‹ De Hanoï à Pékin: notes sur la ChineChapitre 59 sur 67 · I. On dit aussi pongi · texte numérisé non relu

I. On dit aussi pongi

TIEN-TSltf. 189

l'entrée du golfe du Pé-tchi-li, non loin de la Mandchourie et de la Corée.

A Tien-tsin, nous fûmes fort bien reçus par M. Ristelhueber * . Cet agent distingué, parlant remarquablement le chinois et très apprécié de Li-hung-chang , qui aime à s'entretenir avec lui, a rendu les plus grands services à la France.

Le soir de notre arrivée, M. Strauss et moi nous dînâmes avec sa charmante famille, au consulat où il avait eu la gracieuse idée d'inviter notre ancien chef et ami, le vaillant commandant Aubert, chef de bataillon d'infanterie de marine en retraite, mon capitaine à la Guadeloupe quand j'étais sous-lieutenant. On juge de ma joie ! Nous y trouvions aussi M. Bons d'Anty, interprètechancelier, et M me Bons, couple très aimable, et M. Leduc, élève-interprète.

Dans la journée, nous eûmes le plaisir de serrer la main de M A Thévenet, ingénieur des ponts et chaussées, directeur du syndicat français à

1. Aujourd'hui consul général. M. Ristelhueber a été, pendant Tannée 1891, chargé d'affaires à Pékin en l'absence de M. Lemaire en congé. C'est un de nos futurs ministres plénipotentiaires.

190 DE HAXOÏ A PÊKIS.

Tien-tsin, l'un des plus actifs et des plus disiiiiL'iii'S collaborateurs de M. Le Myre de Vilers en Gochinchinc, du maître dont nous avons toujours été fier d'avoir été le disciple, et qui nous fit le grand honneur de nous prendre, de 1881 à 1883, comme chef de son bureau politique à Saigon .

Les oreilles ont dû tinter, bien fort, à M. de Vilers, alors à Madagascar, ce jour-là, car M. Thévenet ne tarissait pas d'éloges, et toutes ses appréciations rencontraient un approbateur bien chaleureux dans l'auteur de ces pages. Si quelqu'un écrit un jour la biographie de M. de Vilers, il pourra montrer, par son exemple, quels serviteurs la France peut rencontrer, et comment, dans la marine, dans l'administration départementale, en Algérie, dans l'Indo-Chine, à Madagascar, une intelligence d'élite et un noble cœur sait se faire uue place, comment un tel homme, dans un jour de deuil, sait ressaisir son épée, et, dans la capitale assiégée, redevenir l'officier prêt à tous les sacrifices'.

I. M. de Vilers est actuellement députa de la Cochinchine i[ii'il Bul rendre si prospère et où, pendant les quatre atuéta

Notre soirée fut charmante chez le consul.

Nous nous retirâmes fort tard, tout heureux de la cordialité de son accueil, pour regagner V Hôtel du Globe de Tien-tsin, qui est loin de valoir Hong-Kong-Hotelou VHôlel des Colonies de Shang-haï.

Nous devions partir le lendemain de Tientsin. M. Ristelhueber nous communiqua les instructions de M. le Ministre de France en vue de notre arrivée à Pékin, et Voulut bien assurer notre départ pour le lendemain neuf heures.

Le consulat de Tien-tsin est fort coquet, précédé d'un jardin ; on arrive à l'entrée principale, percée de trois portes cintrées, pratiquées entre quatre colonnes à chapiteaux supportant un balcon, par un escalier de huit degrés flanqué, à droite et à gauche, de deux chimères en pierre.

Quand on est dans le consulat, dont M. Ristelhueber a fait un petit musée, on a de la peine h se rappeler qu'il a été construit avec l'indemnité

de son gouvernement, Tordre ne fut pas troublé un seul jour, fait bien rare dans nos annales de l'Indo-Chine. Personne n'a oublié à Saigon son dévouement pendant la terrible épidémie cholérique de 1882.

que le gouvernement chinois a donnée à la suite des massacres.de Tien-tsin survenus le 21 juin 1870 ! . Nous ne voulons pas raconter ces massa-

1 .Les événements de Wu-hu, An-hui*, du 12 mai 1891 , rappellent le massacre de Tien-tsin de 1870. La cause en est la même : de prétondues violences commises par les missionnaires sur do jeunes enfants pour leur arracher les yeux dans le but d'en faire dos médecines.

