IL FAUT UN IDÉAL
Hier nous imaginions que Jaurès avait dit à Goblet :
— Soit! pour l'instant, nous ne pouvons demander utilement que la transformation du régime des grands services publics. La nationalisation des mines, des chemins de fer et de la banque, c'est tout ce que le pays voudra supporter. Je le reconnais.... cependant, je continuerai à développer le collectivisme complet, sans espoir de réalisation immédiate et simplement parce qu'il faut un idéal.
Un idéal ! Comme Jaurès a raison et qu'un idéal est chose nécessaire !
Sans doute nous sommes convaincus que les transformations dans l'ordre social, comme dans la nature, se font lentement, par voie d'évolution. Je l'ai appris de Taine, et Jaurès, de Karl Marx.
Nous savons que notre époque est un instant d'une évolution que, sous la pression des mêmes causes qui ont produit le capitalisme, nous conduit à. une situation X, que Marx définit collectivisme.
Et si instamment qu'on souhaite que cette évolution aboutisse, on ne saurait supprimer ses étapes.
Aussi nous nous expliquons fort bien que MM. Goblet, Millerand, Jaurès se soient accordés sur la nationalisation des mines, des chemins de fer et de la banque comme sur une station intermédiaire et indispensable.
Les hommes de Parlement aiment que les opérations ne soient pas à trop long terme. Cela s'explique par la hâte qu'il ont de donner leur mesure dans le bref instant de pouvoir que leur laisse l'intrigue des partis.
Toutefois, il ne faut pas s'y tromper, un pays ne se satisfait pas de ces petites perspectives.
ALX CANTINES Dt' NORD
Des modifications administrative, quelques améliorations économiques qui suffisent à intéresser un politicien n'échauffent pas les cœurs dans la niasse. Le peuple ne s'intéresse à ces réformes que s'il les voit comme partie d'un tout dont il puisse prendre une idée assez nette pour le désirer et pour l'aimer dans toutes ses parties.
Le peuple veut qu'on lui présente un ensemble de perfection sociale. Il veut un idéal. Et tous, nous en sommes-là.
Ce qui nous passionne ce n'est pas d'introduire un peu d'harmonie dans le monde, c'est de nous acheminer vers toute la justice, toute la liberté, toute l'harmonie.
De là cette grande infériorité du programme radical sur le socialiste. Les radicaux se sont réduits peu à peu à n'avoir plus d'idéal, mais seulement quelques réclamations législatives. Le sentitiment public les abandonne.
Ce n'est pas qu'une bonne partie des socialistes actuels ne soient des radicaux plus ou moins avancés. Beaucoup de socialistes d'étiquette répugneraient à l'application immédiate et complète des
doctrines quïls approuvent. