‹ De Froeschwiller à ParisChapitre 5 sur 21 · I E B R U C KM U H L — M O RS B R O N N · texte numérisé non relu

I E B R U C KM U H L — M O RS B R O N N

plupart des blessés n'ont aucun souvenir de la position qu'ils occupaient, lorsqu'ils ont été atteints.

Dans tout le rayon que nous visitons autour du Bruckmuhl, il semblerait que l'artillerie ait joué un rôle moins important que la mousqueterie ; les blessures, par éclats d"obus, sont assez rares, et c'est sur les hauteurs de Frœschwiller et d'Elsasshausen qu'elles prendront une proportion excessive. L'explication la plus plausible est que la bataille ne prit sur ce point de sérieuses proportions qu'à quatre heures du soir, à l'arrivée imprévue des Badois, destinés à tourner la position de Frœschviller par Morsbronn,

Les pansements terminés à Spachbach, nous distribuons aux soldats français notre tabac et nos cigares, et nous revenons au Bruckmuhl, où nos compagnons nous attendent. Ils ont trouvé Gunstett et Eberdorf encombrés de blessés ; mais du moins l'évacuation sur Haguenau s'y fait sans relâche. Depuis le matin, malgré la pluie qui défonce les routes, les chars de paysans n'ont pas cessé d'enlever les blessés du Bruckmuhl. Ceux qui restent encore sont des soldats allemands qui doivent être dirigés, dans l'aprés-midi, du côté du Rhin. Nous prenons donc congé des deux chirurgiens prussiens qui se font un devoir de rester jusqu'au dernier moment. Qu'il me soit permis, malgré les douloureux sujets de haine qui séparent aujour- 'd'hui les deux peuples, de leur donner ici un témoignage de reconnaissance, en souvenir des soins dévoués

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qu'ils ont prodigués à nos compatriotes, de leur cordial empressement à nous donner tous les matériaux qui pouvaient nous manquer. Pour eux, comme pour nous^ le soldat tombé n'a point eu de nationalité. C^est au nom des blessés du Bruckmuhl que je rends hommage à leur impartial dévouement et, si le hasard fait que ces lignes tombent entre leurs mains, qu'ils trouvent dans notre reconnaissance le salaire de leur noble humanité.

Nous remontons à Morsbronn, où nous consacrons le reste de la soirée à renouveler les pansements, à charger les blessés sur les chars, et nous ramenons ce convoi à Haguenau. L'hôpital et les ambulances privées sont déjà pleins, et des internes de Strasbourg sont venus apporter leur précieux concours au service médical de la ville. A l'hôpital, une salle est consacrée aux amputations : ne pénétrons point dans ce lieu de misères où tout est ensanglanté, où une forte odeur de chloroforme et d'abattoir vous saisit à la gorge, et où l'œil est invinciblement attiré par des débris informes de mains, de bras et de jambes abandonnés le long des murs. Et cependant des sœurs grises s'y trouvent, intrépides et dévouées, surmontant l'horreur par la charité !

Tous les hôtels sont envahis par les officiers prussiens (]ui font défense expresse aux aubergistes de servir dçs aliments à quiconque n'appartient point aux ambulances. Grâce à l'hospitalité d'un habitant qui fait

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étendre, à notre intention, des matelas dans un vaste grenier, nous goiltons quelques heures d"un repos nécessaire et, dès l'aube, nous retournons à Morsbronn. Les blessés que nous y trouvons sont des chasseurs bavarois, des Badois, des turcos et les débris d.s 8® et 9*^ cuirassiers. Quel navrant spectacle pour des Français ! la grande rue de Morsbronn, qui monte en pente roide vers le sommet du coreau, est encombré, sur les côtés, de casques et de cuirasses entassées. Dans une grande auberge qui borde la route et qu'on a convertie en ambulance, sont étendus pêle-mêle des blessés de toute arme. C'est le troisième jour après la bataille et déjà l'odeur de leurs plaies devient intolérable; les planchers sont couverts de plaques rougcâtres et gommeuses, de bandes ensanglantées et durcies, de tampons de charpie, jaunis parla suppuration. Tandis que nous renouvelons les bandages d'un lieutenant bavarois, beau garçon à la fleur de l'âge, qui a les deux jambes traversées par une balle, un groupe d'officiers supérieurs pénétre dans la chambre et se découvre en entrant ; l'un d'eux précède les autres de quelques pas, et, à l'avide curiosité des blessés allemands, nous voyons que ce doit être quelque personnage important. Ces un bel homme, à favoris blonds, ayant sur le visage une expression de franchise et de sincère sollicitude ; c'est le prince royal, le vainqueur de Frœschviller. Il s'approche du blessé dont l'œil exprime l'orgueil et l'émotion, et le colloque suivant s'établit entre eux :

« Comment vous appelez- vous^ lieucenancr'

— Kammerer, mon prince.

