‹ De Froeschwiller à ParisChapitre 8 sur 21 · I. Je transcris textuellement · texte numérisé non relu

I. Je transcris textuellement

Général commandant le 2^ corps à Guerre, Pans. Saint-Avold, le 21 juillet 1870, 8 h. 55 du matin. Le dépôt envoie énormes paquets de cartes inutiles pour .le moment; n'avons pas une carte de la frontière de France; serait préférable d'envoyer en plus grand nombre ce qui serait utile et dont nous manquons complètement.

Vice-amiral commandant en chef à Marine, Paris. Brest, le 27 juillet 1870, i li. 55 du soir. La majorité de Brest est dépourvue des cartes mer du Nord et Baltique. Il "nfaudrnif onze séries à l'escadre actuelle.

BITCHF, — SAVE r<NE.

ceux qui, pour tout dire, n'ont pas vu et subi l'invasion, il est difficile de faire de tant de souffrances un tableau qui ne leur paraisse empreint d'exagération, et cependant la réalité, la voici : on vous prend tout ! jusqu'au morceau de pain qu'on remplace, avec une apparence de légalité , par un récépissé dérisoire ; quant à votre maison, elle abritera l'ennemi ; votre cheval et votre char le porteront lui et les armes qui doivent tuer vos enfants. Vous ! vous conduirez le convoi à pied, sous le soleil ou dans la boue, marchant, nuit et jour, pendant des semaines ; puis, s'il vous reste un souffle de vie, vous travaillerez à la redoute d'où le canon Krupp fauchera dans les rangs français.

Quelque juste que soit, à Fheure présente, notre indignation nationale, je chasse loin de moi la pensée de rendre tout un peuple responsable des systèmes de ses gouvernants ; esclave d'une discipline qui fait en ce moment le principal clément de sa force, il exécute d'implacables consignes avec une froideur apparente qui nous indigne à bon droit et suffirait à justifier de cruelles représailles; mais, en dehors de cette discipline brutale, livré à ses propres et libres inspirations, il rend à l'humanité tous ses droits, et je n'en veux pour preuve que les soins attentifs et dévoués dont nos blessés ont été l'objet dans toutes les ambulances prussiennes. Dans ce conflit de passions nationales, où la haine ne trouve que trop de ferments, c'est un devoir d'honneur que de signaler au pays tout ce qui

peut l'atténuer et préparer pour l'avenir un apaisement nécessaire à l'humanité. L'heure viendra^ j'en ai la ferme espérance, où^ responsables de leurs actes et débarrassés des tutelles sanglantes^ les peuples libres voudront et sauront résoudre par des conventions pacifiques les questions internationales^ dont la solution appartient en ce moment au canon.

Après avoir visité les ambulances de Niederbronn, où la charité privée épuisait ses dernières ressources^ nous tenons conseil sur la direction à suivre; les bruits que chacun de nous a recueillis confirment qu'un grand engagement a eu lieu sous les murs de Bitche, soit que les Bavarois^ qui se sont engagés sur cette route, fassent le siège de la forteresse, soit qu'un corps français se soit mis en travers de leur marche. Nous prenons donc congé de M. de Durckheim, dans la soirée, en lui promettant de solliciter pour Niederbronn, dans les communes que nous traverserons, des secours en farine et en linge.

A la sortie de Niederbronn, la sentinelle d'un poste prussien nous arrête. Le docteur entre en pourparlers avec un officier, qui semble inquiet et mal disposé pour nous. Il est assis à une table sur laquelle s'étalent une carte des départements de l'est, quelques chopes vides, un revolver, un encrier, des plumes et du papier, une longue pipe allemande, en un mot, tout ce qui est indispensable à un vrai Bavarois pour écrire à son aise Dès les premières paroles du docteur, qui

BITCHE — SA VERNE. iij

s'exprime en allemand, l'officier le regarde attentivement. (( Nous sommes infirmiers français, lui dit le docteur, nous venons de Mulhouse et nous allons à Bitche ; moi, je suis Bavarois... » A ces mots le visage de l'officier s'épanouit, à l'accent, il reconnaît un compatriote; on s'interroge, on se nomme, on a des connaissances communes, on se serre la main, on s'embrasserait volontiers, car, bien que français de cœur, le docteur n'a point oublié sa première patrie, et nous profitons de cette rencontre heureuse pour faire viser et reviser le laissez-passer du général baron La Roche.