Ces calomnies sont traditionnelles dans le Céleste-Empire. Nous les trouvons mentionnées dans les anciennes Lettres édifiantes au sujet d'un jésuite, le P. Beuth, en 1746. Elles sont contenues dans des placards affichés en Mongolie en 1859. Les lettres des missionnaires les rappellent fréquemment. Pendant la guerre du Tonkin, en 1884, le vice-roi des deux Kouang les faisait répandre parmi la population de Canton.

La pratique de monstrueuses mutilations sur des personnes vivantes pour opérer des maléfices est prévue et punie par l'article 257 du code annamite, copié sur le code chinois. La peine du coupable de ce crime, rangé au nombre des dix crimes atroces, est la mort lente. Les parents du condamné, par une mesure basée sur le collectivisme familial, sont frappés de l'exil à 2,000 lis, et ne peuvent retourner dans leur pays d'origine, même après la mort du coupable et la promulgation d'une amnistie ordinaire.

Les missionnaires sont donc accusés de pratiques en usage dans certaines provinces de la Fleur-du-Milieu.

En juin 1891, une femme, sans doute poussée par les adeptes d'une société secrète, ameuta la population, accusant les diables étrangers de lui avoir enlevé ses enfants. La maison des missionnaires fut pillée, le consulat anglais insulté; le consul et sa femme purent s'échapper sous un déguisement. L'ordre

* Voir à ce sujet le Livre bleu que le cabinet Salisbury a fait distribuer au Parlement eu août 1891.

HEN-TSIS. 193

ji ont été rappelés plusieurs fois et où périrent le consul M. Fontanier, M. et M"" Tliomassin , jeune ménage en voyage de noces, le P. Chevrier, plusieurs Européens et des sœurs de Saint- Vinceut-de-Paul. L'église, dont on voit encore les ruines, fut incendiée. Cependant inms voulons relater ce détail que nous donnait, le ■2ï juin 1888, la mère de notre regretté collègue à la commission de délimitation, M. Schevzer. Les bruits d'attaque circulaient depuis longtemps à Tien-tsin ; les missionnaires avaient averti notre consul, qui se fiait trop au droit des gens. Scherzer arriva la veille du massacre à Tien-tsin ; il était en route pour Pékin, où il ge rendait en qualité d'élève-interprëte. N'écoutant que son courage, malgré les appréhensions que causait son voyage et désirant gagner rapidement le poste qu'il avait Tordre de rallier au plus tôt, il partit et parcourut seul, au milieu des Chinois, la distance qui sépare Tien-tsin do

lut rétabli le lendemain par l'arrivée Je troi.s canoun turcs olii- ■ iitù! = iiivii>> de I'lia i.-fi) l'i'iiri./uis ['Inconstant. Les pr'> Irus fugitifs furent l'eiiueilli; \w un navire anglais. Le 16 mai ak- tentatives de désordre eurent lieu à Nankin.

xn . Hxa, 13

DE HANOI A FEIUX.

Pékin. Il dut à sa ponctualité dans le servie d'échapper au massacre, qu'il apprit eu arrivant à Pékin',

Ainsi que nous l'avons relaté dans la biographie de M. Dillon, c'est à notre regretté président de la commission de délimitation qu'est dû l'état actuel de notre concession. En succédant à M. Fontanier, il y consacra toute sa tenace énergie.

t. M. Scber/.or (G-eorges-FrancIsqus-Ferdliiand) est né le

4 avril 1840. Élève-iuLerprète S Pékin !e !0 mars 1870, chargé des fonctions d'interprète, chancelier de la légation de Chine du 9 mars 1S73 au 1" novembre 1874, premier interprète de celte légation du 1" novembre 1874 au 2B octobre 1876, inlerprète-chancelier à Ftan-kéou, otUcier d'académie, un lui conlia la gestion du consulat de Canton le 1 1 mars 18711. Il se trouva là dans un poste difficile qu'il remplit à la salis l'action du déparlement des attires étrangères. Interprète général du con-

i Shang-haï, prèles le !8 septembre Hang-hao le 21 février t l'instruction publique ri'ui (Kiaiig-si) le 14 mars 188:

à Canlon depuis le 1" mi de l'amiral Courbet sur l'escadre îl Canton, il fut

dans la seconda classe des inter- 880, gérant du vice-consulat de î, il Tut chargé par le ministre de mission scientifique ûKinté-tchang 11 était consul de demieme tinsse 1884, quand il fut détaché auprès l'Eslrôrae-Orient. el enfin, né membre de lu commis-

sion de délimitation dos frouliéri/s du Tonkinoù il reçut, après ]a première campagne, la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Il mourut en mer, le 15 mars 1886, au retour de la frontière où il avait usé les dernières ressources d'une maie énergie.

