‹ De Hegel aux cantines du nordChapitre 7 sur 17 · CONVERSATION DE GOBLET ET JAURES · texte numérisé non relu

CONVERSATION DE GOBLET ET JAURES

Nous distinguions, dès le premier jour, dans la vie politique, la philosophie et la tactique.

Supposez que Jaurès cause avec M.

Goblet... M. Goblet aborde son collègue dans un couloir du Palais-Bourbon.

— J'ai encore pensé à votre collectivisme, Jaurès, lui dit-il. Ces nouveautés

m'étonnent beaucoup. Quoi, la propriété du sol, des capitaux fixes, et des capitaux circulants attribuée à l'Etat ! Y pensez-vous ?

— Mais, M. Goblet, n'est-ce pas la justice? Pourquoi des héritiers jouissentils de biens qu'ils n'ont pas produits? Ne serait-il pas équitable que la propriété de chacun fut limitée au produit immédiat de son travail?

— Sans doute ! Sans doute ! Mais supprimer l'hérédité, c'est impossible, c'est un rêve !

— Pourquoi impossible, pourquoi un rêve? La civilisation est-elle une chose fixe ? Ne se transforme-t-elle pas perpétuellement, d'une façon logique sous l'influence de forces qu'on peut discerner et peser ?. Ces mêmes causes qui ont produit notre société capitaliste d'aujourd'hui, produiront demain le collectivisme.

— La démonstration de Karl Marx que vous m'avez fait lire sur ce sujet est intéressante, en effet. Mais je ne suis pas un philosophe, un homme qui embrasse le développement indéfini des choses, qui les voit sous un aspect d'éter-

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nité (comme vous deviez dire à Toulouse.) Je suis un homme politique qui se préoccupe des solutions immédiates

A cet instant du dialogue Millerand s'approche. Il a entendu les derniers mots et il dit :

— Vous admettez, M. Goblet, que l'évolution se fait dans une certaine direction, et sur cette direction vous êtes d'accord avec Jaurès. Vous entrevoyez l'un et Tautre,une transformation du capitalisme actuel. Seulement Jaurès pense que l'aboutissement sera le collectivisme, et vous, vous prétendez que définir l'avenir c'est un jeu de philosophe, un jeu d'où se désintéresse votre sens politique. Soit 1 réservons l'avenir, évitons de le défendre. Mais si l'évolution est un fait, notre sens politique nous engage à tenir compte de ce fait. N'y aurait-il point convenance de donner une formule législative, — une formule que nous saurions provisoire —, à ces tendances de notre société parce que, laissées à l'état de force brute, elles pourraient bien culbuter violemment l'ordre existant?

— Très juste, fort juste, dit M. Goblet.

L'or donnant une satisfaction a une fraction impérieuse de la démocratie nous l'empêcherons de se détacher de la forme parlementaire...

C'est ainsi que Goblet et nos amis Millerand-Jaurès se mirent d'accord parlementairement, sur la transformation des grands services publics, mines, chemins de fer et banque nationale. De là le programme minimum.

Cependant Jaurès continuait à exposer et à réclamer en tous lieux le collectivisme appliqué d'une façon complète.

Alors Goblet lui dit :

— Pourquoi persistez-vous à agiter le pays avec la doctrine collectiviste, qui entraine des réformes telles que la suppression de l'héritage, alors que vous admettez avec moi qu'il faut s'estimer très heureux si l'on peut obtenir la nationalisation des mines, de la Banque et des chemins de fer ?.

Jaurès répondit à M. Goblet :

— Parce qu'il faut un idéal.

M. Goblet ne comprit pa>.

Nous expliquerons demain en quoi Jaurès a raison.

(13 Septembre i89ij.

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