La distance qui sépare Bitche de Niederbronn est d'environ trente kilomètres. Rien ne saurait rendre la morne tristesse du paysage; sur cette route accidentée, uniformément bordée par les fourrés épais des bois de Waldeck et de Philipsbourg, nous ne rencontrâmes pas un être humain. Le silence n'était troublé que par le grincement des roues de notre voiture sur le gravier fin de la route; de temps en temps un geai, se profilant sur le ciel gris, traversait, d'un vol décousu, l'espace, d'un bois à l'autre, en nous jetant sa note criarde, ou bien quelque merle invisible s'envolait à notre approche d'un buisson de sorbier, trahissant sa fuite par son chant éclatant; parfois, sur un coteau ou dans quelque humide vallon, une maison déserte et close, par son silence même, exprimait son abandon.

Bien que nous fussions partis de Niederbronn à deux heures du soir, le jour tombait rapidement, et,

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rien n'indiquait encore le terme de notre étape ; nous arrivâmes enfin sur un sommet où la ceinture des bois s'élargissait et^ aux dernières clartés du crépuscule, nous aperçûmes, dans le lointain, quelques collines incertaines : c'était Bitche.

« Attention, fît notre fourrier Sch... ; voici la nuit; les Bavarois sont sans doute autour de la forteresse, nous ne devons pas tarder à tomber dans leurs avantpostes ; il est même surprenant que nous n'ayons pas déjà rencontré leurs vedettes. » Nous allumons les lanternes de la voiture et, par prudence, nous mettons les chevaux au pas.

Nous avancions ainsi depuis un quart d'heure et nous cherchions vainement, dans la nuit, quelqu'un de ces feux qui trahissent toujours au loin la présence d'un campement. « C'est peu rassurant, dis-je à Schuller, on n'entend et ne voit rien, et cependant nous devons être près de Bitche... » J'achevais à peine, lorsqu'une flamme sillonna l'obscurité, et le son du canon retentit dans le grand silence de la nuit. La voiture s'arrête, nous éteignons précipitamment les lanternes et nous nous consultons. Rétrograder est impossible; trois d'entre nous prennent le parti d'aller à la découverte. Nous nous engageons sur la route obscure, n'ayant pas même le clair d'étoiles pour guider nos pas, fouillant en vain, de nos yeux inquiets, le bord des routes et les buissons, qui prennent dans l'ombre les formes les plus étranges. Nous parcourons ainsi deux

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kilomètres sans apercevoir un être vivant ; une voie ferrée se présence, les barrières du passage à niveau sont ouvertes, nous les franchissons et, guidés par une pâle lumière que nous voyons trembler sur une masse sombre, nous arrivons, sans avoir rencontré une seidc sentinelle, devant un pont-levis incrusté dans une muraille basse; nous sommes à Bicche.

J'entends une voix sur le mur, j'appelle, je parlemente à travers un créneau ; le chef de poste, qui sur nos explications flaire évidemment une prise, fait baisser le pont-levis devant nous.

C'était un vieux capitaine en rupture de retraite, qui, par patriotisme, s'était arrogé, eu dehors de toute nomination officielle (nous ne l'avons su que plus tard), les fonctions de protecteur de la basse ville, allumeur et extincteur des feux, surveillant des pontslevis et des mœurs, et surtout éventeur d'espions ; ses cheveux gris et sa moustache, taillés en brosse, son parler bref et sec, son regard qu'il cherchait à rendre dur et profond, mais qui restait honnête et bon malgré lui, tout trahissait un de ces vieux braves, imbus de militarisme, incapables de discerner la lettre et l'esprit des consignes. Tel quel, je l'ai dépeint, il nous fit entrer au poste, où quelques douaniers hors d'âge écoutaient, bouche béante, le récit imagé que faisaient de leurs exploits trois ou quatre fuyards de Frœschwiller.

<( D'où venez-vous? nous dit le capitaine.

11(3 DE FRGSSCHWILLEK A PARIS.

— De Frœschwillei".

— Où allez- vous?

— Nous venions à Bitche, sur le bruit d'engagements militaires, car nous sommes infirmiers...

— Ah ! ah ! infirmiers ! fit-il ; alors vous avez des papiers?

— Oui, capitaine, voici nos feuilles de route et un laissez-passer prussien...

— Prussien !

— Oui, capitaine, prussien, badois et bavarois, lui répondis-je, pendant qu'il parcourait avec impatience nos feuilles de route, dont deux portaient des noms alsaciens. Elles sont en régie et nos compagnons...

— Vous avez donc des compagnons?

— Cinq, capitaine. »

Un sourire sceptique effleura ses lèvres.

« Allons, dit-il à un caporal, prenez quatre hommes et ramenez-moi ces gens-là, armes chargées; la route n'est pas sûre, méfiez-vous, c'est votre affaire. Quant à vous, nous dit-il avec dignité, restez ici jusqu'à ce que je revienne. »

Il sortit, pensif, et nous restâmes seuls dans un cercle vigilant de douaniers.

Il s'y trouvait deux chasseurs de Vincennes et un chasseur d'Afrique, soldats du 6 aoiit; ils nous apprirent que les Bavarois avaient passé non loin du fort, qu'on avait échangé quelques coups de canon et qu'ils avaient tous défilé par les bois , pour éviter les feux du

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fort. II y avait, disaient-ils, dans Bitche mille ou douze cents hommes de garnison, des vivres et des munitions pour six mois. Pendant qu'ils nous donnent ces renseignements, les douaniers nous examinent d'un œil défiant et s'interrogent vainement sur la signification du brassard à croix rouge.

A ce moment, la porte s'ouvre et donne passage au capitaine, suivi de mes compagnons encadrés entre les quatre hommes et leur caporal ; l'exhibition des papiers recommence et je crois voir passer une hésitation dans les yeux du capitaine qui les tourne, les retourne et finit par nous dire d'une voix brève et militaire : « Sac au dos, messieurs, chez le commandant ! »

Il était neuf heures du soir ; il tombait une pluie fine et serrée; nous étions à jeun depuis le matin, rompus comme des gens qui ont fait les deux tiers de l'étape à pied ; la perspective de monter au fort n'était rien moins qu'attrayante. Aussi quelques murmures se firent entendre parmi mes compagnons et je dus leur rappeler que nous avions souscrit d'avance à toutes les contrariétés. Le capitaine prit la tête de la colonne, qui commença à gravir, par des raidillons en zigzag, la route qui conduit à la citadelle.

A mi-côte : — Halte ! — fit le capitaine ; nous n'avons pas de falot; les sentinelles auraient déjà pu tirer sur nous. Patients, nous restons immobiles dans la boue.

Le caporal qui étaitallé chercher le falot du poste nous fait attendre vingt minutes et nous nous engageons, à

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son retour, dans des chemins de ronde, des allées plantées de grands arbres, sous lesquels des chevaux errent en liberté et viennent, le cou tendu, regarder de côté notre groupe insolite ; à force de monter de barrière en barrière, de sentinelle en sentinelle, nous arrivons enfin, après bien des arrêts, devant un pont-levis et nous nous asseyons sur nos sacs, pendant qu'un portier-consigne va réveiller le commandant, qui, habitué peut-être aux excès de zèle du capitaine, fait demander s'ily a urgence.

« Mille tonnerres ! rugit le capitaine, s'il y a urgence ! oui, urgence, cré nom !tr cs-urgence ! » et, pendant que le portier s'éloigne abasourdi, cet homme, convaincu qu'il veille au salut de l'Etat, se répand en imprécations énergiques contre l'esprit moderne.