TIEX-TSIX.

Tien-tsin [te gué du ciel), jusqu'où se lait sentir la marée, est uoe des villes les plus considérables de la Chine, l'entrepôt du riz et du sel pour Pékin, le quatrième port, parordred'iniportance, des places ouvertes au commerce européen, à l'entrée du Canal impérial, à SO kilomètres à vol d'oiseau de la capitale, à 100 avec les siuuosités du canal.

Le Grand Canal impérial (Yunlean-ho, lîeuve pour le transport des grains ou Thsao-ho, rivière des tributs) est en partie hors d'usage parsuite de l'incurie des mandarins, et ne rend plus les services qui avaient conduit les empereurs à en ordonner l'ouverture. Le canal empruntait le cours de nombreux arroyos et unissait le Yang-tsékiang, le Hoang-ho et le Peï-ho. Sa longueur est de 1,200 kilomètres. Commencé en 1181, presque en même temps que Notre-Dame de Paris, le Grand Canal ne tut terminé qu'au xni c siècle, comme l'église métropolitaine de la Cité.

Plus de 3,000 jonques arrivaient autrefois à Tien-tsin par cette voie. Aujourd'hui le canal ne porte plus que des barques lors de l'inonda-

196 DE HASOI A PÉKIN.

tion du fleuve Bleu et du fleuve Jaune. La réfection de cette voie commerciale serait encore possible, mais il faut se bâter et malheureusement rien ne fait prévoir que les mandarins songent à ce travail d'utilité publique.

Li-hung-chang babite Tien-tsin ' et a sous sa direction les principales forces du Céleste- Empire, l'embryon de son armée future, dressée, hélas ! par des instructeurs allemands. Le commerce de Tien-tsin est florissant. Les seules importations de la place dépassent 180 millions de francs, et la France n'entre dans ce mouvement que pour 6,000 ou 7,000 tonnes. Sur les vingtcinq comptoirs établis dans la concession de Tien-tsin, il n'y en avait pas un seul français avant l'installation du syndicat français dirige par M. Tbévenet. Les vingt-trois Français séjournant dans la ville étaient au service des affaires étrangères et des douanes impériales. Leur nombre était bien inférieur à celui des Anglais

I. Le vies-roi résille à Tien-tain, punique le chel'-lirii .(>:■ la province du Hé-tclii-li (dépendance du nord) soit à Pao-tingfou, ville de- 150,000 âmes, siluoo dan? l'intérieur. Li-hung-eliun;,' a actuellement. (1891) 69 ans.

TIBH-TMH, 197

(127), des Allemands et des Russes. C'est par Tien-tain que les thés à destination de la Russie gagnent la Sibérie où ils sont échangés contre les pelleteries centralisées à Kiatcha.

La ville chinoise, beaucoup moins sale que Tché-fou, a une population considérable, un million d'habitants au lias mot.

A notre retour, nous l'avons parcourue en taras M-ns. On se promène en paix au milieu de tous ces Chinois, habitués à la vue des Européens, mais non déshabitués de les égorger quand les sociétés secrètes ou les mandarins ont surexcité leurs [lassions'.

Au retour, pas plus qu'à l'aller, nous ne demandâmes au consul , qui a cependant Tha-

1. Les lettres et les affiliés 'les sociétés secrètes chinoises uvaieiil, en juin tS70, répandu le bruit que les sœurs da Saiot- Vincent-iie-Paul crevaient les yeux ries enTonts orphelins qu'elles adoptaient, pour eu faire des couleurs, L'A.ngiaisThom- '.anJe si la cathédrale, qui écrasait par sa grandeur loul ce que les Chinois considéraient comme ce qu'il y a déplus ?arro. le* yamens et les temples, n'a pas pu porter à son paroxysme 1b sentiment d'unîmosilè contre les étrangers (Thomsen, lli.r nus de eot/ftije iluita lu Chine et itnilo-Chliie, p. 4SI], Ce q«( il y a de certain, c'est qu'a Pékin, le Pélang, cathédrale catholique, a élu désaffecté parce que du haut do sa tour le regard plongeait dans la ville impériale.

