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AUTRES NOTES AU CRAYON

Une chose dont je ne me serais pas douté, c’est que, de toutes les stations' thermales, Contrexéville est incomparablement la moins mélancolique.

Que dis-je? non-seulement elle n’est point mélancolique, mais elle est gaie de cette franche gaîté qui à ce qu’il parait, est le partage des personnes atteintes de la gravelle : c’est du moins ce que m’assure un spirituel malade, venu de Contrexéville à Cauterets pour compléter son traitement.

Il n’est tels que les malades pour se moquer de leurs infirmités,., quand ils en sont débarrassés.

Ce charmant causeur, a laissé sa pierre à Contrexéville, et il m’a conté sur les personnes atteintes de

cette affection douloureuse, mais heureusement facile à combattre, des choses extrêmement plaisantes, en vérité.

— Si j’étais riche comme certains financiers qui comptent leur fortune par millions, m’a-t-il dit, je voudrais passer le temps le plus agréablement possible ; et à cet effet je m’entourerais d’un nombre suffisant d’amis ayant eu la gravelle. Avec eux, point de mélancolie à craindre ; de la gaité au contraire, de l’entrain et un esprit original qui, évidemment, naît de la pierre, ou que la pierre développe. J’ai connu bien des personnes ayant souffert de la gravelle à Contrexéville, je n’en sais pas une seule qui ' ne se soit montrée d’humeur aimable.

— Cette remarque, dis-je à mon interlocuteur, a du moins le mérite de n’être pas commune.

— Pour n’être pas commune, elle n’en est pas moins vraie. Vous savez qu’on plaît souvent plus par d’innocentes manies que par les vertus mêmes les plus solides ?

— Cela arrive en effet, quelquefois.

— Or, la manie des malades en question est de se montrer réciproquement les pierres dont les eaux si efficaces de Contrexéville les ont débarrassés. Chaque malade a dans sa poche une bonbonnière dans laquelle il tient précieusement enfermée la sécrétion calcaire qui ne lui fut pas toujours un corps étranger. Dans des endroits retirés et mystérieux de Contrexé-

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ville on voit des groupes de malades se former. Chacun fouille dans sa poche, en retire sa bonbonnière et exhibe son produit. On les compare entre eux et l’amour-propre s’en mêle.

— Où la vanité va-t-elle se nicher !

— Personne ne veut avoir été le propriétaire de la pierre la moins grosse, et c’est le contraire qui a lieu. Des discussions s’engagent alors, non-seulement sur le poids et la forme plus ou moins artistique de ces divers échantillons, mais sur leurs nuances variées. Il est rare que ces savantes dissertations ne soient pas terminées par de francs éclats de rire ; rires communicatifs, s’il en fut, et qui s’étendent des malades aux gens bien portants. Que d’amitiés durables ont pris naissance dans ces réunions familières, à ces modestes expositions, que ne vient stimuler aucune médaille d’encouragement.

— Je pourrais, continua mon humoristique causeur, vous dire le nom d’un médecin qui a réuni dans une vitrine sans pareille, un certain nombre de pierres, gracieux souvenirs de malades reconnaissants auxquels elles ont appartenu. Le plus beau spécimen est dû à une dame trop célèbre pour que je puisse la désigner, même par une simple lettre initiale. Cette sécrétion est admirable par son poids autant que par sa belle couleur rosée et sa forme elliptique. Nous lui avons donné le nom de Régent, et ce parangon fait l’admiration de tous les vrais connaisseurs. Un autre médecin a- aussi une vitrine de ce genre ; mais

ses rivaux assurent qu’il y a dans cette collection un certain nombre de pierres fausses.....

C’est ainsi que parla ce gai malade. Il a pris le philosophique parti de rire des maux qu’on ne peut éviter. Qui pourrait l’en blâmer ! Dans tous les cas, ce n’est pas moi qui lui jetterais la première pierre.

Il pleut, il pleut, berg’ re,

Ramène tes moutons.

Voilà une chanson qui est de circonstance souvent dans la montagne. On se plaint du soleil quand il ne pleut pas et de la pluie quand il pleut. Les hommes sont ainsi faits d’inquiétude et de sentiments d’opposition.