— Comment ! seriez-vous des Kammerer de Munich-^

— Oui, mon prince.

— J'ai connu votre digne père, il était àKœnigsgratz, c'était un brave.

— Il est mort, mon prince.

— Je le sais, lieutenant; il revit en vous et vous honorez sa mémoire ; que Dieu vous garde ! voui guérirez et je me souviendrai de vous. »

Il tend la main en souriant au blessé qui s'en empare et la serre avec effusion; puis il donne à ses officiers quelques ordres relatifs aux blessés, jette un rapide coup d'œil sur nos brassards et s'éloigne e:: saluant en nous les ouvriers d'une œuvre sainte. Cett; noble simplicité nous frappe et je cherche vainement alors, au dedans de moi, la haine pour celui qui nous a vaincus.

Le défilé de l'invasion allemande se continue, depuis trois jours, sans interruption. Toutes les routes sont noires de troupes ; on dirait d'une fourmilière active, rapide, silencieuse. On n'entend pas un cri, pas un chant, et cependant ils doivent avoir l'ivresse de leur victoire ; mais la discipline est gravée dans tous les cœurs et pas un homme ne s'écarte des rartgs. Il n'est pas, dans toute cette armée, un bas officier qui ne soie muni d'une carte minutieuse du pays envahi ; partout.

LE BRUCKMUHL— MORSBIIONK. 'îj

pendanc toute la campagae, quelque corps d'armée que nous traversions, nous aurons à le constater. Ces cartes indiquent non- seulement les routes, mais même les chemins vicinaux et les sentiers qui raccourcissent les distances. Les sous -officiers, qui commandent des groupes détachés, ne sont point obligés de recourir aux habitants pour en faire leurs guides; si une biturcation les embarrasse, ils consultent le poteau indicateur, contrôlent la direction sur leur carte et l'escouade se remet en marche sans hésitation, sans arrêt, avec la paisible assurance que donne la certitude de ne point se tromper. Les ordres des officiers, lancés d'une voix ferme et gutturale, sont exécutés en silence, et leur foule s'écoule, se dirigeant sur les passages des Vosges. C'est là, pensons-nous, que les difficultés et les hésitations commenceront pour eux; c'est là qu'ils trouveront, des obstacles naturels décuplés par la main de Ihomme ; c'est là que leur effort se brisera. Vaine espérance que nous ne devons pas conserver longtemps ! les passages seront libres; trois jours suffiront aux Allemands pour franchir ce rempart de granit, sans une heure d'arrêt ou d'incertitude, sans brûler une seule cartouche. Mais n'anticipons pas.

Chaque maison de Morsbronn porte le drapeau international; sur le seuil des maisons, sont assis des blessés ; les uns ont le bras en écharpe, les autres se soulèvent, à l'aide de béquilles ; presque tous sont des cuirassiers. Nous pénétrons dans les maisons après

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cette invariable question : Haben sie voch blessirten'? et cette invariable réponse : Jésus mein gott, ia, zu viel*. Au presbytère^ le curé nous introduit auprès de M. de Finance, chef d'escadron au 8^ cuirassierg; cet officier nous explique, d'une voix aiFaiblie mais encore vibrante, la terrible mission de ces deux régiments, disparus, mais que la légende immortalisera.

(( Au sortir de Morsbronn, nous dit-il, je chargeais dans le fond du vallon, à la tête de mon escadron ; une balle abattit mon cheval; déjà j'étais parvenu à me dégager et, à genoux sur le sol, je m'apprêtais à me relever, lorsqu'une seconde balle me traversa les deux jambes à la hauteur du genou. J'ai été transporté ici, par bonheur, ajoute-t-il, en remerciant d'un regard le curé, et, cependant, je soupire après l'heure où je serai transporté dans une ville, pour pouvoir faire parvenir à ma famille quelques mots sur ma situation. »

Je lui offre d'écrire à M™^ de Finance, ce dont il me remercie avec effusion. La lettre partit le lendemain, parvint à destination, et j'ai su plus tard, par quelques lignes reconnaissantes, que M'"* de Finance n'avait pu obtenir de l'autorité militaire prussienne la permission de se rendre à Haguenau, auprès de son mari.

Mais quelles sont ces détonations que nous enten

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