ALLÉGRO DE SONATE
Deux Lettres.
Laissez-moi commencer par vous dire, chers lecteurs, que cet allegro de sonate pour piano, a paru, il y a huit jours à peine, au Ménestrel, rue Vivienne (n° 2 bis, comme chacun sait).
Laissez-moi ajouter que c’est une belle et trèsénergique composition qui participe plus encore, à mon avis, du concerto que de la sonate, et qui, dans tous les cas, doit être classée parmi les inspirations
les plus heureuses de cet artiste aimé qui se nomme Marmontel.
Marmontel c’est le savoir, la conscience et l’énergie, poussée parfois jusqu’à l’héroïsme.
Ce que j’ai à vous conter vous prouvera que cette énergie n’est pas seulement l’énergie morale, si précieuse et si rare du professeur auprès de ses élèves, mais qu’elle se manifeste en toute circonstance, au physique comme au moral chez ce doux entêté, ce modeste orgueilleux, que j’appelle depuis vingt ans, déjà, mon excellent ami, et que je n’ai bien connu que l’été dernier, aux Pyrénées.
Si son cœur est d’or, ses jarrets sont de fer et ses poumons d’airain.
Il irait à la lune si on lui tendait la perche.
Le piano en a fait un harmonieux esclave, et le captif est depuis longtemps résigné. C’est que l’art a des chaînes si joliment garnies de roses et de feuilles de laurier, qu’on ne voudrait pas les briser. N’importe, je soutiens, moi, que Marmontel, rendu à la liberté, aurait pris rang parmi les plus intrépides voyageurs.
— Voilà, penserez-vous, une entrée en matière assez bizarre. Que peuvent avoir de commun les goûts de Marmontel pour les voyais, ses muscles de fer, et ses poumons d’airain, avec son allégro de sonate ? Pas de si longs préambules, monsieur l’écrivain, la vie est courte et nous sommes impatients.
IMPRESSIONS pyrénéennes;
Ah ! je le sais, la patience n’est pas la vertu de ceux qui nous lisent ; n’importe, il suffit qu’ils nous lisent pour que nous les trouvions doués de toutes les perfections.
Donc, je n’abuserai pas plus longtemps de votre patience absente, aimable lecteur, et vous allez voir de suite que des rapports saisissants existent en réalité entre cet allégro de sonate et le goût des entreprises hardies et périlleuses de celui qui le conçut et l’écrivit sous mes yeux.
J’en étais à mon dixième verre d’eau à la Railière, quand le facteur de la poste me remit une lettre timbrée de Paris, sur laquelle se voyait en lettre gigantesques et de forme fantastique, ces deux mots ; très-pressé. Je rompis aussitôt l’enveloppe, et je lus ce qui suit :
« Paris, juillet 18‘JG.
« Mon cher ami,
« Puisque vous êtes à Cauterets, donnez-moi, je vous prie, un renseignement qui a bien son côté intéressant quand on n’a pas, comme moi, inventé la Californie ni perfectionné M. le baron de Rothschild.
« Est-il vrai que les concessionnaires des établissements thermaux du doux pays de votre adoption, prenant à la gorge des malheureux dont la gorge est déjà plus ou moins endommagée, leur fassent payer
l’eau sulfurée plus cher qu’on ne paye les grands crus du Médoc ?
« Est-il vrai que ces mêmes concessionnaires, ayant en horreur le gargarisme, aient créé dans les établissements liquides dont ils sont les Neptunes jaloux, un droit de gargarisme tellement élevé, que les malades, excepté quelques banquiers hollandais, quelques jeunes dissipateurs et quelques planteurs Brésiliens, pour lesquels l’argent est une matière encombrante, en soient réduits, par économie, à ne se rincer la bouche que tous les dimanches ?
« Est-il vrai que, brochant sur le tout, les maîtres d’hôtel louent un cabinet de garçon 25 francs par jour, et qu’une chambre à deux lits soit inabordable dans les caravansérails de votre station ?
« Est-il vrai, enfin, que la location d’un piano dans cette gorge de Cauterets, devenue un coupegorge, soit fixée à 80 francs par mois quand l’instrument est à peu près jouable, et qu’ils ne consentent à une diminution que lorsque le piano est complètement détraqué et d’un usage impossible ?
« Je voudrais vivre deux ou trois semaines dans la montagne, et je compte me mettre en route à l’issue des concours du Conservatoire. Vous le savez, l’asphalte des boulevards manque un peu de fraîcheur en ce moment, et je rêve, en fait de montagnes, quelque chose de plus élevé encore et de plus sublime que la butte Montmartre et le mont Yalérien ; mais
IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES
aller à Cauterets pour se priver de tout, de chambre, de gargarisme, de piano, ce serait trop cruel.
« Si, comme cela paraît malheureusement trop probable, ce qu’on dit ici de cette station thermale n’est pas exagéré, il me faudra renoncer au plaisir de vous voir cet été. J’irai peut-être alors passer, par économie, mes vacances dans le nord de l’Amérique, à New-York ou à Boston. Je n’aime pas beaucoup la mer, il est vrai, et j’adore la montagne ; de plus, les gargarismes me sont ordonnés, et je me suis engagé à livrer dans un mois au plus tard plu- ’ sieurs manuscrits à mes éditeurs, entre autre un allégro de sonate dont j’ai déjà le début et que je compte achever dans les Pyrénées ; mais il faut obéir à la raison et je ne voudrais pas dissiper en folle location de piano et en gargarisme de nabab mes économies de trente années de professorat.
« Un mot de réponse, cher ami, et vous obligerez votre dévoué,
« Marmontel. j >
Le premier courrier emporta la réponse à cette lettre où, sous une forme légère, perçait une véritable inquiétude.
Voici quelles furent, à peu près, les explications que je fournis à Marmontel. Je dis à peu près, car j’ai la fâcheuse habitude de ne jamais conserver copie de mes lettres.
Cauterets, juillet 186ti.
« Mon brave ami,
« Sachez que jusqu’à ce matin j’ai occupé dans l’excellent hôtel Meillon où je loge une chambre à deux lits, et que je sors de la salle de gargarisme où je me suis baigné la gorge vingt minutes durant. J’aurais pu me gargariser une heure ou deux : mes moyens me le permettent.
« N’allez pas croire, cependant, qu’il me soit tombé du ciel un oncle d’Amérique, ou que j’ai accaparé les blés d’Odessa. A la vérité, j’ai pris dernièrement deux billets à une loterie ; mais la loterie ayant été tirée, il ne m’est échu aucun lot. Ce n’est donc pas cela qui a pu me permettre les dépenses du gargarisme.
« D’un autre côté, si, comme vous le dites, vous n’avez point inventé la Californie ni perfectionné M. le baron (on dit M. le baron tout court dans la finance), j’ai depuis longtemps, moi, vous le savez, la sage coutume de ne pas remplir de numéraire ma malle et mon sac de nuit, dans la crainte de payer un excédant de bagage. Ce que j’ai fait, je l’ai fait sans oncle d’Amérique, sans les blés d’Odessa et sans le secours d’aucun emprunt ordinaire ni extraordinaire.
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« La vérité sur les concessionnaires des eaux, c’est qu’ils sont des hommes intelligents, probes, comprenant parfaitement les besoins de l’étranger à Cauterets et voulant les satisfaire. Naturellement les Dons Villageois de Cauterets sont jaloux à crever des concessionnaires quij rient, eux, et de bon cœur, de toutes les sottises que leur font ces envieux impuissants.
« Un petit nombre de ces bons villageois a essayé, en chœur, l’air fameux de Don Basile, mais les échos de cet air se sont perdus dans les montagnes, et la troupe chantante en a été pour ses frais de mélodie.
' « Les concessionnaires n’ont, pour ainsi dire, rien changé au tarif des eaux que vous pourrez absorber par tous les pores, mon cher Marmontel, au prix les plus accessibles.
« Je sais de jeunes Anglaises, à l’air poétique, à la taille souple et svelte, aux yeux d’azur, au teint pétri de lait et de roses, qui, en une seule séance chez Frascati, ont fait entrer par la petite porte vermeille de leur estomac toujours disposé des tartelettes et des choux à la crème, des éclairs et des savarins pour une somme égale à celle que réclament les susdits concessionnaires pour boire et se gargariser toute une saison.
« D’un autre côté, je suis ici logé comme pour deux, vous l’avez vu, puisque j’ai deux lits, et nourri comme . Monselet accepterait de l’être, moyennant
trois petits écus par jour, soit dix francs de notre monnaie courante.
« Ce qu’il y a de fondé dans vos craintes, c’est le chapitre piano. Vous l’avez dit, le piano à Cauterets est un meuble de luxe aussi coûteux que redoutable. Pour soixante francs par mois, on peut avoir, en se faisant inscrire à l’avance chez le cafetier qui seul loue de ces instruments dans le village, un piano dont toutes les notes résonnent, mais résonnent faux ; car il n’y a point d’accordeur ici. Je vais donc faire toutes les démarches nécessaires pour m’assurer un de ces rares instruments que je ferai porter dans une chambre à l’hôtel, le plus près possible de celle que j’occupe.
c Assistez, mon cher Marmontel, au triomphe de vos élèves au Conservatoire, — c’est de tradition dans votre classe, — et venez me rejoindre au plus vite dans cette résidence montagnarde où je vous ferai faire la connaissance de quelques membres du conseil municipal qui sont tous de mes amis. Quels hommes ravissants, et qu’il est donc rare de trouver une réunion d’intelligences aussi élevées, de cœurs aussi reconnaissants et aussi délicats. L’égoïsme, la vanité, la dissimulation, toutes ces vilaines passions du citadin sont inconnnues à ces natures primitives et franches comme l’or. C’est d’une reconnaissance inébranlable qu’ils paient ce que les étrangers peuvent tenter en faveur de leur pays pour la prospérité duquel ils sont d’ailleurs toujours prêts à sacrifier leurs intérêts personnels. Voilà comme devaient être
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composés tous les conseils municipaux. Mais la graine en est rare. Quoi qu’il en soit , arrivez parmi nous. L’air ici est vif, pur, les eaux bienfaisantes, et nous tâcherons 4e passer le temps agréablement en causant le plus possible avec ces hommes d’esprit, et en faisant des excursions clans la montagne.
« A bientôt, cher ami, l’heure de ma douche a sonné, et une douche perdue ne se ratrappe jamais.
« Oscaii Comettant. »
Huit jours après le départ de cette lettre, Marinontel arrivait àCauterets où il trouvait, dans une chambre préparée d’avance, le piano sur lequel il allait composer dans les circonstances étranges qu’on va connaître son bel allegro de sonate.
Marmontel sacrifie son allégro au dîner. — Les liens sympathiques. — Lettre naïve d’un médecin. — La récolte des fraises. — Un ours magnanime. — L’éducation musicale des trente-deux filles du roi de Siam. — Marmontel trouve une rentrée pour son allégro.
Marmontel arriva parla diligence, comme on voyageait au temps où nous n’avions l’un et l’autre que vingt ans, c’est-à-dire au bon temps.., pour nous. J'allai au-devant de lui, je l’embrassai et je le conduisis dans la chambre que je lui avais retenue. Il promena une de ses mains sur l’ivoire du piano jauni par la location, et qui, comme les dents des vieux chevaux, ne marquait plus. Toutes les notes sonnèrent cependant..., excepté deux ou trois, et il était presque juste. Marmontel fut enchanté, et il y avait de quoi.
La petite chambre (elle était même très-petite) où l’excellent professeur allait vivre pendant quelques semaines et composer son allégro de sonate avait bien des défauts, hélas ! mais elle les rachetait tous par une qualité suprême : une vue prodigieusement
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belle et telle que les Pyrénées seules peuvent en présenter de semblables. Après dix mois de travail, de ce travail de professeur où le maître donne à l’élève tout son savoir et un peu de sa vie moyennant tant par heure, Marmontel respirait enfin, et avec l’air pur de la haute montagne, il humait, en quelque sorte, les beautés de cette nature admirable dans son sublime désordre.
— Ces colosses, me dit-il, dans un accès de lyrisme bien excusable, ce sont les immenses mottes d’argile du gigantesque atelier de l’éternel sculpteur... Il leur donnera, s’il lui plaît, de nouvelles formes... Telles que je les vois, elles me transportent d’admiration et parlent à mon âme un langage idéal qui m’attendrit et m’enthousiasme... La nature est l’incomparable moraliste dont les leçons, pour qui sait et veut les écouter, sont toute la philosophie.
Marmontel serait probablement resté longtemps sous l’heureuse influence qui l’agitait, si la cloche de l’hôtel ne nous eut avertis que le dîner était servi.
— Allons dîner, dis-je à mon excellent ami.
— Cest dommage, me répondit-il mélancoliquement.
— Comment, dommage ! Je trouve, moi, répliquaije, qu’il serait dommage de ne pas dîner.
— Le dîner a du bon...
— Quand il n’est pas mauvais.
— Sans doute, mais j’aurais voulu dîner un peu plus tard.
— Pourquoi ?
— Je vais vous le dire. Chemin faisant, et tout en contemplant la nature, j’ai ajouté une vingtaine de mesures au début de l’allégro dont je vous ai parlé. J’ai peur de les oublier, et j’aurais voulu les écrire de suite.
— Une vingtaine de mesures, cela se retrouve, cher ami, mais un dîner!...
— Vous croyez ?
— J’en suis sur.
— Soit, allons nous mettre à table.
Ce n’était point la première fois que Marmontel visitait cet aimable Cauterets.il était déjà venu y passer quelques jours l’an dernier, et bien qu’il ne s’y fut jamais prodigué et que les belles et curieuses baigneuses aient toujours été forcées d’employer tout l’art de leur séduisante diplomatie pour le décider à descendre quelques instants au salon, il s’y était fait de nombreux amis. A table ce fut vingt sourires échangés en tonne de salutations, et l’artiste se retrouvait là au milieu d’une réu. ion sympathique à plus d’un titre. Il paraissait heureux, et je compris son bonheur.
Je ne sais rien, en effet, de plus aimable que de se
revoir en villégiature, quand on a eu du plaisir à se
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voir une première fois. Si l’endroit où l’on s’est rencontré et où l’on se revoit est, comme cette station thermale, un de ces petits pointu de la terre qu’on no visite qu’une fois l’an, et où la nature s’est surpassée elle-même par la richesse prodigieuse de ses incomparables inventions, ce plaisir alors se complique du charme particulier des beautés qui vous environnent.
Ce qui, ailleurs, ne serait qu’une satisfaction passagère, un mouvement sympathique, devient ici un sentiment tendre, constant, délicat, et souvent même des plus expansifs.
Les personnes à la santé desquelles on s’est intéressé, avec qui l’on a établi de ces rapports de bon goût qu’autorisent les stations thermales, semblent désormais faire un peu partie de votre famille. On a pensé à elles dans le courant de l’année, on s’est intéressé à leur rétablissement, on a désiré vivement les revoir, et lorsqu’on les retrouve dans ces mêmes -montagnes, les poignées de main qu’on échange ne sont point de banales poignées de main.
Telle jeune fille, par exemple, qu’on a vue la saison dernière le teint pâle, l’œil inquiet et fiévreux, la démarche mélancolique, le mouchoir sur la bouche pour étouffer le bruit d’une petite toux sèche et persistante, on la retrouve, mais quel heureux changement ! Son visage est clair à cette heure, son regard est tranquille ; elle marche à l’aise, et un sourire de bien-être se dessine sur ses lèvres colorées par le
vermillon de la santé (un vermillon qu’on ne trouve pas à trois francs le pot chez les parfumeurs). Peutêtre, et malgré les apparences, n’est-elle pas entièrement guérie ; mais certainement toute trace de mal disparaîtra un jour.
Cette jeune fille, croyez-le bien, ne vous est plus étrangère. Sa personne avait pris dans vos souvenirs de touriste ou de baigneur une place que le temps et les circonstances ont étendue de votre esprit à votre coeur. Elle n’est pourtant ni votre sœur, ni votre cousine, ni la camarade de pension de votre cousine, mais elle tient à vous par la magie des liens sympathiques, plus puissants quelquefois, souvent même, que les liens de parenté.
Laissez l’aimant mystérieux du sentiment exercer librement son attraction, et vous la remercierez, cette jeune fille, du bonheur que son bonheur vous cause.
Les hommes ne sont point aussi méchants qu’on s’est plu à le dire. Seulement, il ne faudrait pas trop s’y fier.
Le dîner fut très-gai, et comme il était bon, nous lui fîmes honneur, Marmontel et moi.
On parle souvent de médecins aux tables d’hôte des stations médicales, mais ce n’est pas toujours pour s’entretenir des disciples d’Esculape avec tout le sérieux qui leur est du. Que voulez-vous ! les malades n’ont d’autres moyens de se venger des méde-
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cins qui ne peuvent les guérir — quand ils ne les guérissent pas — que de se moquer d’eux. Innocente vengeance, après tout, renouvelée de Molière, et qui n’a jamais eu pour résultat d’empècher les médecins de donner leurs soins aux plus sceptiques, lesquels cessent de l’être dès qu’ils se sentent mal portants.
Vraie ou imaginée, on rit beaucoup ce jour-là, à Cauterets, d’une lettre qu’un médecin d’une petite ville du midi de la France écrivit à un de ses confrères pour lui recommander une malade. Marmontel lut cette lettre, et j’en pris copie, sans penser qu’elle trouverait une place dans l’histoire de l’allégro de sonate de mon ami. La voici :
« Mon cher confrère,
« La personne qui vous remettra ce billet est madame ***, que je recommande à vos bons soins. Suivant moi, le poumon gauche est fortement compromis et le poumon droit bien près de l’être. En outre, j’ai trouvé chez ma cliente, qui devient la vôtre, un très-fàcheux engorgement dans le foie. Toutes ces affections viennent se compliquer d’un cancer à l’estomac et de quelques autres causes morbides que vous découvrirez aisément.
« Je pourrais m’étendre sur le déplorable état de santé de notre malade, pour laquelle, hélas ! la science ne peut plus rien ; mais comme c’est ellemême qui vous portera cette lettre, je crains, qu’en-
traînée par la curiosité, elle ne l’ouvre. Il est bon de cacher aux malades leurs infirmités quand elles sont aussi sérieuses, et vous comprendrez la mesure de prudence qui dicte ma conduite.
« Si, par hasard, notre cliente ne vous remettait pas ce billet, c’est qu’ alors elle l’aurait lu, et je vous serai très-reconnaissant de me le faire savoir.
« Votre bien dévoué confrère. »
Mais au milieu de toutes les distractions dont Cauterets est le théâtre, Marmontel pensait à son allégro, et il nous quitta pour rentrer chez lui.
