L'ARBRE DE VIE D'UNE IDEE
L'idée hégélienne s'est transformée, d'abord, en deux idées, le collectivisme et l'anarchie, qui se contredisent et qui sont pourtant deux conséquences également nécessaires de son principe.
Conséquences nécessaires, mais Hegel, tout de même, les eût réprouvées l'une et l'autre, car il considérait sa philosophie comme l'absolu réalisé. Le mot du mystère universel lui semblait trouvé.
Il n'avait que faire de nouveaux réformateurs.
A vrai dire, en affirmant que le monde était désormais immobile, Hegel contredisait gravement sa dialectique. Les disciples crurent la méthode plutôt que
le maître. Avec celle-la,ils furent révolutionnaires contre celui-ci.
Qu'on m'excuse de ne pas essayer de définir la philosophie de Hegel. Je surchargerais cette petite étude où je ne puis mettre de clarté que par élimination. — Quelques personnes pourront se reporter aux fortes pages d'Edmond Scherer.
On sait que l'admirable dialectique de Hegel affirmait qu'un individu ou un fait particulier quelconque ne manifeste jamais l'Idée, et que celle-ci n'apparait que dans une suite de manifestations qui se développent jusqu'à l'infini. C'est-àdire que la vérité est en partie dans ce qui existe déjà, mais surtout dans ce qui est en train de devenir. C'est-à-dire encore que la vérité se réalise continuellement dans toute la suite de l'éternité, sans parvenir jamais à se réaliser complètement. Ainsi se trouvent justifiées toutes novations et toutes contradictions. Désormais, nous savons suivre le développement historique des peuples, nous comprenons tous les mouvements accomplis ; bien mieux, nous les respectons, car Hegel nous enseigne que
tout ce qui a été nécessaire a été vrai et que la place de chaque chose constitue sa vérité.
Les Hégéliens, dans leur ivresse, envahirent tout le domaine des connaissances. On peut les considérer comme une armée triomphante qui se partage l'univers intellectuel.
Sans doute, le système construit par Hegel fut rapidement délaissé, mais sa méthode, après le progrès des sciences expérimentales, est aujourd'hui encore acceptée par les historiens, par les théologiens, par les économistes, et partout elle porte des résultats extraordinaires.
Selon les tempéraments dont il prend possession ou mieux encore selon les races, l'hégelianisme produit des combinaisons particulières.
C'est la même méthode hégélienne qui a suscité le collectivisme et Karl Marx, en Allemagne ; en France, Proudhon ; en Russie, le terrorisme anarchique etBakounine.
Voilà une admirable filiation, et pour ceux qui sont passionnés de saisir le développement d'une idée, ses trans-
formations et ses combinaisons, est-il un plus riche arbre de vie ?
Essayons d'en saisir le dessin.
Strauss, en 1835, et Feuerbach , en 1841, avaient révolutionné, par l'hégelianisme, la politique et la théologie (v. note 4.). Dès 1844, Marx et Engels introduisirent la dialectique du maître dans l'économie politique. Ils mirent l'hégelianisme au service des intérêts matériels.
Magnifique évolution qu'Engels a décrite lui-même dans une étude sur Feuerbach (traduite par VEre nouvelle de mai 94).
Certes, avant la méthode hégélienne, le socialisme existait, si l'on entend par là l'aspiration vers une société plus parfaite. Mais les vues de Hegel sur l'histoire nous ont appris qu'il n'y a jamais de repos dans le monde, que tout ce qui est louable et sacré n'est qu'un moment du développement humain, et fera place à d'autres institutions non moins louables et sacrées. Ainsi, le désordre est extrêmement respectable, parce qu'il est fait des mouvements d'un ordre nouveau qui s'organise. Et d'autre part,
la vérité d'aujourd'hui est déjà eu, quelque partie, une erreur. C'est cette double vue sur l'univers qui constitue, selon nous, le socialiste, c'est-à-dire l'homme qui a le goût de la transformation sociale.
Car il ne s'agit point de faire le prophète, mais de se prêter à l'évolution nécessaire. Se composer un idéal de cabinet et vouloir l'imposer à l'humanité, c'est tout de même d'une imagination bien superficielle ! Voilà pourtant une erreur où est tombé Marx. Le marxisme, est une philosophie qui devient une politique.
Dans cette politique, c'est-à-dire dans cette erreur, ses disciples s'enferment.
Les marxistes ne se contentent pas d'analyser avec force les formes successives de la propriété : ils prétendent formuler ce que sera l'avenir et, sur cette formule, nous plier. Ainsi Hegel avait cru interpréter l'univers d'une façon définitive ; Marx à son tour croit l'organiser à jamais. L'un et l'autre méconnaissent leur dialectique ; ils prétendent substituer une immobilité bienheureuse à cette suite
indéfinie de transformations qui sont chacune une parcelle du bonheur.
Contre les marxistes, qui risquent d'enrayer le mouvement de l'histoire .
Bakounine a raison quand, de destruction en destruction, il poursuit d'un effort courageux la série indéfinie des aspects de la vérité.
L'anarchisme de Bakounine doit beaucoup, dit-on, à Stirner, qui promulgua la loi sacrée de l'égoïsme. Je ne suis pas en mesure de parler de Stirner avec une connaissance suffisante. Au moins, je distingue aisément comment l'hégelianisme justifia le terrorisme dans le cerveau de Bakounine. (V. note 7.)
Si les terroristes comprennent l'identité de la destruction et de la création, c'est grâce aux belles vues de Hegel sur l'importance du mal. « On croit dire quelque chose de bien grand, écrit Hegel, quand on dit : L'homme est naturellement bon ; on oublie que l'on dit quelque chose de bien plus grand encore quand on dit : L'homme est naturellement mauvais. » Le mal, le coup porté
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à une chose sacrée, la révolte, voilà les conditions de l'évolution humaine, ce sont les mauvaises passions qui maintiennent l'activité dans l'humanité, dans l'univers...
Peut-être Bakou nine, car la mesure est délicate à garder, s'est-il cru obligé de collaborer trop activement à l'œuvre de négation et de destruction qui est, en effet, une condition nécessaire de l'évolution universelle. Montaigne, cité fort à propos par M. Bourdeau, a dit de surexcitations analogues: c C'est mettre ses conjectures à trop haut prix que de s'en servir à brûler les gens. »
En outre, Bakounine obsédé par l'importance de la négation dans le développement universel a méconnu l'importance de l'élément conservateur. Il a trop laissé improductif cet autre axiome hégélien : que « la vraie raison donne la patience. »
Enfin l'assassinat, l'incendie, la dynamite, si terribles qu'ils soient dans l'ordre des faits, affermissent ce qu'un négateur frivole espérait détruire. Le terrorisme est trop souvent l'expédient d'un esprit agité. C'est le recours des
races qui se voient eu retard ou des dégénérés qui se sentent des « laissés pour compte. »
Ainsi, le collectivisme et l'anarchie terroriste, ces deux contradictions, issues logiquement de l'hégelianisme, sont « oûjectionables > l'une et l'autre, d'après leur principe même. Je les tiens pour deux antinomies que seule peut résoudre la dialectique qui les engendra. Et c'est cette conciliation qu'il nous reste à dégager.