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I. Avez-vous encore des blessés

a. Jésus mon Dieu, oui, que trop!

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dons en sortant du presbycère? Dans une vaste prairie, qui descend vers le vallon, des soldats prussiens donnent la chasse à des chevaux blessés qu'ils ont ordre d'abattre. La plupart des ces animaux ont des blessures' si légères qu'il suffirait de quelques soins et de quelques semaines pour en avoir raison; mais la consigne est impitoyable, ils doivent mourir. Les uns, plus valides, remontent la prairie au grand trot, sentant d'instinct que l'abri est au village; les autres boitent péniblement, s'arrêtent en reniflant, regardent anxieusement du côté des exécuteurs , avancent de quelques pas, le cou tendu vers le village; mais la sentence est inflexible, l'herbe qu'ils foulent doit les recouvrir demain. Lentement, traîtreusement, leurs bourreaux se rapprochent, se placent par le travers et visent à loisir ; le plus souvent, la pauvre bête est tou»chée, un jet de sang s'échappe ; mais elle n'est point atteinte dans une partie vitale et, les naseaux grands ouverts, elle tente aflblée, une course suprême, toujours dans la direction du village où lui semble être le salut. D'autres bourreaux, sans armes, lui barrent le passage ; l'exécution est à recommencer, le coup part ; bien souvent, le tireur manque le cheval et la balle siffle aux oreilles des spectateurs. Enfin, épuisée, haletante, la pauvre bête laisse approcher l'homme à dix pas d'elle, une dernière détonation se fait entendre. S'il est frappé à la tête, le cheval foudroyé s'abat lourdement et roule sur le flanc, immobile et détendu ;

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il ne souffre plus. Si la balle le frappe au défaut de l'épaule, il fait deux ou trois bonds énormes, pour ainsi dire sur place, s'abat sur les quatre pieds, se relève deux ou trois fois avec effort sur les pieds de devant qui creusent fébrilement le sol, se couche enfin sur le côté et, après quelques convulsions, pousse un dernier et bruyant soupir. Les Prussiens en achèvent ainsi un grand nombre, ne voulant pas traîner après eux des bouches inutiles et ne se souciant pas de laisser aux paysans de la contrée les chevaux légèrement blessés, que ceux-ci sauraient bien sauver et utiliser. Que de beaux chevaux j'ai vus tomber ainsi! C'est un spectacle barbare, un principe froidement cruel, mais qui se rattache à cet ensemble de dispositions impitoyables et logiques dont nos ennemis savent prendre, sans émotion, la responsabilité.

Pour être logiques jusqu'au bout et remplacer les chevaux perdus, ils mettent à réquisition tous les chevaux de la contrée envahie, ce qui implique aussi le char et, le plus souvent, le conducteur; le malheureux n'a pas le choix, car le vainqueur ordonne; il lui faut abandonner son toit, sa femme et ses enfants pour suivre les ennemis de son pays dans une direction et pour ime durée inconnues. C'est l'inexorable loi de la guerre, et le Prussien ne se targue pas de philanthropie ni de sentimentalité en campagne ; il prétend même que nous en ferions tout autant chez lui. Puissions-nous être un jour en situation de lui prouver le contraire!

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Les pansements terminés, nous revenons à Haguenau avec un convoi de blessés qu'on disperse chez les habitants, consternés par la nouvelle du complet investissement de Strasbourg.

La soirée se t.rmine pour nous par un accident : a.i moment où nous regagnons notre grenier pour y prendre quelques heures de sommeil, notre brave camarade Sch..., l'un des plus solides du groupe, heurte le seuil dans l'obscurité, tombe et se fait une profonde entaille au poignet droit sur les tessons d'une bouteille qu'il portait à la main. Cette blessure le fît invalide pour tout le cours de la campagne; mais il ne nous en fut pas moins précieux, comme ardeur entraînante. comme conseil et comme savoir-faire pour improviser, dans les contrées dévastées que nous avons parcourues, des ressources auxquelles aucun de nous n'eût songé.

Le 9 août, à quatre heures du matin, nous sommes tirés de notre lourd sommeil par un épouvantable fracas : c'est le plafond qui s'effondre. Notre première pensée à tous est qu'un obus vient de traverser la toiture, que c'est le commencement d'un combat, et nous nous levons en sursaut. La cause de ce vacarme est plus modeste; ce sont les infiltrations d'une pluie battante à travers la toiture qui ont détrempé le plâtre du plafond et en ont déterminé la chute sur une large surface. Rien de plus comique que ces seize corps se précipitant, dans les costumes les plus hétéroclites, à l'àbri de cette avalanche.

L'heure du départ arrive, chacun boucle son sac et dit à Haguenau un mélancohque adieu. Nous dépassons Morsbronn et nous suivons le vallon jusqu'à Wœrth ; c'est là que l'armée prussienne a le plus souffert du feu de notre armée ; la prairie est littéralement couverte de casques et de fusils, de chevaux morts et de capotes prussiennes ; bien que les fossoyeurs aient déjà passé par là, il reste encore des cadavres prussiens dans les fossés qui bordent la route et sur les prés qu'elle traverse. De loin en loin, éclatant comme un coquelico: dans un champ de bluets, on aperçoit un pantalon garance ; quelques cuirasses déjà touillées, des caisses de tambours français témoignent que nos troupes sont descendues dans ces fonds désolés. Des infirmiers prussiens fouillent les taillis, qui garnissent le coteau, pour y chercher les blessés qu'ils recèlent encore, quoique ce soit déjà le quatrième jour qui commence.