Le lendemain matin il était au piano à cinq heures. C’est l’heure à laquelle il se lève à Paris, ce qui lui valut un jour de la part de ce pauvre Georges Kastner, mort aujourd’hui, l’épithète de paresseux : Kastner était tous les jours, et en toutes saisons, sur pied à quatre heures du matin. Donc Marmontel cherchait son allégro dans les ténébreuses sonorités d’un instrument ténébreux par lui-même et réduit à râler par l’emploi de la pédale sourde. Notre- ami dort peu, mais il respecte le sommeil de ses voisins, et il avait mis la pédale céleste — ou à peu près — comme on marche sur la pointe du pied pour ne pas faire de bruit.
De même que l’astre radieux se dégage d’une atmosphère de brouillard pour briller à tous les yeux, de même m’apparut le début de cette composition
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sortie claire et brillante des vapeurs de l’instrument enroué.
— Bravo ! m’écriai-je en entrant dans la chambre de Marmontel ; voilà un début qui est un coup de maître, et vous avez retrouvé, je le vois, les mesures pour lesquelles vous alliez, sans moi, sacrifier un bon dîner.
— Pas du tout, dit le compositeur, et ce que je craignais est arrivé : j’ai tout oublié.
— Qu’importe, si vous puisez dans une source intarrissable ?
— Intarissable, non ; mais me voilà bien en train de travailler, et ce soir même mon allégro sera terminé.
— C’est impossible, cher ami.
— Pourquoi est-ce impossible?
— Parce que vous n’y travaillerez plus d’aujourd’hui. Nous partons dans un quart d’heure, vous, moi, une jeune fille et un vieux berger qui passe* dans le pays pour être un peu sorcier.
— Et où allons-nous avec ce sorcier et cette jeune fille.
— Cueillir la fraise.
— Dans les bois de Bayeux ?
— Non, à travers les montagnes les plus escarpées
et par des petits chemins que l’édilité de Cauterets,
malgré sa haute intelligence et le sentiment exquis de tout ce qui peut contribuer à la fortune du pays, ne songe pas à faire border de trottoirs.
— Sans doute la perspective de ramasser des fraisés avec un sorcier et une jeune fille est bien séduisante, mais mon allégro ?
— L’ordre du jour porte sur la récolte des fraises et l’allégro peut attendre.
— Eh bien ! cinq minutes seulement, le temps de trouver une rentrée originale et noble du ton d’u£ mineur en la bémol par un cantando con anima.
— Désolé de vous refuser, mais les sorciers pas plus que les jeunes filles n’aiment à attendre, et on nous attend. Vous chercherez votre rentrée quand vous serez vous-même rentré à l’hôtel.
— Puisqu’il le faut, marchons ; je ne voudrais me mettre à dos ni les sorciers ni les jeunes filles.
Nous partîmes, et nous vîmes — de loin — la jeune montagnarde se livrer à cette curieuse et dangereuse chasse aux fraises, sur le flanc de montagnes escarpées, au péril de ses jours, et seule, car le sorcier, tout sorcier qu’il était, avait jugé prudent de s’arrêter en chemin.
Les baigneurs et les touristes ne se doutent guère, généralement, en savourant le parfum exquis des petites fraises sauvages, qu’il est tel de ces fruits qui a failli coûter une existence humaine. Les cher-
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cheuses de fraises, dans les Pyrénées, doivent être jeunes, agiles, exercées à gravir sur la roche, hardies jusqu’à la témérité et à l’abri du vertige. Les pieds nus, elles grimpent sur les escarpements, et leur corps penché surplombe des précipices. Pour cent mille francs, une demoiselle de la ville ne voudrait pas se risquer à cueillir en ces endroits menaçants un panier de fraises que les filles des montagnes vendent cinquante centimes.
Mais il est encore d’autres dangers pour les chercheuses de fraises dans les Pyrénées.
— Un jour, nous dit la jeune fille aux exploits de laquelle nous venions d’assister, je découvris d’assez loin un endroit bien garni de fraises et de framboiboises. J’y allai. L’endroit était difficile et il me fallut, pour y arriver, m’aider de mes mains. Au moment où je me hissais sur un rocher faisant saillie, je vis un ours qui s’apprêtait à manger les fruits que j’allais cueillir. Ma frayeur fut grande, car l’ours est un animal qui intimide parfois les plus hardis chasseurs. Toutefois je repris courage.
— Veux-tu t’en aller ? dis-je à la bête fauve.
Mais elle ne bougea pas. J’avisai une pierre et la lui jetai à la tête. L’ours ne bougea toujours pas. Alors la peur me vint et je tremblai. Horriblement troublée et sans trop savoir ce que je faisais, je me mis à genoux, et cette fois je ne lui commandai pas, mais je le priai poliment de s’en aller.
— Monsieur l’ours, lui dis-je, fort et agile comme '
vous l’êtes, vous ne voudriez pas abuser d’une pauvre fille telle que moi qui n’a que son travail pour vivre ? Je sais que vous aimez les fraises et que les framboises ne vous déplaisent pas, quand les brebis vous manquent et les bergers aussi. Mais les fraises sont en abondance pour vous qui pouvez aller les chercher partout où elles se trouvent, et jusque dans le fond des plus affreux précipices. Je vous en prie, monsieur l’ours, je vous en supplie, allez-vous en.
— Voilà une étrange histoire, dit Marmontel ; et qu’arriva-t-il ?
— Il arriva, répondit la jeune fille, que l’ours partit aussitôt.
— D’où vous avez conclu, je pense, ajouta Marmontel, qu’on obtient toujours des ours ce qu’on désire d’eux quand on leur parle poliment.
t— J*ai pensé cela ; oui, monsieur.
— C’est là un fait, ajouta le célèbre professeur de piano, qui ne doit être perdu ni pour l’histoire naturelle ni pour la peinture. Nous avons de belles toiles, représentant le lion d’Androclès, celui de Florence, le chien du mont Saint-Bernard, celui de Montargis, le chat vertueux du lord-maire Wittington : un chef-d’œuvre reste à faire, l’Ours pyrénéen de la Fille aux fraises. Je le commanderai.
La promenade avait été attrayante et instructive pour Marmontel et pour moi, mais le compositeur pensait à la rentrée de son c antando con anima ;
or, si un motif de sonate pathétique , expressif, distingué, harmonieux, sans recherche, est toujours difficile à trouver pour tout le monde, rien de plus rare que de mettre la main sur une rentrée neuve sans bizarrerie. Marmontel voulait une rentrée de ce genre pour son cantabile en la bémol ; il y pensait, et peut-être allait-il la trouver, quand on lui remit une lettre. Il la lut et je le vis sourire.
— Une bonne nouvelle ? lui dis-je.
— Oui, me répondit-il ; mais en même temps une
étrange nouvelle. * *
— Comptez-moi cela, cher ami.
— La personne qui m'écrit, est une de mes élèves
les plus distinguées, une grande musicienne et une virtuose accomplie, M m « Jungue, que vous avez peutêtre entendue. ’ •’
— Je l’ai entendue et chaleureusement applaudie, dans un concert où elle mérita tous les suffrages en exécutant un concerto de Mendelssohn. •
— C’est cela. Eh bien ! M m e Jungue m’annonce qu’elle est engagée pour aller en- Perse faire l’éducation musicale de trente-deux filles du roi de Siam.
— Trente-deux filles! c’est un beau chiffre. Ces
trente-deux princesses joueront sans doute un jour des morceaux à trente-deux pianos, et ce petit concert de famille ne pourra manquer d’égayer la cour persane en la charmant. Cela me rappelle qu’un beau
it
jour on reçut à Paris , de Madagascar, la commande de deux mille clarinettes. Tout le monde dut jouer de la clarinette pendant un temps à Madagascar, chez soi, seul, en famille, et sans doute aussi à la promenade. La formule puérile et honnête : Comment vous portez-vous 9 dut être remplacée par celle-ci : Comment jouez-vous de la clarinette 9 — Pas mal , et vous 9 — Assez bien, je vous remercie.
Marmontel allait-il enfin trouver la rentrée neuve sans bizarrerie qu’il cherchait? Pas encore.
Huit jours se passèrent traversés par des cascades d’événements imprévus, et aussi employés à suivre le traitement des eaux, qui est un traitement assez compliqué et très-absorbant. Toutefois, et comme tout arrive à point pour qui sait attendre, Marmontel put se recueillir quelques minutes, un matin, à cinq heures, et la rentrée fut trouvée et parfaitement trouvée, comme vous pouvez vous en convaincre en jouant son allegro. Quant au chant que cette rentrée préparait, il était écrit qu’il serait écrit dans la patrie des aigles et des izards, à l’extrémité de la plus difficile et de la plus dangereuse montagne de toute la chaîne pyrénéenne — réputée inaccessible jusque dans ces dernières années, où un Christophe Colomb de terre ferme y découvrit un passage^ à 3,556 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Projet d’ascension au Vîguemale. — Le dîner de madame Lannégrand au lac de Gaube. ~ Plan de campagne.
Il ne fait pas toujours beau' temps dans Cauterets ; mais ce jour-là, le soleil, — que les romantiques appellent un lustre comme ils appellent un lustre un soleil — ce jour-là, l’astre resplendissant couvrait d’un manteau doré de lumière la cime de toutes les montagnes. Il aurait fallu appartenir à la famille des taupes de l’ordre des carnassiers, comme disent les naturalistes, pour rester dans son trou, par cette belle matinée et ne pas aller sur les hauteurs prendre le plus salutaire des bains, un bain d’air et de soleil.
Marmontel, néanmoins, aurait bien voulu achever de composer son allégro, mais bah! est-ce que c’était possible ?
Un de nos amis communs, le docteur Kuhn, venait d’arriver dans notre station. Le docteur est un marcheur de premier ordre, il est sensible aux beautés
de la nature, et a fait, en Suisse, son apprentissage d’excursionniste : c’est dire qu’il ne doute de rien et qu’il est prêt à tout entreprendre en fait d’ascension.
— Mes bons amis, nous dit-il, à Marmontel et à moi, le soleil vient d’adresser solennellement une invitation à tous les excursionnistes, dont nous serions bien coupables de ne pas profiter. J’ai une idée.
— Moi aussi, dit Marmontel, j’en ai une pour mon cantando con anima, et j’aurais voulu...
— Le cantando viendra plus tard, reprit le docteur, et mon idée doit prévaloir.
— Quelle est cette idée ? demandai-je.
— Elle est aussi simple que fatigante et périlleuse : il s’agit de d îher auj ou r d’hui au lac de Gaube, d’y coucher, de traverser, demain, le lac à trois heures du matin, d’aller déjeuner sur la cime glacée du Viguemale, et de redescendre assez à temps pour dîner à Gavarnie, vers les sept heures du soir. Cela vous va-t-il, messieurs ?
— Docteur, dis-je à M. Kuhn, je vous soupçonne de vouloir me rendre malade pour avoir la satisfaction de me guérir.
— Il est vrai, reprit le docteur, qu’on a vu bon nombre d’amateurs excursionnistes, contracter, dans de semblables entreprises, les germes d’une fièvre
IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES
typhoïde ou d’une fièvre muqueuse dont ils mouraient ; mais à vaincre sans péril on triomphe sans gloire, comme dit Corneille, le vieux.
— Corneille a raison, repris-je ; mais, entre le triomphe sans gloire et le triomphe avec gloire, il y a un milieu qui consiste à ne pas triompher du tout. C’est cette résolution sage que je prendrai, si vous voulez bien le permettre, cher docteur.
— Je ne le permettrai pas. Vous avez bon œil, bon pied, les poumons sont excellents, vous en serez quitte pour une bonne courbature, et ce n’est vraiment pas la peine d'en parler.
— Il y a donc de bonnes courbatures, docteur ?
— Certainement. Les courbatures qui nous viennent de l’exercice de la marche à travers la montagne sont de bonnes courbatures ; celles qui ont pour cause les veilles, le spectacle, le bal, etc., sont de mauvaises courbatures. Et puis il y a des jouissances qui ne peuvent se payer trop cher ; celles qu’on éprouve à escalader les glaciers, à grimper de roc en roc en s’exposant à chaque seconde à rouler au fond des abîmes, pour dominer le monde du haut d’un perchoir d’aigle, doivent être rangées en première ligne. Avez-vous lu Ramond?
— Oui, répondit Marmontel : c’était un grand touriste, un grand philosophe et par-dessus tout, un grand savant.
— Eh bien, reprit le docteur, puisque vous avez lu Ramond, vous n’avez pu oublier la belle page qu’il a écrite d’enthousiasme sur l’effet produit par l’ascension des montagnes de premier ordre. « Quiconque, dit-il, n’a point pratiqué les montagnes de premier ordre se formera difficilement une juste idée de ce qui dédommage des fatigues que l’on y éprouve et des dangers que l’on y court. Il se figurera encore moins que ces fatigues mêmes n’y sont pas sans plaisirs, et que ces dangers ont des charmes ; et il ne pourra s’expliquer que l’attrait qui y ramène sans cesse celui qui le connaît, s’il ne se rappelle que l’homme, par sa nature, aime à vaincre des obstacles ; que son caractère le porte à braver des périls, et surtout des aventures ; que c’est une propriété des montagnes de contenir dans le moindre espace, et de présenter dans le moindre temps, les aspects de régions diverses, les phénomènes de climat différents ; de rapprocher des événements que séparaient de longs intervalles ; d’alimenter avec profusion cette envie de sentir et de connaître, passion primitive et inextinguible de l’homme, qui naît de sa perfectibilité et la développe ; passion plus forte que lui, qui embrasse plus qu’il ne peut saisir, devine plus qu’il ne peut comprendre, pressent plus qu’il ne peut prévoir, franchit sans cesse les bornes de sa fragile et courte existence, l’égare souvent sur le but de sa vie, mais au moins l’endort sur ses misères et l’étourdit sur sa brièveté. »
— Voilà, dit Marmontel, de belles idées magniû-
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quement exprimées... Quelle mémoire il a, ce brave docteur !
— J’ai su par cœur la moitié de Télémaque, ajouta M. Kuhn ; mais soyez sans crainte, je ne vous en dirai rien.
— Je respire, fit Marmontel.
— Moi aussi, dis-je à mon tour.
— Vous respirerez beaucoup mieux sur la crête du Viguemale, insista le docteur. Que nous faut-il ? une heure pour déjeuner, deux heures pour se gargariser et prendre le bain réglementaire, et nous partons tout doucement pour le lac de Gaube, où nos guides viendront nous rejoindre plus tard... Je me charge d’eux, et je vais de ce pas engager le héros des montagnes, Barragat, avec deux de ses plus intrépides adjudants... Pas un mot de plus, messieurs, pas une observation, pas un geste.
Il est difficile de résister longtemps au docteur, et nous cédâmes.
Marmontel chaussa de gros souliers à clous de montagne, s’habilla d’une blouse et d’un pantalon de cotonnade bleue , auquel il arriva un certain petit accident que je vous demande la permission de ne pas signaler autrement. Un large chapeau de paille et un bâton ferré à [la main, vous avez l’homme au complet.
Mon accoutrement n’était ni plus ni moins pittoresque que celui de Marmontel.
Le docteur se montra plus coquet. Il grimpa sur le Viguemale à peu près vêtu comme s’il se fût agi d’aller visiter un malade. C’était peut-être une précaution. On ne sait pas ce qui peut arriver! Il ne lui manquait que la cravate blanche, sans laquelle, du reste, il semble qu’un médecin ne puisse pas faire de bonne médecine.
Le docteur nous avait donné trois heures pour déjeuner, nous gargariser, prendre notre bain et faire nos paquets ; trois heures ne s’étaient pas écoulées qu’il arrivait nous chercher escorté de Barragat, de Lucien et de Berret, un jeune guide qui ira loin, s’il marche toujours comme je l’ai vu marcher.
Grand Dieu ! comment ai-je pu m’aventurer dans une pareille entreprise ! Il me revient des sensations de courbature quand j’y pense.
J’ai connu un brave père de famille qui avait la passion du canotage. Il demeurait à Asnières, et ne manquait pas une occasion de lutter à la rame contre les canotiers rouennais, véritahles loups de Seine, qui plusieurs fois l’ont emporté sur le turf humide des joutes parisiennes.
Or ça, notre brave père de famille partit un beau jour pour la Californie avec une pacotille de clous assortis. Dans le pays de l’or, le fer manquait, à ce qu’il parait, et on avait assuré à notre canotier que les clous, à San-Francisco, se vendaient au poids du précieux métal jaune.
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Je ne vous dirai pas comment il se défit de sa pacotille, et sur quel ton lamentable ou gai il chanta le refrain si connu :
Ah ! qoe les plaisirs sont doux Quand on a des clous, etc.
Cela m’entraînerait trop loin.
Je vous dirai seulement que la traversée, contrariée par les vents, dura neuf mois.
« J’aime la navigation, écrivit-il à sa femme, mais j’ai trouvé cette partie de bateau un peu longue. »
Eh bien ! je puis dire en parlant des montagnes ce que cet aquatique amateur disait de la navigation :
« J’aime les montagnes, mais j’ai trouvé la promenade du Viguemale un peu haute. »
On connaît le joli trajet (quatre petites heures) si pittoresque, si agréable sous tous les rapports, du lac de Gaube, surtout quand on ale bonheur d’avoir avec le goût des excursions celui des truites saumonnées. Les truites du lac sont l’honneur même de la cuisine de madame Lannégrand , l’aimable aubergiste qui montre aux étrangers le fauteuil dans lequel s’est assis, chez elle, l’empereur Napoléon III.
Quel excellent dîner nous avons fait dans cette auberge hospitalière, en vue du lac vert et transparent
comme une immense émeraude liquéfiée 1 Marmontel pensait bien encore un peu à son cantando, mais il en fut bientôt entièrement distrait par la vue et les douces paroles de madame Lannégrand.
— Messieurs , nous dit-elle en épanouissant son sympathique et frais visage, et en nous montrant comme une invitation à la gastronomie deux rangs de dents fines et blanches, messieurs, voulez-vous manger une garbure enrichie de la classique cuisse d’oie ?
— Madame Lannégrand, répondit Marmontel avec une émotion qu’il ne chercha point à dissimuler, vous êtes un ange, l’ange de la Garbure, comme dirait Lamartine. Donnez, donnez vite !
— Après cela, quelques truites au bleu, n’est-ce pas? reprit notre hôtesse. Mon mari vient de lever les filets, et le poisson est impatient.
— Ne le faisons pas languir , fit le docteur. Je n’aime pas à voir souffrir les bêtes.
— Un poulet sauté à la bordelaise vous irait-il, après les truites ?
— Comme un gant de soie, dit aussitôt Marmontel.
— Et comme il faut bien un peu de légumes , je vous ferai frire dans du beurre battu de ce matin quelques pommes de terre choisies. Ça y est-il ?
