‹ De haut en basChapitre 12 sur 13 · IG · texte numérisé non relu

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— En Amérique ?

— En Amérique.

— Alors je ne me trompe pas, c’est bien vous.

— Je ne cesse jamais d’être moi, même en Amérique.

— N’avez- vous pas fait le commerce des jambons à Cincinnati, le pays où l’on tue les porcs à la mécanique ?

— Le ciel, en me créant, ne m’a point doué du génie de la spéculation. Je ne sais que manger le jambon quand j’ai faim et qu’on m’assure que les trichines n’y ont pas fondé de colonies.

— Vous êtes médecin, alors ?

— Incapable de guérir ni de tuer qui que ce soit, n’ayant jamais étudié pour cela.

— Avocat ?

— Pas davantage.

— C’est singulier... Ne me dites pas qui vous êtes, je veux avoir le plaisir de le trouver.

— Comme il vous plaira, monsieur.

— Attendez donc... attendez donc...

— J’attends, monsieur.

— Ah ! j’y suis maintenant. Le son de votre voix m’a tout remémoré. Vous avez été confiseur à New- York.

— J’ai habité New-York pendant plusieurs années, mais je n’y ai jamais rien confi.

IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES

— Vous êtes Français, pourtant.

— Français, oui, mais pas confiseur.

— Voyons donc... N’est-ce pas vous qui étiez en 1852 cuisinier à New-York, hôtel... non, ce n’est pas vous ; le cuisinier dont je parle avait le nez plus long et les cheveux plus courts.

— Je ne suis pas cuisinier, en effet, mais moins peut-être à cause de la longueur de mon nez et de mes cheveux que parce que je ne sais pas faire la cuisine.

— Vous me déroutez... N’importe, ne me dites rien, j’y arriverai... Vous avez fait dans les clous?

— Jamais. Le clou a du bon certainement; mais il m’a toujours laissé froid.

— Vous avez tenu un pensionnat, alors ?

— Grand Dieu ! je me serais plutôt jeté tète baissée dans la clouterie !

— Je donne ma langue au chien.

— Vous avez tort de vous en priver pour un animal qui ne vous en serait pas reconnaissant. Gardez votre langue, monsieur, c’est toujours prudent, et ne faites plus d’efforts de mémoire. Vous m’avez vu à New- York un jour où vous y étiez venu en compagnie de quelques Indiens auxquels vous serviez d’interprète.

— Ah ! cette fois, je vous tiens : vous vous nommez. . .

— Précisément.

— Allons, j e le vois, ma mémoire n’a pasfaibli avec les années. Enchanté de vous retrouver, monsieur.

Le compagnon de route que le hasard venait de

me donner était un de ces fiers bohémiens du monde , héros de vagabondage , entrepreneurs de toutes les choses possibles et surtout impossibles, Juifs - Errants de la fortune, que rien n’ arrête dans leur marche fatale à travers notre globe , qui connaissent tous les pays, excepté souvent celui qui les a vus naître, ont pratiqué tous les métiers, y compris celui de monarque dans le pays des aveugles où leur esprit borgne était roi, et empruntent deux sous pour se faire de la tisane la veille de leur mort, après avoir été vingt fois sur le point de devenir archi-millionnaire. Leur vie tout entière a été un steeple- chase sur le turf de la fortune. Mais maître Guignon, qui a constamment couru avec eux, les aconstamment dépassés d’une longueur de bourse. C’est vexant de perdre le prix pour une si petite longueur.

Il faut avoir voyagé en Amérique pour bien comprendre ces caractères bizarres, dont les extravagances n’excluent souvent ni la grandeur ni la noblesse.

J’étais heureux de cette rencontre ; car, si j’aime les voyages, j’aime aussi les voyageurs. Ils ne disent pas toujours la vérité ; mais leurs mensonges mêmes, comme ceux des vieux troupiers, out une saveur particulière qui les rend séduisants.

I.’illustre vagabond que j’avais à mon côté avait fait le tour du monde en s’arrêtant un peu partout, comme d’autres font le tour de leur chambre en s’asseyant un peu sur toutes les chaises.

IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES

A l’embouchure de l’Orénoque, il s’est mêlé aux Guaranis, un peuple unique par ses mœurs et ses habitudes. Quand vient la saison des pluies qui inondent le pays, chaque Guaranis grimpe sur un palmier à éventail appelé par les savants mauritice, et y reste jusqu’au retour du beau temps, c’est-à-dire environ deux mois. Ils perchent comme des oiseaux, se nourrissent exclusivement de la moelle du palmier sur lequel ils demeurent, et n’ont, quand ils veulent se désaltérer, qu’à ouvrir la bouche dans la direction du ciel, dont les cataractes sont ouvertes. Comme on le voit, point de loyer à payer, et point de fournisseurs à satisfaire dans ce paradis terrestre, dont le seul défaut est d’être humide.

Un peu plus loin, sur les bords mêmes du fleuve, notre aventurier eut l’honneur de partager le dîner des Ottomaques, qui ne sont ni carnivores, ni herbivores, mais bien terrivores. Les Carême et les Yatel de l’endroit préparent, pour les Rimod de la Raynière et les Brillat-Savarin de ces bords heureux, des boulettes d’argile onctueuses, colorées naturellement par l’oxyde de fer qui s’y trouve, et qu’ils font cuire à petit feu. Pour manger cette friandise, les Ottomaques les humectent tout simplement avec de l’eau.

Au reste, M. de Humboldt qui, lui aussi, a vu les Ottomaques se nourrir de terre glaise, assure que dans plusieurs autres pays situés entre les tropiques, l’homme éprouve un désir presque invincible de manger de la terre. Et non point de la terre alcaline,

qui pourrait servir à neutraliser des acides, mais des bols gras et d’une odeur forte. On est souvent obligé, dit-il dans ses Tableaux de la Nature , après une pluie d’orage, de renfermer chez eux les enfants pour les empêcher de trop manger de la terre. Le savant rencontra dans le village de Banco, sur les bords de la Madeleine, un enfant indien qui, au dire de sa mère, ne voulait se nourrir que de terre glaise. Aussi était-il desséché comme un squelette.

Après avoir mangé de la terre avec les Ottomaques, notre intrépide bohème avait goûté en Chine des ragoûts de vers de terre, de chiens bassets et de rats violets.

Dans le pays des Pitagoares, entre le Rio-Grande et le fleuve du Paraïba, il avait vu un docteur en médecine, de la Faculté des Tupigues, ordonner d’ouvrir le ventre d’un homme bien portant pour guérir un noble malade d’une fièvre tierce opiniâtre. Cette médication ne réussit qu’à moitié : l’homme bien portant mourut, mais le malade continua de languir.

Au Brésil, près de Campos, il avait vu payer quatre graines rouges un excellent pot-au-feu. L’acheteur était un Botocudo, le pot-au-feu un morceau de cuisse d’homme, avec une main en guise de réjouissance, pour parler le langage des bouchers et des ménagères. Il avait péché la baleine dans le Groënland et poursuivi le buffle dans les plaines de l’Arkansas. Tour à tour ferblantier en Colombie, instituteur à Puerto-Cabello, négociant dans le Yucatan,

médecin à Maracaïbo, diplomate à Bogota, médium à Valparaiso, avocat à Chicago, professeur de musique en Australie, pêcheur de perles à Panama, courtier en femmes esclaves en Turquie, interprète auprès des Indiens aux États-Unis, il fut élevé à la dignité de monarque d’une île à Guano, et n’avait abdiqué ces augustes fonctions que pour se faire mineur en Californie.

Cet homme locomobile se disposait à me raconter ses aventures californiennes lorsque Marmontel et le docteur, impatients comme des hommes qui ont faim, firent entendre une petite toux qui voulait dire : — Ah ! ça est-ce que votre dialogue va durer longtemps encore ! Dépêchons, dépêchons.

Mon cosmopolite comprit la signification de cette toux impatiente.il sourit, me tendit la main, et nous nous quittâmes comme une paire de vieux amis.

— Enfin ! dit le docteur.

— Que diable aviez-vous tant à vous dire? me demanda Marmontel.