Le commandant arrive : il nous demande courtoisement ce dont il s'agit, nous examine avec un regard calme et pénétrant, et parcourt avec attention nos feuilles de route ; nous lui expliquons brièvement notre mission et notre itinéraire. « Votre œuvre est belle, vous êtes libres, messieurs, ))etse tournant vers le capitaine, confondu de tant de légèreté et de précipitation : (( Capitaine, lui dit-il, vous auriez pu remettre la promenade à demain, on travaille ici tout le jour, le sommeil n'est pas de trop ; vous avez fait lever vingt hommes, ouvrir dix barrières, baisser les ponts-levis ; je vous serai obligé d'y songer la prochaine fois. Bonsoir, capitaine ! »

La leçon était bonne et méritée. Mais, généreux et

sans rancune pour le vieux brave qui la méditait l'oreille basse, nous redescendons à Bitchc à minuit, en le consolant de notre mieux, et nous nous trouvons, en arrivant en ville, les meilleurs amis du monde; pour sceller la réconciliation, il s'ingénie à nous trouver un gîte et, après avoir inutilement frappé à trois ou quatre portes, mourant de faim et de fatigue, nous trouvons enfin dans une modeste auberge la nourriture et le repos.

Déçus dans notre prévision d'être à Bitche de quelque utilité, privés de toute indication sur la succession des événements depuis la bataille de Frœschwiller, nous nous trouvions dans une extrême perplexité. Des rumeurs vagues circulaient à Bitche ; on disait qu'une bataille était engagée du coté de Savcrne ; nous résolûmes donc de nous diriger sur ce point.

Le lendemain matin, 13 août, je profitai de l'heure qui nous séparait du départ pour rendre visite au maire de Bicche ec le supplier d'envoyer quelques secours à Niederbronn. Quoique les ressources de la localité fussent très -restreintes, il voulut bien me promettre de faire une démarche auprès de ses administrés et je ne mets pas en doute que la charité privée des habitants ne se soit émue de la situation lamentable de Niederbronn.

L'heure du départ est venue, nous nous présentons à la porte de Bitche; le pont-levis était baissé; nous allions le franchir, lorsqu'une détonation se fait entendre

à une faible distance, en dehors des murs ; la sentinelle crie : Aux armes ! et chacun se précipite dans le poste pour s'emparer d'un fusil; quelques soldats sortent en courant, on entend une fusillade, et bientôt ils ramènent deux fourgons bavarois avec leurs conducteurs. Trompés, comme nous, par la rumeur publique, ces malheureux avaient cru retrouver leur régiment près de Bitche et, sans défiance, ils étaient arrivés sous les murs de la ville; ce n'est qu'à cent mètres du pontlevis qu'ils se trouvèrent inopinément face à face avec une sentinelle française. Pris de frayeur, ils avaient fouetté leurs chevaux, dégainé leurs sabres et voulu rebrousser chemin. Mais l'un d'eux avait été blessé par la fusillade, un cheval frappé mortellement s'était abattu, et nos soldats ramenaient la prise consistant en deux fourgons d'avoine que, dès cette époque, nos propres approvisionnements ne permettaient pas de dédaigner.

Nous avons déjà vu tant de blessés que nos cœurs sembleraient devoir être moins sensibles à ces impressions, et pourtant celui-ci nous inspire une compassion profonde ; c'est un beau garçon, grand et fort ; l'anxiété se peint sur son visage contracté par la douleur ; comme son camarade, il craint d'être fusillé ; c'est ainsi que, au régiment, on leur a dépeint nos usages, et nous épuisons nos meilleurs sourires à leur faire comprendre qu'un prisonnier n'a rien à craindre et qu'un blesse devient un ami. Le malheureux a le bras droit brisé;

on le porte au corps de garde, on l'ccend s.ir le lie de camp et le docteur coupe avec précaution la manche de sa tunique jusqu'à Tépaulc; la balle a fait d'affreux ravages; Ihumérus est broyé à deux centimètres du col; la chair est arrachée comme eût pu le faire un éclat d'obus. Il faudra désarticuler l'épaule, et le cœur se serre à la pensée que ce corps, tout à l'heure plein de force et d'adresse, sera, dans quelques instants, affreusement mutilé. Le blessé ne profère pas une plainte, une seule préoccupation l'absorbe : la crainte trètre fusillé. On le place sur une civière pour le transporter à l'hûpical militaire, où les chirurgiens auront tout ce qui esc nécessaire pour entreprendre cecce scabreuse opération, et nous nous éloignons, douloureusement impressionnés par le sentiment que, avec un peu plus de sang-froid , nos soldats eussent évité cette inutile effusion de sang et n'en auraient pas moins fait prisonnier ce pauvre diable.