— Vos paroles m’enivrent, madame, dit le docteur en levant poétiquement les yeux au ciel.
— Puis une omelette au rhum, un dessert, du fruit, du fromage de brebis et le café. Ce sera assez, n’est-ce pas ?
— Madame Lannégrand, m’écriai-je à mon tour, il y a de bonnes créatures en ce monde, et vous en êtes une.
Et tout cela fut préparé en perfection, servi avec entrain et mangé de même. Je le dis ici avec la sincérité d’un estomac reconnaissant, on ne cuisine pas mieux à la Maison d’Or, qu’à cette hôtellerie du lac de Gaube.
Hurrah ! pour madame Lannégrand !
Et de quelles sublimes beautés de la nature les yeux se nourrissent pendant que les dents agissent comme les meules intelligentes du moulin de l’estomac !
Le lac occupe l’emplacement d’un ancien volcan retiré des affaires après fortune faite. Au premier coup d’œil, il parait d’une médiocre étendue ; mais si on le mesure, on lui trouve 2,000 mètres de long sur moitié de large.
Pour un lac juché à ces hauteurs, c’est gentil, comme vous voyez. Mais c’est l’encadrement qu’il faut surtout admirer. A l’ouest, les pics de Gaube et de Peyrot; à l’est, Pechmeya et La Palonière de Gaube ; fières, mais noires et rudes montagnes qui semblent les castels en ruines de quelque titan féodal au temps de la guerre des dieux.
Ici, tout contraste par la sévérité de la forme et de la couleur avec le miroir azuré du lac. Il semble parfois que des voix pleines de mystères et d’harmonie chantent sous la nappe liquide les tendres mais dangereuses mélodies dont le fils d’Ulysse faillit être victime. On écoute encore, et l’on se sent tout à fait rassuré en reconnaissant la voix de madame Lannégrand, qui commande à la cuisine. Elle seule est la sirène de ces lieux enchanteurs, bien qu’ils ne soient pas mythologiques ; elle seule est la dame du lac français, dont les apparitions n’ont jamais rien d’effrayant, au contraire.
Je veux avoir un avant-goût des hauteurs que nous devrons parcourir, et pendant que Marmontel et le docteur engagent une partie de tonneau, je grimpe sur le flanc du Pechmeya. De cet observatoire pierreux, j’aperçois, non sans quelque appréhension, le le vallon bouleversé qui conduit au Viguemale, dont les glaciers et les longs tapis de neige brillent au soleil couchant comme la devanture de la boutique d’un orfèvre. C’est grand, c’est beau, mais c’est implacable, et l’on voudrait avoir, pour la circonstance, des relais de poumons et de jarrets préparés sur la route.
Je redescends soucieux et presque décidé à faire ma cour à madame Lannégrarid, pendant que mes compagnons, plus hardis ou plus robustes que moi, tenteraient l’ascension.
Mais on me presse, on m’excite, on m’encourage.
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Barragat, qui vient d’arriver avec Lucien et Berret, assure qu’une comtesse a fait un jour, en chassant l’isard, la moitié du chemin du lac au Viguemale, que, par conséquent, moi qui ne suis qu’un simple prolétaire et dans l’impossibilité de devenir jamais comtesse, je dois accomplir le trajet en entier.
Ces raisons, et l’assurance du docteur que tous les excursionnistes ne sont pas morts de la fièvre typhoïde ou de la fièvre muqueuse me décident enfin, et je m’écrie comme César franchissant le Rubicon : Aléa jacta est.
— Vous irez donc jusqu’au bout? me demande le docteur.
— Non docteur ; je dis seulement que je tenterai d’aller jusqu’au bout.
— C’est faible, reprit le disciple d’Esculape. Et vous, Marmontel ?
— Moi, dit le compositeur, j’irai jusqu’au bout, dans l'espoir que sur la crête du Viguemale personne ne viendra me distraire de mon travail, et que je pourrai enfin terminer là tout à mon aise mon interminable allegro.
— Oh ! superbe ! exclama le docteur. Vous avez
donc apporté du papier réglé, cher ami ?
— J’en ai plein les poches de ma blouse, avec un crayon et un canif pour le tailler, répondit sérieusement Marmontel.
— Bravo ! ajouta M. Kuhn, c’est ce qui s’appelle de pas s’embarquer sans biscuit. Mais il est déjà tard, nous avons dîné et fort bien dîné, il faut maintenant, par un repos de quelques heures, nous préparer aux rudes fatigues de demain. Allons nous coucher, messieurs.
— Avant, dit Barragat, convenons de l’heure de notre départ. Si vous le voulez, nous traverserons le lac à trois heures du matin, la nuit promet d’être étoilée. En partant à cette heure, et si tout va bien, comme je l’espère, nous aurons gagné la crête du Viguemale vers les onze heures, après avoir déjeuné aux approches du glacier de Montferrand.
— Vous êtes notre guide pour nous guider, dit le docteur, et nous n’avons qu’à nous laisser faire.
— Très-bien, messieurs, ajouta Barragat. Bonne nuit, et à demain matin à trois heures.
Marmontel ne dort pas et pense à l’air d'Agathe. — La pendule sonne treize heures. — Marmontel en conclut qu’elle retarde de dix heures. — La garbure. — Nous traversons le lac. — Second déjeuner. — Récit dramatique d’une chasse à l’isard. — Marmontel trouve son cantabile.
Marmontel et moi prîmes possession d’une chambre à deux lits, pendant que le docteur allait seul occuper un boudoir réservé d’ordinaire aux dames touristes. Il ne nous fît point part de ses songes, qui durent emprunter à la rose sa couleur et ses parfums.
Morphée avait oublié au lac du Gaube de se munir d’une quantité suffisante de pavots, et, au lieu de dormir, nous causâmes toute la nuit, Marmontel et moi. Le compositeur songeait-il au cantabile de son allégro ? Tout me porte à le croire.
— Ici, me dit-il, nous avons le confortable, et nous pourrons dormir à notre aise.
— Eh bien ! si nous dormions ?
— Oui, dormons. Bonne nuit.
— Bonne nuit.
Il était à ce moment près d’une heure du matin.
J’étais arrivé peu à peu à cet état d’engourdissement voluptueux qui n’est plus la veille et qui n’est pas encore tout à fait le sommeil, lorsque Marmontel se mit à chanter. J’eus peur, et il y avait de quoi, Marmontel n’ayant pas, dans son chant, la douceur du rossignol. Mais je revins bientôt de ma frayeur pour écouter ce que me dit d’un air inspiré mon excellent ami.
— Quelle page admirablement colorée que l’air de la femme dans le Freischütz !
— C’était donc l’air d’Agathe que vous chantiez, mon cher Marmontel ?
— Sans doute ; est-ce que vous ne l’aviez pas reconnu ?
— Pas précisément. Il est vrai que j’étais à peu près endormi quand votre voix a retenti inopinément des beaux accents du romantique Weber.
— Ah ! vous dormiez déjà?
— Mais oui, à peu près.
— J’aurais dû m’en douter : mais quand je pense à Freischütz , surtout à cet air incomparable de la femme, j’oublie tout. C’est qu’il y a dans cette com-
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position véritablement sublime le génie allemand tout entier, avec ses tendresses poétiques, ses fougues endiablées et ses aspirations vers l’idéal, où le pousse fatalement une métaphysique à la fois pleine de grandeur, de puériles subtilités, d’audacieux élans, de croyances et de doutes. Si l’histoire est le monument des actes de l’humanité, n’est-il pas juste de dire que la musique est l’histoire des sentiments de l’homme ! Alphonse Karr, dont le père, vous ne l’ignorez pas, était un pianiste distingué, un compositeur de talent et un très-bon professeur, Alphonse Karr dit quelque part que la musique commence son langage où la poésie finit le sien. Certes, on ne saurait faire un plus bel éloge de notre art. Mais, sans chercher à savoir si la musique est réellement un langage et si, par conséquent, l’aphorisme de l’auteur des Guêpes a toute la rectitude désirable, on ne saurait contester que, mieux que les mots, la musique nous révèle les dispositions de l’âme des individus, et même l’état des mœurs des nations. Le moyen-âge, par exemple, a des chants qui sont de véritables peintures de mœurs ; ils nous pénètrent comme les tristes et mélodieux commentaires de cette époque voilée par l’ignorance, dégradée par la superstition, désolée par la misère, énervée par la corruption. C’est en cela qu’on a pu dire que la musique est une langue universelle et toujours vivante.
— Je ne vous cache pas, mon cher Marmontel, que j'aurais désiré très-prosaïquement, que cette langue
vivante fut pour cette nuit une langue morte.
— Vous avez raison, il faut dormir... C’est dommage ; je me sens en veine, et si la lumière ne vous avait pas gêné, je me serais levé pour écrire le cantabile de mon allégro.
— Vous oubliez, mon cher ami, que c’est à trois heures après minuit que les guides doivent nous appeler pour nous mettre en route, et que nous avons besoin de toutes nos forces devant cette formidable entreprise de l’ascension du Viguemale.
— C’est vrai, dormons. Bonne nuit.
— Bonne nuit.
Et je fermai les yeux.
Marmontel, lui, dut les tenir constamment ouverts.
En effet, je venais à peine de m’endormir, tout à fait cette fois, que je fus brusquement réveillé par cet ami trop éveillé.
— Je suis fâché, me dit-il, de troubler votre sommeil ; mais il se passe quelque chose de tout à fait extraordinaire ?
— Quoi donc ?
— Je viens d’entendre sonner la pendule.
— Qu’y a-t-il donc là de si extraordinaire ?
— Attendez, la pendule a sonné treize heures. En
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supposant qu’elle avance de dix heures, il serait donc trois heures, c’est-à-dire le moment de nous lever. Levons-nous donc.
— Avez-vous bien compté ?
— Parfaitement, la pendule a sonné treize heures.
— Une heure de plus que les meilleurs régulateurs ! C’est beau de la part d’une simple pendule de campagne.
— Du reste, ajouta Marmontel, j’ai, comme vous le savez, l’habitude de me lever de bonne heure, et je sens à mon estomac qu’il doit être bien près de trois heures.
— Vous avez déjà faim ?
— Mais oui. L’air des montagnes est le meilleur des apéritifs.
— Il faut donc se lever ?
— Je suis de cet avis.
— Ah ! repris-je en bâillant, que Scribe avait raison quand il assurait qu’une nuit est bientôt passée !
Nous venions à peine d’endosser notre costume d’excursionniste, et de visiter nos bâtons ferrés comme des soldats manient leurs armes au moment du combat, quand la voix du docteur Kuhn se fit entendre du fond de son boudoir enchanté.
— Êtes-vous donc somnambules tous les deux?
nous cria-t-il du ton vexé d’un homme qu’on empêche de dormir.
— Il doit être trois heures, répondit Marmontel.
— Et pourquoi doit-il être cette heure-là plutôt qu’une autre ?
— Parce que la pendule vient de sonne treize heures.
— Plaît-il? fît le docteur, qui croyait .avoir mal entendu.
— Treize heures, répéta Marmontel. Or, je l’ai dit à Comettant, en supposant que la pendule avance de dix heures, il est juste trois heures.
— Dix et trois, treize, c’est bien cela, fit le docteur ; mais a-t-on jamais vu une pendule avancer de dix heures ?
— Tout est possible, ajouta Marmontel, et dans le doute nous ne nous sommes pas abstenus et nous nous sommes levés. A vous d’en faire autant, docteur.
A ce moment nos guides apparurent.
— Messieurs, nous dirent-ils, il est trois heures moins un quart.
— Vous le voyez, reprit Marmontel triomphant, je ne m’étais pas trompé, mes calculs étaient justes ; la pendule avançait de dix heures moins quelques minutes.
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Le docteur se leva de bonne grâce et alla curieusement examiner la pendule.
Déjà l’excellente madame Lannégrand avait allumé un grand feu et suspendu à la crémaillère une marmite avec ce qui restait de garbure de la veille. Peu après nous prenions place à la table où fumait délicieusement la délicieuse soupe aux choux.
On a faim quand on est gai, et chacun enleva son assiette de garbure comme si quatre limousins y avaient passé .
Armés en guerre, c’est-à-dire munis de tous les engins propres à l’ascension et de vivres dont les sacs de nos guides étaient remplis, nous montâmes dans les deux embarcations du lac, que nous traversâmes à la faible lueur des étoiles.
Une voix juste et sympathique entonne l’air de la Muette : Amis, la matinée est belle. Cette voix est celle de Barragat, qui sait tous les opéras d’Auber par cœur.
A partir du côté du lac où nous venons d’aborder jusqu’à la cabane de Plumous, nous marchons sur des amas de pierres que les savants ont reconnus être des roches de transition, des chistes cristallins et secondaires. Il faisait grand jour quand nous arrivâmes à cette cabane habitée pendant deux mois de l’année seulement par deux bergers ornés horriblement d’un énorme goitre. L’air humide et toujours froid en cet endroit à cause du voisinage des glaciers,
est, sans doute, la principale cause de cette cruelle et répugnante infirmité.
— Vous trouvez le goitre une répugnante infirmité, me dit gaiement le docteur : c’est affaire de goût. Dans la vallée de Luchon rien n’est mieux porté qu’un goitre; plus on est riche, plus on le porte gros. C’est un luxe, comme les faux chignons à Paris. Pourtant je n’ai point entendu dire qu’on fabriquât de faux goitres à Luchon. L’industrie est encore dans l’enfance dans cet honnête pays.
Nous passons sans nous y arrêter devant la cabane de Plumous, et bientôt les aboiements des chiens, gardiens fidèles de cette triste et pauvre demeure, se perdent pour nous dans les échos affaiblis de la montagne.
Plus nous avançons vers le majestueux et sourcilleux Viguemale, plus le terrain devient difficile et désordonné. Partout des masses arrêtées dans leur chute, des pierres renversées en tous sens sur lesquelles il faut passer, des escarpements et des blocs crétacés.
Mais tout cela est du velours de soie à côté des endroits maudits qu’il nous faudra bientôt franchir au risque de nous rompre le col à chaque seconde et de semer les entorses sous nos pas.
— Il est sept heures, j’ai encore faim, dit Marmontel, qui n’avait avalé que deux plats de garbure à trois heures, comme vous le savez.
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— Eh bien! dit Barragat, nous pouvons déjeuner ici, au pied d’une source dont l’eau est excellente.
Nous nous assîmes sur des pierres, et les provisions mises à l’air, nous déjeunâmes d’un appétit de montagnard.
— Un isard ! dit Berret.
Et il nous montra du doigt la pointe d'un rocher trës-élevé sur laquelle nous vîmes, en effet, un isard. L’animal, si élégant, si léger, qu’il semble voler plutôt que marcher avec ses pattes, nous regardait curieusement déjeuner, et ne prit la fuite que deux ou trois minutes plus tard.
Cet isard me remit en mémoire un mot d’un Joseph Prudhomme que j’avais vu à Cauterets le jour même de notre départ.
— Il faut, me dit-il, avec la majesté bête qui caractérise ce personnage, il faut que les isards soient bien sauvages pour vivre ainsi loin de tout regard humain, sur le pic du Viguemale. Mais qui sait si ce réduit même ne leur sera pas bientôt ravi ? La science accomplit chaque jour de nouveaux miracles, et chaque jour l’homme, ce roi de la création, enregistre une nouvelle conquête. Il n’y a déjà plus de Pyrénées ; bientôt, peut-être, il n’y aura plus de Viguemale. Alors, adieux les isards !
Tout en déjeunant comme on déjeune quand on vient de faire une promenade de quatre heures à
travers les hautes montagnes, Barragat nous conta une de ses chasses à l’isard, qui n’ont, comme vous l'allez voir, que bien peu de rapports avec la chasse aux perdrix.
L’isard se chasse en été, généralement. Cette chasse, qui n’est que très-fatigante pendant la belle saison, devient un exercice des plus dangereux en hiver. Mais quels dangers peuvent retenir chez eux les chasseurs pyrénéens ?
Un beau jour donc, par une froide mais belle matinée de janvier, Barragat, Latapie et Barane, trois Bayards sans peur et sans reproche, partent de Cauterets le sac de provisions au dos, le fusil en bandoulière, le bâton ferré à la main, à la rencontre de l’isard.
Après avoir cheminé longtemps et péniblement sur les cimes neigeuses, exposés à chaque instant à disparaître sous une avalanche, ils virent une bande d’isards au repos. Encore un effort et ils vont les atteindre, lorsqu’un épouvantable éboulement a lieu. La neige avec un bruit de cataclysme roule formidable, enveloppant tout ce qu’elle rencontre dans ses replis glacés. Le temps de comprendre le danger qui les menace et d’apprécier que toute tentative de fuite serait inutile, et les trois chasseurs sont balayés affreusement avec les morceaux de roche, les arbres déracinés et sans doute aussi les isards convoités.
Les chasseurs dégringolent ainsi, ayant perdu le
sentiment de leur propre existence, jusqu’à un plateau où ils se trouvent arrêtés.
Vous et moi nous serions certainement morts au bout de cette cabriole fantastique ; mais il est un Dieu pour les intrépides montagnards.
Latapie secoue la neige qui le recouvre en grande partie, ouvre les yeux, se relève et fait appel à sa i’aison culbutée avec tout le reste dans cette culbute extravagante.
Barane en fait autant et rit en voyant qu’il n’est pas mort.
Ils se tâtent tous les deux, et reconnaissent avec une joie facile à comprendre, que non-seulement ils ne sont pas morts, mais qu’il ne leur manque ni bras ni jambe, et que toutes leurs côtes sont intactes. La neige, dans laquelle ils s’étaient trouvés subitement enveloppés comme des salsifis dans la pâte, les avait préservés dè tout choc sérieux. Quelques douleurs dans les reins ne les empêchèrent pas de marcher.
— Mais, dit Latapie, nous étions trois et nous ne sommes plus que deux à cette heure. Où donc est Barragat ?
On cherche Barragat, Barragat avait disparu.
— Il est mort, dit Barane.
— C’est probable, ajoute philosophiquement Latapie.
— Un brave garçon, reprend Barane.
— Oui, nous avons chassé l’ours ensemble et il était vraiment beau devant la bête fauve... Si du moins nous pouvions retrouver son cadavre pour l’enterrer chrétiennement.
— Le fait est qu’il n’est pas gai d’avoir pour dernière demeure l’estomac de l’ours ou du vautour.
Il se fit un instant de silence.
— Barane ! crie transporté d’enthousiasme et d’espoir Latapie.
— Quoi ? fit Barane.
— Barragat n’est pas mort, j’ai entendu sa voix.
— Où?
— De ce côté, je crois.
Et les deux chasseurs se courbent et prêtent l’oreille.
