‹ De Froeschwiller à ParisChapitre 7 sur 21 · FRŒSCHWILLER. 7Î · texte numérisé non relu

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santé; la cloche de l'église sonne l'angelus; c'esc Ix paix.

Attendez encore douze heures : les toitures cvcn— trées s'inclinent , les murs vous apparaissent dans la flamme et la fumée; les arbres déchiquetés laissent pendre leurs branches brisées; dans les jardins bouleversés, des ombres se traînent le long des haies> et des clôtures, des corps s'allongent au milieu de débris d'armes, de vêtements lacérés, de gibernes, de sabres tordus, de chassepots et de casques noirs; le clocher de l'église en feu s'est écroulé, entraînant dans sa chute la toiture entière; il en reste les quatre murs qui sont là comme un four géant, au cencre duquel une immense fournaise vomit vers le ciel des niuige.sd'étincelles, de flammes languissantes et de fumée noire ; quelques sons aigus de clairon se mêlent à desgémissements lamentables ; le bruit sourd des caissons et le galop des cavaliers ennemis, qui s'élancent dans une poursuite ardente, couvrent le roulement lointain des dernières volées de mitraille sur la route de- ReischofFen ; vous chercheriez en vain dans ce chaos. un être humain sans armes; c'est la guerre.

Tel était encore l'aspect de ce malheureux village^ lorsque nous y arrivâmes dans la soirée du 9 aoûtj le bruit seul avait cessé ; quelques maisons achevaient lentement de se consumer, malgré la pluie que, depuis la bataille, le ciel déversait à torrents, comme pour laver les souillures du sol. Quant aux maisons restées.

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debout, elles avaient été abandonnées par leurs habitants dans cette journée d'épouvante, et pas un n'avait encore eu le courage de venir contempler sa ruine. Le défilé de l'armée d'invasion se continuait dans son immuable et silencieuse régularité, et, pendant les trois ou quatre jours que nous consacrâmes à Frœschviller, il ne subit même pas d'interruption pendant la nuit. C'étaient des artilleurs bavarois, vêtus de la tunique bleu de ciel, coiffés du casque en cuir bouilli, surmonté d'une chenille noire ; c'étaient des régiments d'infanterie, avec la tunique d'un bleu sombre, le casque d'un noir brillant, orné de l'aigle et de la cocarde prussienne blanche et noire ; quand la pluie redoublait de violence, ils s'enveloppaient de leur grande (apote sombre, portant sur chaque épaule une patte sur laquelle est inscrit le numéro du régiment et du corps d'armée ; il y avait là des Poméraniens, des Silésiens, des Polonais; cavalerie, artillerie, infanterie, toutes ces troupes défilaient en silence dans la boue liquide des routes, sous la pluie et le vent, sans prononcer une parole, sans proférer un murmure, marchant de ce pas mesuré et lent, en apparence, mais aussi rapide, en réalité, que notre pas accéléré ; pas un son de tambour ou de trompette ne troublait le silence que rompait seule, irritée sans doute d'avoir à se produire, la voi.K des chefs, âpre, brève, uniforme, comme s'ils avaient tous dans le larynx une corde vocale d'ordonnance. Canons, caissons, fourgons de vivres, voitures d'am-

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biilancc, chars de paysans allemands ou alsaciens, requis pour le transport des subsistances et des fourrafles, tout ce monde s'écoulait comme un fleuve. Nous i Imirions la légèreté de leurs canons d'acier, de cette couleur grise et froide qui donne à certains yeux le pouvoir de faire frissonner. Quand il pleut, on recouvre la pièce d'une chemise noire en toile cirée, qui lui préce un aspect encore plus sinistre. Six chevaux sont attelés à chaque pièce ; trois suffiraient à la traîner sans effort. Les chevaux sont d'une race nerveuse, aux jambes fines et saines, de belle taille, en moyenne i^jôo au garrot; leur robe est d'un bai-brun luscré. Il en passe ainsi des milliers, tous pareils, et nous comptons bien peu d'attelages médiocres. La charronnerie et la carrosserie sont sobres et solides, uniformément peintes en gris clair, avec les ferrements en noir; des forges de campagne, soigneusement outillées, accompagnent chaque batterie.

Tous ces hommes ont le même teint blond, le même casque, le même pas, le même mutism?; toutes les voix qui commandent ont le même timbre; tous ces équipages sont gris ; tous ces chevaux se ressemblent comme autant de photographies; et, les premiers jours, nous éprouvons, à les voir et à les entendre passer, l'impression agaçante et énervante que produit le bruit d'un moulin ou d'une machine à battre. ISous songeons aussi avec douleur que tant de force amoncelée se dirige vers le cœur de la France; ils vont, en effet,

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franchir les Vosges , en enlevant, sur leur passage, les forts de Lichtemberg et de la Petite-Pierre, qui, dans notre système de défenses, relient Bitche à Phalsbourg. La mairie de Frœschwiller, l'école et le château de M. de Durckheim sont transformés en ambulance. Une notable quanticé de blessés prussiens a déjà été évacuée sur Soultz et la majeure partie de ceux qui sont restés est composée de Français. Les officiers d'infanterie, de zouaves et de chasseurs sont nombreux; ils sont soignés par des chirurgiens français prisonniers. Prisonniers! pourquoi doncr* Demandezle au premier soldat allemand que le hasard mettra sur votre route ; il vous répondra que nos chirurgiens n'ayant pas, par dédain ou par ignorance, arboré le brassard international, ils n'ont pas eu le bénéfice de la neutralité qu'il confère, en vertu de la convention de Genève, et se trouvent prisonniers de guerre. Si vous posez la même question à nos soldats et à beaucoup de nos officiers, leur embarras est naif; ils ne connaissent même pas le brassard, nous prennent pour des francs-tireurs et s'étonnent de la liberté donc nous jouissons. N'est-ce pas là un signe caractéristique de cette période d'insouciance , d'indifférentisme et de dédaigneuse ignorance.^ Une convention internationale entre les premières puissances de l'Europe règle les conditions dans lesquelles seront neutralisés toutes les personnes et les objets affectés au service des blessés; quelles que puissent être les difficultés que présente

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son application sur les champs soupçonneux ec inflexibles de la guerre, l'humanicé l'emporte, le principe de la neutralité est admis et, pour en jouir, il suîlit de porter à son bras ou d'arborer sur son fourgon un humble morceau de toile blanche avec une croix rouge. Eh bien, dans toute notre armée, quoique la France ait signé la convention, pas un soldat ne connaît cet insigne et n'a d'ordres pour le respecter ; les officiers eux-mêmes, sauf de rares exceptions, l'ignorent. Quant à nos chirurgiens, quelques-uns sont confus de l'avoir oublié ; d'autres avouent et regrettent franchement leur ignorance ; beaucoup se renferment dans cette dignité froide qui convient à des natures supérieures. Dignes ou grotesques, ils n'en sont pas moins prisonniers, et, quoique leur esprit plane dans les régions sereines de la science, la chair ne renonçant pas à ses droits, ils trouvent dans la question des vivres un sérieux sujet d'inquiétude et daignent s'en préoccuper. Ils en ont, hélas ! le loisir, car leurs fourgons d'ambulance, leur matériel d'infirmerie ont, en grande partie, disparu dans la bagarre, et, sans l'abondance des ambulances prussiennes, non point seulement à Frœschviller, mais partout où nous passerons, les blessés français en seraient réduits le plus souvent à laver leurs plaies avec la pluie du ciel et à les bander avec les lambeaux de leur chemise.

