LA ON
— Et l'avoine I^
— Cela ne me regarde pas. n
Je remonte rapidement à Maries ; la route est émaillée de soldats ivres ; quelques-uns, attablés devant la porte d'une auberge, entonnent, d'une voix avinée, un couplet de la Marseillaise. Un chasseur d'Afrique, ivre ou fou, roue de coups son pauvre cheval, le compagnon de ses fatigues ; dans sa rage, il cherche à lui briser les jambes en le faisant galoper à faux sur les trottoirs crevassés. N'y pouvant parvenir, il brise une partie de son fourniment dont il jette les débris dans le ruisseau. Ses camarades admirent et rient; deux officiers, qui passent, détournent la tête pour ne pas voir ; un profond dégoût nous monte au cœur.
Arrivé à Maries, je supplie un officier supérieur, puisqu'il est impossible, de parvenir jusqu'au général Vinoy, de faire enlever les subsistances et de donner des ordres pour que les blessés et les malades soient dirigés sur la gare ; je le presse instamment, car la nuit va venir ; les éclaireurs prussiens sont déjà signalés, il est urgent que le train rentre à Laon. Il me promet d'envoyer les malades ; quant aux subsistances, il me déclare que « ce n'est point son affaire. »
La nuit vient, en effet ; personne ne se montre ; nous accrochons au train, pour les ramener à Laon, ces ■wagons, pleins de vivres méprisés. Le chef de gare, qu'une foulure avait retenu chez lui, apparaît pour donner le signal du départ. Le chauffeur, grimaçant
2SO DEFRŒaSCHWILLERAPARIS.
son éternel sourire ironique, pousse le levier de changement de marche et le train va s'ébranler lorsque, tout à coup, dans les dernières clartés du crépuscule, nous voyons se diriger vers la gare une troupe silencieuse. L'officier nous tenait parole : ce sont les écloppés ; ils sont là, quatre ou cinq cents, mornes, abattus, les pieds déchirés par la marche, ayant à peine la force de se hisser dans les wagons. Une heure après, nous les débarquions à Laon et nous cherchions des yeux, à l'arrivée comme au départ, les officiers d'intendance chargés de les recevoir et de les diriger; les soldats, fatigués, s'étendirent sur le sol.
Quant aux trente mille litres d'avoine, le lendemain matin, au jour naissant, les uhlans prussiens daignèrent les trouver bons.
Tel était le spectacle que nous donna, le 4 septembre, ce malheureux corps d'armée : entraîné à marches forcées dans la direction de Sedan, arrivé près de Mézières le i^"" septembre, c'est-à-dire trop tard pour entrer en ligne, ramené précipitamment en arriére, poursuivi sans relâche par les avant-gardes prussiennes avec lesquelles son arrière-garde dut échanger quelques bordées de mitraille, démoralisé par le sentiment de la défaite et par les causes morales si diverses qui n'échappent plus aujourd'hui à personne, il n'y avait plus en lui ni cohésion, ni ressort, ni respect du drapeau; si elle eût eu quelques marches de plus à fournir sous la poursuite de l'ennemi, malgré la
vigueur de son général en chef dont l'autorité n'avait plus prise sur l'abattement et la fatigue physique des soldats, cette armée épuisée eût été ramassée en détail par la cavalerie prussienne. J'ai beaucoup entendu vanter depuis lors, comme un remarquable fait d'armes, cette retraite du général Vinoy ; certes, il y a lieu d'admirer que la fermeté d'un seul homme ait pu entraîner jusqu'à Laon une armée où tout ce qui constitue la grandeur du soldat avait disparu, mais il ne faudrait pas exagérer la valeur de ce mouvement de retraite qui fut une lutte de vitesse entre la fuite et la poursuite, sur un chemin tracé, sans déviation possible, plutôt qu'une série de mouvements combinés. Il faut rendre justice à chacun : le général Vinoy et son corps d'officiers ont rempli courageusement leur devoir; mais, quelque pénible qu'il me soit de le dire, les soldats n'ont point honoré leur drapeau ; je l'ai vu, j'en témoigne ; et dussé-je froisser le sentiment du lecteur, je proteste contre l'engouement immérité dont ces divisions furent l'objet à leur rentrée dans Paris ; je considère comme un malheur pour la défense nationale que ce corps où l'insubordination et la démoralisation avaient atteint, à Maries, d'effrayantes limites, ait été mis en contact avec nos jeunes troupes de la garde nationale mobile, et, si ce n'était évoquer des souvenirs douloureux, la déroute de Châtillon fournirait un argument sans réplique à l'appui de mon opinion.
2S2 DE FRCSSCHWILLER A PARIS.
Le 5 septembre, de grand matin, nous fûmes brusquement tirés de notre sommeil par un inspecteur du chemin de fer, Alsacien comme nous, qui gravissait bruyamment l'escalier de notre grenier et nous lançait ces mots retentissants : (( La république est proclamée! » La république!... quoiqu'on s'attendît depuis quelques jours à la nouvelle d'une révolution dans Paris, chacun de nous croyait sortir d'un rêve. Les uns y puisaient la confiance dans le salut de la patrie ; les autres, soucieux, appréhendaient les discordes civiles ; tous se trouvaient en communion à la pensée qu'un gouvernement méprisé, qui avait pu nous entraîner dans un pareil abîme, succombait écrasé dans son ignominie. On afficha sur les murs de Laon la proclamation du gouvernement de la défense nationale ; le préfet donna sa démission ; aucun désordre apparent ne se produisit dans la ville, mais un bruit funeste circula pour la première fois : la ville de Laon refusait de se défendre.
Tout à coup nous entendons des coups de fusil dans la plaine, 'immédiatement suivis de ce cri : Aux armes ! voilà les Prussiens! On se précipite aux remparts : c'était une fausse alerte et l'on apercevait distinctement au loin, dans la campagne, l'avant-garde du corps d'armée Vinoy qui, parti de Maries dans la nuit, arrivait au terme, non de ses fatigues, mais de la partie périlleuse de sa retraite. Pendant que le 75* et le 8i* de ligne, qui se reposaient à Laon depuis quatre jours,