— Je vous conterai cela, mes bons amis, entre la poire et le fromage.

Nous allions nous acheminer vers Y Hôtel de l’Univers, tenu par Fayotte, — abonné de la Liberté * lors des menus du baron Brisse, — lorsque le maître de YHôtel des Pyrénées, que je connais depuis plusieurs années, vint à notre rencontre. Il avait appris notre arrivée et nous avait galamment préparé de sa main savante, les plus fines côtelettes d’isard que

gastronome puisse rêver. Les côtelettes furent lestement mangées, et comme il n’y en avait plus, nous redemandâmes au moins de la sauce. L’artiste culinaire apparut avec la sauce demandée ; il était ému et il y avait de quoi. Nous venions de lui décerner à notre manière les honneurs dus au triomphateur.

Au dessert, Marmontel se pencha à mon oreille.

— Comment trouvez-vous le docteur ?

— Il est bien rouge.

— C’est inquiétant.

— Ça le regarde, puisqu’il est médecin.

— Il ne dit rien depuis une heure.

— Croyez qu’il n’en pense pas moins.

— Une insolation, c’est grave.

— Le docteur sait parfaitement ce qu’il fait ; s’il a pris une insolation, c’est qu’il était bien sûr de se l’ôter.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr.

A ce moment, le docteur se fit entendre.

— Garçon ?

, — Voilà, monsieur.

— Une bouteille... •

— De Chàteau-Margaux ?

— Non, de vinaigre.

— Monsieur veut boire du vinaigre ? fit le garçon en grimaçant.

IMPRESSIONS PYRÉNÉENNES

— Non, j’en veux faire boire à mon crâne pour le punir de s’être laissé trop influencer par le soleil.

Le vinaigre fut apporté, le docteur en mit quelques gouttes dans de l’eau fraîche, s’appliqua une compresse, et le lendemain il était radicalement guéri.

Nous nous remîmes en route, une route sûre celle-là, mais de l’aspect le plus sévère jusqu’à Pierrefitte, et nous rentrions dans Cauterets à neuf heures du soir.

On fut un peu surpris de nous revoir à l’hôtel Meillon,car le bruit s’y était répandu que nous étions tous morts au Viguemale. La vérité est que nous étions tous en bon état ou à peu près. Le docteur se montrait, nous le savons, avec un teint plus frais que d’habitude ; Marmontel n’avait laissé dans la bataille qu’un peu de l’épiderme de sa jambe et presque tout son pantalon ; mon côté gauche portait seulement l’empreinte azurée de quelques chutes légères sur les pierrailles. Était-ce la peine d’en parler ? 1

1. Quelques jours après notre ascension, un médecin de Cauterets, le docteur Comandré faisait avec quelques amis la promenade du lac de Gaube. Il rendit compte de cette petite

excursion et parla de la nôtre « Ce dernier, tombant à la

renverse, faillit faire chavirer la barque. Tant bien que mal, avec l'aide du tronçon de rame qui était resté à la main du » trop vigoureux rameur, nous atteignîmes l’autre rive.

u Cependant, le danger couru avait tempéré d’une manière sensible l’ardeur voyageuse de nos aimables compagnes, qui se refusèrent à pousser plus loin pour reconnaître les traces du passage des excursionistes Marmontel, Kuhn et Oscar Comettant. Ces intrépides, qui avaient, quelques jours auparavant

Nous nous couchâmes de bon cœur, et, le lendemain matin, Marmontel m’annonça... qu’il venait de terminer son allégro. Je l’embrassai pour le féliciter, car j’avais fini par croire que cet allégro commencé sur la route de Pierrefitte, élucidé à Cauterets, écrit un peu partout et jusque sur la crête du grand Viguemale, n’aurait jamais de fin.

franchi le Viguemale à son sommet supérieur, en guise de verre d’absinthe, afin d’avoir de l'appétit en arrivant pour souper à Gavamie.