Il nous faut entendre les plaintes indignées des majors 1 ennemis : nos soldats ont tiré sur les ambulances et sur

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les infirmiers prussiens. Nous nous bornons à de stériles dénégations; comment, en effet, faire croire à nos ennemis que toute une armée n"ait rien su de la convention quand le dernier de leurs soldats en connaît et en respecte les insignes sacrés? C"est de la confusion que nous éprouvons, une honte patriotique, car de nos propres constatations nous devons conclure que leur assertion est exacte.

On nous dit que tout le corps médical de l'armée du maréchal se trouve prisonnier dans Frœschwiller. Il nous est difficile de le croire : en y comprenant, en effet, quelques chirurgiens détachés à Wœrth et à Elsasshausen, nous en comptons une vingtaine environ et je ne pense pas que ce soit là la seule ressource d'une armée de trente-cinq mille hommes, en campagne.

On trouvera peut-être injustes les reproches que je viens de formuler et qui peuvent se résumer en ces termes : ignorance ou insouciance de nos chirurgiens militaires ; vous oubliez, me dira-t-on, le trouble et le désarroi d'une défaite; on leur avait tout pris, n'accusez pas leur dénûment; ils étaient captifs, respectez leur infortune. — Je répondrai : S'ils ont été faits prisonniers, c'est leur faute et c'est notre honte; s'ils ont perdu tout ce qui doit soulager le blessé, c'est qu'ils ont ignoré ou dédaigné le drapeau qui devait couvrir le matériel précieux d'ambulance dont la nation fait suivre ses enfants. Si leur infortune personnelle m'a touché, il m'a paru honnête et juste de garder la plus '|

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grosse parc de ma compassion pour ces blessés restés prisonniers, entourés de soins insuffisants, doublement victimes et de la guerre et du néant de notre intendance. J'ajouterai d'ailleurs, pour n'avoir pas à revenir sur ce triste sujet, que, quinze jours plus tard, après quelques négociations, nos chirurgiens furent rendus à la liberté et rentrèrent en France par le duché de Bade et la Suisse.

Il n'entre pas dans mon plan trop restreint de rechercher d'où vient le mal et d'examiner la question des rapports tendus de l'intendance et du service médical qu'elle absorbe. Je n'accuse point individuellement nos chirurgiens, qui, pris isolément, sont prêts, n'en doutons pas, à tous les dévouements ; mais je ne saurais trop insister, dans ce qui a trait à nos ambulances, sur les lamentables résultats d'une organisation boiteuse, vicieuse, décrépite, et qui s'est trouvée, au moment solennel d'une déclaration de guerre, dans un tel état d'impuissance que chacun se demande si nous avions vraiment une intendance et jette un regard involontaire sur les derniers budgets du ministère de la guerre.

Notre première soirée à Frœschwiller est consacrée aux pansements qu'il est indispensable de renouveler fréquemment pour éviter la purulence , le temps humide et orageux étant particulièrement propice à une rapide infection, et nous avons peine à répondre a"ax demandes pressantes de tous ces malheureux éten-

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iàas sur la paille. Le poinc central où ils sont accumulés est le château de M. de Durcklieim. Ce château est situé près de l'église du haut de laquelle nos zouaves faisaient un feu continu sur les colonnes prussiennes montant à l'assaut du village; aussi est-il criblé de projectiles. Abandonnée par nos soldats^ Téglise avait été transformée en ambulance lorsque le feu s'y déclara; on avait eu, par bonheur, le temps d'évacuer sur le château tous les blessés au moment où l'église s"efFondra. Sur la pelouse qui se trouve devant l'habitation, sont établis un campement prussien, un parc d'artillerie et quelques tentes françaises, sous lesquelles reposent des blessés bavarois. A tous les étages du château, les appartements sont remplis d'oiEciers français ; ce n'est pas le pansement par lequel nous commençons qui les touche le plus, mais l'oiTre qu'ils acceptent avec une ardente reconnaissance de transmettre à leurs familles quelques lignes tracées sur leurs propres indications. Que de confidences touchantes faites à voix basse par quelques-uns, comme si, sous la mâle livrée du soldat, ils avaient à rougir de leur tendresse! Ils sont tous forts et résolus devant l'adversité qui les frappe ; mais ce qui rend leur situation plus douloureuse, c'est la certitude d'être prisonniers, l'appréhension de se voir diriger sur l'Allemagne et d'échapper ainsi fatalement aux consolations et aux soins que la famille seule peut donner. Les vivres manquent à Frœschwiller, et nous leur parta-

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geons quelques morceaux de pain et de charcuterie qu'ils regardent avec l'expression de convoitise de gens affamés ; les moins malades acceptent avec empressement du tabac et de grossiers cigares faits avec ces feuilles récoltées dans l'est et qui n'arrivent jamais à complète maturité ; les malheureux ne sont pas difficiles, et leur plaisir est tel, qu'ils nous écoutent à peine, quand nous leur recommandons instamment d'être attentifs à ne point enflammer la paille qui leur sert de couche.

Dans un cabinet qu'une étroite fenê:re ne suffit point à rendre clair, sont étendus, l'un prés de l'autre, un chef de bataillon d'infanterie et un capitaine au 13* bataillon de chasseurs à pied; celui-ci, le capitaine Armand, a reçu une balle dans la poitrine; sa respiration est inégale et oppressée; il ouvre les yeux à notre entrée :

(( Capitaine, lui dis-je, voulez-vous que je renouvelle votre pansement? »

Il me fait de la tête un signe négatif et ses yeux se referment. Je me penche sur lui et lui dis à demi-voix :

« Je suis un Français, un ami ; puis-je vous obliger, capitaine? Voulez-vous que j'écrive à quelqu'un.?

— Oui, me dit- il d'une voix sifflante et saccadée; j'ai deux petits enfants, écrivez à ma femme, dites-leur que vous m'avez vu, que... ma blessure est légère, qu'il faut qu'ils espèrent ; merci ! »

En prononçant ce dernier mot, il entr'ouvre sa pau-

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picre pour me remercier d'un regard, et je livS dans ses yeux creusés un inexprimable désespoir. Je serre sa main inerte, et, les yeux pleins de larmes, je lui dis : (( Adieu, capitaine, vous pouvez y compter. » II mourut dans la nuit, et je n'eus pas le courage, quand je fus sorti des lignes prussiennes, d'en informer celle à laquelle j'avais pris l'engagement de transmettre une espérance. Si, par hasard, ces lignes tombent sous ses yeux, qu'elle y trouve du moins le témoignage que la dernière pensée du mourant a été pour ceux qu'il aimait.

