir et soigner les écloppés ou les blessés de la division Vinoy. Arrivé tardivement à Mézières, ce corps d'armée n'avait pu prendre part à la lutte et battait en retraite, vivement poursuivi par l'ennemi qui cherchait aie gagner de vitesse. Ces résolutions prises, nous nous séparâmes silencieusement et douloureusement de nos compagnons qu'un train rapide emportait vers Paris.
Dans la matinée du 4 septembre, un télégramme du général Vinoy annonça son arrivée à Maries, station située à quinze kilomètres de Laon ; le général demandait qu'on lui envoyât du pain pour ses soldats, de l'avoine pour sa cavalerie et des wagons vides pour les écloppés. On forme immédiatement un train spécial ; l'intendance militaire fait charger de pain trois wagons ; elle y joint deux wagons d'avoine et un wagon chargé de sucre, de café et d'eau-de-vie. Nous nous préparons à partir par ce train pour aider, à Maries, au chargement des blessés , lorsque pénètre en gare un train qui ramène quelques débris d'artillerie de Sedan et des blessés de la bataille de Saint-Privat. On s'empresse autour des artilleurs, mais le malheur ne les rend pas communicatifs et nous n'en pouvons obtenir aucune sorte de renseignements.
• A midi, le crain de subsiscances, desciné au général Vinoy, laisse la gare de Laon ec nous débarquons, à une heure, à la station de Maries, située à un kilomètre et demi du village donc elle porte le nom. Vous pensez sans doute, lecteur, que, de ce convoi important par sa destination puisqu'il se porte, sur la demande pressante d'un général, à la rencontre ec au secours d'une armée en recraite, vous pensez qu'il va descendre un intendant, peut-être un sous-intendant, tout au moins un humble commis d'intendance ; nous partagions votre erreur et nous atcendions paciemmenc sur le quai l'apparicion de ce fonccionnaire. Ne vopnc paraître personne, nous visitons tous les wagons; le train est absolument vide. Nous fouillons tous les bâtiments de la gare; ils sont déserts; nous cherchons vainement une sentinelle ; et cependant l'ennemi est à quelques kilomètres de là ! Seul être humain que porce le convoi, perdu comme nous dans cecce solicude, insoucianc sur sa machine, le chauffeur ébauche un sourire sceptique et railleur. La division Vinoy est probablement campée sur l'autre versant du coteau de Maries, car on n'encend pas un bruic, on ne voie pas un soldat. Personne, il est vrai, ne nous a donné mission à Laon d'aller trouver le général ; mais les momencs sont précieux, il n'y a poinc à hésiter, substituons-nous pour quelques heures à l'intendance.
En gravissant la route qui mène à Maries, nous nous demandons comment le général, qui a sollicité un
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envoi de subsistances, n'a pas songé à envoyer à la gare quelques soldats pour les recevoir. Est-ce donc que l'intendance, quoiqu'elle dispose encore du fil télégraphique, ait oublié de répondre au général et de l'aviser du départ du convoi réclamé? En nous posant naïvement ces questions, nous arrivons au milieu de Maries. Enfin ! voilà des soldats, des cavaliers, des officiers de tous grades ; nous allons donc trouver à qui parler et, lorsqu'on saura que nous apportons des vivres désirés, nul doute qu'on ne nous fasse un accueil empressé. Un soldat passe; je lui demande où loge le général Vinoy, il l'ignore ; un second, un troisième ne connaissent même pas ce nomà ; ils ont l'air brisés de fatigue, mais ils conservent encore la force de stationner dans les cabarets. Ils sont là par centaines, toutes les'armes confondues, remplissant la principale rue de Maries de cris, de jurons obscènes ; quelques-uns rompus par la marche dorment sur le trottoir ; les autres, pris de vin, trébuchent sur le corps de leurs camarades. C'est un spectacle navrant, et les chefs eux - mêmes se détournent avec découragement pour ne pas le voir. Un lieutenant, un capitaine, un colonel, ne peuvent, à leur grand regret, me dire où je trouverai le général et s'éloignent de nous avec une expression plutôt confuse qu'impatiente. — Passe un général avec son aide de camp. — Je l'arrête; il m'écoute poliment et me répond : <( Mon Dieu, monsieur, cette affaire -là regarde le générai *•*"*; je
regrette infiniment de ne pouvoir vous dire où vous le trouverez. » Il salue comme pour s'éloigner; la colère me monte au cœur :
« Général, lui dis-je, connaissez-vous les dépêches? Et je lui tends ce télégramme que toute la France a lu avec épouvante \ le général et son aide de camp le parcourent avec avidité ; tous deux baissent silencieusement la tête et de grosses larmes tracent un sillon sur le visage du jeune homme. Ces larmes là- me réconfortent ; la France vit toujours dans les cœurs de ses fils ; je reprends courage et nous nous remettons' à la recherche du général Vinoy.
Je pénètre dans une auberge où sont logés, nous dit-on, les officiers supérieurs ; je frappe vainement à plusieurs portes; enfin, guidé par un bruit de voix, j'entre dans une pièce où se trouvent deux généraux à figure martiale ; plus de doute, je dois être en présence du général Vinoy :
« Général, nous amenons les subsistances et les wagons vides que vous avez demandés à Laon, par le télégraphe.
— Moi, monsieur! répond-il, étonné et inquiet.
— Mais oui, général... n'ai -je pas l'honneur de parler au général Vinoy }
— Non, fait-il, avec l'accent rassuré, soulagé, presque reconnaissant, d'un homme dont vous avez un instant compromis la quiétude et qui la retrouve tout entière.
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— Mais, général, nous amenons des vivres ; le temps presse ; si le convoi n'est pas déchargé ce soir, demain les Prussiens l'auront; donnez-moi quelques hommes pour vider les wagons; envoyez-nous les écloppés dans une heure au plus tard, car il faut que le train retourne avant la nuit. Nous faisons là, général, un métier qui n'est pas le nôtre ; ne pourraiton du moins nous aider }
— Vous faites une œuvre méritoire, me répond- il; merci, monsieur. Mais, excusez-moi, je suis brise, je ne puis plus marcher, j'ignore absolument ce dont il s'agit; tout le monde ici vous indiquera le logis du général Vinoy. »
En toute autre occasion, l'aventure eût été risible. Découragés, nous descendons vers la gare, résolus, dans la mesure de nos forces, à décharger nous-mêmes les wagons. A mi-côte, nous croisons un officier du train des équipages qui nous promet, après beaucoup d'instances, de nous envoyer des hommes et des voitures, — Une heure s'écoule, rien ne vient. — Pour en finir, nous déchargeons les deux wagons d'avoine dont les sacs s'empilent sur le quai de la gare.
Enfin nous voyons descendre de Maries deux charrettes, accompagnées par six soldats, sous la conduite d'un commis d'intendance. C'est au pain qu'ils en veulent ; ils en enlèvent à peine la moitié d'un wagon.
« Et le reste? dis -je au commis.
— Je n'ai pas d'ordres.