« On sait tout ce que cette excursion tentée par ces trois audacieux, nés, le premier pour répandre des Ilots d’harmonie, le second pour guérir les malades, et le troisième pour faire des livres et écrire des articles dans les journaux, et non pour sauter le Viguemale à pieds joints, comme des isards, eut de triste et de lamentable pour la population de Cauterets. — Un chapeau, — qui n’était pas celui d'un horloger, — mais bien celui dont on avait vu la tète de Comettant ornée au moment du départ, fut remis le lendemain à une chambrière par un naturel du pays. L’idiome de ce naturel, mal compris par cette dernière, lui laissa croire qu’on l'avait trouvé au Viguemale. C’était grave.

« Oscar Comettant avait-il été dévoré par un ours? Ou bien, monté sur un isard, afin d’être plutôt rendu à Gavarnie, avaitil laissé choir sa coiffure dans quelque course échevelée ? Ce qui semblait évident, c’est que Comettant, s’il n était dévoré par un ours, avait roulé comme une avalanche dans quelque • ravin.

« Qu'il vécut encore après cette effroyable chute, c’était possible.

« Déjà tous les guides étaient requis pour faire une battue au Viguemale et retrouver Comettant mort ou vif, en gros ou en détail.

« Déjà Tarrieu allait, à coup de tambour, promettre récom-

— Vous allez me le jouer , cher ami, dis-je au maître.

— Non, vous le jouerez vous-même quand il sera publié.

— Soit, lui dis-je, et j’en rendrai compte.

— Je ne puis vous en empêcher.

J’ai tenu ma parole, et le compte-rendu sera com-

pense à celui qui trouverait celui qui avait trouvé le chapeau, lorsque ce dernier, se trouvant lui-même, sans pour cela se récompenser, vint expliquer son langage à la chambrière.

« Il dit qu’il avait porté « le chapeau de Comettant partant (perdin en patois du pays) pour le Viguemale. » Or, ce mot pertin ou perdin avait été traduit par la chambrière par le mot perdu.

« Cette heureuse explication rendit le calme à nos cœurs. Il fut enfin reconnu que ce chapeau, càuse de poignantes conjectures, était celui de M. Meillon, qui gênait la tête de Comettant qui avait préféré la casquette de Barragat, qui avait chargé son frère de le rapporter à la chambrière, qui, ne sachant pas le patois, avait fait pis que de prendre un nom de ville pour un nom d’homme.

« La morale de cette cascade est bien claire : « Ne changez pas de coiffure en partant pour le Viguemale, s’il y a des chambrières qui ne comprennent pas le patois. »

« Heureusement le jour de notre excursion était postérieur à ce jour bienheureux ou Marmontel, le docteur Kuhn et Oscar Comettant nous furent rendus par l’omnibus-poste de Gavarnie en chair et en os, mais chair et os meurtris à tel point que douches, bains, onctions, cataplasmes furent insuffisants pendant huit jours ! Rassurés sur leur sort, nous n’avions plus souci que de la gloire dont ils s’étaient couverts par cette excursion mémorable, b

plet quand j’aurai dit que les dernières pages de cette composition si étrangement conçue sont, sous tous les rapports, dignes du début. Au reste, la musique se joue et ne s’analyse guère. Jouez ce morceau pianistes de bons doigts et de bon goût, et laissezmoi ne vous en rien plus dire. C’est ce que vous pourrez faire de mieux, et moi aussi.

Moralité. Si vous êtes désagréablement préoccupé par quelque ennuyeuse affaire, ce qui peut arriver à tout le monde ; si votre femme est coquette, ce qui paraîtrait bien extraordinaire par le temps qui court, de mœurs simples et naïves ; si vous n’êtes pas décoré au 15 août prochain, ce qui n’est guère probable pour peu que vous joigniez un mérite réel à une grande modestie ; en un mot, si vous êtes poursuivi par une contrariété quelconque et que vous ayez besoin de changer brusquement le cours de vos idées r allez au Viguemale. C’est souverain en pareil cas. Grimpez-y surtout si, ayant le bonheur d’être compositeur de musique et professeur de piano au Conservatoire, vous avez un allégro de sonate à faire. Il est évident désormais, qu’on ne saurait le mieux réussir qu’à l’extrémité de la Piquelongue. C’est un peu haut, mais quand on aime son art !

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