Dans les dépendances du château, dans les écuries, dans les granges, partout enfin où il y a place pour une botte de paille et pour un corps, sont étendues des épaves humaines. Ici, les éclats d'obus font une sérieuse concurrence à la balle. Les blessures au ventre sont très-nombreuses ; elles ne laissent généralemenc pas d'espoir, et, pendant les quatre journées que nou? passons à Frœschwiller, il est rare que nous ne trouvions pas, en repassant à quelques heures d'intervalle, une place vide là où nous avions laissé un mourant. Le pansement des blessures au ventre est im des plus pénibles pour des débutants ; la bande qu'il faut remplacer est imbibée d'un liquide jaunâtre qui s'écoule par la blessure; il s'en exhale une odeur putride toure particulière et qui n'a rien de commun avec l'odeur des plaies aux membres. Presque toutes les blessure^ au ventre sont mortelles; ceux qui en sont atteins

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souffrent peu les deux premiers jours ; mais ils sont, en général, emportés le troisième ou quatrième jour par une péritonite aiguë.

Nous avisons, le long d'un mur, un turco étendu sur un brancard; il est immobile; ses yeux sont ouverts, mais il ne nous voit pas ; nous lui parlons, il ne nous entend pas. Nous cherchons sa blessure, et, en lui soule\'ant la tête, nous voyons avec horreur la partie postérieure du crâne fracassie et livrant passage, par un trou béant, à un mélange hideux de sang et de cervelle ; un essaim de mouches cherche là sa curée. De temps en temps, un frémissement général agite son corps et fait trembler ses lèvres ; mais la vie matérielle persiste seule et l'intelligence est bien morte.

II y a beaucoup de ces blessures qui ne laissent aucun espoir et qui condamnent le blessé à une longue et cruelle agonie. Un chirurgien prussien m'a affirmé que, dans ces cas désespérés, il ne se fait aucun scrupule d'administrer au patient, à l'aide d'un instrument qui pénétre entre cuir et chair, une injection de morphine qui, si elle n'achève pas le mourant, engourdit du moins toute sensibilité. En mon âme et conscience, après avoir vu ce turco, je n'hésiterais pas à prendre la même responsabilité. Nos chirurgiens français, par un scrupule qu'il faut respecter, se prononcent formellement contre l'application, même exceptionnelle, de ce principe.

La nuit arrive et nous songeons à nous procurer un

gîte dans ce village désolé; après bien des recherches, nous trouvons l'hospitalité dans la maison d'un garde forestier. A en juger par les collections d'animaux empaillés et par les livres soigneusement classés dans une bibliothèque, notre hôte était à la fois un chasseur €t un lettré ; des canards sauvages, des hérons, des martins-pêcheurs, des oiseaux de proie de toutes tailles ornaient, en compagnie de quelques volumes de géographie, d'histoire naturelle et de poésies alsaciennes, le sanctuaire où le digne homme se réfugiait sans iioute en revenant de la forêt. Pour le moment, il s'était enfui avec les derniers soldats français, pour ne pas être fait prisonnier, et ce n'est que deux jours plus tard qu'il revint au village, vêtu en paysan.

Le gîte était donc trouvé, mais le souper était encore un problème ; problème aussi l'éclairage, car il ne restait dans ce grand village abandonné ni une chandelle, ni même une allumette chimique.

Pendant que notre fourrier S... se détache vers le cliâteau pour y recueillir quelques bribes du repas de nos chirurgiens et des officiers prussiens, nous pro- .cédons à une perquisition minutieuse dans la maison d.u forestier ; elle nous fait découvrir quelques pommes de lerre avariées ; il reste encore dans le jardin du persil et des radis noirs; enfin S... revient rapportant du pain, quelques œufs, et un reste de bœuf bouilli dédaigné par les officiers d'outre-Rhin. La question du souper résolue, il reste à pourvoir à l'éclairage. Mais

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le docteur n'est jamais pris au dcpourvu : il remplit à moitié un verre de beurre fondu et pique une allumette dans un quartier de pomme de terre que son poids entraîne au fond du verre; l'allumette, mèche improvisée, est ainsi obligée de garder la verticale. C'est si simple et si vite fait que chacun de nous s'imagine l'avoir trouvé; seul, le docteur avoue que le procédé n'est pas de son invention et qu'il l'a vu pratiquer par les bûcherons de la Forêt-Noire, qui remplacent le beurre fondu par le suif ou le saindoux.

Le repas terminé, chacun de nous s'étend à sa guise, qui sur un lit, qui sur un matelas, qui sur le plancher dans sa couverture ; les conversations s'éteignent et le silence n'est plus troublé que par le défilé de l'invasion qui continue ou par le bruit régulier des gouttes d'eau qui tombent du toit mis à jour par les boulets.

Toute la journée du lo août est consacrée aux pansements; les fractures abondent; malheureusement le plâtre et les planchettes, pour poser les appareils, commencent à nous faire défaut. Dans l'aprés-midi, nous retrouvons M. le vicomte de Flavigny qui se transporte, infatigable, sur tous les points où la bataille a semé ses victimes; il apporte de la pharmacie, des ballots de linge, des sirops, des biscuits, des pastilles de menthe, des chemises, objet précieux pour ces infortunés qui croupissent, depuis plusieurs jours, dans ' le sang, dans la suppuration, dans la transpiration de

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la fièvre ; il apporte aussi des secours en argenc et les distribue aux blessés qui peuvent marcher^ qu'on emmène prisonniers et dont on voit les files lamentables se traîner péniblement sur les routes boueuses.

Je n'oublierai pas de mentionner le charitable dévouement de M"^ de Durckheim qui, seule, dans son château, mis en quelque sorte au pillage et transformé en une vaste litière, se multiplie nuit et jour, sans relâche, sans faiblesse, image vivante de la charité, pour apporter quelque soulagement à toutes ces souffrances qui l'entourent ; son inépuisable patience es: toujours au service de cous; elle a compris que, dans un pareil désastre, c'est une faveur du ciel que d"être présent pour donner aide à l'infortune, et elle sait mêler à son infatigable activité une bonté sereine qui réconforte et sert d'exemple. Entraînés loin de nos foyers par un sentiment invincible, dépourvus des ressources que nous avons distribuées sur notre route, perdus dans ce pays ravagé, c'est à elle que nous devons en partie d'avoir pu y subsister sans être distraits de notre travail par le souci de trouver un morceau de pain, et je me fais un devoir de lui en témoigner ici notre reconnaissance; les blessés de Frœschwiller ne l'oublieront point, et plut au ciel que, dans ces temps où chaque journée compte de nouvelles victimes, il se trouvât partout pour leur venir en aide des cœurs aussi fraternels !

