‹ De Hegel aux cantines du nordChapitre 9 sur 17 · OPPRIMES ET HUMILIES · texte numérisé non relu

OPPRIMES ET HUMILIES

Ce que j'attends avec impatience c'est le retour des jeunes gens de l'Université, élèves de faculté, boursiers, maîtres répétiteurs, jeunes professeurs. Les humbles de la science et des lettres ! A cette fin des vacances, ils sont épars dans la campagne, dans des coins où la Cocarde ne pénètre pas. Déjà ils nous écrivent, Ils sentent bien que la Cocarde sera leur expression. Nous les comprenons, nous les aimons; de sentiment et d'entente, tous ici nous sommes de leur race. . .

Des ouvriers condamnés au travail manuel et dont l'intelligence est avide

AfX CANTINES DC NORD

de culture sont aigris contre la société. Nous connaissons des employés de magasins, des ouvriers de fabrique, qui, avec un cerveau excellent, ne se consolent pas d'avoir manqué, dans leur première jeunesse, des moyens suffisants d'instruction, Ils sont bien prés d'être des révoltés. Contre quoi ? Contre l'ordre social. Eh bien ! parmi les prévilégiés qui reçurent l'instruction classique, même souffrance, mécontentement analogue. Pourquoi ? Parce qu'ils n'ont après tant d'efforts et d'examens, ni les loisirs ni la sécurité dont leur culture leur donne le besoin et dont leurs brevets semblent leur donner le droit.

Ces privilégiés de l'instruction sentent — parce qu'ils voient de près l'enchainement des causes sociales — l'inutilité et l'impuissance de la révolte violente. Mais ils sont décidés à aider ceux qui veulent une modification sociale.

Ces résolus se joignent à ces révoltés. Us sont les adversaires d'une société où et par qui ils souffrent. On leur a donné les beaux désirs, les ambitions qui sont les secrets des livres et ils sont

astreints aux privations, aux laides humiliations qui sont les secrets de la vie.

L'ouvrier, le jeune homme intelligent et qui n'a pu recevoir d'instruction, est esclave des rapports du travail et du capital, mais son frère plus heureux, le jeune homme sans fortune qui, grâce a une bourse a bénéficié de notre éducation universitaire est victime de ce que Taine a nommé la disconvenance entre l'éducation et la vie.

Nous ne saurions nous lasser de signaler les pages admirables de ce grand penseur sur le régime antinaturel et antisocial qu'est le système universitaire.

Internat, retard excessif de l'apprentissage pratique, entraînement artificiel et remplissage mécanique de l'esprit, surmenage, négligence absolue de préparer le jeune homme aux offices virils de Tàge mûr, tel est le réquisitoire qui se dresse contre notre système d'éducation.

Dans les dernières lignes qu'il écrivit, 'e philosophe des Origines de la France contemporaine entendait la jeunesse dire aux dirigeants : « Par votre éducation vous nous avez induits à croire, ou vous

nous avez laissé croire que le monde est fait d'une certaine façon, vous nous avez trompés ; il est bien plus laid, plus plat, plus sale, plus triste et plus dur, au moins pour notre sensibilité et notre imagination. Vous les jugez excitées et détraquées ; mais elles sont telles, c'est par votre faute. C'est pourquoi nous maudissons et bafouons votre monde tout entier et nous rejetons vos prétendues vérités qui, pour nous, sont des mensonges, y compris ces vérités élémentaires et primordiales que vous déclarez évidentes pour le sens commun, et sur lesquelles vous fondez vos lois, vos institutions, votre société, votre philosophie, vos sciences et vos arts. »

Les entendez-vous, ces jeunes gens, ces révoltés et ces résolus qui, en abordant la vie à vingt ans, souffrent affreusement au contact d'une dure société, parmi des luttes pour lesquelles ils ne sont ni équipés, ni armés, ni exercés, ni endurcis. Attendez un peu I Ils vont se ressaisir, devenir des hommes libres, qui ne reçoivent de principes que d'euxmêmes, et demain ils seront des ennemis de la société.

Bah? dira-t-on, ils sont quelques milliers. Ah ! vous trouvez : mais cette minorité c'est le levain dans la pâte informe.

Quand les jeunes gens désapprouvent leurs aînés, on peut tout espérer tout craindre. Demain renie hier, c'est donc quelque chose de nouveau qui se prépare dans le monde.

Le budget de Fintruction publique, en dépit de ceux qui le votent, subventionne la révolution.

(i4 Septembre 1894).

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