Pourquoi ne pas se contenter de ce qui nous arrive, soleil ou pluie? Sans doute, le beau temps est incomparablement plus agréable que le temps pluvieux, mais est-il rien dans la nature qui n’ait sa poésie ? Sachez seulement observer, et vous trouverez matière à contemplation, même au milieu du brouillard le plus persistant.

Pour ma part, j’ai passé des moments rempli^, de charme et de grandeur, à observer les montagnes au travers les nuages qui les dissimulaient comme des voiles liquides et fondants. Les cimes élevées prennent des proportions fantastiques quand elles nous montrent leur tête planant dans l’espace au-

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dessus des nuages semblables à des curieuses qui regarderaient par une lucarne. Par un effet d’optique assurément très-remarquable , les montagnes ainsi habillées de vapeurs apparaissent beaucoup plus rapprochées qu’elles ne le sont en réalité, et parfois on les dirait nous surplombant. Lesnuages violemment chassés par le vent, en couvrant certaines parties des rochers, pour en découvrir d’autres, donnent au paysage naturellement si grandiose des Pyrénées un aspect plus grandiose encore avec une sorte d’animation qui tient du merveilleux. La chaîne des Pyrénées devient ainsi un immense kaléidoscope qui, en tant que joujou, en vaut certainement un autre.

Les montagnes m’ont paru plus belles que jamais par le ciel de ces derniers jours. A la mer céleste d’indigo, depuis l’aurore jusqu’au coucher du soleil, succède le vaste voile de la nuit. O nuit éclairée comme pour la fêle de l’univers par les millions de millions de soleils dont l’incommensurable éloignement diminue seul les dimensions colossales, sans diminuer l’éclat du rayonnement, que vous êtes poétique et belle, mystérieuse et inspiratrice !...

Qui sondera l’infini ?... Qu’est-ce que l’infini?.., Y a-t-il l’infini?... Oui, l’infini existe et l’indivisible aussi, car l’esprit le conçoit.

« Je veux vous faire voir quelque chose d’infini et d’indivisible, disait Pascal ; c’est un point mathéma-

tique se mouvant partout d’une vitesse infinie. »

C’était un puissant esprit que Pascal, peut-être parce qu’il était un peu fou...

L’atmosphère est d’une pureté rare et comparable à celle des nuits froides de la Russie, où le thermomètre descend à quarante degrés et où le nez des astronomes gèle si la lecture du ciel se prolonge un peu trop au grand air. Quel charme de pouvoir lire les pages illuminées de la création aussi lisiblement qu’en Russie, sans s’exposer à avoir le nez gelé !

Sur le chemin de Cauterets à Pierrefitte, aux environs de la fontaine, entouré des blocs majestueux qui montent la garde depuis Bayonne jusqu’à Tarbes, Péguère m’est apparue plus élégante, plus richement étofl'ée dans ses habits de sapin, plus ombrée, plus fière aussi et plus coquette que jamais. Une étoile de première grandeur, afin que tout soit en rapport, semblait posée sur le côté droit de la cime de cette noble montagne, pour embellir sa coiffure, comme les femmes se mettent une aigrette dans leurs cheveux. Ainsi parée, Péguère jouait assez bien le rôle d’une gracieuse invitée à un festival de montagne éclairée par les bougies sans nombre du lustre infini de l’univers.

(Je me gâte aux Pyrénées, je tourne à la poésie... mais je suis seul, personne ne me voit, ne m’écoute, et je reprends ma lyre.)

La lune argentée distillait sa lumière à travers

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les chênes du Parc, et apparaissait parfois tout entière entre deux branches d’arbres, pour disparaître derrière l’une d’elles comme une curieuse qui veut voir et craint d’ètre vue. Il faut ajouter à cette imposante symphonie du regard la symphonie de l’ouïe, les bruits mystérieux de la nature, le chant de la cigale dans les touffes de rhododendrons, une note aiguë jetée en passant par l’oiseau de proie. C’est l’heure des doux épanchements. Qu’il est facile de deviner ce qu’à peine osent se dire à voix basse ces couples craintifs qui semblent redouter jusqu’à leur ombre... Plus loin j’aperçois des couples moins mystérieux et plus ennuyés : ce sont de vieux mariés étonnés de s’être aimés. Chaque âge a ses félicités. Celle des vieux mariés est de grogner.