En pénétrant dans une petite étable que nous n'avions

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pas encore aperçue, nous voyons un soldat prussien étendu sur une mince couche de paille sous laquelle fermente un épais fumier. Un éclat d'obus lui a fait, sous la cuisse, un trou profond, plus large que li paume de la main. Ce pauvre garçon a placé un pan de son manteau sous sa cuisse et, sans avoir reçu aucun pansement, oublié peut-être, et trop faible pour appeler, il est étendu là depuis quatre jours, en proie à une fièvre ardente. Nous soulevons avec précaution le membre mutilé pour examiner la blessure et nous voyons, dans une boue noirâtre de sang et de chairs pourries, s'agiter tumultueusement des larves immondes que nous troublons dans leur ténébreux travail. Ce sont là les surprises hideuses auxquelles l'infirmier doit s'habituer. Nous lavons soigneusement cette plaie et nous y appliquons des tampons de charpie maintenus par une large bande; mais la blessure a bien mauvaise apparence, peut-être scra-t-il trop tard pour conserver le membre.

J'ai personnellement conservé de ce pauvre soldat un assez fâcheux souvenir : je m'étais fait, au départ, en maniant maladroitement du phénol, une brûlure légère à l'annulaire de la main droite et la chair était à vif sur une petite surface ; en plongeant ma main à plusieurs reprises dans l'eau qui nous servait à nettoyer la plaie, il est probable que mon doigt rencontra quelque germe malsain ; toujours est-il que, dans la soirée, l'inflammation se produisit, la surface si

minime du doigt qui était à vif s'élargit, prit une teinte blanchâtre avec une auréole rouge tout autour Cl, pendant quinze jours, cette plaie rebelle suppura en dépit des lotions et des caustiques que m'appliquait, soir et matin, notre docteur. J"eus toujours soin d'envelopper soigneusement le doigt malade, mais cette petite plaie ne m'en gêna pas moins bien souvent, pendant toute la durée de notre campagne, chaque fois qu'il fallait faire précéder d'un lavage le pansement d'une blessure déjà ancienne. Dans un travail comme celui que nous poursuivions, où la main manie sans cesse scalpels, aiguilles et ciseaux, et où Tinfirmier se trouve en présence de blessures mal soignées et presque toujours purulentes, on ne saurait donner trop d'attention à la piqûre la plus insignifiante en toute autre circonstance, et les feuilles allemandes ou françaises ont déjà enregistré, depuis le commencement de la guerre, plusieurs cas d'infection suivis de mort.

Pour bien nous rendre compte du nombre de blessés encore disséminés dans Frœschwiller, nous nous divisons en groupes de deux ou trois infirmiers et nous visitons Tune après l'autre chacune des maisons du village. Le docteur et moi nous pénétrons dans une grange où sont couchés côte à côte une vingtaine de blessés. Quelques-uns lèvent la tête à notre approche, et de tous les points nous entendons : « Par ici, major. — Ah ! major, je souffre bien. — Major, il y a deux jours que je n'ai été pansé. —

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Monsieur le major, ne va-t-on pas nous enlever d'ici?

— Oui, mes enfants ; un peu de patience, votre tour va venir ; n'ayez pas peur, voyez-vous, on ne peut pas enlever tout le monde à la fois.

— Major, mon bon monsieur le major, regardez ma jambe. — Major, une goutte à boire, s'il vous plaît. — Changez-moi de côté, major, depuis hier je n'ai pas pu me tourner.

— Oui, mes enfants, les uns après les autres, sacrebleu ! — Tiens, camarade, voilà la gourde ; une goutte seulement, il en faut pour tout le monde. — Toi, tu sauveras ta jambe, mon vieux, c'est une écorchure; nous allons te nettoyer ça. — Eh, sergent, là-bas, tu fumes, mon garçon ; fais bien attention, vous rôtiriez tous ici comme des alouettes.

— Major, nous renverra-t-on chez nous.^ Sommesnous prisonniers ?

— Nous n'en savons rien, mes pauvres amis, nous ne sommes pas dans la confidence ; dans tous les cas, ce ne serait pas pour longtemps ; des lapins comme vous, ça ne doit pas mollir... — Et toi, camarade, qu'est-ce que tu as.^ »

Celui auquel je m'adresse est un artilleur bavarois ; enveloppé dans sa capote, il est immobile et ne répond pas. « C'est drôle, me dit un zouave, son voisin ; il n"a plus bougé depuis hier. » Je prends la main de l'artilleur, elle est glacée, le corps est déjà raide; nous enlevons ce cadavre de la grange, ainsi que celui d'un turco placé

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entre deux Prussiens qui nous le signalent, et nous déposons les corps côte à côte sous un pommier du verger. Dans la grange voisine nous enlevons encore un cadavre qui est là depuis trente-six heures, et près duquel est étendu un capitaine du 13^ bataillon de chasseurs à pied. Le blessé ouvre les yeux à notre approche; son teint est d'un jaune verdâtre; une balle lui a traversé les reins, et les fonctions de ces organes sont paralysées depuis quatre jours ; ses traits décomposés expriment d'horribles souiFrances et ses yeux ont déjà cet aspect vitreux et cette fixité qui annoncent que l'infortuné sera bientôt au terme de ses maux. D'une voix à peine intelligible il supplie le docteur de lui apporter quelque soulagement à l'aide de la sonde. Le docteur se rend à son désir et nous soulevons le moribond pour l'asseoir sur une chaise ; il est si faible qu'il ne peut s'y tenir assis et je suis obligé de le prendre par-dessous les épaules pour l'empêcher de tomber ; son haleine, qui s'échappe par hoquets convulsifs et qui me frappe ne plein visage, est empoisonnée et je me raidis, en fermant les yeux, pour avoir la force de le soutenir jusqu'au bouc. Mais la balle a fait de tels ravages que le liquide s'épanche intérieurement ; la sonde est impuissante et nous reposons tristement sur la paille ce corps agonisant et déjà saisi aux extrémités par le froid de la mort. On nous apprit le lendemain que le capitaine Pierre, c'est son nom, s'était éteint dans la soirée.

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Les journées ainsi remplies s'écoulenc rapidement et la nuit vient interrompre notre travail. Grâce aux largesses du château, nous soupons encore ce soir-là sans trop faire brèche à nos maigres provisions. Ces: un zouave prisonnier qui s'en fait le distributeur ; intelligent et déluré, il s'est improvisé cuisinier, c'està-dire homme indispensable pour les Prussiens et les Français, sans distinction de nationalité ; toutefois, sous cette apparente indifférence, son patriotisme subsiste et, grâce à la liberté dont il jouit, il nous apporte en triomphe, au|milieu de notre repas, deux bouteilles d'excellent bordeaux dont il a soulagé la table des officiers prussiens, et, attention plus précieuse encore, une bougie qu'on admet de suite aux honneurs de la séance. Le repas est frugal, et, dés qu'il a pris fin, chacun de nous cherche dans le sommeil quelques heures d'un repos nécessaire.