— En effet, ajoute Barane, il me semble que j’entends un son étouffé... mais si vague !
— Cherchons, dit Latapie.
Alors les deux chasseurs rampent sur la neige avec précaution, cherchant à comprimer les battements de leur cœur pour entendre d’où part la voix expirante de leur infortuné camarade, si réellement cette voix n’est pas une illusion.
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Quelque secondes se passent encore.
— Rien, fit Barane.
— J’avais pourtant bien cru...
— C’est la neige qui parle et gémit.
Tout à coup Latapie bondit comme un écureuil :
— Il est ici, dit-il ; déblayons, déblayons.
Aussitôt Barane et Latapie dégagent la place avec un ardeur qui n’a d’égale que leur adresse.
Une jambe est mise à découvert.
— L’enfant se présente mal, dit gaimemt Latapie ; n’importe, nous l’aurons tout de même.
Les deux jambes de Barragat apparaissent. Il est dans la neige comme un plongeur qui pique une tête.
Dans cette position Barragat avait conservé toute sa présence d’esprit. Ne désespérant pas d’être sauvé par ses camarades, il avait eu l’excellente idée de faire fondre avec son souffle la neige autour de sa tête, afin de pouvoir respirer et crier. On le tire par les pieds, et la moitié de son corps est déjà débarrassée , quoique sa tète n’apparaisse pas encore.
— Maintenant, dit-il d’une voix étouffée mais avec le fier orgueil d’un montagnard familiarisé avec le danger et qui sait le vaincre, maintenant je me tirerai bien tout seul de ce mauvais pas.
— C’est bon, fit Latapie, qui voyait la chose impossible ; dans ce cas nous te laissons et nous partons devant. Tu nous rattraperas.
Barragat se débattit furieusement dans le sorbet où il était plongé jusqu’au dos, mais ses efforts furent vains. C’est d’une voix plus étouffée que jamais qu’il rappela ses camarades.
Ils revinrent et le dégagèrent entièrement en riant de bon cœur.
En arrivant à Cauterets, ils ne pensaient déjà plus aux dangers qu’ils venaient de courir, et ne regrettaient que leurs fusils perdus et les isards qu’ils auraient tués si la neige n’avait pas fait des siennes.
Notre déjeuner pris et l’histoire de Barragat entendue, nous continuâmes notre route, moins fatigués qu’au moment où nous avions fait les premiers pas. Cette disposition de nos muscles m’étonna et excita ma curiosité. Je profitai de la présence du docteur pour lui faire à ce sujet quelques questions auxquelles il voulut bien répondre.
— Je le tiens ! murmura Marmontel, qui marchait derrière nous.
— Quoi ? demande le docteur en se retournant.
— Mon cantabile, mon ami, mon cantabile, que j’écrirai, si vous voulez bien me le permettre, quand nous aurons atteint la crête du Viguemale.
— A votre aise, cher ami, reprit le docteur. Moi,
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je vais, en attendant, vous dire pourquoi physiquement vous vous sentez si légers après quatre heures de marche sur des angles de pierre à rebuter un chat sauvage.
— Nous écoutons, dit Marmontel. L’anatomie et la physiologie sont, après le bel art des sons, deux branches de la science de la nature qui m’intéressent tout particulièrement.
Pourquoi les courses dans la montagne sont-elles moins pénibles que sur la grande route ? — Réponse scientifique du docteur. — Marmontel glisse, le docteur glisse, je glisse. — Sage résolution. — Halte au petit Yiguetnale. — Admirable panorama. — A la crête !
— Il est bien vrai, commença le docteur, et tous les montagnards sont d’accord sur ce point, qu’on se fatigue beaucoup moins .en marchant sur des plans inclinés, sur des pierrailles et des glaciers même, que sur un terrain plane. Les raisons de ce fait étonnant au premier abord, sont multiples et faciles à comprendre. Elles participent de la mécanique proprement dite, de la physique, de la physiologie et du moral de l’homme.
— Procédons par ordre, fit Marmontel.
— Volontiers, reprit le docteur. Je dirai donc qu’au point de vue mécanique et physique, l’équipement pour la marche est d’une grande importance. Il faut se munir de gros souliers de chasse ferrés, de bas de
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laine épais qui garantissent le pied contre les meurtrissures, et savoir se servir du bâton suivant les lieux, les circonstances et le temps. Si la montée est rude, vous en faites un point d’appui ; si le terrain que vous parcourez ne présente aucune difficulté sérieuse, vous placez le bâton en travers sur votre nuque, de manière à passer vos bras par-dessus en les rejetant en arrière. Cette position d’ours savant contribuera notablement à dilater la cavité thoracique, par conséquent à faciliter le jeu de la respiration. En plaine, les mouvements du corps sont réguliers, et ce sont toujours les mêmes muscles qui agissent. Dans la montagne, au contraire, le terrain étant constamment accidenté, tous les muscles agissent à leur tour, et la fatigue disparaît dans l’harmonie de la fatigue même.
— Je comprends, dit Marmontel.
— Au point de vue physiologique, reprit le docteur, il faut mettre en ligne de compte la respiration, plus active sur les points élevés, et les sécrétions de synovie, plus abondantes sur les altitudes que dans la plaine, à cause de la fréquence des mouvements de chaque articulation. La synovie, c’est comme l’huile que l’on verse sur les différentes pièces d’un appareil de locomotive.
— Quel est donc le philosophe matérialiste, demandai-je au docteur, qui comparait la machine humaine à une machine électrique ?
— Je n’en sais rien, mais il n’y a rien de choquant
à comparer le corps de l’homme à une machine à vapeur ; l’hydrogène, l’azote et le carbone contenus dans les aliments qui se combinent avec l’oxygène de l’air, sont le charbon de la locomotive, tandis que les membranes constituent comme les différentes pièces de la machine.
— Que d’hommes, en effet, parmi les pianistes surtout, qui ne sont que de simples machines, dit Marmontel d’un air convaincu.
Et maintenant, continua M. Kuhn, si j’attribue à l’influence morale une grande action sur l’oubli de la fatigue, ou mieux sur le sentiment d’une diminution de fatigue dans la montagne, c’est que lorsqu’il se trouve au milieu de cette nature grandiose des rochers ou des glaciers, l’homme éprouve le besoin d’harmoniser, autant qu’il est en son pouvoir de le faire, sa chétive nature avec la majesté de tout ce qui l’entoure ; d’où il résulte qu’on se sent plus fort par cela même qu’on veut l'ètre. C’est ainsi que la vue du danger excite le courage chez les natures bien trempées auxquelles il n’est pas toujours vrai d’appliquer le proverbe : « Qui peut le plus peut le moins. »
— Merci, dis-je au docteur. J’avais cru ne faire qu’une ascension au Viguemale ; grâce à vous, je suis en pleine Sorbonne, et j’ai pris une excellente leçon.
— La Sorbonne a du bon, fit notre savant compagnon, mais il ne faudrait pas en abuser.
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— Non, dit Barragat, il ne faut plus parler. Vous parlez trop pour des amateurs qui auront bientôt à jouer sur la neige de la pointe du pied et du talon.
— C’est vrai, je parle trop, ajoute Marmontel, et je ne pense pas assez à mon allégro.
A ce moment, nous étions en vue du glacier de Montferrand, crevassé en plusieurs endroits et d’une couleur terne, tandis que nos yeux se trouvaient éblouis par la splendeur des grands tapis de neige au milieu desquels s’élève la pointe austère et foncée du grand Viguemale, nommé aussi Piquelongue. Ses larges pans , tombant d’aplomb jusqu’à la partie moyenne du glacier, n’ont pas moins de six cents mètres et inspirent l’admiration et la terreur.
Nous nous arrêtons un moment pour contempler les flancs de ces masses calcaires et aussi pour reprendre haleine, car déjà il a fallu, en plusieurs endroits, nous servir de nos mains afin d’escalader les degrés naturels de quelques pentes à pic.
De l’endroit où nous nous trouvions, la Piquelongue semblait inaccessible, même pour les isards.
En effet, on voyait clairement la masse de la première p'ene du Viguemale, séparée de la seconde par un col ruiné sous l’action de la foudre et des vents. En supposant qu’on pût se maintenir sur ce col menaçant et arriver à la troisième p'ene , comment franchir, pour gagner la quatrième, les deux profondes déchirures qui les divisent ? C’est devant ce formi-
dable obstacle que durent s’arrêter Jean Latapie et M. de Chausenque quand, pour la première fois, ils tentèrent vainement de fouler le sol vierge de ce colosse des colosses.
On n’avait pas encore trouvé les passages , au nombre de deux, qui peuvent y conduire, et Latapie qui, en chassant, avait fait plusieurs tentatives pour atteindre cette cime en prenant directement par le glacier, n’était parvenu, au péril de ses jours, qu’à une saillie moins haute que la seconde pêne.
Nous inclinons légèrement à gauche, laissant le glacier à notre droite, et nous voilà sur la neige, cheminant péniblement, mais sans danger.
Nos guides marchent devant nous pour indiquer le chemin et le tracer.
Chaque pas de Barragat est un violent coup de talon qui forme dans la neige une empreinte profonde, où il nous faut à notre tour mettre le pied si nous tenons à conserver notre centre de gravité.
De temps en temps, une crête horriblement pierreuse sort nue de le neige comme la crête d’un papegai.
C’est avec bonheur que nous nous arrêtons quelques instants sur cette île de pierres rougeâtres et anguleuses, qui, au milieu des neiges, est une oasis véritable. Ici, du moins, le pied est ferme, c’est le plancher des vaches, bien qu’aucune vache, fût-elle élève de Léotard, ne pourrait y atteindre.
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Marmontel est animé par une volonté toute-puissante ; s’il recule quelquefois, si même deux ou trois fois il mord, non la poussière, mais la glace, c’est pour mieux sauter, croyez-le bien. Il a juré d’aller jusqu’à la crête pour y écrire en paix son cantabile ; s’il ne meurt pas en chemin, vous l’y verrez chanter amoroso et écrire sous sa propre dictée.
Le docteur fait bonne contenance.
Moi, pas mauvaise non plus.
Cependant, on ne me ferait pas chanter pour un empire — mes convictions s’y opposent — ce refrain d’ Auber :
Il est plus dangereux de glisser Sur le gazon que sur la glace.
Singulier et terrifiant spectacle ! il me semble que le Yiguemale grandit à mesure que nous montons...
Horreur ! Et l’on prétend me forcer à aller prendre l’air sur la tprrasse de cette tour de Babel de tous les diables en délire ?
Et si j’ai le vertige sur cette rallonge de l’enfer, entourée de profondeurs dont la moindre servirait de fosse commune au milliard cent millions d’hommes qui grouillent sur notre globe !
Et s’il survient un orage, et que je sois emporté en tourbillonnant dans l’espace pour aller retomber un peu partout : un doigt sur cette aiguille de rocher,
un œil à trois cents mètres du doigt, une jambe à droite, un bras à gauche et le corps en marmelade, étendu délicatement le long d’un escarpement, comme une gigantesque tartine de confiture !
Et si les fusils Chassepot des célestes régions, tirent sur moi leurs balles de grêle grosses comme des noix, et que j’en aie le corps entamé, comme un certain touriste qui en mourut, il y a quelques années !
Si seulement, sans vertige, sans vent, sans tonnerre, sans grêle, par le plus beau temps du monde, le pied vient à me manquer, à la grande risée des aigles, qui me suivraient de l’œil dans mes évolutions aériennes ?
Pour qui me prend-on de m’obliger à cet étrange métier d’innocent galérien ?
Non 1 non ! je ne m’aventurerai pas à ces hauteurs insensées, où la mort n’a de sépulture que l’estomac des vautours.
Je sens que je reposerais mal dans ces petites tombes vivantes, et, si je mourais de la sorte, je ne m’en consolerais jamais.
Donc, c’est bien décidé, la crête du Viguemale n’aura pas l’honneur d’être caressée par la semelle de mes souliers ferrés. Entendez-vous ? Marmontel ! Entendez-vous ? docteur Kuhn !
— Vous êtes libre comme l’air, dit Marmontel en
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tombant les genoux sur la neige, libre de nous attendre au petit Viguemale, mais le docteur et moi nous avons juré, en partant du lac de Gaube, d’atteindre le grand Yiguemale, et nous lui sauterons sur la crête, ou nous perdrons notre nom. N’est-ce pas? docteur.
— Oui, nous lui sauterons sur la crête, répondit le docteur en s’accrochant au bâton ferré de Lucien.
— Mais, ajouta Marmontel, laissez-moi m’asseoir un instant sur cette pierre qui sort de la glace comme un tabouret de la Providence.
— Sapristi ! c’est dur, fit le docteur qui soufflait comme un cachalot, — sans autre comparaison. — Sapristi! que ce glacier est difficile... Marmontel, une petite place sur votre pierre.
— Et moi, soufflaige-je à mon tour, croyez-vous donc que je sois ici à mon aise comme sur un tapis d’Aubusson?... Marmontel une petite place sur votre pierre.
— Messieurs, nous dit Barragat, ne songez pas à vous reposer ici ; le plus difficile nous reste à faire, et il serait imprudent de s’amuser sur ces hauteurs où les orages semblent naître du beau temps même et éclatent avec la brusquerie d’un coup de canon... Allons, messieurs, en route ; un peu de courage, nous ne sommes plus qu’à quelques minutes du petit Viguemale ; là, vous pourrez vous reposer un peu avant de faire l’ascension du grand Viguemale...
Ah ! ce n’est pas là une promenade de demoiselles ; mais vous êtes tous des hommes, que diable ! Allons ! en route I
Nous donnons quelques coups de collier furieux. Le docteur s’accroche au bâton de Lucien, je m’accroche au docteur, Marmontel glisse encore sur les genoux et son pantalon de cotonnade, — endommagé depuis longtemps déjà, nous le savons, — bâille comme une carpe, à gauche, à droite, devant et derrière. Enfin, nous atteignons le petit Viguemale.
Le petit Viguemale, ça n’a l’air de rien quand on voit cela écrit sur un coin de journal ou dans un livre ; mais, par le grand saint Bernard, le mot est moins dur que la chose. Il faut songer que si l’orage venait seulement, dans un moment de colère, à décoller le grand Viguemale, c’est le petit qui prendrait alors le rang du grand, c’est-à-dire qui deviendrait une des plus hautes cimes de toute la chaîne pyrénéenne.
Quel panorama ! mais aussi quelle soif !
La fatigue nous ôte à tous l’appétit, et nous ne voudrions que boire.
Nos guides pourtant exigent que nous mangions le plus possible, au contraire, et que nous buvions très-peu.
Ils nous permettent, toutefois, de nous rafraîchir avec un mélange de neige et d’eau-de-vie.
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Nous mangeons, parce qu’il le faut absolument ; mais nos aliments ont perdu pour nous toute saveur et toute odeur, comme le caoutchouc perfectionné.
Cependant, les forces nous reviennent sous l’action vivifiante de l’air si pur à cette grande hauteur, et nous passons une demi-heure dans la contemplation d’un point de vue admirable.
— O magnifique nature, s’écrie Marmontel, quel philosophe malade et perverti ne reconnaîtrait en toi l’œuvre d’un créateur souverainement puissant et par conséquent éternel.
— Il en existe, dit le docteur.
— Je les plains, répliqua Marmontel.
— Ce n’est pas Jean-Jacques Rousseau, dit le docteur.
— Ce n’est pas non plus Voltaire, ajoutai-je, Voltaire qui, étant à Ferney et ayant par une belle matinée accompli l’ascension d’un pic voisin de sa demeure seigneuriale , eut un moment de sublime émotion bientôt gâté toutefois par l’irrésistible besoin de donner accès à son incomparable esprit.
— Qu’est-ce qu’il dit? demanda Marmontel.
— Racontez-nous, appuya M. Khun, le discours sur la montagne de Voltaire, et je vous dirai à mon tour les belles paroles du citoyen de Genève sur l’Ftre suprême, qui lui furent inspirées aussi, dit-on, par une vue de montagne. Je les sais mot à mot.
— Commencez, dis-je au docteur, et gardons la citation de Voltaire pour le mot de la fin.
— Soit, fit M. Kuhn. Et après un instant de ré- « flexion : « Il est un livre ouvert à tous les yeux, « c’est celui de la nature. C’est dans ce grand et suce blime livre que j’apprends à servir et à adorer ce « divin auteur. Nul n’est excusable de n’y pas lire, « parce qu’il parle à tous les hommes une langue in- « telligible à tous les esprits. Si j’exerce ma raison, « si je la cultive, si j’use bien des facultés immé- « diates que Dieu me donne , j’apprendrai de moi- « même à le connaître, à l’aimer, à aimer ses œu- « vres, à vouloir le bien qu’il veut, et à remplir, pour « lui plaire, tous mes devoirs sur la terre. Qu’est- « ce que tout le savoir des hommes m’apprendra de plus ?
— C’est à peu près, interrompit Marmontel, ce que je disais l’autre jour à Comettant.
— Je continue ma citation, fit M. Kuhn. « Les pre- « miers qui ont gâté la cause de Dieu sont les prêtres c: et les dévots, qui ne souffrent pas que rien se fasse « selon l’ordre établi, mais font toujours intervenir « la justice divine à des événements purement natu- « rels, et, pour être sûrs de leur fait, punissent et « châtient les méchants, éprouvent ou récompensent « les bons , indifféremment avec des biens ou des « maux selon l’événement. Je ne sais, pour moi, si « c’est une bonne théologie ; mais je trouve que c’est « une mauvaise manière de raisonner, que de fonder
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« indifféremment sur le pour et le contre les preuves <t de la Providence , et de lui attribuer sans choix « tout ce qui se ferait également sans elle. Les philo- « sophes à leur tour ne me paraissent guère plus raide sonnables, quand je les vois s’en prendre au ciel de « ce qu’ils ne sont pas impassibles, crier que tout est « perdu quand ils ont mal aux dents, ou qu’ils sont « pauvres, ou qu’on les vole, et charger Dieu, comme « dit Senèque, de la garde de leur valise. Ainsi, quelcc que parti qu’ait pris la nature, la Providence a « toujours raison chez les dévots , et toujours tort « chez les philosophes. »
— Ce diable de Rousseau, fit Marmontel, il n’était jamais content de rien..., excepté de sa musique.
— A Voltaire maintenant, demanda le docteur.