Bientôt Bitche va disparaître à nos yeux ; nous etons un dernier regard sur cette citadelle de granit, roc invulnérable que le canon ne peut entamer et qui sèche ses flancs lavés par la pluie aux rayons du soleil reparu. Le tableau est plein de lumière et de perspective, et nous nous surprenons à oublier, dans une admiration pensive, les douleurs dont nous avons été témoins, le sombre avenir encrevu, les déboires de notre court séjour, la triste impression du départ et les privations que le sort réserve à cette petite ville assiégée-

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A huit kilomètres de Bitche nous rentrons au milieu des Prussiens ; le village de Lemberg est occupé par eux. Au centre du bourg quelques soldats, les manches retroussées jusqu'au coude, dépècent, en gens experts, un bœuf dont le sang rougit le ruisseau ; des femmes et des enfants les entourent et jettent un regard de convoitise sur les belles tranches qu'on partage aux escouades. Ce bœuf est le dernier du village, tout le bétail a été requis et marche, en troupeau serré, sur la route de Saverne, à la suite des convois prussiens.

Nous dépassons Goetzenbruck, puis Meisenthal, gracieuse vallée verdoyante, qui semble faite pour une paix profonde et dont les flancs résonnent maintenant sous le roulement des canons. A notre gauche se profile sur l'horizon le fort de Lichtenberg, et nos yeux inquiets cherchent vainement, à l'aide d'une lunette d'approche, à voir si le drapeau qui flotte au sommet est encore le drapeau tricolore. Voici Winimenau, puis Ingwiller, inondé de soldats allemands. Il n'est pas une maison qui ne soit envahie ; on dirait que ces gens-là sont chez eux; ce n'est point que nous assistions à des scènes de dévastation; nous avons, au contraire, constaté jusqu'ici une discipline inflexible à cet égard; mais leur attitude indifférente, la nonchalance avec laquelle ils mettent froidement la main sur toutes les ressources, sans admettre ni discussion ni résistance, dénotent des hommes positifs qui veulent

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simplemcnc user des droits rigoureux de la guerre, et qui en usent; leur nombre est si grand que, chacun s'emparant d'une obole, ils font le vide après eux. Des villages entiers sont ainsi épuisés en quelques heures, et, le lendemain, le réquisitionnaire le plus habile n'y trouve plus que les reçus donnes à la commune, ou le papier-monnaie allemand, dont les habitants dépouillés ne peuvent tirer aucun parti. J'ignore si, depuis lors, ce système d'épuisement a continué à fonctionner, mais il était en pleine vigueur, lorsque nous traversâmes cette malheureuse contrée, écrasée par la force, consternée et surprise moins peut-être par sa ruine même que par les apparences légales données à ces extorsions.

Je demande une auberge où nous puissions trouver quelques aliments; l'habitant auquel je m'adresse m'indique, d'un air mystérieux, l'extrémité du bourg et s'excuse de ne point m'y conduire lui-même, service qui pourrait, dit-il, le compromettre. Cette crainte est exagérée, mais nous la retrouvons partout ; c'est le règne de la terreur. En s'éloignant, il nous dit d'une voix profonde : « Lichtenberg est pris, il n'y avait pas cinquante hommes pour le défendre! » Hélas ! il disait vrai ; après quarante-huit heures de résistance, le fort s'était rendu, et l'aigle noir enregistrait la première de nos capitulations. Nous entrions ainsi dans cette succession de chutes dont chaque jour devait désormais nous apprendre un nouvel

épisode. Nous apprîmes dans la même soirée que la citadelle de la Petite-Pierre, dont nous distinguions le massif depuis IngwiUer, venait aussi d'ouvrir ses portes.