Le lendemain, 11 août, nous dirigeons nos pas du coté d'Elsasshausen, petit hameau compris dans le périmètre de la bataille et où, nous disent les chirurgiens prussiens, il y a encombrement de blessés. La distance depi^is Frœschwiller est d'environ deux kilomètres; la route qui nous y conduit serpente sur les sommets, bordée de chaque côté de champs labourés ; les sommets se terminent par un plateau assez vaste, présentant de légères ondulations derrière lesquelles ont pu se masquer les batteries françaises ; d'après les indications que nous recueillons, c'est de là que sont

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partis les deux régiments de cuirassiers qui reçurent l'ordre de charger sur Morsbronn^. distant de trois kilomètres au plus. Les champs sont encore jonches de débris de toutes sortes^ de vêtements abandonnés^ de chevaux morts, de casques^ de fusils français et prussiens ; la lutte a été acharnée ; le terrain est semé d'éclats d'obus ; on dirait que la mitraille s'est abattue comme la grêle sur ce sol piétiné et ensanglanté, et ce n'est que sur les hauteurs de Saint-Privat (bataille de Gravelotte) que nous en retrouverons une pareille profusion. Dans les champs, de larges ornières indiquent la route qu'a suivie notre artillerie pour installer ses batteries sur les points culminants. A chaque pas nous trouvons des obus abandonnés ; les uns, isolés et à moitié incrustés dans le sol, sont des projectiles prussiens qui n'ont point éclaté en tombant ', d'autres, par groupes de quatre ou cinq, sont des obus abandonnés par nos artilleurs dans leur retraite précipitée. Les paquets de cartouches se comptent par milliers.

I. Nous avons pu constater fréquemment qu'un grand nombre de projectiles prussiens n'avaient pc^nt éclaté. Il faut attribuer vraisemblablement ce fait à la disposition de leur fusée percutante ; cette pièce, qui se visse à l'extrémité conique de l'obus, se compose d'un marteau mobile, d'une aiguille et d'une capsule chargée de fulminate; pour que le marteau chasse l'aiguille sur le fulminate de manière à en déterminer l'explosion, il faut que le cône du projectile frappe l'obstacle; si ce sont les parties latérales du projectile

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A mesure que nous approchons d'Elsasshausen, la route se borde de buissons ; chacun d'eux a été témoin d'une lutte corps à corps et en conserve, comme témoignage, quelque arme abandonnée ou quelque vêtement souillé ; quant aux morts, on les a déjà ensevelis ; il ne reste plus que les cadavres de chevaux, hideux à voir dans la campagne, gonflés et présentant des formes étranges, la peau tendue et comme prête à éclater, l'intestin chassé hors du corps par la fermentation intérieure ; il suffirait d'un coup de baïonnette pour ouvrir un bruyant passage aux gaz comprimés dans cette vessie à quatre pattes. Ce sont les paysans des localités voisines qui les enfouissent ; ils creusent près de la bête, lorsqu'elle est tombée dans un champ, u:i vaste trou, jamais assez profond, car on voit souvenc le ventre de la bête enfouie affleurer et les pattes sortir du sol. Si la bête est tombée morte sur une route, il faut la traîner jusqu'à la fosse qu'on creuse dans le terrain meuble le plus rapproché. Nous passons à cent

qui rencontrent l'obstacle, le marteau n'est qu'iaiparfaitcment chassé dans la ^direjtion de l'aiguille et ne lui communique pas l'impulsion suffisante pour déterminer l'explosion du fulminate qui doit enflammer la poudre dans le proje:;tiIe ; — l'étuie comparative des divers systèmes de projectiles imaginés dans les derniers mois n'entrant point dans le plan dece simple récit, je me borne à donrter au lecteur cette courte explication qu'il pourra compléter a l'aide des ouvi-ages spéciaux traitant de certe matière.

mècres d'un sentier dans lequel des paysans traînent péniblement le cadavre d'un cheval ; une risée de vent caresse le plateau et nous apporte les exhalaisons infectes de ce corps mis en mouvement ; elles sont si fortes qu'on les sent arriver par intervalles, parfaitement distinctes de ces bouffées régulières qu'exhale tout le sol du champ de bataille.

Quelque pénible et dangereux qu'il soit de respirer cet air nauséabond, il faut cependant constater que tout a concouru, depuis le combat, à rendre ce péril moins grave : une pluie abondante n'a pas cessé de tomber, de laver les cadavres et d'entraîner dans le sol une masse de molécules en décomposition ; les nuits ont été fraîches et le soleil, caché par les nuages, n'a pu activer la putréfaction. C'est même à ces circonstances exceptionnelles qu'on a dû le salut d'un grand nombre de blessés. Tous, en effet, n'ont pas eu dans leur malheur la chance de tomber dans un champ de lin, dans une houblonnière, ou de pouvoir se traîner jusqu'au plus prochain bouquet de bois, et le plus grand nombre a été frappé dans les terrains découverts ; s'ils fussent restés étendus sur un sol desséché, exposés aux rayons du soleil d'août, envahis par la pourriture et la vermine, beaucoup de ceux qu'on a pu relever encore le second et le troisième jour eussent expiré dans d'horribles souffrances. Combien nous ont ainsi raconté leurs misères, en bénissant la pluie bienfaisante qui a rafraîchi leurs plaies et étanché cette

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soif brûlante ;, propre à la fièvre provenant des blessures faites par les armes à feu !

S'imagine-t-on bien les angoisses du blessé î^ Assourdi par l'infernal ouragan durant lequel il a roulé sur le sol, il se blottit dans un sillon, car la mitraille pleut tout autour de lui; le roulement du canon s'éloigne, la fusillade cesse; il cherche à se lever pour gagner le taillis voisin; mais sa jambe esc brisée; il se résigne, déboucle son sac, s'en fait un oreiller, étend sur ses membres sa couverture, et il attend. Tous les bruits s'éteignent ; le soleil disparaît, la ligne bleue des coteaux de la Forêt-Noire s'efface ; la nuit envahit la campagne ; plus de doute, il est oublié ! Mais quelles sont là-ba<;, à la lisière des bois, ces ombres inquiètes qu'il voit sourdre sans bruitî^ Combien sont-ils, ces êtres qui se parlent bas? Le taillis en vomit sans cesse de nouveaux ; vers lui une de ces ombres s'avance; l'épouvante l'envahit, il se tait et ferme les yeux. L'ombre approche, elle est là, elle se penche sur lui; il sent que la mort l'effleure. Des attouchements étranges le glacent de terreur; l'ombre tâteses doigts, n'y trouve rienetlaisse retomber la main ; elle retire brusquement le sac de dessous sa tête qui frappe le sol et, de ses yeux entr'ouverts, il voit briller l'acier qui tranche le sac et qui tranchera sa poitrine, s'il bouge. L'ombre s'éloigne enfin, fouillant les sillons ; le blessé respire ; il tient plus que jamais à la vie; que lui importe de perdre un membre? ce qu'il faut, c'est vivre ; voici le jour d'ailleurs, on