bitude de ces requêtes, à saluer le vice-roi. La

reserve que nous imposait notre qualité d'officier et notre mission officielle nous interdisaient semblable velléité. Nous n'avions, d'ailleurs, aucun désir de voir le Bismarck de la Chine, sachant par expérience combien sont impénétrables ces hauts mandarins, et convaincu que les causeries d'une demi-heure avec les Européens ne peuvent donner à ces dignitaires que les idées les plus fausses, les plus contradictoires, sur la politique que poursuit notre pays dans l'Extrême-Orient. Nous étions passé au petit jour devant les forts de Takou 1 , en montant à Tien-tsin. Nous les vîmes mieux à notre retour. 11 n'y a pas de doute à avoir, la Chine s'organise pour préserver sa capitale. Les défenses qu'elle fait àTembouchure du Peï-ho, ainsi que la construction de l'arsenal de Port- Arthur s , où nous lui prêtons le secours de notre industrie, indiquent suffisamment la

1, Les Chinois ont Tait ud petit chemin do Ter de iO milles, de Tien-tsin iï Takou, pour éviter la barre.

2. L'armement de Porl-Ariliur (Wei-hai-wei), de certains points de la cote du Pé-tchi-li et du Leao-tong, c pièces de 15, 10, ïl et 'îi centimètres.

crainte que les exploits du vaillant Courbet ont fait concevoir à l'Empire.

Mais, si les fortifications et les armes modernes doivent exiger un jour de plus grands efforts, de plus îiumbreux contingents des nations européennes qui auraient à frapper la Chine, il reste acquis que de longues années se passeront avant qu'elle ait ces solides bataillons qui, animés d'un souffle patriotique, disciplinés, instruits et aguerris, sont les meilleurs remparts des dynasties. 11 faudra pour cela que l'esprit de la nation soit modifié, et les grands politiques du Céleste-Empire travaillent à cette transformation. Us se rendent parfaitement compte que les qualités militaires sont surtout des qualités morales. Jusqu'à ce que les Chinois les aient acquises, les instructeurs allemands pourront former des mercenaires se faisant bravement tuer avec ce mépris de la mort qui est une des caractéristiques du tempérament des populations de l'Extrême-Orient, mais ils ne créeront pas de vrais soldats, sachant pourquoi ils affrontent le danger et heureux de sacrifier leur vie à l'honneur du drapeau et de la patrie.

Nous avouons toutefois, que ce qui nous paraît éloigné, peut arriver plus rapidement que uous ne le pensons. Les révolutions sociales se préparent dans l'Empire du Milieu, et si elles trouvent toujours, pour les diriger, des hommes de la valeur de Li-hung-chang, il se fera dans l'esprit, jusqu'ici immobile, des disciples de Confucius, une évolution dont les conséquences peuvent être grandes. 11 appartient à nos agents diplomatiques de suivre attentivement cette transformation du Céleste-Empire, les progrès de la valeur morale de ses soldats : c'est plus important et plus difficile à constater que le nombre de fusils qu'il achète ou de canons qu'il fond.

Bien que Tien-tsin ne soit qu'à environ une vingtaine de lieues de Pékin, ce n'est pas une petite affaire que d'arriver à la capitale. On a le choix entre le cheval, l'affreuse charrette chinoise, où l'on est meurtri et soumis aux arrêts obligés dans les misérables auberges, et le bateau en forme de péniche, installé parfois assez confortablement en honsc-boat qui, moitié à la voile, moitié à la cordelle quand le vent fait défaut, vous mène à Tong-tchéou, ville de plus de

100,000 âmes, à cinq ou six lieues de Pékin. De

là, vous pouvez parvenir dans cette dernière cité par les canaux, ce qui est le plus long à cause des écluses (nous avons fait ce trajet au retour en six heures), soit par terre.

M. Ristelhueber nous avait muni d'un passeport pour notre famille, M. Strauss et l'ordonnance. On peut, à la rigueur, se passer de cette pièce, puisque personne ne vous la demande ; mais il est toujours bon, surtout quand on remplit une mission officielle, de faire les choses régulièrement. Un Chinois organise le voyage, se chargeant lui-même de faire la cuisine. Trois jonques nous portaient, nous et notre bagage. Dans la première, j'avais pris place avec ma femme et ma petite fille ; la seconde était occupée par M. Strauss; la troisième par le pourvoyeur et par lezouaveChalot. Sur ch aquejonque, quatre Chinois faisaient la manœuvre, tirant à la cor delle avec un tapage infernal.

