EN ROUTE POUR PÉKIN
chinoise de délimitation, me rendre d'abord à Hanoï et communiquer à M. Bihourd, résident général au Tonkin, un rapport sur l'enclave du
hiver. On l'arrêta et on le séquestra à Moukden. Sa tête fut mise à prix mille piastres. Des assassins étaient déjà postés sur la route qu'il devait prendre au retour lorsqu'ils furent heureusement trahis.
M. Dillon, averti par un chrétien, au moment de se mettre en route de Hou-lan pour Tien-tsin, sa mission accomplie, dut, pour sauver sa tête, revenir par l'Amour et Vladivostock, le Japon et Shanghaï. C'était parce qu'il avait eu la preuve de la culpabilité des mandarins chinois et la rapportait, qu'on avait voulu le faire assassiner. Deux de ses courriers furent dévalisés et massacrés.
Tel était l'homme .
En Corée, M. Dillon, envoyé par M. Bourée, prépara très heureusement, selon les vues du ministre, le traité signé plus tard par ce diplomate.
Enfin, à Tien-tsin, M. Dillon avait succédé à M. Fontanier, massacré en 1870. Dans ce poste délicat, il eut toutes sortes de difficultés avec Li-hung-tchang qui, tout en ne l'aimant pas, l'estimait à un tel degré que, lorsque M. Dillon quitta Tientsin pour la dernière fois, après avoir assisté M. Cogordan dans la préparation de son traité, le vice-roi lui écrivit une* lettre des plus élogieuses, témoignage bien rare chez un personnage de cette importance, et lui dit combien il désirait le voir revenir à Pékin comme ministre. Rappelons aussi que c'est M. Dillon qui a fondé la concession de Tien-tsin, Dieu sait au prix de quelles discussions.
n était, dans toute l'acception du mot, un homme de bien et un agent remarquable. Sa mémoire restera honorée au Ministère des- affaires étrangères et ses anciens collaborateurs de la commission de délimitation en conservent pieusement le souvenir.
cap Packlung destiné à M. Constans, ministre de France en Chine.
La petite ville de Monkaï, que je quittais après un séjour de quatre mois, est située sur les bords d'une petite rivière, le Song-thack-màng, qui forme un coude très brusque, à F angle duquel se trouve la cité chinoise, et sur le canal de Haininh. Adossée de deux côtés à la rivière, elle est défendue sur les deux autres par une palissade en bambous coupée de distance en distance par des portes-miradors permettant de signaler tout rassemblement dans la campagne. La ville est quadrangulaire, avec une artère principale de 450 mètres et des rues transversales qui la divisent en îlots séparés les uns des autres par des portes, lesquelles isolent chaque quartier et qu'on ferme le soir, comme on le faisait dans nos cités au moyen âge.
C'est dans une des trois pagodes de la ville, la pagode de l'Impératrice du Ciel, que la commission franco-chinoise de délimitation des frontières du Tonkin avait tenu la plupart de ses séances. C'est à Monkaï que l'un de ses membres, le jeune et infortuné M. Haïtce, avait été victime
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d'un odieux guet-apens et était tombé sous les coups d'assassins chinois.
Au sud de Monkaï et à 700 mètres se trouve le village annamite de Haininh avec une citadelle située à Test de ce village et à environ 100 mètres. L'angle sud-ouest de la citadelle est relié par un chemin couvert à un mamelon de 28 mètres d'altitude dominant toute la région. Au sommet de ce mamelon était un blockhaus où avaient logé MM. Perrin, commis de résidence, etFerlay, surveillant des travaux du génie, qui furent aussi victimes du guet-apens où périt Haïtce.
Nous croyons devoir revenir sur ce sombre drame et rappeler à nos lecteurs le sympathique collègue qui était devenu un ami pour tous les membres de la délégation française.
