G DE HEGEL
du Borinage, parfois en écoutant, le soir, un prêche socialiste, à telle phrase de l'orateur et sur sa méthode historique, nous reconnûmes des fragments et la dialectique même du professeur à Iéna.
Exode singulier qu'après tant d'années, et dans des classes si différentes, les doctrines mystérieuses de la chaire dléna réapparaissent, mais, transformation plus singulière encore, ces idées, qu'avaient accueillies avec transport, comme des armes de défense, les conservateurs prussiens, deviennent les pires armes révolutionnaires aux mains des ouvriers sans culture ! — C'est une belle leçon sur l'impuissance des plus puissants pensseurs. Un principe se développe à travers le monde, avec une force inflexible que nul fait n'arrêtera, et souvent ses conséquences mettent dans l'univers un imprévu qui passe les plus hautes ironies.
L'orgueilleux Hegel (v. note 3) croyait avoir fixé sa pensée du même coup qu'il la créait, mais une fois mise au momie, cette pensée pour vivre n'avait que faire de son créateur. C'est la règle. Elle cou-
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rut l'univers, elle agit non seulement sur ceux qui l'adoptèrent, mais encore sur ceux qui la repoussèrent et sur ceux là même qui jamais ne l'entendirent nommer. 11 y eut les aventures de FHégélianisme. (v. note i et 5.)
Pendant une cinquantaine d'années, la Révolution française a été un événement tout à fait important. Oui, elle fut cela ; mais elle ne l'est plus. En ce 1894, la Révolution, et Mirabeau, et Danton, et Robespierre, et peut-être Bonaparte lui-même n'importent guère. Car un grand homme ne demeure pas toujours un grand homme, ni un événement un grand événement. Je suis effrayé de voir avec quelle rapidité l'élégante société bonapartiste a fait des gloires du premier Empire un bibelot. Certain jour arrive où les forces qu'un homme ou un événement représentaient à notre imagination, et par lesquelles ils dominaient notre existence, sont épuisées, de telle sorte que sa domination et son prestige cessent d'être réels. La Révolution française esj; pareille à ces vieux
héros polonais, qui, après avoir étonné le Panslavisme, ne furent plus, en changeant de milieu, que des majors de table d'hôte ; la révolution doit se contenter d'occuper la place d'honneur dans les toasts des Comices agricoles. Parlons avec plus de précision et disons : la tradition de 1789, qui fut si longtemps l'élément révolutionnaire de ce siècle, y est devenue un élément conservateur.
Rousseau, toutefois, a gardé sa vertu intacte. Depuis cent ans, il continue à éveiller les individus et à émouvoir les généreux amants de la justice, comme il faisait au siècle dernier. Notez qu'il n'est pas nécessaire de connaître une doctrine pour eu subir l'influence, il suffit de la respirer. L'atmosphère française est toute chargée de Rousseau.
C'est dans un tel milieu que se combina l'idée hégélienne.
Nos différents socialismes sont la sensibilité de Rousseau ordonnée par la dialectique de Hegel. Les tribuns de la transformation sociale, s'ils se piquaient de penser et parler juste, ne diraient pas : « Nous autres petits-fils de la Révolution », car cette filiation n'est vraie
que pour les bonapartistes, les orléanistes ou les républicains parlementaires, c'est-à-dire pour les conservateurs de nos formes politiques et économiques ; mais un révolutionnaire français, qu'il soit collectiviste, ou fédéraliste, ou anarchiste, relève de Rousseau pour sa sensibilité et de Hegel pour sa dialectique.
Notre Proudhon (v. note 5), comme Marx et Bakounine, tient de Hegel. Formidable filiation ! Il se fut évanoui d'horreur, l'honnête bourgeois, de qui Hegel élevait les enfants dans le même temps où il concevait son principe, s'il avait imaginé ce qui naissait sous son toit. Mais Hegel lui-même ne soupçonnait pas les conséquences de l'idée qu'il élaborait.
Le père spirituel de tant de révolutionnaires n'aimait pas les révolutions, et le gouvernement prussien de la Restauration le tenait pour son ferme soutien.
La voilcà bien cette belle ironie que nous signalions : l'idée hégélienne, bienfait ou fléau, a traversé le monde, en saccageant et en fécondant, sans que
son auteur se soit jamais douté de conséquences qu'il n'avait pas prévues et qu'avec tout son génie il eût été incapable de modifier.
Un principe qui épuise selon sa
logique intérieure toutes les conséquences de sa nature, voilà ce que nous allons suivre dans deux chapitres. Et quel spectacle plus enivrant à considérer avec les yeux de l'esprit !