Le Peï-ho est sinueux, vaseux; sa pente est

àble et, à la suite des pluies, il déborde

fréquemment et son inondation couvre parfois

jusqu'à 15,000 kilomètres carrés avec des blancs

d'eau de 0"',50 à 1"',5Û de profondeur. II est très fréquenté et on y traverse de véritables flottes de jonques. Lcb Chinois nous regardaient passer avec une bienveillante curiosité (nous étions loin des frontières du Tonkin et ces gens-là ne semblaient pas plus se rappeler la guerre de la veille, que les massacres d'il y a dix-huit ans à Tientsin). Ce qui les étonnait le plus, c'était certainement ma petite fille. Ce peuple est bon et aime beaucoup les enfanta, et il n'est pas jusqu'aux grossiers bateliers qui n'eussent pour l'enfant un bon sourire et mille petites attentions dont la délicatesse étonnait.

Ce sont de rudes travailleurs que ces bateliers. Ils oublient de dormir. Seule, la tempête de sable les arrête et nous en eûmes une le 16. Alors ils disparaissent dans la profondeur de lajonque. C'est, d'ailleurs, ce qu'ils ont de mieux à faire, car on est aveuglé, et il faut plusieurs heures pour se débarrasser de cette affreuse poussière.

De temps en temps, M. Strauss et moi, nous sautions à terre avec la fillette et nous attendions nos jonques à un coude. C'est vraiment merveilleux qu'on puisse naviguer avec cette sécurité

TJEX-TSIX. 203

: Peï-ho. A certains moments, d'ailleurs, passent des jonqnes, armées d'un bon canon d'acier se chargeant par la culasse, qui font la police des innombrables bateaux à fond plat qui vont porter le riz à Pékin, où on l'emmagasine dans les greniers impériaux. Ces embarcations se pressent toujours, car l'hiver arrive vite dans ces parages, à cause des courants froids du nord qui longent la côte asiatique et glacent le mince cours d'eau. Dans les deux mois qui suivent la débâcle, on compte 150 steamers de riz, se rendant de Shang-haï à Tien-tsiu, car pendant la saison des glaces, du commencement de décembre au commencement de mars, on ne peut communiquer avec le Yang-tsé-kiang que par de très mauvaises routes.

A l'heure des repas, nos jonques se rapprochaient et naviguaient deux de front. Il est difficile à plusieurs Français réunis de s'ennuyer à table. J'avais du reste eu le soin d'emporter avec moi quelques vieux vins de France, sans oublier l'inévitable Champagne, et on devisait joyeusement.

La cuisine de notre pourvoyeur était excel-

l<!Dto et, si nous l'appréciions, il ne dédaignait pas, lui, nos produits et donnait un avis de connaisseur sur le fond des bouteilles. Cet homme prodigieux parlait le français et l'anglais, mal, il pst vrai, mais de façon à pourvoir aux besoins des voyageurs pour un prix relativement modéré, et était d'une entraînante belle humeur. Ces voyages sont sa spécialité.

L'équipage nous regardait manger sans étonnement. Bientôt après, il prenait son repas sur le pouce et savourait les reliefs de notre table.

La température était agréable et l'on aurait pu dormir sans le vacarme infernal que faisaient les bateliers et leurs barques qui en accostaient d'antres.

Le paysage est plat, sablonneux, monotone, lestuinuli des tombeaux 1 parsèment la plaine; on dirait par moments, ce détail à part, qu'on traverse l'isthme de Suez ou qu'on navigue sur le fleuve Eouge ; mais, à la place de rizières, on ne voit que des champs de millet. Cependant la

1. Quelquefois les cercueils sont supportés par deux charpentes verticales et surmonta de petits toits.

campagne est peuplée; on aperçoit de nomlmuix villages, des moulins à vent à voiles et les cultivateurs travaillent avec application.

Enfin le dimanche 17 avril, k doux; taures, nous arrivâmes à Tong-tchéou '. Un ma-fon, homme à cheval, sorte de tchin-tchaï ou chef des domestiques de la légation de France, nous attend avec une lettre, dans laquelle le viceconsul, M. Frandin, nous avise des dispositions prises par le Ministre à notre égard. Une chaise pour ma femme et ma fille, une sibérienne, sorte de voiture basse découverte, pour M. Strauss, un cheval pour moi.