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va venir... Hélas! la journée s'écoule, lente, pluvieuse; ses camarades ont cessé de gémir; la seconde nuit se prépare. Alors le désespoir le prend ; il pleure, il prie, il blasphème ; il tente un effort suprême pour se lever, une douleur aiguë le cloue sur le sol; dans son délire, il appelle, il sanglote ; son œil hagard fouille obsciiiJmeilt cette solitude implacable; sa tête est en feu... A boire, à boire ! s'écrie-t-il. Le ciel prend enfin pitié de lui, il perd connaissance, la vie se retire insensiblement de ce corps où l'âme sommeille ; encore quelques heures et tout sera fini ! Quelquefois le hasard conduit auprès du mourant les chercheurs infatigables et, le quatrième jour après la bataille, des sommets boisés de Morsbronn, deux de nos compagnons ont rapporté, vivant encore, sauvé peut-être, un de ces malheureux dont la raison, ébranlée par cette agonie, resta égarée pendant bien des jours. Quelquefois aussi les bras manquent, le vaste champ n'est pas partout exploré et le blessé meurt abandonné.

Nous arrivons à Elsasshausen, hameau dont il ne reste plus que des ruines et qui, cependant, donne asile, sous des toits à moitié effondrés, sous des hangars improvisés et couverts avec du branchage, à quatre ou cinq cents blessés des deux armées. Douze chirurgiens prussiens et deux chirurgiens français ont peine à suffire à la tâche.

Au rez-de-chaussée d'une maison moins maltraitée que les autres, dans une petite pièce reluisante de pro-

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precé, nous admirons la pharmacie installée par les chirurgiens allemands ; les étagères couvrent les murs et sont chargées de bocaux soigneusement étiquetés; : lUt y est dans un ordre admirable, et bien des villes pt)pulcuses n'ont point de pharmacie aussi complète. Un jeune major y trùne en maître et distribue leste- ment et sans gaspillage les médicaments qu'on vient chercher de tous les points du village. Une seule voimrc d"ambulance, dont les parois se démontent ingénieusement et s'ajustent en un clin d'œil dans le premier local venu, a suffi pour le transport et rinstallation de tout ce matériel. C'est simple, pratique, et l'on sent quelle place importante a prise dans les préoccupations de nos ennemis l'organisation de leurs ambulances. Tout y abonde, jusqu'au superflu, et c'est à cette riche abondance que nos blessés doivent en majeure partie les secours qui leur sont donnés. Quel doulouretuceontrastc! Nos chirurgiens français n'ont même pas lenécessaire; faut-il l'attribuer à l'insuffisance des préparatifs ou à la confusion qu'entraîne une déroute^ Il ne nous appartient pas de nous prononcer ; mais nous constatons encore une fois avec amertume que, partout, nos blessés vivent des largesses de l'ennemi.

Dans la grange où nous pénétrons, les deux chirurgiens français ont entre les mains un petit artilleur, noir de teint, sec de corps, à l'œil Vif et clair. Un obus,. . après avoir traversé le corps du servant, son voisin,^ lui a enlevé le fondement, qui ne tient plus que par

quelques lambeaux de chair; la surface de la plaie esc au moins d'un pied carré ; dans sa profondeur on aperçoit l'intestin; c'est une des plus épouvantables blessures dont j'aie conservé le souvenir. Notre homme ne paraît pourtant pas abattu; il est étendu sur le ventre et, pour faciliter le pansement, il se soulève de lui-même et se mec sur les genoux, presque sans effort et sans trahir aucune souffrance. On place un lit de charpie sur cette surface sanglante et l'on rabat pardessus les lambeaux i.'.e chair qui sont maintenus par un bandage. Il y a chez ce blessé une étonnante énergie ; son geste, son regard, tout en lui la trahit; la volonté prime la souffrance et le rend pour ainsi dire insensible ; dans ce corps frêle il y a un vrai cœur de soldat, et nous nous éloignons de ce brave avec une compassion profonde, car il y a peu d'espoir de le sauver.

Le docteur extrait un éclat d'obus de la hanche d'un Prussien; la journée s'achève en pansements, et nous reprenons la route de Frœschviller en traversant une seconde fois ce plateau ensemencé de mitraille. Au -sortir d'Elsasshausen, nos yeux sont attirés par un amas sordide de corps et de guenilles. Ce sont quinze maraudeurs, hommes et femmes, dont les balles prussiennes ont fait justice, la veille, et qu'ils laissent là sans doute, pendant vingt-quatre heures, pour servir d'exemple. J'avoue que, si j'éprouve quelque horreur à ce spectacle, il ne s'y mêle aucune compassion, et j'ai

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pour ces écumeurs infâmes une haine que l'anecdote suivante fera certainement partager à ceux qui la liront.

Dans la nuit qui suivit la bataille de Solferino, un capitaine d'infanterie, laissé pour mort, ranimé par une impression de fraîcheur, revint à lui. Une main avait déboutonné sa tunique, écarté ses vêtements, et le capitaine, convaincu que des soins amis viennent le rendre à la vie, demande d'une voix faible et suppliante : De l'eau! de l'eau! Il ouvre les yeux avec peine en articulant cette prière et son regard rencontre celui d'une femme penchée sur lui ; épuisé par cet effort, le capitaine laisse retomber sa tête, attendant le secours ; soudain il reçoit sur les yeux deux coups violents suivis d'une douleur aiguë. La misérable créature, pour qu'il ne pût jamais la reconnaître, lui avait crevé les deux yeux à coups de couteau. Le capitaine fut sauvé néanmoins; il vit encore pour témoigner de son infortune et, si vous la lui entendiez raconter, au frisson d'horreur succéderait en vous un frisson d'impitoyable haine pour le maraudeur.

Dans la soirée, au moment où nous allions nous endormir, on frappa discrètement à notre porte : c'était notre zouave cuisinier. Ce brave garçon, auquel j'avais donné une de mes chemises, m'ayant vu trempé par la pluie au retour d'Elsasshausen , m'apportait en échange un manteau de turco, tout neuf, en fort belle étoffe, qu'il avait été ramasser sur le champ de ba-

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.taille. Il nous munie ainsi^ les uns après les autres, de guêtres, de manteaux, de cravates , que nous ne nous fîmes aucun scrupule d'accepter, car il y en avait par milliers sur tous les points du champ de bataille, objets méprisés par les ennemis qui ne ramassent que les armes, méprisés même par les maraudeurs qui les considèrent comme encombrants et d'une défaite difficile.

