L'IDEAL ET LES PREMIERES ETAPES
Tous les actes qui s'accomplissent dans une société sont les effets d'énergies antérieurement existantes. Bien que les phénomènes sociaux soient infiniment complexes et subtils, on peut distinguer les lignes les plus grosses d'un avenir prochain. Il faut pour cela étudier et interprêter la qualité et la direction des énergies dont on sent la pression.
Une certaine divination de l'avenir n'appartient pas aux orateurs politiques, mais aux observateurs. 11 y a une causalité qui détermine les transformations sociales. Ce n'est point, par
cTéloquentes objurgations qu'on saisit les rapports des choses, c'est au contraire en se dépouillant de ses sympathies et de ses antipathies, de tous ses préjugés, qu'on se mettra en état de juger, les actions mutuelles des membres d'une société entre eux et sur leurs petits-fils.
Encore les phénomènes moraux sontils si complexes, si dispersés, que l'observateur, — arrivât-il à se détacher de ses préjugés de tempérament, d'éducation,de caste et d'intérêts, — doit bien se garder de se prononcer sur les conséquences un peu lointaines des énergies qu'il voit agir autour de lui. C'est osé de définir les grandes lignes de demain, mais c'est admissible. Quant à aprèsdemain, mettons-y tous nos rêves, c'est notre droit, mais sachons bien que ce sont des rêves.
Les énergies, les forces dont nous supportons aujourd'hui la pression, vont produires des actes, que nous pouvons prévoir, mais ces actes à leur tour deviendront des énergies, des forces agissantes — et ainsi à l'infini, sans que nous puissions soupçonner les formes
AUX CANTINES Df NOni)
sociales qu'elles détermineront, toujours nouvelles et infiniment diverses.
Après-demain c'est le lieu de l'idéal.
Des hommes politiques au sens étroit ne s'en préoccuperaient pas. Ils diraient : « Nous nous proposons de gouverner dans un milieu donné, avec des éléments donnés, et nous n'avons que faire d'organiser des relations d'individus encore â naître, dans un milieu encore à déterminer, sous des influences hypothétiques. )> Et ce disant ils n'auraient pas tort. C'est le raisonnement que je prétais l'autre jour à un Goblet. Mais j'imaginais qu'un Jaurès répliquait : « Moi je veux me préoccuper de cette cité de rêve ; je veux bâtir dans les imaginations cette Salente. Serait-elle une chimère à jamais irréalisable, je la vanterais encore comme un but à proposer aux efforts de la masse, comme un réconfortant pour les cœurs qu'elle anime d'enthousiasme, et en même temps comme une commodité pour les intelligences où elle met de l'ordre. »
Pour toute science on a coutume de bâtir une hypothèse — ainsi à cette heure l'hypothèse darwinienne du trans-
formisme — qui prétend seulement être la construction la plus propre à encadrer et à ordonner les faits innombrables laborieusement amassés par les observations.
Le darwinisme n'est qu'une vue de l'esprit, de même le collectivisme. Serat-il quelque jour la forme de notre civilisation? On ne peut l'affirmer. Simplement c'est une fiction qui paraît à quelques-uns de nos contemporains propre à relier de la façon la plus satisfaisante les faits économiques constatés d'après la transformation industrielle de l'Europe.
Le collectivisme est une Salente qui, peut-être se bâtira, mais où n'entrera aucun de nos contemporains. C'est un poème plus ou moins séduisant, qui pourra devenir une vérité, mais qui n'est encore qu'une hypothèse sociologique lointaine.
C'est une construction assez flottante.
Il ne faut point s'en étonner : La sociologie, et, en général, les faits historiques ne sont pas susceptibles d'être traités avec la précision des sciences exactes.
Pour ma part, dans cet avenir, que chacun interprète avec son tempérament, je crois entrevoir uu épanouissede l'individu, un affranchissement des lois, un groupement par lihre harmonie Ce sont de beaux rêves auxquels
nous reviendrons, des hypothèses dont nous aurons à peser les probabilités.
Tandis que dans la Cocarde transformée, nous prenons un premier contact avec des lecteurs qui attendent une philosophie et une action, mon souci constant est de souligner cette distinction capitale entre l'œuvre immédiate et l'idéal entrevu.
Sur l'idéal, chacun de nous a ses vues, expression sincère de son tempérament. Il faut laisser l'avenir fermenter dans les intelligences. Mais sur l'œuvre immédiate, sur la tactique nous avons à nous accorder, il faut que nous prenions une vue commune de la première étape.
Aujourd'hui cette entente spontanément s'est faite. Les radicaux (tel Goblet) les nationalistes épris de justice (tel Drumont), les socialistes collectivistes (tel le groupe de la Petite République),
s'entendent sur la partie la plus immédiate de notre tâche qui est d'atteindre l'excès de la richesse et par suite de la mieux répartir. La restitution à l'Etat des grands services publics est acceptée par le pays et réclamée par des personnes qui diffèrent d'ailleurs dans la conception de l'idéal.
Le Journal de Genève, en attendant que je lui réponde, me permettra de sourire s'il persiste à penser que cette nationalisation des chemins de fer, de la banque et des mines peut contrarier notre idéal du libre épanouissement de l'individu.
La décentralisation et une réforme de nos systèmes d'éducation doivent aussi être inscrites parmi les transformations les plus imminentes de notre société, les premières étapes de ceux qui marchent vers un idéal.
{18 Septembre 1894).