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coule silencieux, sous les roues immobiles du moulin, des casques et des corps. Les abords de la ferme sonc encombrés de blessés, ses bâtiments en sont remplis ; une pluie fine commence à tomber et nous abritons nos sacs de bandes et de charpie sous un hangar éventré par la mitraille. Nous cherchons vainemen: un chirurgien français et nous nous mettons en rapport avec deux chirurgiens prussiens qui nous accueillent avec reconnaissance et cordialité, car ils ont peine à suffire à la tâche.
Après une bataille, les infirmiers font instinctivement un premier triage parmi les blessés ; on commence par charger sur les chars ceux qui sont le plus transportables, car il est inutile de dépenser cette précieuse ressource d'évacuation pour ceux dont les blessures sont mortelles et qui n'ont plus que quelques heures à vivre. Ce classement cruel n'a point de régies et n'est pas l'objet de dispositions recommandées par les chefs, mais chacun le pratique pour ainsi dire à son insu, tant est instinctif et général le sentiment qu'il faut sacrifier ce qui est irrévocablement perdu au profit de ce qu'on peut sauver.
Les blessures, qui peuvent être considérées comme fatalement mortelles, sont les fractures de la colonne vertébrale, les fractures du fémur ou de l'humérus entraînant une désarticulation, les blessures pénétrantes du cerveau et celles qui ont perforé l'intestin, l'estomac ou les reins.
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Les blessures graves, mais donc les exemples de guérison sonc fréquents, sont la perforation du poumon, les fractures de membres entraînant l'amputation.
Les blessures, que l'on considère comme légères, sous la réserve des complications qui peuvent se produire, sonc les blessures superficielles, c'est-à-dire n'intéressant que la surface du corps.
Les blessés de cette dernière, catégorie qu'une perte de sang n'a point affaiblis, sont généralement dirigés à pied sur la ville la plus voisine, à moins que les moyens de transport ne surabondent.
Quant aux blessés de la première catégorie, ils ne supporteraient point le voyage et produiraient dans l'évacuation des retards qui compromettraient le salut de ceux qu'on peut sauver. Aussi, se borne-t-on généralement à les déposer le plus humainement possible dans les localités voisines du champ de bataille, et à leur donner jusqu'au dernier moment les secours qui peuvent atténuer leurs souffrances.
C'est donc à ceux qui sonc acteints de blessures graves ou douteuses qu'il faut réserver les ressources de l'évacuation sur les hôpitaux ou les ambulances privées organisées par la charité dans les villes.
Ai-je besoin de dire que cette division par catégorie, toute d'intuition pour l'infirmier, n'a de raison d'être que sur ces vastes champs de bataille où le nombre des blessés, l'éloignement des villes et l'insuffisance des secours lui font un devoir de les répartir froidement,
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Utilement et non pas suivant l'entraînement de son cœur.
Nous commençons donc, au Bruckmuhl, par placer sur les chars les blessés les plus transportablcs, après avoir pansé soigneusement leurs blessures. Quelquesuns, légèrement atteints, soit à la tête, soit aux membres, soit au corps, peuvent s'installer eux-mêmes sur le char ou tout au moins nous faciliter beaucoup la besogne; mais, pour des débutants, le chargement n'est pas une opération facile lorsqu'il y a fracture d'un membre inférieur ou blessure dans les reins. Il faut d'abord coucher le patient sur une civière que deux infirmiers soulèvent avec son fardeau jusqu'à la hauteur de leur tête; deux autres infirmiers, montés sur le char, reçoivent la civière et déposent avec précaution le blessé sur la paille, dans la position la moins douloureuse. Quelquefois, les blessures ou les fractures sont multiples ; il faut, alors^ au moins un infirmier pour chaque membre brisé. Pauvres soldats ! que de gémissements chaque mouvement ou chaque secousse leur arrache, et qu'il fait bon leur dire affectueusement : Courage ! dans cett© langue qu'ils n'espéraient peut-être plus entendre. On place sur les mêmes voitures les blessés de même nationalité, les Allemands devant être évacués sur Radstat, et les Français sur Haguenau; mais vous ne troiiverez plus ici de guerre de races, plus de théories nébuleuses, plus de Gaulois ou de Saxons ; il n'y a même plus ni vaincus ni vain-
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queurs, ils se sentent tous égaux devant la souffrance ; ils le sont aussi pour l'humanité et^ qu'ils soient Allemands ou Français, nous leur donnons indistinctement nos soins. Hélas! depuis vingt-quatre heures aucun d'eux n'a reçu d'aliments ; nous leur partageons avec joie et ils acceptent avec reconnaissance les provisions que nous avons apportées.