— Eh bien ! je vous l’ai dit, l’auteur du dictionnaire philosophique alla se jucher sur la cime d’un pic d’où le regard embrassait toutes les richesses de la nature : vallées riantes, forêts verdoyantes, rivières chatoyantes, à côté de cimes neigeuses dont les rayons d’un splendide soleil faisaient des blocs de diamants. Sans affecter comme Rousseau partout et à tout propos l’amour de la nature, Voltaire, âme impressionnable, esprit juste, cœur droit et abondant, s’émeut à la grandeur de ce spectacle. Alors et en présence de plusieurs personnes qui l’avaient accompagné dans son ascension , ce déiste passionné qu’on n’a pas craint d’appeler athée, ce qui est ridicule, fléchit le genou, et, les yeux pleins de larmes, s’écria :
« — Que c’est beau!... Je crois, mon Dieu, je crois en vous !
— Admirable mouvement, dit Marmontel.
— Oui, fit le docteur, mais le mot de la fin?
— Le voici. Se relevant aussitôt et mêlant à ses larmes déjà presque séchées ce sourire sarcastique qu’on lui connaissait, malin, mais non point méchant, il osa dire :
« — Oui, mon Dieu, je crois en vous. Quant à monsieur votre fils et à madame sa mère, c’est une autre affaire. »
Le docteur et Marmontel allaient faire leur réflexion sur cette boutade qui, dans le beau pays des Espagnes aurait pu faire rôtir son auteur, lorsque notre guide en chef dirigea notre attention sur les points principaux du panorama dont nous jouissions.
A l’ouest, Barragat nous indique du doigt une montagne à pic comme un clocher de cathédrale, voisin du Marcadou, et le beau glacier que porte le pic de Costérillon, entre les ports d’Azun et de Lavedan. Le midi nous offre des montagnes moins élevées ; mais il ne faut pas oublier que nous sommes ici à plus de trois mille mètres au-dessus du niveau de la mer, et que nous jugeons par comparaison.
Dans un groupe saillant et violemment escarpé, un de nos guides nous désigne la pêne de Sainte- Hélène. Le nom ici poétise encore la chose : c’est la
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nature bouleversée dans le plus sublime chaos. On serait tenté, en regardant cet épouvantable désordre, de croire que notre globe est en ruines. Je détourne les yeux de ce spectacle d’une si pénible grandeur, mais c’est pour plonger mes regards sur des lieux plus désolés encore.
Autant de montagnes, autant de gigantesques squelettes de roc d’une aridité sans pareille à donner le trisson. On se croirait dans la lune d’après le tableau plein d’horreur que nous ont fait de cette planète des astronomes d’humeur sombre, et ordinairement bien informés.
L’âme chargée d’impressions tristes et désordonnées, le docteur et Marmontel, moitié rieurs, moitié sérieux, s’engagent dans l’escarpement qui doit les conduire à la crête du grand Viguemale, s’il plaît à Dieu.
Le moment est solennel, et la vie des touristes est en jeu.
11 faut d’abord descendre diaboliquement avant de monter furieusement.
Sur le vaste tapis de neige où le docteur, Marmontel et les guides gravissent péniblement, on dirait, de l’endroit où je les contemple, cinq mouches immobiles dans une gamelle de crème.
Si lentement que soit leurs tnouvements, ils marchent, car bientôt ils disparaissent pour prendre en écharpe la Piquelongue.
Marmontel pensait-il en ce moment à son cantando con anima ? Je n’oserais l’affirmer. Pourtant nous allons voir que c’est bien sur ce perchoir peu musical qu’il a écrit, comme il s’était promis de le faire, cette charmante partie de sa belle composition.
La chasse à l’aigle — à la crête ! — Où il est prouvé qu'on peut composer d’excellente musique à 3,556 mètres au-dessus de la mer.
Je l’avais bien dit au docteur, entre triompher avec gloire et triompher sans gloire, il y a un milieu qui consiste à ne pas triompher du tout.
C’est ce parti, modeste mais sûr, que j’avais pris en me couchant à plat ventre sur le dos schisteux et rougeâtre du petit Viguemale, bien décidé à ne pas faire un pas de plus en avant, m’eût-on offert l’empire du Milieu.
J’allais m’endormir, trop occupé de mes propres fatigues, pour compatir à celles de Marmontel et du docteur, dont les efforts devaient être de plus en plus furieux à mesure qu’ils approchaient de la grande pêne, quand Berre t, le plus jeune de nos guides resté avec moi, me secoua légèrement en m’engageant à me lever.
— Des chasseurs d’aigles, me dit-il... Là, dans le fond de ce ravin... Ils sont trois... 11 viennent à nous... Ils ont un aiglon.
En effet, trois chasseurs de Luz avaient captivé un aiglon que l’un d’eux tenait enchaîné au bout d’un bâton. Les chasseurs vinrent à moi sans doute dans l’espoir de me vendre ce prince captif des états de Jupiter.
Les chasseurs me dirent qu’il n’avait pas plus d’un mois ; mais déjà les fiers instincts de sa race perçaient dans tous scs mouvements. Je veux le prendre de dessus son indigne perchoir, et il prévient mes désirs en me sautant lourdement, mais hardiment, sur l’épaule. De son regard, qui fixe le soleil, il mesure la profondeur des cieux pour tourner son oeil dominateur sur ceux-là mêmes qui viennent de lui ravir la liberté à laquelle il ne renoncera jamais.
— Humbles bipèdes collés au sol par la loi de la gravitation, semble-t-il leur dire, laissez passer encore quelques jours sur mon être, nouvelle recrue de ce monde ; laissez mes plumes se raffermir un peu dans mes chairs encore délicates ; laissez-moi le temps d’avoir conscience de moi-même, et je vous ferai voir comment on prend possession de notre globe et de son aérienne banlieue. Vous êtes certainement plus qu’un ver, mais je suis plus que vous. Le ver rampe, vous marchez, je plane sur vous tous. Quand vos passions sont agitées pour quelques mètres de boue dont vous vous disputez le titre de propriété, je berce,
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moi, calme et fier, mon indépendance et ma gloire dans le royaume sans frontière de l’univers fluidique. Humbles bipèdes, l’enfance est partout faible et sans expérience : vous avez pu me vaincre aiglon , aigle, je vous eusse défiés.
Mais le superbe captif déploiera-t-il jamais la noble envergure de ses ailes majestueuses, et ses serres puissantes comprimeront-elles un jour l’extrémité du rocher calciné qui sert, même au milieu des tempêtes, de port de refuge à ses égaux ? Hélas ! une cage l’attend dans quelque muséum d’histoire naturelle, s’il n’y est déjà, — un cachot, horrible, plus que la mort, le supplice indescriptible de la prison pour le plus libre des oiseaux.
Les hommes connaissent lq nostalgie. Rien ne saurait guérir de cette poétique et douloureuse langueur si ce n’est le retour au pays. Qu’on juge, d’après nous, animal attaché au sol, ce que doit être pour l’aigle, le roi des airs, la nostalgie des montagnes, le mal de l’espace, quand, de sa prison, il voit par les barreaux le soleil qu’il fixe et les profondeurs du ciel dans lesquelles sa nature l’invite à régner ! Est-il en ce monde de malheur plus grand, plus digne de compassion et de respect que celui de l’aigle captif? Je ne le crois pas.
Les chasseurs d’aigles ne se livrent guère à ces considérations quand ils s’aventurent à la découverte des aires pour y dénicher les princes de cette famille de monarques. Ils pensent aux cinquante ou aux
soixante francs qu’on leur payera chaque aiglon, et, pour cette somme, ils accomplissent souvent des prodiges de valeur, et risquent dix fois leur vie. Jugez-en.
Pour faire son nid, l’aigle choisit, à des hauteurs considérables, des anfractuosités véritablement inaccessibles pour tout animal usant de ses seuls moyens naturels. Les ours, qui se pelottent et roulent dans les endroits où ils ne peuvent marcher ; les isards qui danseraient sur la corde comme madame Saqui ou Blondin du Niagara ; les singes qui font de leur queue un crochet intelligent et mobile auquel ils se suspendent avec grâce, se trouveraient rebutés à l’aspect de l’aire et s’arrêteraient en chemin.
C’est au milieu d’un rocher qui surplombe dans un abîme, et dont le nom patois signifie littéralement col d'homme, que l’aiglon dont il est ici question venait d’être déniché.
Les trois chasseurs étaient partis dans la nuit de Luz, armés de fusils, munis d’une longue et forte corde et d’un bâton à l’un des bouts duquel se trouvait ajusté un solide crampon de fer. Les fusils avaient pour objet de tuer la mère dans le cas où elle aurait apparu pour disputer aux chasseurs sa progéniture. Car tout cœur de mère est un cœur dévoué, et, sous le rapport des sentiments, de grands physiologistes l’on dit, les animaux ne sont point inférieurs à l’homme ; peut-être même leurs sont-ils supérieurs.
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Quoi qu’il en soit, la retraite de l’aiglon découverte, les chasseurs se mirent en devoir d’y pénétrer.
Un d’eux fut solidement attaché par la ceinture. Muni du bâton dont nous venons de parler, il grimpe avec ses camarades jusqu’à l’extrémité de la pointe du rocher, taillé en demi-cercle, et au centre duquel se trouve le nid royal. De l’extrémité de ce rocher, il est impossible d’apercevoir l’aire, et un lézard seul aurait pu y pénétrer en marchant le dos en bas.
Le chasseur attaché donne le signal de la descente, et le voilà suspendu.
Que la corde vienne à se rompre et il tombe dans le gouffre béant comme dans une oubliette.
Que tout aille bien et il en sera quitte pour subir un supplice qui n’a de comparable que le mal de mer.
A mesure en effet, qu’il opère sa descente, le poids de son corps imprime à la corde un mouvement de rotation inévitable. La corde ne cesse d’évoluer dans un sens que pour évoluer dans le sens contraire.
Il en résulte pour l’homme suspendu soumis à ces mouvements de droite à gauche et de gauche à droite, un vertige et des nausées qui vont parfoisjusqu’au vomissement.
Quand le chasseur est arrivé au niveau du nid, il
tourne encore quelques moments ; puis la corde se fixe, ou à peu près.
Un temps plus ou moins long est nécessaire à l’homme-toupie pour qu’il reprenne ses sens.
C’est après cette opération que le crampon fait son office.
Le chasseur aérien dirige l’extrémité de son bâton sur un endroit de la roche où le fer puisse se fixer solidement. A l’aide de ce point d’appui, il avance péniblement vers le nid.
Pendant que ce pénible travail s’accomplit, les deux autres chasseurs se tiennent en sentinelles sur le haut du rocher, prêts à tirer sur la mère, si elle survient.
Les efforts du dénicheur pour arriver jusqu’à l’aiglon sont aussi longs que pénibles le plus souvent. Au moment de mettre la main sur l’oiseau convoité, le crampon glisse sur la roche et le chasseur est rejeté violemment dans l’espace.
Alors la valse recommence dans un sens et dans l’autre plus furieuse et plus écœurante que jamais.
Sans une imprudence de l’aiglon que je vis au Viguemale, il n’eùt point été pris. Se croyant assez fort pour s’envoler, il quitta son réduit à la vue de celui qui le poursuivait, et alla tomber lourdement dans une crevasse où il fut fait prisonnier.
Le père Latapie, qu’il faut toujours nommer quand
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il s’agit des exploits montagnards des Pyrénées, a été, dans ses moments perdus, — quand l’ours et l’isard lui faisaient des loisirs , — un très-adroit chasseur d’aigles. Il a eu même, je crois, maille à partir un jour avec la mère d’un aiglon, et lutta corps à corps avec elle. Singulier combat bien fait pour inspirer la verve d’un poète.
Latapie m’a conté qu’il avait pris une fois deux aiglons dans une aire. Il contait les vendre à quelque amateur pendant la belle saison, mais l’hiver arriva, et les aigles lui restèrent. Il les emporta dans sa ferme, où ils vécurent, pendant quelques semaines, aussi heureux que peuvent vivre des aigles en chambre. Mais bientôt les neiges interceptèrent les voies de communication. A Gavarnie, les habitants de ce village haut perché furent pendant quelques jours éntièrement bloqués par la blanche substance que les Arabes, dans leur style figuré, appellent le sable du ciel. Le fourrage étant venu à manquer, par suite de l’encombrement des routes, les bestiaux souffrirent cruellement. Des moutons, en assez grand nombre, moururent de faim, comme de simples Arabes de notre belle Algérie, après avoir dévoré les paillasses que quelques fermiers, à bout de ressources, avaient héroïquement défoncées pour eux. Forcé d’économiser pour lui-même ses provisions, et les aigles ne se nourrissant que de viande, Latapie condamna, quoique à regret, les deux enfants emplumés du désert éthéré à mourir d’inanition, si
mieux ils n’aimaient vivre sans rien manger jusqu’au retour de la belle saison.
— Pendant trente-trois jours, me dit Latapie, les aigles ne mangèrent absolument rien. Ils avaient néanmoins l’air assez content. Le trente-quatrième jour ils prirent une physionomie rêveuse. Le trentecinquième jour ils étaient tristes sur leurs perchoirs. Le trente-sixième jour, le mâle avait repris toute sa gaieté : pendant la nuit il avait dévoré la femelle.
Mais revenons à Marmontel et au docteur; pendant que je cause avec les chasseurs et que je contemple l’aiglon, ils grimpent ces intrépides, grimpent toujours, encouragés, soutenus de la voix, du geste et du bâton de Barragat et de Lucien.
Les chasseurs s’étaient éloignés, et j’avais repris ma position horizontale sur le schiste rougeâtre dans les interstices duquel pousse la fleur de neige , lorsque Berret me dit d’écouter avec attention. J’écoutai et j’entendis très-faiblement, et perdus dans l’espace, ces deux mots significatifs :
— A la crête ! à la crête !
C’était la voix de Marmontel.
— A la crête ! à la crête !
C’était le docteur qui criait à son tour.
— Dieu soit loué 1 dis-je, ils ont atteint le but et ils ne sont pas morts.
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Mais Marmontel aura-t-il la force et le courage d’écrire sur cette dernière barrière du monde son cantando con anima ? Voilà ce que je me demandai avec une curiosité que vous partageriez sans doute, chers lecteurs, si vous ne saviez déjà qu’en effet Marmontel tint sa promesse si téméraire et la tint avec le plus grand bonheur.
A peine avait-il pris quelques minutes de repos que, payant le tribut de tout ascensionniste sachant lire et écrire, il traça son nom sur un feuillet de calepin qu’il enferma dans une bouteille où se trouvent les noms de quelques hardis touristes. Il sont peu nombreux, et, entre autres personnages illustres, on remarque celui du duc d’Orléans. Le docteur imita l’exemple de Marmontel, et les noms dûment paraphés et embouteillés, le pianiste compositeur songea au cantabile de son allégro.
On le vit alors tirer d’une poche de ce qui lui restait de pantalon (hélas ! il ne lui en restait plus beaucoup) son papier réglé, tailler tranquillement son crayon et chanter de cette voix qui m’avait fait si peur la nuit au lac de Gaube, le motif, plein de grâce et d’une harmonie si suave que vous trouverez à la page quatrième de l’allégro de sonate. La rentrée de ce motif, qu’il avait écrite à la dérobée il y avait plus d’une semaine dans sa chambre à cinq heures du matin, on ne l’a pas oublié, procédait chromatiquement ; la logique des idées entraîna le compositeur à continuer pour le motif, l’emploi des demi-tons successifs.
La basse, formant pédale de mi bémol, semble inspirée de la grandeur de la nature qui s’ofl'rait au compositeur, contemplée de la pointe du grand Viguemale.
Marmontel écrivit donc son cantando et il écrivait con anima , quand un bloc de rocher se détachant soudain pour rouler avec un bruit formidable et des échos terrifiants, lui donna sans doute l’idée de brusquer la mélodie par un accord de septième diminuée qui rappelle le début du morceau. Le compositeur écrivait avec rage et tous ses chiffons de papier réglé y auraient passé si Barragat, avisant des nuages qui avançaient avec la rapidité du train de la malle de l’Inde, n’avait ordonné — c’est le mot — la descente sans perdre une minute.
Marmontel empocha donc sa composition, et le docteur qui avait peur d’une insolation — qu’il ne put éviter — s’enveloppa la tête d’un foulard. Ils partirent pour un point déterminé où je devais les attendre avec mon guide Berret.
Vingt fois, à la montée, Marmontel et Kuhn avaient été sur le point de manquer d’équilibre et de rouler dans des gouffres insondables. Heureusement il est pour les intrépides touristes un Allah des montagnes, et Barragat est son prophète. Dans les endroits plus particulièrement difficiles, il fait voir à chacun des deux voyageurs la pierre sur laquelle il doit poser le pied, et le hisse quand il le croit nécessaire. A la descente, Barragat se montre plus attentif en-
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core, car le danger redouble. Il se multiplie et bondit de Marmontel au docteur et du docteur à Marmontel, comme un chat sauvage pour leur tendre à tous deux la main ou le bâton, et leur donner un avis salutaire. Le guide est sérieux ; il a charge d’âmes, et la vie ici tient à l’équilibre et à la solidité de chaque morceau de roche sur lequel on pose le pied. Lucien, quoique moins alerte que Barragat, aide puissamment et encourage par la solidité de sa poigne et la sérénité de son visage toujours calme et confiant.
Mon guide à moi, le jeune Berret, jugeant que le moment est venu de nous mettre en marche pour rallier les ascensionnistes de haute école, m’invite à le suivre sur un terrain nouveau.
Nous apercevons nos compagnons qui volent plutôt qu’ils ne courent sur le tapis de neige qu’une heure avant ils avaient eu tant de peine à gravir.
Mais il ne s’agit plus de mes compagnons, il s’agit de moi.
Je jette un coup d’œil autour du paysage et je reste épouvanté.
C’est l’empire de Satan, partout hérissé de sombres arêtes,* sur lesquelles la foudre s’est tracé de fantastiques sillons et aux abords desquelles toute végétation est bannie.
— Comment, dis-je à mon guide, c’est par ces défilés sans nom, implacables, hideux, où il pleut des
pierres grosses comme des omnibus quand il surviént un orage et où, quand le ciel est pur, il en pleut aussi quelquefois, que vous prétendez me faire passer pour rallier ces messieurs ? N’y a-t-il donc pas un autre chemin que nous puissions prendre, plus humain, plus conforme à notre organisation de bipède?
— Non, monsieur, me dit naïvement Berret, des chemins il n’y en a pas, et c’est encore bienheureux que nous ayons ces pierrailles ; on y est mieux que sur la neige.
— Bien obligé, mon ami.
— Monsieur, reprit Berret, ce n’est pas moi qui ai fait la route...
— Ah 1 parbleu, lui dis-je, il n’aurait plus manqué que cela.
— Allons, reprit Berret, du courage, monsieur, l’orage est à craindre, et nous n’arriverons pas avant sept heures à Gavarnie.
Je m’engageai puisque je ne pouvais faire différemment dans ce charivari de pierrailles, dans ce turf du chaos, dans cette orgie de granit, me demandant à chaque pas si l’entorse ou la jambe cassée ne serait pas pour le pas prochain.