Dans le village, les toitures crevassées, le clocher de l'église percé à jour, les vitres brisées, les murs étoiles par les balles ou la mitraille, disent éloquemment quelle a dû être la fureur de la lutte. Il y a des blessés dans chaque maison ; mais les secours médicaux abondent et l'évacuation sur Soultz et Haguenau s'effectue rapidement. Dans une cour grillée, donnant sur la grande rue du village, des chirurgiens prussiens, aidés de deux chirurgiens français et de quelques infirmiers civils de bonne volonté, ont installé le lit de douleur sur lequel viennent tour à tour prendre place

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les malheureux dont les membres fracassés réclament >i'.\e amputation immédiate; presque tous vcident être ndormis pour se soustraire à l'horrible souffrance; mais, malgré la richesse des ambulances prussiennes^ le chloroforme devient rare, on ne peut leur accorder ù tous cette triste faveur et les cris aigus des patients font frissonner leurs camarades qui attendent leur toiu" avec angoisse.

Il y a dans Wœrth une importante proportion d'officiers français, appartenant à Tinfanterie, aux zouaves et aux chasseurs à pied. Nous consacrons deux heures à faire des pansements et, sur l'invitation du chirurgien-major des ambulances prussiennes, nous partons pour Frœschwiller, après avoir serré avec émotion la main de nos infortunés compatriotes.

Wœrth est le point de bifurcation où la route de

Wissembourg se divise en deux tronçons : l'un conduit

- ir Morsbronn et Haguenau à Phalsbourg et Saverne;

est celui que nous laissons; l'autre conduit par Frœs-

'iwiller et Niederbronn, sur Bitche et Metz ; c'est

celui que nous allons prendre. Nous entrons ici en plein

cœur de la lutte; les deux tronçons se séparent à

angle droit ; au sommet de l'angle, le canon de Frœs-

.willer commande les deux routes; c'est là que le

maréchal Mac-Mahon s'est solidement établi avec l'élite

de ses troupes. Maître de Frœschwiller, le prince royal

peut, à son gré, envahir la France par la trouée de

Phalsbourg et Saverne, en laissant Strasbourg investi

sur sa gauche, ou tendre la main, par Niederbronn et Sarreguemines, au prince Frédéric-Charles, qui vient d'écraser, àForbach, le corps d'armée du général Fro: sard. Pour s'emparer de Frœschwiller, il faut gravi: quinze cencs mètres de route et de coteaux, en pente raide, sous les feux plongeants de l'artillerie et de la mousqueterie.

Dans les ondulations de la colline le maréchal a étage ses troupes ; aussi, le sol est-il jonché de morts des deux armées; quelques-uns, dans les dernières convulsions, ont écarté les vêtements qui couvrent leur poitrine, comme pour en arracher la balle qui l'a traversée; d'autres sont tombés, foudroyés, la face en avant; le plus grand nombre est couché sur le dos, dans Tattitude du sommeil. Beaucoup ont la face noire et gonflée ; ils sont morts, étouffés par une hémorrhagie interne, et leurs têtes, tuméfiées, ont pris de hideuses proportions. Quelques-uns, dans leur agonie, ont la- % bouré le sol avec leurs ongles ou tiennent dans leurj main crispée des touffes d'herbe déjà flétrie. Tout] autour de Frœschviller, dans un rayon de plus d'un] kilomètre, le carnage est le même ; les arbres qui bordent la route ont Técorce de leurs troncs déchirée par la mitraille ; aussi loin que la vue peut s"étendre , on aperçoit pêle-mêle les pantalons rouges de nos troupes de ligne et les uniformes sombres de Tinfanterie prussienne. D'innombrables quantités de cartouches sont incrus :ées dans le sol détrempé par la pluie. Quand

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donc donnera- c- on 1.x sépulture à tous ces corps? Hélas! il y en a tant qu'on n'y peut suffire et déjà, quoique retardée et atténuée par la pluie, leur décomposition répand dans l'atmosphère des bouffées nauséabondes.

Nous gravissons lentement cette route funèbre, à la suite d'un régiment bavarois, et nous entrons dans Frœschwiller.

FRŒSCHWILLETl

Si vous feuilletez le dictionnaire des communes de France pour vous renseigner sur l'importance de cet imperceptible point dont le nom appartient pour toujours à l'histoire, Frœschwiller se présente à vous sou? la rubrique suivante : « Frœschwiller, Bas-Rhin. — Commune de 581 habitants, à 262 mètres d'altitude; canton, poste et paroisse de Wœrth (2 kilomètres), arrondissement de Wissembourg (27 kilomètres), à 46 kilomètres de Strasbourg; paroisse protestante. »

C'est, en effet, un riant village; l'aurore du 6 août le trouve endormi dans la verdure et la rosée; les maisons blanches s'appuient sur de frais jardins, avec leurs carrés bordés de buis, leurs tonnelles de clématite, de vigne vierge et de chèvrefeuille ; les pommiers des vergers fléchissent sous le poids de leurs fruits ; le soleil gravit l'horizon au-dessus des brouillards du Rhin; les oiseaux saluent, de leurs chants, l'aube nais-

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