LAON. 2SS
étendons sur des civières, dans la salle d'actente, pour être prêts à toutes les éventualités de déparc ; car, d'un moment à l'autre, il sera nécessaire de couper la voie. Les derniers feux du camp s'éteignent; peu à peu le silence se fait ce chacun s'endort lourdement, oubliant ses misères.
Le départ du dernier train qui devait, le 6 septembre, emmener le général Vinoy et son état-major était fixé à sept heures du matin. Les trois derniers mille hommes de son corps d" armée pliaient leurs tentes pour partir une heure plus tard; il n'y avait plus d'engagements à prévoir sous le canon de Laon, où , d'ailleurs , des ambulances , abondamment pourvues, avaient été établies par un comité local, dès le début delà guerre; notre campagne hospitalière touchait donc à son terme, et, après une courte délibération, nous préparâmes notre départ.
Jusqu'à la dernière heure, il nous faut être témoins d'actes d'indiscipline : une bande de soldats quitte les rangs pour envahir un cabaret voisin qu'une simple barrière sépare de la gare. Un général, dont je pourrais donner le nom, se place devant eux et leur ordonne de retourner dans les rangs ; ils l'écartent brutalement et franchissent la barrière. Celui-ci hausse les épaules avec une indéfinissable expression de découragement et d'impuissance, et rejoint l'état-major qui prend place dans les wagons.
La pluie tombe à torrents ; des rafales de vent
2sC DE FRCE se H \VI L LER A PARIS.
d'ouesc chassent avec fureur des naages noirs sur un ciel sombre. JNous prenons tristemenc congé de la neuvième ambulance, chacun jette un regard pensif et interrogateur sur la vieille cité, et le train nous emporte. Voici la Fère, qui s'est fait un rempart avec l'inondation; voici Tergniers , Compiègne, Chantilly, enfin Paris, l'âme de la France !
Le soir, je réunis mes compagnons pour la dernière fois ; la séparation fut grave et sérieuse. Nous avions la conscience d'avoir tenté, dans cette seconde étape, tout ce qui était en notre pouvoir pour arriver au but que nous avions atteint à Frœschwiller et à Sainc- Privat; nous avions appris à nous escimer et à nous aimer ; demain, de nouveaux devoirs allaient s'imposer à chacun de nous, et nous avions, tous, puisé, dans l'émouvant spectacle de notre infortune, la force de les accomplir. On se serra fraternellement la main, le cœur oppressé, en se disant : Au revoir !
Mes chers compagnons, devons -nous jamais nous revoir?*
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Quatre mois se sonc écoulés depuis les événemencs que nous avons relatés : dans un patriotique élan, de nouvelles armées ont été formées ; elles sont défaites, elles sont anéanties! Paris, qui a voulu résister jusqu'à la famine pour le salut commun, Paris vient de capituler pour avoir du pain ! Tous les efforts ont été vains ; le malheur s'est abattu sur notre pays, qui se laisse volontiers aller à voir une fatalité dans la persistance de nos revers. N'en cherchons pas les causes ailleurs qu'en nous-mêmes ; fatalité est un mot creux, et la seule raison de notre infortune, c'est qu'on ne peut reconstituer en quelques mois ce qu'une génération a laissé tomber en ruine. Ecartée de la vie politique par vingt années de pouvoir personnel, appesantie par une apparente prospérité matérielle, en retard de trente ans sur l'extension de l'instruction primaire, dégradée dans ses goûts par une littérature malsaine, écrasée par
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les aventures où l'a entraînée l'abdication de ses libertés, la France a voulu vainement chercher son salut dans un glorieux désespoir. Ce n'est ni des soldats ni des canons qu'il faut^, à l'heure présente, attendre le relèvement national, et si le vainqueur nous impose aujourd'hui sa loi, il ne le doit point à ce hasard qu'on appelle les chances de la guerre, mais à l'incontestable supériorité de son tempérament pratique, logique, persévérant, épris fermement de son devoir.
Depuis quatre ans, l'Allemagne entière considérait une collision avec la France comme inévitable; une fois entrée dans les esprits, cette éventualité redoutable est devenue l'objet de tous les efforts, de toutes les prévoyances : matériel de guerre, intendance, glorification de la discipline, émulation intelligente des officiers, étude du territoire ennemi, application de la science à tous les procédés de la guerre, télégraphie, approvisionnements, transports, tout est devenu pour ces esprits laborieux un sujet de calcul et de méditation. Que faisions-nous pendant ce temps? chacun s'endormait sans souci dans le bien-être matériel et dans la mollesse, auxiliaires perfides du Pouvoir. Aussi, lorsqu'est venu le moment de la lutte, nos ennemis nous ont donné l'étonnant spectacle d'un million d'hommes, concentrés en quinze jours, marchant avec l'ordre et la discipline de bataillons à la parade, culbutant méthodiquement nos armées, exécutant avec une précision mathématique les plans dressés depuis des années dans