On se fut assis, Dieu me pardonne, sur un paratonnerre pour se reposer de cette course au clocher du diable et de l’enfer.
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Enfin, après m’être jeté deux fois sur l’angle d’une pierre, après avoir perdu pied sur la neige et maudit mon sort, je parvins, au trois quarts éreinté, ayant une vive douleur dans le genou, à l’endroit désigné, où nous attendaient déjà Marmontel et le docteur.
La mort règne en ces lieux repoussants ; elle y régnerait d’une manière absolue sans l’aigle qui plane au-dessus de toutes ces désolations, et dont le vol admirable, mais triste à force d’être majestueux, ajoute par son animation même, un caractère plus navrant à la navrante immobilité du lugubre et fantastique paysage.
Mais rien n’a ôté l’appétit des guides qui avaient étalé sur une pierre noire ce qui restait des provisions et mangeaient tout en nous engageant à prendre quelque chose. Le docteur, Marmontel et moi ne pûmes rien manger. Nous bûmes, mais sans parvenir à étancher notre soif.
— Messieurs, nous dit Barragat, en mordant dans une cuisse de poulet, vous voyez bien l’endroit où nous sommes ?
— Oui, répondis-je, il est abominable.
— Eh bien, reprit Barragat, c’est ici que se passa, il y a quelques années, un drame comme il ne s’en produit que dans les montagnes.
— J’aime le drame, fit le docteur, et puisque vous mangez notre poulet, Barragat, servez-nous votre
histoire. Elle aura cet avantage sur la cuisse de volaille qu’elle fera plaisir à tout le inonde, tandis que cette même cuisse ne charme que vous seul.
— Il est vrai, dit Barragat, qu’elle me fait bien plaisir, cette cuisse... C’est bon, la volaille.
— C’est excellent, ajouta Lucien avec conviction.
— Oh ! oui, c’est bon, le poulet, dit à son tour Berret. Il est dommage, seulement, que le croupion ne soit pas toujours gras.
— Ce croupion n’est donc pas gras ? demanda Marmontel avec intérêt.
— Comme ça, répondit le guide. Mais maigre ou gras il faudra bien qu’il y passe.
— Voyons le drame, s’il n’est pas trop long, dit le docteur.
— Un de ceux qui font leur métier d’écrire, dit Barragat, en ferait peut-être dix articles ; moi, je vais vous dire la chose en quelques mots.
Un drame montagnard. — En route pour Gavarnie.
— C’étaient deux Anglais, commença Barragat.
— Je l’aurais parié, interrompit Marmontel, car il faut être Anglais pour s’exposer dans ces montagnes.
— Ou Français, ajoutai-je, quant à ce titre déjà si flatteur, on joint celui de professeur de piano au Conservatoire impérial de musique et de déclamation, ou encore celui de médecin de la faculté de Paris.
Marmontel et le docteur sourirent.
— Donc c’étaient deux Anglais, poursuivit le guide dont les mots sortaient mal de sa bouche remplie de la succulente cuisse de volaille. Étant excentriques comme beaucoup d’Anglais et friands de fortes émotions, ils voulurent, par un temps froid et neigeux, se rendre à Gavarnie, ainsi que nous allons faire, après avoir passé par le Viguemale, comme
nous venons d’y passer. C’était tout bonnement extravagant avec un temps pareil. Mais les fils d’Albion, ainsi qu’on les appelle, offrirent une forte paye au guide, qui d’abord refusa de les accompagner et finit par se laisser persuader que cette promenade serait remplie d’agrément. Les voilà enfin partis. Ils font l’ascension du Viguemale, ce qui fut un premier miracle, et en redescendirent sains et saufs, ce qui fut un miracle encore plus extraordinaire que le premier. Mais en arrivant à l’endroit où nous voici, le froid tout à coup devint insupportable. La grôle et la neige les blessaient et les aveuglaient, le vent les glaçait en menaçant de les enlever. Un des deux touristes poussa un soupir de douleur et tomba privé de sentiment dans une anfractuosité de rocher.
— Pouvez-vous sauver mon ami en le portant sur votre dos ? demanda au guide l’Anglais resté debout.
— C’est au-dessus des forces humaines, répondit celui-ci.
— Je le crois comme vous, continua l’étranger. Or, il est clair qu’il sera mort de froid dans une heure. Que comptez-vous faire ?
— Mon honneur, répondit le montagnard, me fait un devoir de ne pas abandonner les voyageurs confiés à ma garde ; ne pouvant le sauver, j’attendrai qu’il ait cessé de vivre pour le quitter.
— Mais, dit l’Anglais, si mon ami ne meurt que
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dans une heure, avant ce temps je serai tombé, moi aussi.
— Que voulez-vous que j’y fasse ?
— Ce qu’il faut faire, dit l’Anglais avec beaucoup de flegme, c’est mettre le temps à profit en continuant de suite notre chemin.
— Jamais ! fit le guide.
— Vous manquez de sens pratique, répliqua toujours tranquillement le fils d’Albion.
— Je tiens, avant tout, à ne pas manquer d’honneur, dit résolument le guide.
— Cent guinées sont à vous si vous voulez marcher immédiatement.
— Impossible.
— Vous mourrez aussi.
— Je mourrai s’il le faut, mais je ne commettrai pas une action blâmable.
— Le froid me gagne... Deux cents guinées?
— Pas pour un million.
— Vous êtes un brave homme, fit tristement l’Anglais ; et en vérité c’est bien fâcheux, car vous manquez une bonne affaire, et vous causerez ma perte.
Et en disant ces mots le touriste partit sans le guide, espérant gagner quelque hutte voisine. Mais bientôt le pied lui manqua et il roula dans un précipice d’où il fut impossible de retirer son cadavre.
Le premier excursionniste tombé ayant rendu le dernier soupir, le guide dégagé de toute responsabilité et la conscience nette, put atteindre, non sans de grands efforts et au milieu de mille dangers, une cabane de bergers, où il raconta la tragédie qui venait de se passer.
Des hommes de bonne volonté furent requis, et on enterra le téméraire à l’endroit même où il s’était évanoui. Depuis, les rochers, toujours mouvants dans ces parages, ont recouvert la tombe.
Il se fit parmi nous un instant de silence. Ce fut Barragat lui-même qui le rompit par une brusque modulation, comme dans un rondo on revient au motif principal.
— Oui, c’est bon la volaille, ajouta-t-il. Malheureusement les poulets ne viennent jamais bien gros dans nos pays.
— Les cuisses, surtout, n’est-ce pas ? fit le docteur.
— C’est vrai ; toute la volaille est courte sur patte dans les Pyrénées. Mais, comme on dit, quand on fait ce qu’on peut, on fait ce qu’on doit, et je n’en veux pas aux poulets qui font ce qu’ils peuvent.
— Vous ne leur en voulez pas, mais vous en voulez, ajouta le docteur en riant.
A ce moment nous eûmes encore le plaisir d’admirer une bande d’isards bondir de roche en roche
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comme des balles en caoutchouc t Les isards nous aperçurent, s’arrêtèrent pour nous reconnaître, et reprirent leur course prodigieuse qui tient le milieu entre la marche et le vol.
— Si nous avions des pattes d’isard, nous dit Barragat, nous serions à Gavarnie dans vingt ou vingtcinq minutes; avec nos propres pattes il nous faudra quatre ou cinq heures en allant bon train. Vous voyez, messieurs, que le temps n’est pas à perdre.
— Partons, dit le docteur.
— Partons, répéta Marmontel.
— Aïe! le genou, criai-je... Si j’allais rester en chemin !
— Nous verrons bien, dit Barragat... Mais ne nous amusons pas... Le ciel se charge et vous venez de voir, par l’histoire des deux Anglais, qu’il ne fait pas bon dans ces montagnes quand l’orage s’en mêle.
Marmontel partit en avant ; il formait avec Barragat l’avant-garde ; le docteur avec Lucien composait le centre ; moi, dont le genou allait de mal en pis, je boitais à l’arrière-garde avec Berret, qui ne cessait de stimuler mon courage, en me disant constamment que le plus difficile était fait. A la fin, je perdis patience.
— Il y a une heure, lui dis-je, que vous me dites que le plus difficile est fait ; expliquez-vous.
— Cest vrai, monsieur, le plus difficile est fait, mais il en reste encore beaucoup à faire.
— Du plus difficile ?
• — Sans doute ; ce que nous appelons le plus difficile, c’est toute la montagne jusqu’au val d’Ossau, et nous n’y sommes pas, il s’en faut.
Alors je pensai sérieusement à ma fin prochaine. Le plus difficile qui était fait et qui restait à faire, me plongea dans les plus sombres rêveries. Par surcroît de bonheur, la pluie tomba, et je serais peutêtre mort de froid sans une couverture de laine dont Marmontel se priva en ma faveur. Quel homme que ce Marmontel, et qui pourrait croire qu’on se prépare à de semblables exploits en donnant pendant dix mois de l’année quatorze heures de leçons de piano par jour !
Suite de la route. — Gavarnie.— Marmontel essaye de travailler à son allegro. — Où est l’Anglais ? — Le cirque de Gavarnie. — Les avalanches. — Un omnibus aérien.
Vous avez vu par quels petits sentiers semés de roses nous avons passé. Je vous fais grâce du chemin qui nous reste à faire. Je vous dirai seulement qu’avant d’arriver au val d’Ossau et après une rude descente au bout de laquelle nous vîmes un premier pont de neige naturel jeté sur le gave, mon genou me fit si horriblement souffrir que le docteur s’en mêla. Il me massa, me frictionna, et je me crus guéri.
— Je ne vous dois rien pour vos soins, lui dis-je, avec la reconnaissance ordinaire du malade guéri, puisque vous m’avez soulagé n’ayant pas de cravate blanche.
— Alors, répondit le docteur, j’y gagne le blanchissage d’une cravate, car certes vous ne m’auriez rien donné de plus si j’avais été mieux cravaté.
— Vous l’ave j dit, docteur.
Nous reprîmes notre promenade de juif errant. Pour abréger le chemin, Barragat nous avait lancé, un peu à l’aventure, sur des roches escarpées au bas desquelles nous entendions, sans le voir, le gave murmurer avec des bouillonnements furieux. Notre guide principal jugea nécessaire de nous confier aux deux autres guides et de partir en éclaireur à la recherche d’un passage. Quand il l’eut trouvé, il revint à nous et dit d’un air satisfait :
— Maintenant je suis sûr que nous arriverons tous à Gavarnie.
— Vous n’en étiez donc pas sûr auparavant? lui demandai-je.
— Dans la montagne, me répondit-il le plus simplement du monde, on n’est jamais sûr de rien.
Le chemin que Barragat avait si heureusement trouvé pour nous était un affreux casse-cou à rebuter une chèvre.
Enfin nous arrivâmes à la cabane qui se trouve à une heure et demie de Gavarnie, dans le val d’Ossau.
Personne dans cette cabane, mais des jattes pleines de lait.
Nous forçâmes l’entrée de ce réduit providentiel, car les lois de la bienséance passent après les besoins de la nature.
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Le lait ne fut pas épargné et il nous rafraîchit en nous donnant de nouvelles forces.
A la place du lait, les bergers trouvèrent le soir une pièce de monnaie qui leur prouva que, quoique pillards, nous avions des procédés honnêtes.
J’étais si fatigué, môme après m’être délecté de crème, j’étais surtout si souffrant de mon genou, que je voulus rester à coucher dans ce réduit sordide.
— Cette cabane, me dit Lucien, est occupée par des Espagnols qui vous assassineraient pour voler vos souliers.
— Si les Espagnols ne vous tuaient pas, ajouta Barragat, vous mourriez tout naturellement d’une fluxion de poitrine, car il y fait froid et vous êtes mouillé.
— Et vos souliers passeraient aux Espagnols d’une manière comme d’une autre, dit le docteur. Sauvezles donc, ces précieuses chaussures, en vous sauvant vous-même.
— Voulez-vous que je vous porte? me dit Marmontel.
— C’est trop humiliant, messieurs, m’écriai-je en rassemblant toutes mes forces ; je marcherai sur les mains si je ne puis marcher sur les pieds, mais je marcherai.
— Deux petites heures sont bientôt passées , fit Barragat avec une naïve atrocité.
— Comment, deux heures? m’écriai-je; mais Berret m’a dit que cette cabane n’était qu’à une heure et demie de Gavarnie.
— Berret parlait pour lui.
Miséricorde ! je ne l’ai point rêvé et tout cela est arrivé. Je le dis aujourd’hui sans modestie ni fanfafaronade, j’ai accompli jusqu’au bout l’horrible trajet, mais on ne me ferait pas recommencer cet exploit pour les caves de la Banque de France.
A six heures et demie — l’heure du dîner — nous entrions à l’hôtellerie de Gavarnie, où nous fûmes reçus avec tous les égards qu’on doit à des touristes suffisamment éprouvés. Marmontel lui-mème, dont les muscles semblaient défier la fatigue, m’avoua qu’il ne serait pas fâché de prendre quelque repos. Le docteur accusa un certain engourdissement dans les jambes, et son insolation le rendait rouge comme une langouste trop cuite. Moi je n’eus de voix que pour demander à la fille de l’auberge un lit bassiné. Mes dents claquaient de froid, et je pensai à ce que m’avait dit le docteur des fièvres typhoïdes et muqueuses survenues à la suite d’ascensions prolongées. Je venais de faire là ce qu’on appelle une belle partie de plaisir.
Marmontel et le docteur dînèrent de quatre potages, — je dis quatre — deux au gras et deux au maigre.
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J’avalai moi, pour tout potage, une dernière tasse de lait et j’allai me coucher.
La nuit, je fus réveillé par la voix de nos guides qui chantaient avec d’autres guides des mélodies du pays dont quelques-unes sont empreintes d’un caractère poétique très-remarquable. Lacome, qui connaît les Pyrénées comme celui qui les a inventées, en a noté quelques-uns, et il en fera, quand il le voudra, des chœurs charmants pour l’orphéon.
Gavarnie est, je crois, le village le plus élevé de France. Il n’a rien de remarquable en lui- même, mais il faut y passer pour aller contempler le cirque que tout voyageur pyrénéen tient à honneur de visiter. Un semblable pays devait posséder son Anglais, et vous allez voir qu’il le possédait en effet.
Le lendemain matin je fus très-agréablement surpris de deux choses ; la première de n’avoir ni fièvre typhoïde, ni fièvre muqueuse ; la seconde d’être à peine courbaturé et de me trouver capable sinon de recommencer l’ascension du Yiguemale, du moins de me promener sur la route ; car pour rentrer à Cauterets, nous avions une route à notre disposition, une vraie route carrossable, comme vous allez voir.
Mon premier soin en sortant de ma chambre fut de demander des nouvelles de mes compagnons de voyage. J’appris que Marmontel s’était levé de trèsbonne heure, qu’il avait travaillé quelques minutes à son allegro, mais que le docteur l’ayant dérangé, ils étaient partis tous les deux à pied, désirant voir le
cirque avant le déjeuner. C’était le moment de prendre sur l’Anglais que je soupçonnai devoir habiter Gavarnie, des renseignements qui devaient être intéressants.
— Où est l’Anglais? demandai -je sans hésiter à la maîtresse de Y Hôtel des Voyageurs , comme le sage Espagnol demandait où est la femme ?
— Monsieur, me répondit la maîtresse de l’hôtel, il est parti ce matin, à quatre heures, avec son herbier, et quand il part, personne, pas même lui, ne peut dire le jour où il reviendra.
— Ni s’il reviendra jamais ?
— Dieu merci, jusqu’à présent il est toujours revenu.
— Et où va-t-il herboriser ?
— Partout.
— En même temps ?
— Oh! non, monsieur, ce n’est pas possible.
— Les Anglais sont des touristes si vaillants !
— C’est égal, monsieur, il y a des limites à tout.
— Et où couche-t-il quand il ne couche pas à Gavaraie ?
— Dans une cabane de berger s’il s’en présente une sur sa route ; s’il ne s’en présente pas, dans une anfractuosité de la roche ou à la belle étoile.
- — Mais cet Anglais est un héros !
— Vous l’avez dit, monsieur, et un héros qui ne
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craint ni la fatigue, ni la faim, ni la soif, ni le chaud, ni le froid, ni rien de ce qui ferait reculer les hommes les plus intrépides et les plus robustes.
— C’est aussi un savant, n’est-ce pas ?
— En effet, monsieur, c’est un savant. Il est botaniste, chimiste, géologue, géographe, écrivain, et, par dessus tout , très-aimable , très-simple dans ses goûts et fort généreux envers les guides qui partagent dans la montagne ses fatigues et ses dangers.
— Son nom, je vous prie?
— Il se nomme M. P..., il est membre de V Alpin club, et un des fondateurs de la société naissante des excursionnistes pyrénéens, dont M. de Chausenque est le président honoraire.
Le nom de M'. P... me rappela un excellent Guide des Pyrénées écrit en anglais ; ce livre justifiait tous les éloges qui venaient de m’être faits de son auteur.
Depuis deux ans bientôt, M. P... avait élu domicile à Gavarnie, la capitale de l’empire des monts.
J’ai eu l’honneur de faire la connaissance de ce touriste distingué, et ce qu’il m’a dit des Pyrénées ( qu’il trouve dans leur ensemble plus belles que les Alpes) m’a fait vivement désirer la prompte publication de la deuxième édition de son remarquable travail, à laquelle il s’occupe sans relâche depuis quatre ans.
Ses aventures de montagnes sont nombreuses et variées. Je n’en conterai qu’une seule.
Se trouvant à lâchasse sur la cime du Piméné, par un temps lourd et chargé d'électricité, il voulut redescendre à Gavarnie et mit son fusil sur l’épaule. Au même instant, il sentit se produire dans le canon de son arme un crépitement tout à fait insolite. Il lui sembla qu’une grosse abeille s’était introduite dans le fusil, qu’elle y bourdonnait avec rage, et faisait des efforts pour en sortir.
Ayant abaissé son arme, le crépitement cessa aussitôt.
Il releva son fusil, et le bruit se fit entendre de nouveau.
M. P... ne croit pas aux sorciers, mais il croit à l’électricité.
Il fit part de ce phénomène à quelques savants, et tous restèrent convaincus que l’excursionniste se trouvait en ce moment entouré d’une atmosphère électrique d’où la foudre pouvait éclater à chaque seconde. Voilà, s’il en fut, une position délicate et originale autant que dangereuse.
Marmontel et le docteur revinrent de leur promenade au cirque de Gavarnie émerveillés de ce qu’ils avaient vu.
— Je comprends, me dit Marmontel, les paroles enthousiastes de lord Butte, rapportées par Taine, lorsqu’il visita le cirque de Gavarnie pour la première fois.