Le lendemain, 12 août, après une visite matinale aux blessés d'Elsasshausen, nous finissons la journée à Frœschwiller. Les blessés sont en grande partie évarués sur Soultz et Haguenau; les chars de paysans affluent encore ; chacun de ces braves gens veut avoir son blessé chez lui ; peut-être quelques-uns ont-ils fait mentalement le calcul que le blessé protégera la chaumièi-e ; mais il est plus doux de croire, et leur émotion est là pour en témoigner, qu'ils ont cédé à l'entraînement instinctif de la charité. La plupart, d'ailleurs, ont Tordre de déposer les blessés à Soultz, et ils en manifestent le regret dans des termes qui ne laissent aucun doute sur le généreux mobile qui les a amenés à Frœschwiller. Nous chargeons sur leurs chars les blessés qui se trouvent encore dans les maisons les pins écartées, et l'évacuation se fait en bon ordre.

îl ne reste plus guère de blessés qu'au château et à la mairie ; c'est le contingent que conservera probablement Frœschwiller et auquel les secours organisés as- . surent des soins suffisants. Notre mission touche donc

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à sa fin, car le but que nous poursuivons ec que nous ne pouvons pas perdre de vue n'est pas de soigner les blessés dans les hôpitaux ou dans les ambulances, mais avant tout de les relever sur le champ de bataille, ainsi que nous Tavons pratiqué au BruckmuU et à Gunstett; là où les soins hospitaliers sont régulièrement organisés, notre présence n'a plus déraison d'être, et notre devoir est de nous remettre en marche pour suivre les armées jusqu'au point où elles se heurteront de nouveau. Toutefois, avant de nous engager dans une marche en plein inconnu, mes compagnons comprennent qu'il faut faire un triage dans nos rangs et que ceux-là seuls peuvent affronter de nouvelles fatigues qui ont fait, dans ces huit derniers jours, l'épreuve de leurs forces et de leur vocation pour le métier d'infirmiers. Quelques-uns sont, d'ailleurs, poursuivis par de légitimes inquiétudes : Strasbourg est investi ; l'Alsace entière est vraisemblablement occupée; leurs affections et des intérêts graves les convient au recour. Bref, chacun s'examine, et, soit fatigue physique, soit découragement, soit devoirs de famille, des raisons sérieuses s'élèvent, pour huit d'entre nous, de ne pas poursuivre la campagne. Pendant qu'ils font leurs apprêts de départ pour le lendemain, nous écrivons à ceux qui nous sont chers et dont la pensée anxieuse ne sait où nous chercher, et nous confions ces lettres à nos compagnons qui vont rentrer à Mulhouse par Haguenau. Ils l'espéraient ainsi, du moins, en nous

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laissant, mais ce n'est qu'après de dures et de longues difficultés qu'un petit nombre d'entre eux put regagner la haute Alsace par le duché de Bade ; les autres durent rester à.Haguenauoù ils eurent, pour compenser leur mécompte, la satisfaction de se placer sous la direction de M. le vicomte de Flavigny, qui utilisa leurs services dans les hôpitaux.

Il y avait à peine huit jours que l'Alsace était occupée, et déjà il était facile de distinguer un changement sensible dans les procédés de l'autorité prussienne ; ce n'était plus l'urbanité des premiers jours, cette condescendance de vainqueurs qui cherchent à se faire pardonner leur victoire et qui sont encore dans la généreuse ivresse de leurs succès inespérés. Déjà les réquisitions avaient frappé tout le pays; l'abattement général se compliquait pour tous d'un malaise matériel et pour quelques-uns de la ruine ; on cherchai: non point à résister, mais à se soustraire, et nos ennemis, revenus de leur surprise et de leur modération peut-être calculée, pressés d'ailleurs par la nécessité de subsister en pays conquis, introduisaient la dure loi du vainqueur, ses défiances et ses rigueurs, là où le pays envahi n'avait encore rencontré qu'une séduisante clémence. A l'antagonisme généreux des premiers combats succédaient les sévices brutaux d'une guerre sans merci.

C'est sous cette impression que, dans la matinée du 13 août,, nous fîmei nos préparatifs de départ. Chacun

FRΉSCH Wl LLER. io|

voulut parcourir une fois encore ce village dévaste et pour longtemps en deuil. Nous prîmes congé de M^^de Durckheim et de M. de Flavigny, qui nous remit un ballot de linge, de sirops et de médicaments; puis, après avoir serré la main de notre hôte, que rien ne pouvait tirer de sa sombre tristesse, nous dîmes adieu, pour toujours peut-être, à ces lieux désolés. — Non, point pour toujours, mon cœur me le dit et je sens qu'une force secrète m'entraînera, en un jour de pieux pèlerinage, vers ce vallon de Wœrth et ces sommets de Frœschwiller, héroïque ossuaire où dorment, pêle-mêle, les enfants d'Arminius et de Vercingétorix.-

.'■sMï&i^m

ŒITCHE — SQAVE1<JNiE

Autant qu'on en pouvait juger par le défilé de l'inrasion^ une partie de l'armée du prince royal se dirigeait sur Nancy^ par Saverne et Phalsbourg ; l'autre, par Niederbronn et Bitche, cherchait à tendre la|main au prince Frédéric-Charles, qui avait écrasé à Forbach -les divisions du général Frossard.

Quant au corps d'armée du général de Failly, il •s'était trouvé échelonné, à la date du 5 août, entre l'armée du maréchal Mac-Mahon et celle du général Frossard, également à portée de soutenir l'une et Tautre par une marche rapide; mais, res:é inutile dans la double journée du 6 août par l'impéritie de son eénéral, il s'était évanoui devant le flot de l'invasion allemande ; et les deux princes marchaient en bon ordre, l'un sur Nancy, l'autre sur Metz où se massait l'armée du maréchal Bazaine. Cette armée était re- .idoutable ; elle comprenait les corps de Canrobert et

BITCHE — SAVE UNE. roj

de Ladmiraulc ; aussi le prince royal, n'ayant plus devant lui que les soldats de Frœschwiller en pleine déroute, parfaitement renseigné d'autre part sur l'inanité de notre septième corps cantonné à Belfort sous les ordres du général Douay *, avait-il pu détacher sur sa droice un corps bavarois pour soutenir le prince Frédéric-Charles dans sa marche sur Metz. Le bruit public annonçait un engagement grave sous les murs de Bitche, dans la direction suivie par les divisions bavaroises -, nous prîmes donc le parti de nous en rapprocher sans retard, en passant par Reischoffen, Niederbronn et les forêts de Philipsbourg et de Waldeck . La route que nous suivions au sortir de Frœschwil- 1er était encombrée de débris ; on aurait dit, et c'est bien là ce qui résulte des renseignements que nous avons recueillis de la bouche de plusieurs blessés, que nos soldats, affolés de rage et refusant d'entendre le signal de la retraite, avaient été cernés dans Frœsch- ■willer et obligés de se faire jour à la baïonnette pour sortir de ce cercle de fer et de flamme; il est, dans tous les cas, indiscutable qu'on s'est battu corps à

I. Le septième corps n'a jamais été entièrement organisé; c'est lui dont il est question dans le télégramme suivant : Général Michel à Guerre, Paris.

Belfort, le 21 juillet 1S70, 7 li. 30 du matin.

