‹ De Froeschwiller à ParisChapitre 4 sur 21 · LE B 11 U C KM U H L — M O R S BR O N N · texte numérisé non relu

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matelas. J'ajouterai que l'isolement, sauf dans certains cas où le calme ec le repos absolu sont nécessaires, est une condition fâcheuse pour soutenir moralement le blessé ou pour le préparer à l'opération douloureuse qu'entraînent le plus souvent les blessures faites par les armes actuelles. L'influence du moral sur l'état physique est incontesté, et ce phénomène physiologique prend un développement remarquable chez les blessés ; vaincus, abandonnés par les leurs, ils puisent, dans la communauté des souffrances, partagées aussi bien par un ennemi dont ils ignorent la langue que par leurs compagnons d'armes couchés à leurs côtés, une inguliére force de résistance que l'isolement détruirait jn eux.

Le plus grand nombre, en proie à une fièvre intense, recherche avidement la fraîcheur de l'air; nous en voyons quelques-uns se traîner hors des bâtiments et s'étendre dans la cour, le long des murs, pour recevoir sur leur visage la pluie qui commence à tomber. De ce nombre est un turco; sa face, couverte d'un masque de sang coagulé, présente l'image d'une plaie large et confuse; il ne donne plus signe de vie. Kous épongeons la tête pour chercher la blessure , et la sensation de l'eau froide imprime un tressaillement au blessé, horreur ! la plaie est hideuse, nous n'en rencontrerons pas beaucoup dépareilles : uneballe, arrivantpar le travers, a vidé les deux yeux et brisé l'os nasal au passage ; les mouches se disputent opiniâtrement la

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place dans les orbites vides. Après un lavage patient, nous remplissons de charpie Thorrible sillon et nous abandonnons ce corps immobile^ après avoir couvert la face d'un linge mouillé.

A ses côtés, sont des soldats de la ligne, atteints de blessures dans le haut du corps; l'un a le cou traversé par une balle; un autre a le bras fracassé par un éclat d'obus. Beaucoup pourront être sauvés, les projectiles ayant pénétré dans le corps, sans atteindre d'organe essentiel. Nous constatons une notable quantité de blessures faites par des balles qui ont frappé une côte, décrit un demi-cercle sous la peau, et qui sont venues se loger, entre cuir et chair, sur le côté du corps opposé à celui par lequel le projectile est entré. Le docteur S... extrait ainsi plusieurs balles et nous laisse le soin d'achever le pansement qui, dans ces caslà, est élémentaire ; il suffit, en effet, d'introduire avec précaution un bouchon de charpie dans la plaie, pour faciliter l'écoulement de la suppuration, et d'appliquer sur la charpie, pour la maintenir, deux morceaux de sparadrap, collés en croix.

Nous pénétrons dans les granges et dans les é tables; là, les blessures semblent plus graves : tous les blessés sont étendus sur la paille et ne peuvent se lever ; dès qu'ils entendent des voix françaises, ils nous appellent avec un accent suppliant; les turcos et les chasseurs à pied y sont en majorité. Si nous en avions le loisir et la liberté d'esprit, quels curieux contrastes de caractère

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nous pourrions étudier sur ces hommes venus de pays si divers, frappés le même jour, atteints de blessures également graves, en butce à la même souiîrance et aux mêmes privations! Si les uns sont vaillants, les autres se laissent abattre. A côté d'un turco, soldat athlétique, qui a les deux mollets traversés par une balle et qui pousse des hurlements^ quand nous lui posons le bandage, voici un chasseur à pied, un enfant de Paris, maigre et pâle, qui me montre stoïquement sa blessure et la laisse fouiller par la sonde^ sans proférer une plainte. Elle est probablement mortelle : un éclat d'obus, arrivant obliquement de bas en haut, a déchiré la cuisse gauche et a pénétré dans l'aine en inclinant vers le col du fémur. « Major, me dit-il ( tous ces pauvres garçons nous prennent pour des chirurgiens), dites-moi la vérité, est-ce grave .^

— Non, camarade, lui dis-je, en hésitant, car nous ne sommes point encore familiarisés avec ces hardis mensonges, qu'il faudra désormais proférer à chaque pas, d'un ton presque joyeux et satisfait, pour mieux tromper le condamné.