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— Et que dit ce noble lord ?
— « Si j’étais encore au fond de l’Inde, s’écria-t- « il, et que je soupçonnasse l’existence de ce que je « vois en ce moment, je partirais sur-le-champ pour « en jouir et pour l’admirer ! »
L’enthousiasme de lord Butte est certes parfaitement justifié par cette merveille de la nature : mais combien peu de personnes savent l’apprécier à sa juste valeur ?
Cette sublime et écrasante construction du divin architecte est trop harmonieuse dans sa grandeur, trop bien proportionnée dans ses quatre étages de pierres qui semblent marquer les bornes du monde, pour que les esprits vulgaires puissent en saisir la magnificence.
— Ce sont des rochers comme les autres, me disait un très-honorable fabricant de bas à la mécanique ; leur forme est mi - circulaire ; ils sont plus hauts que la plupart des rochers, voilà tout.
C’est comme s’il m’avait dit : Victor Hugo est un poète comme les autres ; ses poésies sont plus originales, mieux proportionnées, plus puissantes, plus heureuses que les autres, voilà tout.
Eh ! mon Dieu, oui, c’est en tout comme cela; le bon ne diffère du médiocre qu’en ce qu’il lui est supérieur, et c’est toujours parce que le cinquième étage d’une maison est plus élevé que l’entre-sol, que l’ entre-sol est d’une moindre élévation que le cinquième étage...
Mais tout le monde ne comprend pas cela, et il est très-divertissant, par exemple, d’entendre certaines personnes dire du cirque de Gavarnie qu’il n’est pas riant.
En effet, le cirque n’est pas riant.
Il n’est pas pleurant, non plus.
Il est sublime, incomparable, et c’est raisonnablement tout ce qu’on peut demander à un cirque qui d’ailleurs n’a rien coûté de construction à personne, que le baron Haussmann ne pensera jamais à démolir pour cause d’utilité publique, et que chacun peut voir gratuitement, comme les spectacles à Paris le 15 août.
Nulle part les orages ne sont plus imposants et plus terribles qu’à Gavarnie. Le tonnerre gronde, répercuté de montagne en montagne, comme une artillerie céleste auprès de laquelle notre artillerie terrestre ferait l’effet de petits pétard de salon à la poudre fulminante, pour dames et enfants.
On peut étudier sur la cime des monts l’effet de l’étincelle électrique agissant sur la roche qu’elle visite fréquemment.
Un berger m’a fait voir l’endroit où la foudre a renversé, il y a peu de temps, quatorze brebis. Personne ne voulut manger de brebis tuées par le feu du ciel, et elles furent toutes enfouies après qu’on leur eut enlevé la peau.
Quelques paysans m’ont dit que manger des
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animaux tués par la foudre , cela portait malheur.
D’autres m’ont affirmé que cela porterait bonheur, au contraire, aux estomacs trop privés de viande dans la montagne, si les animaux tués par l’étincelle électrique ne sentaient horriblement le soufre, ce qui cause une invincible répugnance.
Interrompu par le docteur, Marmontel avait-il, de nouveau, songé à son allégro? Je ne le crois pas, car, outre la vue du cirque et des cascades qui eu font l’ornement, notre ami avait eu bien d’autres sujets pour occuper son esprit et l’absorber entièrement. Des montagnards lui montrèrent les ravages causés par la neige qui, presque tous les hivers, fait des dégâts à Gavarnie.
Quelle force épouvantable que celle de la neige quand elle tombe en avalanche 1 Le vent qu’elle chasse avec fureur suffit quelquefois pour déraciner les arbres et l’avalanche produit des effets de destruction comparables à ceux de la foudre.
Marmontel et le docteur s’arrêtèrent devant plusieurs maisons décoiffées de leur toiture par la blanche substance qui les avait gifflées en passant. Les maisons étaient restées debout malgré le choc et personne dans les chambres n’avait été blessé. Une habitation nouvellement construite se trouvait coupée comme par un couteau à la hauteur du grenier.
Au bruit des charpentes que la neige cassa comme nous casserions, vous et moi, des allumettes chimiques, la femme, le mari, les enfants crièrent au secours, et les hurlements du chien, qui comprit le danger et ne chercha pas à dissimuler sa terreur, vinrent ajouter à ce concert de désolation universelle.
La cloche du village sonna le tocsin et tous les habitants accoururent sur le lieu du sinistre.
Il était à ce moment huit heures et demie du soir et il fait nuit de bonne heure en hiver dans les montagnes.
On déblaya la neige qui couvrait presque entièrement la maison guillotinée, et c’est par une des fenêtres qu’on opéra le sauvetage de la famille, y compris le chien.
On nous a montré une des petites filles qui furent ensevelies. Elle racontait les détails de cet accident, le sourire sur les lèvres, comme on fait le compte rendu d’un vaudeville.
Gavarnie est à moitié espagnol par le nombre de Castillans qui viennent y vendre des raisins ; raisins noirs à gros grains, excellents et pas chers.
Un de ces marchands de raisins, taillé en hercule et ayant, je crois, fait le métier de lutteur, osa défier à la lutte toute la population montagnarde, ajoutant que, pour la vigueur des muscles, un Espagnol valait deux Français. Et, comme personne n’osait relever son défi le voyant si trapu et si décidé, il se grisa de
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ses propres paroles, paria tous ses raisins contre six francs (ils en valaient quinze) et devint presque insolent.
— Ah ! si Jean Fichoux était là, dit un jeune montagnard, l’Espagnol ne parlerait pas comme ça.
— Qui est-ce Fichoux? demanda Marmontel.
— C’est un cuirassier de Gèdre, en congé pour le moment et qui peut boire à son aise à même une pièce de vin. Il prend la barrique pleine, la met sur sa poitrine, dirige la perce sur ses lèvres et se désaltère.
— Voilà un gaillard , fit le docteur. Moi , sans connaître ce cuirassier, je tiendrais le pari contre l’Espagnol.
Il se fit un grand bruit de voix.
C’était Jean Fichoux qui arrivait.
Mis au courant de ce qui se passait, et ayant jeté un coup d’oeil sur le panier de raisin de l’Espagnol, il dit à celui-ci :
— Combien vaut ton panier?
— On ne l’aurait pas pour quinze francs.
— Et tu paries six francs contre tes raisins qu’on ne te fera pas toucher les reins à terre ?
— Quand on voudra, répliqua résolument l’hercule espagnol.
— Tu connais les lois de la lutte ?
— J’ai lutté dans les cirques en Espagne.
— Et moi, je me suis mesuré en France avec Mar-
seille, Dumortier, Fraisinet, Milhomme, Ambroise, Vincent et un ex-carabinier qui porte presque le même nom que moi, il s’appelle Richoux. Sans te débiner, ma vieille castagnette, ces hommes sont d’autres lièvres que toi.
— C’est parié, dit l’Espagnol.
— Entendu, fit le cuirassier.
On nomma des juges du camp, et les lutteurs, après s’être débarrassés de leurs vestes, entièrement nus jusqu’à la ceinture, se mirent en position.
Marmontel, le docteur et moi nous prîmes place sur un rocher d’où nos regards surplombaient les lutteurs.
C’est un beau spectacle qu’une lutte d’hommes quand la lutte n’a d’autre but que le déploiement de la force jointe à l’adresse.
L’art n’a rien de plus noble et de plus émouvant que certaines poses d’athlètes où le sublime est tout entier dans l’expression de la noblesse et de la vigueur.
Après la raison qui commande, est-il rien de plus admirable que la force qui exécute ?
Mais qu’est-ce que la force ? où réside-t-elle ? d’où vient-elle ? où va-t-elle ? Autant de questions, autant de mystères, La physiologie nous apprend peu de chose quand elle nous dit que la force réside dans certains organes rougeâtres, charnus, fibreux, irritables, s’implantant sur les os au moyen de tendons ou d’a-
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ponivroses et qu’on appelle vulgairement muscles. La force est-elle donc inséparable des muscles ? Mais un boulet de canon qui, par son seul poids spécifique, pèse avec une force de cent cinquante kilogrammes n’a pas plus de muscles qu’une bulle de savon qui tournoie légère dans l’espace. Le bras d’un hercule pèse souvent moins que celui d’un homme dépourvu de toute énergie physique, et le mouvement communiqué à un corps mort par la rencontre d’un corps vivant est un problème comme tout le reste que n’explique ni la physique, ni la métaphysique, ni la géométrie, ni quoique ce soit.
Fort heureusement, il n’est pas nécessaire de connaître les causes pour apprécier et jouir de certains effets. Sans chercher à deviner le principe de la puissance musculaire, nous nous disposâmes, Marmontel, le docteur et moi, à passer un moment plein d’émotion et d’intérêt.
Voilà donc l’Espagnol et Fichoux en présence. Le premier est de taille moyenne, mais des réseaux de muscles comme les cordages d’un navire enveloppent en la garantissant sa charpente osseuse, large, solide et élégante. C’est un virtuose après tout et il se présente avec la confiance et la sérénité de tout virtuose. Notre cuirassier parait moins artiste que l’Espagnol, lutteur de profession, évidemment; mais quel redoutable gaillard ! Il est haut comme une porte et solide comme un chêne californien. Quand il se tient immobile on le dirait enraciné. Sans aucune fausse modestie, j’aime mieux que ce soit l’Espagnol que
moi qui se charge de lui mettre les épaules sur la terre.
Fichoux dit un mot et ce mot semble sortir d’une caverne.
— Belle voix de chantre de cathédrale, fit Marmontel.
Ils s’avancent l’un vers l’autre, se donnent la main, et la lutte commence. V
D’abord ils ont l’air de jouer efft^se caresser les bras avec une maladroite timidité. Tout^simplement ils cherchent à s’empoigner le plus avantageusement possible. Un brusque mouvement de Fichoux et les voilà aux prises. Chaque fois qu’une main s’appuie sur les chairs on entend un bruit sec suivi d’un frottement à peu près semblable à celui d’une roue mal >> graissée. Même, quand ils sont immobiles, on voit v qu’ils déploient de la force, et cette force a pris le nom de retardatrice.
— Messieurs, nous dit le docteur, j’aime les luttes d’hommes, je m’y connais, nous sommes en présence de deux solides athlètes, et bien stylés.
Le docteur ne s’était pas trompé.
Bientôt tous les genres d’énergie sont en jeu et la dépense vitale des lutteurs est extraordinaire. Force vive, force de torsion, force d’attraction, force d’inertie, force mouvante, ils ont usé de tout et si plusieurs fois les combattants ont perdu pied , aucun n’est encore vainqueur. Un moment les bravos de l’assemblée éclatent pour saluer le triomphe de l’Espa-
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gnol. Fichoux est dessous son adversaire qui le tient enlacé comme une pieuvre et pèse affreusement sur sa poitrine. Les épaules du cuirassier sont à un pouce de terre. Mais, par un effort prodigieux, il s’arc-boute et présente l’aspect d’un pont vivant dont la tête et le torse forment les deux extrémités de la courbe de l’arche. Quelle position, grand Dieu ! Jamais Michel-Ange n’a rien trouvé de plus étrange et de plus énergique.
— Bravo ! fit Marmontel.
— Très-beau, dit le docteur.
— Superbe ! dis-je à mon tour.
— Enfoncé le cuirassier, firent quelques voix.
— Attendez donc, un peu, ripostèrent quelques autres voix.
— Silence dans les rangs, cria impatient un vieux capitaine en retraite ; on ne voit pas bien quand on parle tant..
L’Espagnol attend, pesant de tout son poids sur son adversaire, que celui-ci épuisé cède enfin et que ses épaules rétives touchent le sol. C’est fort bien, mais si les épaules de Fichoux touchent, Fichoux n’aura pas son panier de raisin d’Espagne, et il aimerait mieux se rompre tous les vaisseaux que d’y renoncer.
Que se passe-t-il à ce moment ? je n’en sais rien. Un ressort mystérieux a fait agir cette machine humaine qu’on croyait réduite à l’inertie, et Fichoux
prompt comme un truc, se redresse sur ses pieds en soufflant comme un marsouin. (Applaudissements prolongés.)
— Vive la France, fit le docteur, sincèrement enthousiasmé.
Les combattants se reposent pendant quelques secondes pour se reprendre avec plus d’ardeur que jamais.
Fichoux y met de la passion. Deux fois il croit avoir triomphé ; il se trompe et le public, — juge suprême de la lutte, — déclare qu’une seule épaule de l’Espagnol a frôlé la terre. Le cuirassier réclame, il veut qu’on lui livre immédiatement le panier de raisin.
— Attendez au moins, crie un loustic à l’athlète nu, que vous ayez une poche pour y mettre les quinze francs que valent les grappes.
Mais Fichoux n’entend rien et sa voix est de plus en plus caverneuse.
Le président de la lutte le rappelle à l’ordre et après beaucoup d’explications le cuirassier consent à continuer.
Les athlètes s’entrechoquent et impriment des oscillations à la terre. On dirait des montagnes de muscles soulevées par un volcan d’électricité animale et pensante, au milieu de ces montagnes de granit, impassibles témoins de ce combat de géants. — Une belle étude pour un peintre ou un sculpteur.
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Chaque mouvement peut devenir le mouvement décisif, et l’Espagnol, soulevé par Fichoux, donne quelques signes d’inquiétude. Ce dernir lui eut hrisé la colonne vertébrale si une semblable colonne pouvait se briser.
L’Espagnol, instruit de toutes les finesses de son art, — je parierais dix paniers de raisin qu’il a vécu de ce métier, — ne perd pourtant pas espoir, sachant combien dans les combats, qu’ils soient singuliers ou pluriels, la fortune est changeante. Avec beaucoup de présence d’esprit il profite d’une occasion pour saisir Fichoux par la nuque, afin de le faire basculer. Peine perdue, les destins ont prononcé et l’on voit le cuirassier, à genoux, prendre en coté l’Espagnol et le renverser comme on fait chavirer une barque légère.
Je vous laisse à penser quelle symphonie de cris, d’acclamations, d’exclamations, de déceptions et môme de réclamations accueillit ce résultat. Mais le combat avait été noblement conduit et les droits du vainqueur ne pouvaient être méconnus cette fois. Fichoux reçut de l’Espagnol le panier de raisin.
Aussitôt, mettant une pièce d’or sur un rocher :
— Cette pièce contre ton raisin, dit l’Espagnol, dont les yeux étaient injectés de sang. Je demande ma revanche.
— Entendu, fit le cuirassier.
La foule applaudit.
Un quart d’heure après les lutteurs se reprenaient.
La lutte, lutte à outrance, a été, cette fois, longue , acharnée , féroce même quoiqu’inofîensive.
Après des passes tour à tour dramatiques, gracieuses, savantes de la part de l’Espagnol, téméraires et imprudentes de la part du trc*p confiant cuirassier, ce dernier perdit tout à coup l’équilibre et ses épaules restèrent comme collées à la terre.
' — Renvoyés dos à dos, dit un farceur.
— Bravo l’Espagne et la France, cria le public.
Fichoux ne pouvait croire à sa défaite. Mais il s’est rendu de bonne grâce à l’évidence, en maudissant quelque peu Hercule, son Dieu, de l’avoir abandonné dans une circonstance où l’honneur du pavillon était engagé.
L’Espagnol reprit son panier, enveloppa sa pièce d’or dans sa ceinture rouge et dit :
— Ce cuirassier français vaut un Espagnol.
— Oui, ajouta le docteur, vous vous valez tous les deux, et puisque l’enjeu était un panier de raisin de vingt francs et que vous l’avez gagné chacun à votre tour, voilà un louis, messieurs, que je vous prie de vous partager.
— Entendu, fit le cuirassier, en prenant la pièce d’or, nous la boirons.
— Muchas gracias caballero, dit en souriant l’Espagnol, qui n’avait pas travaillé pour le seul plaisir de la galerie.
Le moment de rentrer à Cauterets ayant sonné,
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nous montâmes... à cheval ? — Non. — A âne? — Pas davantage... Nous montâmes... Devinez ?... En omnibus ! Oui, cher lecteur, sur ces hauteurs à peine accessibles aux mulets, il y a peu d’années encore, un service d’omnibus est établi qui roule à quatre chevaux en passant par le Chaos.
Le Chaos, c’est un coup de poing du bon Dieu en colère, à moins que ce ne soit un furieux coup d’épaule du diable en gaieté. Coup de poing céleste ou coup d’épaule infernal, le résultat est le tableau le plus terrible et le plus grandiose qui se puisse voir. « La montagne autrefois, dans un accès de fièvre, dit M. Taine, a secoué ses sommets comme une cathédrale qui s’effondre. Quelques pointes ont résisté, et leurs clochetons crénelés s’alignent sur la crête ; mais leurs assises sont disloquées, leurs flancs crevassés, leurs aiguilles déchiquetées. Toute la cime fracassée chancelle. Au dessous d’eux, la roche manque tout d’un coup par une plaie vive qui saigne encore. Les éclats sont plus bas sur le versant encombré. Les rochers écroulés se sont soutenus les uns les autres, et l’homme aujourd’hui passe en sûreté à travers le désastre. Mais quel jour que celui de la ruine ! Elle n’est pas très-ancienne, peut-être du sixième*siècle, et de l’année du terrible tremblement rapporté par Grégoire de Tours. Si un homme a pu voir sans périr les cimes se fendre, vaciller et tomber, les deux mers de roches bondissantes arriver dans la gorge à la rencontre l’une de l’autre et se broyer dans Une pluie d’étincelles, il a contemplé le plus
grand spectacle qu’aient jamais eu des yeux humains. »
Eh bien ! nous allons passer par là sur l’impériale d’un omnibus, Marmontel, le docteur et moi ; nous allons traverser des endroits plus fantastiques encore et plus dangereux que le Chaos. Suivez-nous, je vous prie, où plutôt veuillez prendre place à nos côtés.
A travers le Chaos. — Le pari d’un Brésilien. — Un mot sur le Caillou de la Raillé. — Par-dessus les abîmes. -- Une rencontre inattendue. -- DineràLuz. — Marmontel termine son allégro. — Moralité.
Nous voici sur l’impériale de l’omnibus qui roule au galop vers Gèdre.
Nous sommes admirablement perchés sur cet observatoire mouvant pour étudier les masses glacées que nous laissons derrière nous et les rocs dénudés vers lesquels nous courons.
Ici le Marboré aux cimes sourcilleuses et l’inaccessible Astazou au double manteau de neige et de sapins. Plus loin, les Trois- Sœurs, cachées à nos yeux comme de pudiques montagnes par les formidables murailles d’Estaubé. A l’est de Gavarnie, comme une sentinelle avancée des terrains crétacés, le fier et robuste Pimené. Au fond, règne un souverain immuable (il en est peu), le Mont-Perdu, dont les magnifiques dépendances composent une cour de granit. Ici le Coumelie, nu comme un marbre taillé.