Suis arrive a Belfort; pas trouvé ma brigade, pas trouvé général de division. Que dois-je taire? Sais pas ou sont mes régiments.

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corps dans le village ; les maisons pillées, les jardins piétines^ les cadavres convulsés, les armes tordues, les vêcements lacérés, en sont autant de témoignages.

Dans les deux larges fossés, à moitié remplis d'une eau jaunâtre, qui bordent la route de Frœschwiller à Reischoffen, croupissent encore des cadavres de chevaux, des fourgons, des caissons français, que nos soldats ont renversés sans doute en travers de la route pour ralentir la poursuite des ennemis, et que ceux-ci ont jetés dans les fossés pour rétablir le passage. La route est coupée dans sa largeur, tantôt à droite, tantôt à gauche, par de profondes tranchées ; c'est la pioche de nos soldats du génie qui les a creusées pour arrêter l'artillerie prussienne. Ces tranchées ont rendu la route impraticable, et, bien que l'armée ennemie les ait en grande partie comblées le lendemain de la bataille, elles forment encore des ornières et des cloaques où notre véhicule menace de se disloquer.

A mesure que nous approchons de Reischoffen, les vestiges de la lutte deviennent plus rares et cessent complètement à l'entrée du village. C"est là, en effet, au déclin du jour, que furent tirés nos derniers coups de canon et que la nuit arrêta la poursuite; c'est de là sans doute que le grand vaincu adressa à ceux qui l'avaient sacrifié cette simple et sublime dépêche : « J'ai perdu la bataille... » Peut-être y trouverait-on la raison pour laquelle la bataille reçut dans le public le nom de Reischoffen; c'est dans tous les cas une

erreur, car la kicce s'est arrêcée à Reischoffen; Frœsch- •willer e: Woerch sont les deux centres de l'action et l'histoire devra choisir entre ces deux noms. L'Allemagne a dijà adopté celui de Wœrth, point central de l'attaque, arrosé du sang de ses enfants ; nos soldats français adoptent plus volontiers celui deFrœschwiller, qui appartient aux positions qu'ils ont illustrées par leur résistance acharnée.

Certes, c'est une défaite, plus grande encore peutêtre par l'impression morale qu'elle fit sur les vainqueurs et les vaincus que par ses conséquences stratégiques. Mais, pour ceux qui, comme nous, ont vu les points de défense choisis par le général et les témoignages sanglants de l'héro'isme avec lequel nos soldats les ont disputés pied à pied, pendant toute une journée, en face d'un ennemi et d'une artillerie triples jusqu'à trois heures, quadruples à quatre heures du soir; pour ceux qui ont observé et analysé la position des cadavres, leur nombre effrayant en certains points, il est impossible d'imaginer un plus ferme général et de plus intrépides soldats. Ne cherchons point dans la stratégie du général ou dans la valeur de son armée les causes de la défaite de Frœschwiller ; elles sont d'un tout autre ordre et, pour les analyser, il faudrait reprendre l'histoire de notre pays, de son armée, de son économie intérieure, de sa diplomatie, dans les dix dernières années. C'est un travail douloureux qu n'entre pas dans le cadre de cette courte notice et qui

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implique des matériaux et une autorité morale que je n'ai point. Mais, je le dis dans la sincérité de ma conviction, les soldats de Frœschwiller et leur géiiéral sont de grandes victimes, abattues les premières pour l'expiation des fautes nationales ; ils sont tombés vaillamment, sans souci de leur nombre, sans terreur de la more, croyant encore que la bravoure et l'héroïsme du champ de bataille sont comme autrefois les éléments de la victoire ; ils sont tombés, trahis par l'aveuglement de ce pouvoir imbécile qui les déclarait invincibles devant la représentation nationale, trahis par nous dont la crédulité acclamait leur départ et les couronnait de fleurs, trahis par eux-mêmes, qui croyaient racheter leur relâchement et leurs vices par le sacrifice de leur vie ; car, dans ce long enfantement de notre malheur national, chacun pourra revendiquer sa part de paternité. Ils sont tombés enfin, mais ils n'ont pas capitulé!

Nous dépassons Reischoffen et nous arrivons à Niederbronn, que les Prussiens avaient envahi et occupé dès le lendemain de Frœschwiller.

Mon premier soin fut d'aller voir M. de T***, l'éminent directeur de la fonderie de MM. de Dietrich et C'*. Il me dépeignit en termes émouvants la désastreuse situation de Niederbronn. Epuisée, dès le début de la guerre, par le passage de l'armée française que l'intendance ne parvenait point à nourrir, la localité était affamée aujourd'hui par les réquisitions des

troupes allemandes", les maisons étaient encombrées de blesses des deux nations, les rues envahies par les régiments en marche, les places publiques transformées en vastes campements ; le linge et les chemises manquaient absolument pour les blessés; les boulangers n'avaient plus de farine que pour une consommation de quarante-huit heures ; la consternation était générale. Si ce n'était entrer dans le domaine des confidences intimes, que je ne suis point autorisé à reproduire, que d'observations pénétrantes je pourrais transcrire qui me furent alors exprimées avec cette émouvante amertume que pouvaient seuls inspirer le spectacle palpitant de nos souffrances et les blessures de l'honneur national ! Toutefois ce que je puis dire , tout en restant fidèle à la double loi que je me suis faite d'éviter toute personnalité, mais de ne point atténuer nos misères d'alors, c'est que, dans ces jours anxieux qui précédèrent le choc de Frœschwiller, notre armée était dénuée de cartes du pays; l'état-major en était réduit à les emprunter aux maires des communes qu'on traversait, à se renseigner par ouï-dire sur les voies et moyens de circulation et, parmi nos officiers, il s'en trouva qui crurent que "Wissembourg était en Bavière ! A l'heure où j'écris ce récit, la lumière se fait sur les causes immédiates de nos désastres, et chacun peut lire cette série de dépêches envoyées au département de la guerre par les chefs de corps dans les quinze jours qui suivirent la déclaration de guerre. Quoique

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n'ayant plus d'illusions sur les conditions dans lesquelles l'Empire en assuma la responsabilité, on n'en est pas moins saisi d'étonnement et d'effroi à la lecture des télégrammes qui nous sont aujourd'hui connus ^

Au moment où nous traversions Frœschwiller et Niederbronn, ces effrayants aveux étaient encore ignorés, et cependant le malheur était dans l'air, on avait l'intuition de la vérité, et chaque confidence échangée sur cette route ravagée nous arrachait un lambeau de l'espérance chère à nos cœurs.

A ceux dont le champ n'a jamais été sillonné par les canons; à ceux qui n'ont jamais entendu leur porte gémir ébranlée par les coups de crosse , qui n'ont pas dû livrer, sous une menace sauvage, leur maison, leur vache, leur pain ; à ceux qui n'ont jamais été requis par une loi cruelle de prêter leurs bras à l'ennemi et de traîner sur nos routes sa poudre et sa mitraille ; à

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