Haïtce (Jean-Séverin), né le 11 février 1859, appartenait à une famille honorable, mais pauvre, qui s'imposa de grands sacrifices pour lui faire donner une éducation libérale. La modicité des ressources de ses parents conduisit le jeune homme à entrer dans l'administration des télégraphes où il fit son service dans l'important bureau de la Bourse à Paris. En même temps,
Haïtce collaborait au supplément du Dictionnaire de la conversation de la maison Didot et préparait ses examens pour Y École des langues orientales. Il en sortit interprète adjoint à Bangkok, le 15 décembre 1881, devint interprète à Pékin le 21 février 1882, à Canton le 3 juin de la même année, et à Shang-haï en mai 1883. M. Harmand, commissaire général civil de la République française au Tonkin, le prit comme seci'étaire particulier le 1 er août 1884. Haïtce fut ensuite nommé interprète à Shang-haï et membre adjoint de la commission de délimitation le 1 4 décembre 1885. Il fit la campagne du Kouangsi et celle de Laokay où il fut cruellement éprouvé par la maladie. Dès sa rentrée à Hanoï, où il fournit à Paul Bert de précieux renseignements sur l'état du pays, à peine guéri, il alla préparer la mission de la délégation française à Haininh- Monkaï, où il devait attendre S. Exe. Teng, président de la délégation chinoise *. Il était accom-
1. Les Chinois avaient deux délégations, une pour le Kouangtoung et le Kouang-si, l'autre pour le Yunnan. La commission française a eu deux présidents, MM. Bourcier Saint-Chaflray et Dillon, tous deux consuls généraux au moment où ils pri-
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pagué par M. le lieutenant d'infanterie de marine Bohin que, sur ma demande, le général Warnet avait bien voulu détacher à la commission comme officier topographe.
MM. Haïtce et Bohin ne redoutaient rien des habitants, tant la tranquillité de la région parassait complète. Ils s'installèrent à Monkaï dans une des maisons réservées à la commission.
Le 20 novembre 1886, le lieutenant Bohin partit avec quelques hommes pour faire la reconnaissance topographique de la zone frontière du cap Packlung.
La citadelle de Haininh était à ce moment oc-
rent la présidence et faits tous les deux ministres plénipotentiaires en récompense de leurs remarquables services.
Les autres membres de la commission ont été M. Scherzer, consul à Canton; M. le colonel Tisseyre, représentant le ministère de la guerre ; M. le commandant Boûinais, représentant le ministère de la marine et des colonies ; M. le docteur Néis, médecin de l re classe de la marine, explorateur du Laos, et M. Haïtce, vice-consul.
La commission a été très éprouvée. Elle a perdu trois membres sur sept : M. le président Dillon, décédé un an après sa rentrée en France; M. Scherzer et M. Haïtce, dont nous venons de raconter la mort. Pendant la campagne de Laokay, deux officiers de l'escorte, MM. Geil et Henry, avaient été tués dans une embuscade.
Le capitaine Daru fit la campagne du Yunnan comme membre intérimaire de la délégation.
eupéo par MM. Perrin et Ferlay, agents du protectorat, avec une vingtaine d'hommes, chasseurs il pied du 1 1* bataillon et miliciens ; à Monkaï, ville habitée par des Chinois mais située en territoire annamite, s'était installé Haïtce avec sept ou huit hommes.
Dans la nuit du 24 au 25, la citadelle fut attaquée par les pirates chinois; peu après la maison do M. Haïtce fut assaillie et vers le matin celui-ci dut en sortir pour chercher un refuge dans la citadelle annamite de Haininh. Il rencontra M. Perrin qui venait au-devant de lui pour le dégager. Les attaques continuèrent le 25, le xMi et dans la nuit du 26 au 27 jusqu'à sept heures du matin. Cette dernière nuit, l'acharnement des assaillants, au nombre de 1,500, était inouï et les assauts se multipliaient. Nos compatriotes avaient épuisé presque toutes leurs munitions et il ne leur restait plus que quelques cartouches. Une sortie fut décidée à sept heures et demie. Los défenseurs de la citadelle, au nombre de vingt-trois, sortirent par le sud. Arrivée au poste do l'ancienne douane, situé au confluent du Song-thack-mang et d'un canal faisant com-
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muniquer cet arroyo avec la mer, la petite troupe, serrée de près par les Chinois, se jeta à la nage pour traverser l'arroyo. M. Ferlay se noya, MM. Haïtce et Perrin tombèrent dans une bande de pirates qui avaient déjà franchi le petit cours d'eau : ils furent entourés et massacrés.