— Ah, major! fait-il en me regardant avec ses grands yeux fixes, vous me trompez? »

Il y a tant d'angoisse dans sa voix, tant d'amour de la vie, que je n'hésite plus et, pour être mieux cru, je lui réponds brutalement : « Eh bien oui ! mon garçon, c'est grave! ce sera long, tu boiteras probablement^ mais enfin tu sauveras ta peau. »

Sa figure s'illumine : « Merci, major, dic-il, rasséréné, le père Dupont n'a que moi de garçon; qu'est-ce que ça fait que je boite? je suis typographe, dans l'île Saint- Louis; c'est le vieux qui sera content que je revienne, lui qui ne voulait pas que je m'engage!,,. »

Le pansement est fini, il me serre la main avec effusion et je lui rends son étreinte. Pauvre Dupont! il repose sans doute dans quelque coin du cimetière de Haguenau.

La nuit est venue, pluvieuse et noire; nous allumons des lanternes pour continuer notre travail. Après les granges et les étables, nous visitons les étages de la maison du fermier ; chaque chambre contient dix ou douze blessés, Badois et Bavarois pour la plupart; il y a chez tous une résignation triste qui contraste avec l'agitation inquiète ou irritée, quelquefois avec la gaieté stoïque des soldats français.

Dans un angle, un jeune officier bavarois est étendu sur un manteau de soldat ; il a reçu trois balles dans le corps, ses yeux sont fermés, il gémit douloureusement. Près de lui, adossé contre le mur, quoiqu'il eût l'épaule fracassée, son ordonnance jette sur lui un regard désolé. Je me penche sur l'officier et je lui tends la gourde ; il ouvre les yeux, comprend et refuse. Comment exprimer ce regard ! tout s'y trouve, amertume et reconnaissance, mépris d'un soulagement impuissant pour les souffrances de l'âme, la mort entrevue >1 comme une certitude, irrémédiable douleur de quitter

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la vie, un désespoir sans bornes. A n'en pas douter, cet infortuné subit une torture morale mille fois plus cruelle que le déchirement de sa chair. Je m'informe à voix basse; c'est un jeune capitaine, le comte von Elberfeld ; il songe à sa femme et aux petits êtres chéris ja'il ne reverra jamais; ils ne sont pas là pour recc- \oir son dernier baiser et lui fermer les yeux ; oh oui! la mort est trop douloureuse ainsi!... Nous nous éloignons respectueusement de cet infortuné, et, le lendemain matin, une croix grossière, plantée sous les pommiers du verger, marqua la place où son corps a été confié à la terre.

Nous n'oublierons jamais, mes compagnons et moi, cette première et funèbre nuit : la pluie tombait, fine et persistante; du fond du vallon où se trouve le moulin du Bruckmuhl, on voyait circuler dans le lointain, sur les coteaux de Morsbronn, des lueurs vacillantes ; c'étaient les lanternes des maraudeurs; parfois une détonation troublait le silence de la nuit, c'était quelque soldat qui tirait sur ces voleurs nocturnes. D'heure en heure, dans la cour qui forme le centre de la ferme, on descendait un nouveau cadavre. Comme un murmure confus le gémissement des blessés, plainte sourde et sinistre, s'exhalait de tous les cotés. Notre cœur, encore peu familiarisé avec l'horreur de pareils .spectacles, éprouvait une vague épouvante. En vain, nous cherchâmes quelques heures de repos sur, la terre battue d'un hangar ; le sommeil nous fuyait. Mais

déjà les lueurs bla.''ard.es de l'aube blanchissent l'horizon pluvieux^ et nous profitons des instants qui nous séparent du départ pour aller faire quelques pansements dans les villages voisins de Spachbach, Gunstett et Ebei'dorf; nous nous divisons pour ce travail, en convenant de nous retrouver à la ferme à midi.