La maison qu'oi m'avait indiquée comme une auberge était une brasserie (bierbranerei) et regorgeait de soldats. Mais, Dieu merci, les braves gens qui servaient en pleurant nos vainqueurs, étaient de vrais Français ; leurs fils étaient soldats ; la mère nous le dit en sanglotant et, lorsque nous voulûmes payer le pain, les œufs et le jambon qu'elle nous avait servis en cachette dans uae cour déserte, elle regarda avec émotion nos brassards, pensa sans doute à ses fils et nous dit : (i Vous êtes Français, vous soignez les blessés, je ne veux rien!... » ec, malgré toutes nos instances, il fut impossible de lui rien faire accepter. Lecteur, si jamais vous traversez Ingwiller, n'oubliez pas la brasserie Haag !

Dans la soirée, nous dépassons Soulzbach, Bouxwiller, Matmatt ; nous croisons des détachements prussiens de toute arme, marchant avec ordre, la carte à la main, et nous arrivons à un point de bifurcation dont une branche se dirige sur Phalsbourg, par un raccourci dans la montagne^ et l'autre sur Saverne dont douze ou quinze kilomètres nous séparent encore. Nous n'avions pu, depuis le matin, recueillir aucune indication sur l'engagement dont on s'entretenait à Bitche ; à mesure que nous avancions

vers Saverne, il devenaic de plus en plus problématique, ec le seul renseignement sérieux qui nous eût été donné était que, depuis deux jours, on entendait tonner les grosses pièces de Phalsbourg, investi par un corps détaché de l'armée du prince royal. Tenant pour certain qu'il n'y avait aucune action militaire engagée devant Saverne, que le maréchal Mac-Mahon n'avait pu rallier ses troupes en déroute, et que la canonnade entendue était un des incidents de l'investissement de Phalsbourg, nous devions, pour être fidèles à notre principe, suivre l'indication toujours infaillible du canon. Aussi j'inclinais, pour ma part, à nous enfoncer dans la montagne vers Phalsbourg ; nous hésitions cependant, car, certains de ne pouvoir pénétrer dans Phalsbourg, nous courions le risque d'être internés dans quelque ambulance prussienne; il était facile d'ailleurs, au combat qui se livrait en nous, de discerner la fatigue morale produite par notre séjour dans les lignes ennemies, par le spectacle inexprimable des misères du pays, par la pensée de nos propres foyers envahis et ravagés. Toutefois la crainte de céder à ces sentiments personnels dont, au départ, nous nous étions fait une loi de repousser les suggestions, fit cesser nos hésitations et nous prîmes le chemin de traverse qui mène à Phalsbourg. Nous marchions d'un pas rapide, car il importait d'y arriver avant la nuit, pour éviter, si nus tombions dans un camp bavarois, des désagré-

ments plus graves peut-être que ceux que nous avions éprouvés à Bitche.

Rien n'est plus mélancolique que l'entrée de cette échancrure des Vosges devant laquelle nous nous trouvions et qui s'ouvre sur les plaines de l'Alsace; la route serpente au fond d'un vallon encaissé; deux montagnes en pente abrupte, couverte d'une sombre végétation, interceptent les rayons du soleil, bien avant qu'il ne disparaisse sous l'horizon, dans la plaine. Dans quelques parties déboisées, dénudées par l'action des eaux, le granit apparaît; dans le fond du vallon, sous des herbes marécageuses que le bétail dédaigne, s'écoule, avec un mouvement insensible, un ruisseau sans couleur ; c'est le royaume de la tristesse ; c'est aussi celui du silence, malgré la file noire de soldats prussiens derrière laquelle nous nous y engageons, et dont le défilé muet donne l'idée d'un défilé de fantômes. Déjà l'obscurité se fait et vient apporter son concours à la morne tristesse de la nature; elle remplit l'âme de malaise et y ramène les sombres pensées.