Le zouave Chalot, muni de piastres, fut laissé avec le pourvoyeur et les bagages, avec consigne de nous rejoindre le lendemain sans retard. J'emportais seulement les dépêches officielles dont j'étais chargé pour le Ministre. Nous nous mimes immédiatement en route, car il s'agissait d'at-

! A nuire départ de la Chine (juillet 1887), on se disposait

h construire un chemin de fer de Tien-tsin à Tong-tchéou. 11

n'a pas encore reçu un commencement d'exécution, Li-hung-

âtanl heurté à une opposition formidable. Le parti

vii as cbinoîa y voyait sans doute, en cas de complication avec

. un danger [ f la capitale.

206 DE HAHOÏ A PEKIN'.

teindre Pékin avant la fermeture des portes, sous peine de coucher dans les fameuses auberges chinoises.

Nous traversâmes sans incident la ville de Tong-tchéou, puis le pont de Palikao , qui évoquait chez nous les plus glorieux souvenirs. Nous parvînmes enfin, au milieu d'un flot de poussière, devant les remparts de la capitale et, à sis heures du soir, nous étions à l'hôtel Tallieu, tenu par un Français.

Je fis immédiatement prévenir le Ministre de France de mon arrivée. Peu après, M. Camille Imbault-IIuart, vice-consul et interprète de la légation, vint recevoir les plis officiels. Je le priai de m'excuser auprès de M. Constans de ne pas aussitôt le saluer. Le poney mongol que j'avais monté depuis Tong-tchéou s'était comporté en véritable sauvage; mon inexpressible, usé par les chevauchées de la frontière, avait été complice du bidet chinois, comparable pour les formes et la couleur à celui qui conduisait jadis d'Artagnan et sa fortune du fond de laGascogne à Meung et à Paris, et je devais attendre nos bagages pour être en état de me présenter con-

T1KX-TS1K. 207

venablement devant l'envoyé extraordinaire de la République française.

Du 17 aval au 5 mai, ma Camille et moi nous restâmes à l'hôtel Tallieu. A cette date, nous allâmes, sur l'invitation de M. Constans, prendre logement à la légation française. Dans l'intervalle, sir Robert Ilart nous avait fort gracieusement offert une confortable installation, en souvenir du temps passé à la frontière avec son frère. Je lui exprimai toute ma reconnaissance pour ce délieat procédé, mais je ne crus pas devoir l'accepter. De tous les Européens qui sont en Chine, ministres compris, sir Robert Ilart est MMtrément, en raison de ses fonctions, le plus grand personnage de Pékin '. On conçoit dès lors qu'un officier français en mission ne pouvait, sans donner prise à la critique, accepter son hospitalité, bien qu'il convienne d'ajouter que chez M. Ilart, j'aurais été libre à tous les points de

1. Sir Hobert Hart a exercé pendant ipielques mois, à In fin de r expédition du Tonkin, les fonctions de ministre d'Angleterre. 11 s'est ensuite volontairement ellucé pour iiiprendre la des douanes cnlnoiees, où il reodùson paya les |iliiérainents si

vue. Le ministre de France avait d'ailleurs, la veille de cette offre, donné l'ordre de nous préparer uu pavillon à la légation '.

On est assez bien à l'hôtel ïallieu, ancien hôtel Vrard, l'unique de Pékin ; il existe bien un second établissement, tenu par un Chinois, mais c'est une hôtellerie borgne placée sous la protection de Vénus. Le premier soir de notre séjour à Pékin, nous avons diné à la modeste table de l'hôtel en compagnie d'un fort beau noir, très intelligent, du nom de Butler, qui traitait d'affaires avec le gouvernement chinois. Dès le lendemain, nous mangeâmes dans un petit salon attenant ànos chambres, avec notre ami Strauss, qui devait aussi bientôt loger à la légation.

1. Pendant deux années nous avions eu, a la frontière du Tonkin, de très agréables rapports avec le frère de sir Robert Uart, James Hart, et c'est à lui que nous dûmes d'ftre accueillis parle directeur des douanes chinoises aveu une cordialité dont nous lui conservons le plus reconnaissant souvenir.

Les différentes villes. — Les remparts. — Les rues. — L'architecture. — L'Observatoire impérial. — Le camp des lettrés. — La population. — Le Palais d'été.