Je viens de lire au parc un livre qui a pour titre : Ephémèrides du Béarn et du pays basque. Son auteur est M. Joseph Lochard. Généralement, les ouvrages de ce genre sont un peu comme les tragédies ; ils manquent de gaité. Celui-ci fait exception.

J’y vois tout d’abord que le grand roi Henri ne payait pas toujours exactement son tailleur. En effet, une sentence des requêtes du palais, prononcée à Paris le 21 janvier 1595, porte condamnation contre le roi de Navarre au paiement de 8,981 écus et 52 sols avec les intérêts, en faveur du sieur Barthélemy de la Famasse de Beaussemblant, tailleur. (Un beau nom de tailleur, comme vous voyez, et bien

étoffé.) Le roi était représenté par messire Pousseinotlie.

Je ne sais si l’affaire du tailleur deBeaussemblant avait compromis le crédit du monarque vert-galant vis-à-vis de ses fournisseurs, mais il manquait de chemises en 1589. Le 8 janvier, il écrit à Julien Malet, son trésorier général, le billet curieux que voici :

« Armagnac dyt que je n’ai point de chemises, envoyés-inen. »

Il fallait plaindre les capucins de Bayonne, qui, en 1666, avaient eu le malheur de s’enrhumer du cerveau. Voyez plutôt :

1606. Ordonnance du chapitre provincial tenu au couvent de Figeac, portant défense expresse aux capucins d’avoir des mouchoirs à leur usage, attendu qu’ils se sont permis de les faire blanchir en ville.

En i 0-43, on se faisait des présents de jambons, comme on s’oflVe aujourd'hui des sacs de pralines :

1643. — Achat, - par la Chambre des comptes de Pau, pour la somme de 258 livres 2 sols, de six douzaines de jambons, pesant dix quintaux, destinés à des présents.

Qui aime bien , châtie bien , dit la sagesse des nations. Lisez cet aimable règlement de la reine Jeanne d’Albret :

1563. La reine Jeanne d’Albret fait défense à tous

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ses sujets d’acheter du blé en herbe sous peine du fouet pour la première fois et d’ètre étranglés ou pendus pour la seconde.

Cette reine aimable ne dit pas la punition qu’elle réservait à ses sujets qui achetaient du blé en herbe pour la troisième fois.

Devinez où le vicomte de Béarn fait placer, en 1444, les armoiries des barons de Béarn ?... — Dans le réfectoire des Frères-Prêcheurs d'Orthez.

En fait d’auto-da-fé, ceux qui n’étaient pas exécrables étaient passablement ridicules. Voyez celui-ci :

1793. Auto-da-fé au pied de l’autel de la patrie, élevé au centre du cours Bayard, à Pau, des registres, des archives , des ornements sacerdotaux, etc. Cette solennité emprunta sa pompe des cérémonies religieuses des Gaulois. Le rôle de druidesse était rempli par la femme d’un fonctionnaire. Sa taille était haute, une tunique blanche, courte, sans manches et relevée sur le côté, servait à la voiler. Ses longs cheveux bouclés flottaient épars sur ses épaules ; elle était couronnée d’une branche de chêne, et, au lieu d’une faucille, elle portait une espèce de hallebarde surmontée d’un bonnet phrygien. Elle tenait par la main un enfant de 10 ans représentant l’Amour.

Nous avons vu le vicomte de Béarn faire placer

des armoiries dans un réfectoire, nous allons voir un mariage royal se consacrer dans un ancien hôpital :

1530. François I er épouse, à Mont-de-Marsans, dans l’hôpital Saint-Jacques, devenu le couvent des Claristes, la princesse Eléonore, sœur de Charles- Quint, reine de Portugal.

Encore cette éphéméride :

1472. Louis XI, roi de France, écrit de Guierche aux états de Béarn pour leur recommander la personne de son neveu, encore en bas âge, le prince François-Phœbus de Faix, roi de Navarre, et de sa mère Madelaine, veuve de Gaston, tué si malheureusement dans un tournoi à Libourne.

La suscription de cette lettre est :

« A nos chers et bons amis les gens d’église, nobles, bourgeois et autres manans. »

Décidément, vous le voyez, on peut amuser avec de simples éphémérides.

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