Plus nous avançons dans cette gorge, moins la route devient praticable ; des paysans, que nous croisons, nous affirment qu'il n'y a pas de combats sous Phalsbourg; que, pour y arriver avant dix heures du soir, il faut suivre des raccourcis dans lesquels il serait imprudent de s'engager sans guide; que les routes sont défoncées par l'artillerie prussienne et que nous y briserons la voiture qui porte nos sacs et notre

matériel; le plus prudent, à leur avis, est de revenir sur Saverne, où nous pourrons, demain matin, prendre la grande route qui mène à Phalsbourg. Nous revenons donc sur nos pas, cliassés rapidement de cette gorge par l'ombre humide qui l'envahit, et nous débouchons dans la plaine à cette heure où, par un ciel gris, il est difficile de dire quand le crépuscule commence; l'obscurité nous surprend à l'entrée d'un village où nous nous décidons à passer la nuit.

Cette localité, ne se trouvant pas sur la route directe de Bitche à Saverne, n'avait point été, comme tant d'autres, dévastée par le passage des armées. Néanmoins les Prussiens, utilisant indistinctement toutes les routes, grâce à la concordance et à la stricte exactitude de tous leurs mouvements, le village avait été traversé à la hâte par quelques-uns de leurs bataillons, détachés à la poursuite des fuyards de Frœschviller. Les habitants avaient eu plus d'efifroi que de mal, et, si nous y retrouvions la même consternation que partout ailleurs, elle provenait bien plutôt du sentiment instinctif de nos désastres et du spectacle navrant de nos soldats en déroute; en déroute! aveu douloureux, mais qui n'implique point le déshonneur pour cette étincelante armée d'Afrique dont les débris allaient bientôt succomber sur de nouveaux champs de bataille.

Nous trouvâmes une simple et cordiale hospitalité chez quelques habitants du village qui, avides de

décails sur les derniers événemencs, s'écaienc empressés autour de nous. L'instituteur et l'institutrice logèrent quatre de nos compagnons ; trois autres s'installèrent dans l'auberge même ; le docteur et moi nous acceptâmes l'invitation du pasteur protestant, et chacun de nous, pour la première fois depuis le départ, put s'étendre dans un lit garni de linge frais, exhalant une bonne odeur de lavande et de violette. Ce détail avait pour nous cette saveur que la privation donne aux plus humbles commodités de la vie; j'en appelle à tous ceux qui, chasseurs, soldats ou touristes, ont pu, après une campagne prolongée en pays perdu, étendre leur corps fatigué entre deux draps frais et blancs. La nuit était resplendissante, la voûte du ciel s'était épurée, les étoiles étincelaient à l'envi ; la lune, sur son déclin, déversait sur la terre endormie des lueurs douces comme des caresses. Le petit jardin du pasteur, nid d'arbres fruitiers et de fleurs, laissait monter vers nous des senteurs de sauge, de terre humide et de chèvrefeuille ; sur les murs blancs de l'église voisine des peupliers traçaient correctement leur ombre verticale ; comme en un rêve, aucun bruit, ni proche ni lointain : pas même le chant d'un grillon, pas même le souffle d'une brise. Accoudés sur la fenêtre, immobiles, nous laissions nos cœurs se bercer dans cette mystérieuse harmonie, jusqu'à y trouver l'oubli ou l'espérance.

« A quoi pensez-vous i^ demandai-je brusquement au docteur.

BITCHK — SAVERNE. lap

— A ceux qui vont mourir demain, » me répondic-il, en se relevant comme s'il sortait d'un songe; et nous nous couchâmes.

Le lendemain, 14 août, en entrant à Saverne, mon premier soin est de me rendre à la mairie et d'y solliciter des secours pour Niederbronn. J'ignorais, hélas! en m'y présentant, la situation de cette malheureuse ville : il lui était impossible de distraire une obole de ses propres ressources ; les réquisitions de l'armée prussienne les avait épuisées, et, le cœur navré, je parcourus la liste officielle des exigences du vainqueur. Le secrétaire de la mairie voulut bien m'autoriser à prendre copie de ce document et j'en donne ici la teneur lidéle, non pas que sa rigueur ait été particulière à cette petite ville de cinq mille habitants, mais parce qu'il est, en quelque sorte, la première affirmation du caractère d'avide exploitation que nos ennemis ont, dès le début, imprime à cette guerre impitoyable.

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