Tandis que nos compagnons prennent la route de Gunstett, le docteur S... et moi, nous nous dirigeons sur Spachbach ; le chemin creux et défoncé dans lequel nous nous engageons passe au bas des vignes et suit le cours du Sauerbach ; là, aussi, la lutte a été sanglante, les Prussiens descendant des hauteurs ont dû traverser le cours d'eau sous le feu de nos bataillons ; le talus en terre, qui borde la route, est criblé de balles françaises qui y ont tracé leur sillon. Les branches des buissons et des arbres sont déchirées ; les Prussiens ont abattu les troncs au bord du ruisseau, et les ont jetés en travers pour improviser des ponts ; mais cette opération leur a coûté des pertes sensibles ; sur les bords gazonnés du ruisseau, dans la boue du sentier défoncé, des casques, des fusils, des sacs éventrés, des sabres bavarois à torsade blanche et verce, jonchent le sol.

Les cadavres sont encore là, les fossoyeurs de corvée n'y ont point encore passé. Nous n'y trouvons plus de blessés respirant encore ; combien sont morts cette nuit dans les vignes et qui eussent pu sans doute être sauvés! On aperçoit au loin, dans la prai-

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rie, des amas de vêccments, de sacs et d'armes, sous la garde de sentinelles prussiennes. De temps en temps, dans les fourrés, au-dessus des vignes, apparaît une tèce sinistre : c'est un maraudeur, homme, femme ou enfant, qui continue pendant le jour son travail de la nuit, et qui se cache à notre approche. Nous arrivons ainsi à Spachbach, hameau désolé, éventré par la mitraille. L'humble église est transformée en am'oulance, et l'œil cherche en vain les objets ou les ornements du culte. Quatre murs nus, les dalles jonchées de paille humide, des corps ensanglantés par-dessus, voilà le sanctuaire. Français et Prussiens Y sont confondus et, malgré l'élévation de la voûte, une odeur putride nous saisit à la gorge sur le seuil de l'église. Pour panser ces malheui'eux et cous ceux qui sont disséminés, soit sous des tentes, soit dans les maisons du hameau, il n'y a qu'un seul chirurgien prussien ; aussi, accepte-t-il avec empressement nos services. Mon infatigable compagnon se multiplie : sa main expérimentée devine et suit une balle invisible ; il sort sa trousse, le patient ferme les yeux et serre les dents; la chair frémit sous l'acier du scalpel; souvent il faut faire une incision cruciale; la pince ramène enfin la balle. Quelquefois la forme en est intacte, forme d'olive, S' c'est une balle prussienne; forme de cyUndre allongé, arrondi à l'une de ses extrémités, si c'est une balle française. Quelquefois aussi le projectile, a rencontré un os dans son

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trajet; la balle est alors déchiquetée, mâchée, aplatie; elle entraîne avec elle des fragments d'os et de chair, et Textraction en est plus douloureuse.

Les fractures de membres et les blessures au ventre sont les plus nombreuses et la proportion des blessures à la poitrine est très-faible; c'est sans doute un effet du hasard, mais nous l'observerons pendant toute la campagne, et je me borne à le signaler sans en chercher l'explication. Un autre fait que je constate, et qu'il faut bien se garder de considérer comme une exception, c'est la présence de plusieurs blessures sur le même corps: beaucoup de blessés ont deux et trois blessures, et nous en trouverons quelques-uns, surtout à Frœschviller, qui portent jusqu'à quatre et cinq blessures, faites soit par des balles, soit par des éclats d'obus. La portée des armes actuelles, la rapidité et la pi-écision du tir, en un mot, le perfectionnement de l'art de tuer, expliquent suffisamment la multiplicité des blessures, et, s'il y a lieu de s'étonner, c'est bien plutôt du nombre de ceux qu'épargne cette pluie de fer. Au surplus, les blessures reçues de face ne sont guère plus nombreuses que celles reçues par derrière et sur les côtés. L'obus, en effet, éclate aussi souvent derrière le soldat que devant lui; quant aux balles, les unes sont reçues à l'attaque, les autres pendant un mouvement de retraite, et l'antique déshonneur d'être frappé par derrière n'a plus aujourd'hui aucune signification. Nous observons, d'ailleurs, que la

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