A proprement parler, la ville de Pékin échappe à une analyse minutieuse comme à une vue d'ensemble nettement définie. Dans l'intérieur des gigantesques murailles, datant du xvi e siècle, est enserrée la cité ou plutôt les trois cités qui constituent la grande rêsHence du Nord, comme disent les Chinois, par opposition à Nankin, bien déchu de son ancienne splendeur depuis la rébellion des Taïpings \ Ces trois villes sont :

l. Sur les cartPS chinoises Pékin est appelé Chun-tien-fou ; le peuple le uomuie K'ing tchhing (la résidence). Les anciens Égyptiens appelaient aussi la capitale la bonne résidence (Mennefer, Memphis).

DE HAXOÏ A PiKIN. 14

La Ville impériale (Neï-tchhing, ville intérieure), entourée d'un mur d'enceinte aux tuiles jaunes, couleur du pouvoir suprême, et où ne pénètre jamais l'Européen;

La Ville favtare (K'ing-tchhing), peu à peu envahie par l'élément chinois, dans laquelle se trouve la rue des légations ;

La Ville chinoise (Vaï-tchhing, ville extérieure), la plus remuante et la pi us commerçante. La ville tartare est moitié moins peuplée que la ville chinoise bien qu'elle occupe une étendue deux fois plus grande.

Chacune de ces villes a elle-même son enceinte, et les trois réunies occupent un rectangle d'une trentaine de kilomètres de périmètre embrassant une superficie égale aux 4/5 de celle de Paris (6,341 hectares).

Pékin remonte aux temps antérieurs à l'ère chrétienne, mais ce n'est que depuis 1409, sous Koubilaï, qu'elle est élevée au rang de capitale. La nécessité de concentrer sur les frontières septentrionales delà Chine, les plus menacées par l'ennemi , les forces vives de l' Empire conduisit les souverains à transporter leur résidence au nord et à

.ndonnerle séjour de Nankin, quoique cette dernière ville tïlt plus au centre du pays '. Cer- ^raplies qui d'ailleurs n'avaient jamais vu Pékin, ont donné àcette ville jusqu'à deux millions d'habitants. Quand, du haut des remparts de l'observatoire, on contemple l'ensemble de l'agglomération et qu'on voit de nombreux bouquets d'arbres émerger des groupes de maisons, les larges boulevards se coupant à angle droit, donnant à la ville l'aspect d'un vaste damier, on se range facilement à l'avis des missionnaires qui lui assignent au [dus l»U0,0OI) ftraes. On ne peut jamais l'aire que des calculs approximatifs puisque les autorités provinciales ne communiquent pas leurs éléments de statistique. On se demande même souvent où sont les autorités : quand vous pénétrez dans la ville personne ne visite votre paeseport et, dans les rues, vous ne rencontrez pas l'ombre d'uu agent de police. La foule va et vient, vaque si ses affaires et, sil'Européen qui s'y mêle

I. Pékin Était, sous le nom dy Ki, la capitale du royaume da Y*n jusqu'au commencement do m» siècle de l'Ère chrétienne. G en gis- kl) un s'en emuui'u on lll-ï. Les murailles L'dilii-es i.>h 1409 furent uomplélèes an \vi" siÈcle. Los Mandchou* y entrèrent au %\ :

212 de Hanoï a fbkis.

a le soin de se montrer discret, de passer branquillemiint sou chemin, quand on l'examine de trop près, il lient su promener sans crainte à Pékin.

La prudence devient nécessaire, par exemple, si l'empereur vient à sortir, ce qui est rare, car les rues sont barrées et la police, absente les autres jours, fait alors preuve d'un zèle extraordinaire pour dérober le Fils du Ciel à la vue des a diables étrangers », obligés de tourner leurs regards du côté opposé au souverain sous peine de recevoir des horions. C'est d'ailleurs une coutume eu Chine de témoigner sa politesse sur le passage des hauts mandarins en se détournant à la vue de leurs chaises à porteur. C'est un signe de respect plus grand que nos saluts et nos acclamations adressés aux puissants de la terre. Quand passe le cortège d'un mandarin, des satellites font faire place en frappant à coups de fouet la populace qui encombre les rues et les places publiques.

Les remparts. — Les murailles de Pékin sont construites en terre soutenue par un revêtement de briques renforcé à intervalles réguliers de?00 mètres par des tours de 20 mètres de saillie for-

et an

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