\ Plusieurs trams (piétons chargés de porter les dépêches) avaient été envoyés à M. Bohin, dont la mission topographique se continuait, par Haïtce et par le P. Grandpierre, prêtre des missions étrangères, dont le dévouement fut admirable pendant tous ces événements. Ils apprirent à cet officier toute la gravité de la situation à Haininh. Il revint, mais fut attaqué. Le combat retarda son retour. A Com-ping il trouva une lettre plus pressante du P. Grandpierre, s'embarqua le 27 au matin et arriva le 28 à l'entrée de la rivière de Haininh. Il était malheureusement trop tard. De son côté, le lieutenant de Mac- Mahon, enfermé avec 200 hommes dans un blockhaus à Hakoï, attaqué chaque jour, avait résisté avec une énergie qui lui valut les félicitations du général commandant le corps expédi-
tionnaire et plus tard la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Il n'avait pas hésité à envoyer un détachement au secours de Haïtce : on put seulement recueillir huit chasseurs à pied et cinq miliciens échappés au massacre.
Dès son arrivée à Monkaï, la délégation française lança des émissaires dans toutes les directions pour retrouver les restes de M. Haïtce dont la tête avait été portée en Chine. Deux têtes furent d'abord rapportées, mais, après examen, on reconnut que c'étaient des crânes d'Asiatiques. Enfin, le 13 janvier 1887, nos émissaires arrivèrent à Monkaï avec deux têtes d'Européens.
L'une d'elles, conservée dans de la chaux, les chairs encore adhérentes, avait été signalée par des enfants d'un village chinois comme étant celle de \ ambassadeur . On l'avait promenée, disaientils, dans le camp chinois, puis mise dans de la chaux et exposée en Chine, à une heure de Monkaï. Notre émissaire l'avait rapportée au milieu de mille dangers. Elle était assez bien conservée, et à sa vue, l'impression de tous ceux qui avaient connu Haïtce fut unanime. Le lendemain, pardevant le lieutenant d'infanterie de marine de
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Soy, résident à Haininh, Ja tête fut examinée par les docteurs Roberdo, Néis et Béguin, en présence de M. Dillon, président de la délégation française, du colonel Tisseyre, du commandant Boiïinais, de M. Delenda, chancelier de la légation, des lieutenants Bohin et Hairon, officiers topographes attachés à la commission. On la compara à la photographie de Haïtce et on la reconnut officiellement. M. Dillon donna des instructions pour qu'elle fût enfermée dans une boîte et déposée dans une chapelle ardente. Enfin, par les soins de la délégation française, un service religieux fut célébré en présence de toutes les troupes et un mausolée fut élevé.
La mort d'Haïtce nous fut très sensible.
C'était un jeune homme charmant, distingué et très érudit.
Le commissaire chinois Wang-tche-tchouen, membre de la commission, l'avait invité, sachant le pays peu sûr, à accepter son hospitalité.
Haïtce refusa avec fierté, voulant rester en territoire annamite.
Un amour malheureux dont il avait fait le rêve de toute sa vie l'amena à s'absorber dans un
labeur de tous les instants et il en vint, lui qui était un brave, à mépriser tout danger.
A notre avis, il eût dû ou accompagner le lieutenant Bohin dans son excursion topographique, au lieu de s'obstiner à rester à Monkaï pour être toujours en rapport avec notre collègue chinois, ou retarder la mission de l'officier topographe. Celui-ci, qui avait l'expérience des Chinois, eût pu, aux côtés dHaïtce, prévenir le guet-apens ou tout au moins en atténuer les conséquences.
Eevenons maintenant à mon voyage.
Je partis de Monkaï le 16 mars 1887, à minuit, avec mon ordonnance le zouave Chalot, car bien qu'appartenant à l'infanterie de marine, on m'avait donné un soldat d'une autre arme. Je dus compter avec la marée et je ne pus arriver à Haïphong que le 18.
Le général Mensier, qui avait autrefois occupé Caobang et séjourné à Dong-Dang avec la délégation française, me reçut affectueusement avec sa simplicité habituelle et une cordialité dont la différence de nos grades doublait le prix. Je luifis part des renseignements que le colonel Dugenne 1