VE HEGEL
poursuivi toutes les transformations de l'hégelianisme appliqué à la question sociale, nous avons vu le génie de Hegel se diviser en collectivisme et en anarchie ; maintenant nous croyons les réconcilier, non dans la formule même de Proudhon, mais dans la voie ouverte par Proudhon. Lui-même, avec son bon sens de bourguignon, il se bornait à dire : « Je suis en mesure de donner les préliminaires de cette organisation sociale dont les dernières lois ne peuvent être connues qu'au fur et à mesure de la production des faits nouveaux, sans lesquels il m'est impossible de passer outre. »
Le problème ramené à son expression la plus simple, consiste à trouver l'équilibre entre les deux éléments entrevus, le collectivisme et l'anarchie, entre l'autorité et la liberté, entre la solidarité et l'individualisme. Eh bien! Qu'a donc conseillé la dialectique hégélienne à Proudhon, qui nous paraisse supérieur à l'autorité et à la liberté et devenant, par leur mutuel consentement, leur dominante ?
— La fédération et le contrat.
Fédération et contrat ! Les groupes géographiques (régions communes), les groupes moraux (aggrégations, professionnelles ou de tous ordres), ne relevant que d'eux-même dans la fédération et ^ordonnant à l'intérieur par des contrats analogues aux transactions et échanges : voilà qui concilie l'individualisme et la solidarité, voilà qui réunit, en écartant toute idée de contrainte.
Ce programme proudhonnien sera toujours cher au philosophe qui répugne à prophétiser l'avenir et qui préfère l'attitude du chercheur à celle de l'inspiré.
Le contrat et la fédération permettent que dans un même moment les diverses populations se donnent le régime correspondant le mieux à l'état de leur esprit et de leur mœurs. C'est ce libre jeu que nous tenons pour la précaution sociale essentielle. L'intelligence peut admettre qu'en haine du système capitaliste, et au lendemain d'une révolution sociale, quelque collectivisme unitaire, copié sur lo. modèle qu'aurait adopté une région dominante, s'impose à la France, voire à l'Europe. Mais bien-
tôt les influences de races, de métiers et de climats reprendraient leur empire et des différences apparaîtraient. Il faut que vous laissiez aux mouvements de l'humanité assez d'aisance pour qu'elle épanouisse cette diversité, cette pluralité, ces divergences, tous ces aspects, dont aucun n'est la vérité, mais dont la série approche de la vérité.
Car enfin, fils de Hegel, il ne s'agit pas que vous oubliez les belles lois de votre vieux père...
Reprenons même par delà Hegel le chant sublime du vieux Gœthe (car celui qui est le plus poète est aussi la meilleure source de toute pensée) : « La nature, éternellement, elle crée des formes nouvelles. Ce qui est n'a jamais été, ce qui était ne renaîtra plus, tout est nouveau et cependant toujours ancien.... La vie est sa plus belle conception, et la mort, l'artifice qu'elle emploie ponr multiplier la vie... »
Ce qui est bien entendu par tout le monde, par les anarchistes, par les collectivistes, et par tous les philosophes,
AfX CANTINES DO NORD
c'est que le capitalisme, le salariat actuels ne sont pas des formes économiques éternelles. Mais le collectivisme lui-même passera, et c'est à quoi ne pensent pas assez les collectivistes, qui montrentdes âmes de croyants religieux, dés qu'il s'agit de leur système philosophique devenu un credo politique. Et pour eux ce ne serait même pas assez que l'évolution humaine s'arrêtât avec l'installation du collectivisme, ils entendent imposer à l'univers, en plus de l'immobilité, l'uniformité.
L'uniformité, quelle triste folie ! Hegel nous a appris, j'imagine, sans qu'il y ait a revenir là-dessus, qu'un fait n'est pas isolé, borné, mais indéfini ; qu'une chose ne se termine pas en elle-même, mais tient à un ensemble ; que tout dans l'univers se limite et se prolonge. Rien n'est faux, rien n'est complètement vrai : tout est un élément de vrai, une phase d'un développement indéfini dont l'ensemble serait la vérité. Dés lors, un seul système pourrait-il se superposer exactement à la vérité
infinie des faits ? une seule solution satisfaire tous les besoins ?
Poser la questiou à des lecteurs de Hegel, ou tout simplement à des esprits formés par le dix-neuvième siècle, c'est la résoudre par la négative.
Quand rien n'est que relatif, quand tout passe et fuit, c'est une prétention insensée d'imposer l'unité et l'immobilité au monde.
Mais elle n'est guère moins étrange cette conception de l'individualisme affichée par les anarchistes terroristes, qui ne se contentent pas de protéger leur « moi » particulier, d'en assurer l'indépendance et le libre épanouissement, mais sans respect pour les autres «moi », interviennent pour modifier l'univers et l'humanité d'après leurs désirs !
En vérité, hors la fédération et le contrat, il n'y a que méconnaissance de la loi de l'évolution et du principe de la contradiction.
C'est la fédération qui respecte le mieux les diversités et les divergences de l'univers physique et moral. C'est le
AUX CANTINES r>T NORD
contrat qui permet au « moi » de s'organiser des rapports tolérables avec les autres « moi ».
Selon les milieux où elle se développait, l'idée hégélienne s'est résolue en collectivisme et en anarchie qui ont deux formes contradictoires, mais elle dépassera ces deux instants de son devenir. Conformément à la dialectique de Hegel, elle conciliera, croyons-nous, ces deux contrariétés, et, par une évolution surprenante s'épanouira dans le fédéralisme, fleur indéfiniment féconde en diversités.
C'est notre conclusion : Si la force révolutionnaire de l'idée hégélienne, concentrée dans les milieux populaires, comme nous le vîmes dans les cantines du Nord, doit transformer le monde; si la vieille civilisation doit crouler, qu'une fédération du moins lui soit substituée, afin que nous puissions répéter avec vérité les mots désespérés que prononça un praticien de Venise, au dernier jour de cette république : « Un galant homme trouve toujours une patrie. »
IIe PARTIE