Que d'épouvantables blessures ! Voici un zouave qui a la bouche et le palais fracassés ; par un signe il demande à boire ; mais la bouche est remplie de caillots de sang, de fragments de mâchoire, et la langue, tuméfiée, ne laisse plus passer le liquide. Nous épongeons patiemment cette blessure d'où se dégage une odeur fétide. Enfin, à l'aide d'un tube, nous faisons avaler au blessé quelques gorgées deau fraîche ; à défaut de parole, ses yeux, où la vie s'éteint, nous remercient.
Plus loin, c'est un sergent soutenant avec peine son bras déchiré, depuis le poignet jusqu'au coude, par un éclat xl'obus. Un jeune officier de zouaves s'avance en nous montrant ses deux bras repliés et paralysés ; d'une voix douce et résignée, il explique qu'line balle l'a frappé à la nuque. Pauvre garçon ! la colonne vertébrale est sans doute atteinte ; reverra-t-il jamais ce père « qui n'a plus que lui et qui doit être joliment inquiet! »
Un officier de chasseurs à pied, blessé d'un coup de crosse à la tête, regarde autour de lui avec une
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rage muette j le côté de la face atteint par la contusion est enfle et a pris ces tons violacés qui^ en toute autre occasion, impriment au visage une expression comique. Son fourrier, que nous plaçons dans la même voiture que lui, et dont les deux cuisses ont été traversées par une balle, lui dit en riant : u Allons, mon lieutenant, la veine est pour vous ; si ça vous va, je vous change mes trous pour votre œil au beurre noir. » Mais le lieutenant ne se déride pas et avale, en grommelant, la gorgée de kirsch que nous lui offrons.
Deux ou trois heures suffisent à charger les chars que nous avons amenés; nous serrons la main à tous ces amis d'un instant et le convoi s'ébranle en leur arrachant une plainte douloureuse.
De minute en minute, des soldats prussiens apportent, sur des civières, des blessés et des cadavres; nous installons les blessés dans le corps de logis, dans les greniers, dans les granges, dans les écuries. Quant aux cadavres, les soldats de corvée les transportent dans le verger et les déposent, encore revêtus de leur tenue de bataille, sur le bord d'une vaste fosse. Le tambour bat, deux compagnies prussiennes viennent s'aligner en armes des deux côtés du trou béant; à l'une des extrémités, un prêtre en surplis et un pasteur lathérien prononcent, l'un après l'autre, les prières de la liturgie allemande. Nous nous mêlons respectueusement à cette troupe recueillie. Au signal donné par un roulement du tambour, officiers et soldats
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abaissent leurs armes, ec les fossoyeurs laissent rouler dans la fosse profonde ces dépouilles mortelles, confondues dans un éternel repos et sous la même terre bénie; quelques soldats essuient une larme silencieuse; d'autres, dans une religieuse attitude, ont peine à s'arraclier à ce spectacle funèbre et semblent contempler face à face le sort qui les attend demain. Le dernier corps a disparu, le prêtre sanctifie encore une fois ce coin de terre; les fossoyeurs jettent les premières pelletées et les soldats s'éloignent en silence. Oui, c'est un moment solennel, et je n'oublierai jamais cet adieu plein de grandeur et de simplicité aux combattants des deux nations, tombés au Rruckmuhl.
Le jour baisse; nous nous hâtons de visiter les blessés qui encombrent la ferme, étendus côte à côte sur la paille. Au premier abord, il semblerait consolant de pouvoir les installer séparément dans des chambres bien closes; mais, leur grand nombre ne permettant pas de les isoler, et les plaies s'infectant rapidement par les temps orageux du mois d'août, on comprend bientôt qu'il est préférable de les déposer dans des locaux vastes et aérés. Sous le toit élevé des granges, sur la paille qui y abon4e ils sont dans des conditions d'hygiène satisfaisantes; l'air s'y renouvelle incessamment, et, si la paille n'offre point à leurs membres endoloris la douceur du matelas, du moins les blessés ne séjournent-ils pas dans le sang qui s'écoule ou dans la suppuration dont s'imbiberait le