D’un autre côté, les pentes noircies qui conduisent au col de Sombra. Devant nous, semblables à des oasis, les montagnes cultivées qui entourent le village de Gèdre.
Pour raviver notre orgueil de touriste, nous voyons subitement dans un détour se dresser le Viguemale, dont le soleil éclaire la cime diamanté.
Naturellement nous parlâmes de notre ascension de la veille, et je ne sais comment il se fit que la conversation étant revenue sur l’omnibus de Gavarnie et sur les services d’omnibus en général, je me rappelai une histoire de Brésilien aussi vraie que bizarre et folle.
Je la racontai à mes gais compagnons d’impériale.
— Messieurs, leur dis-je, j’ai rencontré l’an dernier à Cauterets un jeune Brésilien que j’avais eu l’occasion de voir à Paris. Cet insulaire, d’ailleurs fort aimable, est de ceux que leurs parents envoient en France avec une honnête pension d’une dizaine de mille francs par mois pour terminer leur instruction et prendre les manières du grand monde au bal Mabille.
Ce jeune et puissant Américain osa parier dans un dîner d’amis qu’il mystifierait plus de Français en un seul jour que mademoiselle X., figurante des Délassements - Comiques, n’avait fait de victimes parmi les étrangers en toute sa folle existence.
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— Et comment vous y prendrez-vous ? demanda quelqu’un.
— Cela me regarde, répondit le Brésilien. Pariez et vous verrez.
On paria un dîner pour toutes les personnes présentes, présidé par la figurante elle-même dans le cas où elle voudrait bien l’embellir de sa gracieuse présence.
Le Brésilien avait son plan, plan nouveau, hardi et de nature, — comme il l’avait dit, — pour mystifier en un seul jour plus de Français que n’avait fait de victimes cette pieuvre dramatique depuis qu’elle avait Vâge de raison.
Quand Pascal inventa les omnibus au dix-septième siècle, certes il ne prévoyait pas que ces sortes de voitures deviendraient un jour un des besoins les plus impérieux de la capitale.
• Vous représentez-vous Paris privé d’omnibus pendant vingt-quatre heures, ne fut-ce même que dans un 3 seule des lignes desservies.
Voilà précisément à quoi notre Brésilien pensait lorsqu’il engagea son pari.
— Quelle folie, dit le docteur.
— C’est drôle, fit Marmontel, mais c’est terriblement nouveau-monde, je veux dire excentrique.
— Ce Brésilien, repris-je, avait calculé le nombre d’omnibus qui font chaque jour le trajet des Bati-
gnolles à l’Odéon et de l’Odéon aux Batignolles, et il comptait les accaparer tous pendant vingt-quatre heures.
Des hommes devaient être engagés en nombre suffisant pour remplir tous les omnibus, intérieur et impériale. Ils n’en seraient sortis que pour aller prendre leur repas pendant qu’une nouvelle escouade d’engagés comme eux auraient occupé leurs mêmes places ; de sorte que pas une personne étrangère au complot n’eût pu entrer dans aucun des omnibus de cette ligne ce jour-là.
Le Brésilien, qui avait plus que du foin dans ses bottes, qui y avait toute sa famille, ne se donna même pas la peine de calculer à combien lui reviendrait cette plaisanterie. Il tenait à gagner son pari, quitte à perdre un peu de l’argent patrimonial qu’il gaspillait avec tant de laisser-aller.
Qui empêcha cet excentrique insulaire de mettre son projet à exécution ? Je n’en sais rien. Peut-être recula-t-il, au dernier moment, devant la désolation publique et le scandale que devait nécessairement causer une semblable extravagance. Toujours est-il que les voyageurs de la ligne des Batignolles à l’Odéon, et vice versa , l’ont échappé belle sans qu’ils s’en soient jamais douté.
J’ai rappelé au Brésilien son pari, et il ma répondu avec un ton de regret :
— C’était faisable.
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Encore quelques tours de roues, et nous aurons traversé le Chaos et nous pourrons saluer la Brèche de Roland, en accompagnant ce salut, si cela nous plaît, de la musique de Mermet.
Si Marmontel n’avait pas été pressé de reprendre son traitement des eaux thermales, et de rentrer à l’hôtel, afin d’écrire les dernières mesures de son allégro , j’aurais proposé de quitter la grande route pour pousser une pointe jusqu’à Heas.
Heas est un lieu de pèlerinage très fréquenté à une certaine époque de l’année. On y fait des processions, on y chante faux avant et après boire, et les bonnes femmes autant que les bons hommes y baisent pieusement un grand bloc isolé de forme cubique, qu’on appelle le caillou de la Raillé.
Il ne faudrait pas se permettre de railler ce caillou de la Raillé sur lequel, dit la légende, la Sainte Vierge mit un beau jour pied à terre, venant en ligne droite de son royaume céleste. Elle resta sur ce caillou sans abri, jusqu’à ce que les bergers craignant de la voir ainsi exposée aux intempéries, lui bâtirent une chapelle, dont tout naturellement elle prit possession.
Certes la conduite des bergers est louable ; une chapelle était ce qu'on pouvait offrir de plus modeste à la Reine des cieux, qui s’était donné la peine d’entreprendre un long voyage pour visiter cet endroit perdu des Hautes-Pyrénées.
On comprend que le caillou qui avait servi de point d’appui à la madone dut être doué de propriétés miraculeuses. S’il ne figure pas encore dans le codex comme une panacée universelle, il n’en inspire pas moins de confiance aux montagnards.
Quelques-uns ne se contentent pas de s'y frotter ; pour se guérir de la fièvre, de rhumatismes, de la gale et du mal de dent, ils en détachent des petits fragments qu’ils portent à leur col en guise d’amulettes.
Cette pierre heureusement est d’une grande dimension et longtemps encore elle suffira à la consommation des bons montagnards qui, je crois, en font un petit commerce. Les affaires avant tout.
Le caillou de la Raillé inspire à M. de Chausenque les réflexions suivantes : « Le respect pour ce bloc remarquable ne remonterait-il pas plus haut ? Ne faudrait-il pas le ranger dans la catégorie de ces pierres isolées sur tous les points de la France, dont la grosseur et le site attirent encore l’attention, qui paraissent avoir été pour nos ancêtres de rustiques autels, et dont la longue liste peut s’accroître dans les Pyrénées du bloc unique d’Hagetmau, du dolmen de Viedessos, des pierres sacrées de Ileychettes à l’entrée de la ville d’Aure, des pierres maruses de la Barousse, qui ressemblent à des autels antiques sans inscription, et de la pierre de Tou-sur-Lartigue, de Salabre, dans les quatre vallées, qui sont encore l’objet de la superstition des pasteurs, comme le
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sont en Bretagne les pierres de Carnac et le Stone- Nenge en Angleterre, les plus grand monuments qui nous restent du culte de nos aïeux? »
Nous voici à Gèdre (un village de quelques maisons), et notre premier soin est de contempler, de l’impériale même de notre omnibus, la fameuse Brèche-de-Rolland qui se dessine très- nettement à nos yeux.
— Il faut, dis-je au docteur, que l’épée de ce paladin ait été terriblement lourde et qu’il l’ait jetée bien furieusement à travers les rochers de Roncevaux, pour qu’en tombant elle ait fait l’entaille que nous voyons. On a bien raison de dire que les hommes d’aujourd’hui sont dégénérés. Il n’y a qu’à voir la brèche pour s’en convaincre.
— Vous avez pourtant constaté àGavarnie, me répondit M. Kuhn, qu’il se trouve encore des gaillards solides en Espagne et en France. Sans compter que, d’après un auteur italien dont je lisais dernièrement les ouvrages, il ne dépendrait que d’une bonne hygiène de voir les hommes vivre généralementplus d’un siècle.
— Flourens, dit Marmontel, prétend lui que la durée normale de la vie humaine n’est que d’un siècle seulement.
— Un siècle a paru mesquin au physiologiste italien qui y ajoute une vingtaine d’années. Au reste, continua le docteur, il y a des exemples très-authentiques d’hommes ayant vécu cent cinquante ans et plus.
— Vraiment, dit Marmontel.
— Sans remonter au peuple d’Israël, demandai -je à mon tour.
— Toute bible à part, ajouta le docteur, on peut en citer une vingtaine dans ce cas : Henry Jenkens, mort à 169 ans, dans le comté d’York, vers l’année 1670 ; le Polonais Jean Booin, mort en 1815, à l’âge de 175 ans, laissant deux fils plus que centenaires : Joseph Sarrington, Norwégien, mort en 1795, à l’âge de 169 ans ; le Hongrois Pierre Rogwin, mort à 185 ans, et son compatriote Charles Czartin, mort à 172 ans ; enfin, un nègre africain, qui aurait vécu jusqu’à l’âge de 210 ans, mais dans un pays où ü n'y a pas de médecins.
— Vous m’en direz tant ! fit allègrement l’auteur de l’allégro de sonate... ou, pour parler plus exactement, l’auteur qui allait bientôt enfin mériter ce titre.
De Gavarnie à Gèdre, la route est à peu près praticable pour une voiture de la dimension d’un omnibus attelé de quatre chevaux.
Deux ou trois fois seulement les roues ont foulé la lisière du chemin, sans parapet, d’où nos regards plongeaient dans le vide.
Un pouce de plus vers la gauche, et nous faisions le saut périlleux.
Heureusement les conducteurs de ces omnibus sont des mathématiciens qui calculent les distances à quelques millimètres près, et l’on peut dormir sur
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sa banquette, quand on n’a pas les nerfs trop sensibles.
Mais de Gèdre à Saint-Sauveur les difficultés augmentent, et les mathématiciens qui nous conduisent doivent prêter ici toute leur attention, si la vie a pour eux quelque charme, et si la nôtre ne leur est pas absolument indifférente.
Les roues touchent-elles encore le sol ? Il est des instants où l’on pourrait en douter et croire à un attelage aérien. Instinctivement on se cramponne à la banquette, et l’on ferme les yeux pour mourir sans voir les horreurs qui vous environnent.
Ce terrible chemin me remit en mémoire une aventure d’un certain gouverneur d’une colonie hollandaise qui avait trouvé un moyen excellent d’améliorer les routes.
C’était le maréchal Daandels, un despote par la grâce de Dieu, c’est-à-dire un despote de naissance et dont les Javanais n’ont pas encore perdu le souvenir.
Un jour, raconte un spirituel écrivain qui a visité Java, nn jour que nous voyagions dans l’intérieur des terres, nous arrivâmes au pied d’une montagne vertigineuse où nos chevaux durent être remplacés par six buffles, pour que notre voiture pùt escalader la côte à pic. *
11 semble étrange qu’une pareille route ait été jamais projetée et plus étrange encore qu’elle ait pu
être exécutée par la main des hommes. On nous dit qu’il y a environ quatre-vingts ans, Daandels, dans une de ses tournées, se trouva arrêté par une de ces murailles de granit qui semblent dire au voyageur : « Tu n’iras pas plus loin ! »
Le gouverneur général manda devant lui les chefs indigènes du district — ils étaient six — et leur annonça qu’il reviendrait dans six mois et qu’il prétendait franchir alors la montagne dans son carrosse d’apparat.
Les chefs déclarèrent que la chose était impossible, que tout ce qui pourrait être fait le serait, mais que, quant à une route sur la montagne, il n’y avait pas à y songer.
— Fort bien, répondit Daandels ; mais voici, moi, ce que je puis faire et ce que je promets de faire. A moitié chemin de la montagne, il sera dressé six potences, une pour chacun de vous, si d’aujourd’hui en six mois, à mon retour ici, je ne trouve pas la route achevée, et de telle sorte que mon carrosse y puisse passer en sûreté. Vous serez pendus tous les six pour avoir désobéi à mes ordres.
La route fut faite.
Jé reviens aux Pyrénées.
Après- les émotions de la danse sur la corde peu raide et sans balancier, au-dessus des chutes du Niagara, à l’instsr du grand équilibriste Blondin (dont j’ai déjà parlé, mais dont les fantastiques ex-
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ploits dans un lieu que j’ai visité me reviennent sans cesse à l’esprit), je ne crois pas qu’on puisse s’en procurer de plus vives qu’en accomplissant cet excentrique et diabolique trajet de Gèdre à Saint-Sauveur.
Que l’omnibus n’ait point versé, qu’aucun voyageur n’ait piqué une tète dans aucun des précipices qui bordent si pittoresquement la route, voilà ce que je ne puis encore comprendre. C’est vraiment bien étonnant, et il faut en rendre grâce à la parfaite construction des omnibus, à la sagacité du guide — du mathématicien, veux-je dire, — de première classe, faisant l’office de conducteur, et surtout au cocher, plus savant calculateur encore que le guide, et dont la prudence et l’habileté nous ont sauvés d’une mort horrible qui paraissait inévitable.
Le voyage de la terre à la lune ne serait pas plus aérien que ce parcours éthéré de Gèdre à Saint-Sauveur.
Saint-Sauveur ! Voilà un saint qü’il est à propos d’invoquer sur cette banquette extra-terrestre.
Depuis ce voyage nuageux, je n’ai plus envie de demander à Nadar ni à Flammarion d’aller courir l’atmosphère. C’est fait.
— Est-ce que vous craignez quelque chose? me dit naïvement, ou férocement, je ne sais trop, le cocher, au moment où nous doublions une courbe sur un ruban étroit de chemin sans le moindre parapet,
entouré de gouffres ouverts sous les pas de nos quatre chevaux, comme des fosses communes qui demandent de l’emploi.
— Oui, répondis-je au cocher, je crains en effet quelque chose.
— Et que craignez-vous, monsieur ?
— Pardon, une question : Comment vous appelezvous, mon ami ?
— Je me nomme Pierre Lefrit.
— Vous ne vous appelez pas Abner, alors ?
— Non, monsieur.
— C’est dommage.
— Pourquoi cela, monsieur, est-ce dommage que je ne me nomme pas Abner ?
— Parce que je vous eusse répondu : Je crains tout, cher Abner, et n’ai pas d’autre crainte... Mais puisque vous vous nommez Pierre Lefrit, je changerai de langage. Je vous dirai donc, Pierre Lefrit, que je crains que la bille d’un écolier ou tout autre objet de même calibre, venant à se trouver sous une des roues de la voiture, la petite secousse qui en résulterait dérangeât le merveilleux équilibre duquel dépend notre vie à tous, et que, patatras ! chevaux, omnibus, voyageurs, conducteur et cocher composent au fond de- quelque précipice une confiture peu délicate.
— Quelle idée ! monsieur.
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— N’est-ce pas qu’elle est drôlette cette idée?
— Ainsi monsieur, si vous étiez cocher, vous ne voudriez pas conduire sur cette route ?
— Non, mon cher Lefrit, j’aurais trop peur d’être frit. Ou bien alors si j’avais l’honneur de me dire cocher, et qu’on m’olTrit la gloire de conduire sur cette route incomparable , j’y mettrais une condition.
— Ah ! monsieur, ce n’est pas aux pauvres cochers tels que nous à poser des conditions à personne... Mais, enfin, quelle serait cette condition?
— C’est que la voiture confiée à ma garde serait munie d’un parachute.
— Soyez tranquille, monsieur, vous êtes ici aussi en sûreté que dans votre lit.
J’avais un journal à la main, dans lequel je venais de lire qu’un monsieur, en Suisse, s’étant endormi la bougie allumée sur sa table, le feu avait pris aux rideaux, et qu’il était mort dans les flammes. Quelques lignes plus loin, le même journal racontait que, le plancher d’une maison s’étant effondré, un couple de nouveaux mariés, plongés dans un sommeil plein de rêves enchanteurs, sans doute, furent entraînés dans une chute affreuse à laquelle probablement ils ne survivront ni l’un ni l’autre. Et je me dis que les voitures sont plus sûres encore sur le chemin de Gèdre à Saint-Sauveur, que certains lits ; et je me
rappelai l’amiral Dumont-Durville sorti sain et sauf de quarante années de navigation sur toutes les mers, et d’épreuves sur toutes les terres, mort en chemin de fer, brûlé, calciné dans un trajet d’une demi-heure. Sans compter les tuiles qui vous tombent sur la tête en plein boulevard, et le livre de la destinée des mahométans... Et ces idées, que je trouvais consolantes alors, me firent attendre avec un peu moins de serrement de cœur le moment où, après avoir passé sur un vieux pont en bois, nous admirâmes, comme un saisissant contraste, l’admirable pont Napoléon (un chef-d’œuvre de hardiesse élégante). Enfin nous nous trouvâmes à Luz comme un chat qui retombe sur ses pattes après un saut d’un toit de maison dans la cour d’une autre maison.
C’est égal, ce sera un bien beau jour que celui où deux voitures pourront partout se croiser sur le chemin si fréquenté de Saint-Sauveur à Gèdre, et où les chevaux ne joueront pas le rôle ambitieux et difficile du Pégase de la fable.
En arrivant à Luz, Marmontel et le docteur, qui avaient fait une promenade d’environ seize kilomètres avant le déjeuner, se trouvaient tout à fait remis de leurs fatigues. Les miennes commençaient, pour ainsi dire, à se faire bien sentir, et je crois qu’elles durent encore.
Après avoir visité à Luz l’église si remarquable par son antiquité et les curiosités qu’elle renferme, — - curiosités dont nous avons parlé en détail plus
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haut et dont quelques-unes furent l’objet d’intéressants commentaires de la part de Marmontel , — nous songeâmes au dîner.
En sortant de l’église, je fus accosté par un inconnu au teint basané, au regard scrutateur, à la physionomie énergique et intelligente.
J’avais déjà remarqué ce personnage qui m’avait regardé de l’air d’un homme qui cherche à se ressouvenir.
- — Puis-je vous dire un mot en particulier, me demanda-t-il.
— Avec plaisir, monsieur, lui répondis-je, si ce n’est qu’un mot, car nous arrivons de Gavarnie trèsfermement résolus, mes compagnons de voyage et moi, à diner le plus vite et le mieux possible.
— Je n’ai, en effet, qu’un mot à vous dire, monsieur ; cependant si j’étais indiscret...
Un signe de tète lui fit comprendre que j’étais à sa disposition.
Je quittai le docteur et Marmontel, et, après quelques pas, mon inconnu s’arrêta.
— Mon Dieu, monsieur, me dit-il, il me semble que je vous ai déjà vu quelque part.
— Si tant est, lui répondis-je, que vous m’ayez déjà vu, cela ne peut-être que quelque part.
— En effet, reprit-il en riant, on est toujours quelque part. avez-vous pas voyagé, monsieur ?
— J’ai beaucoup voyagé, monsieur.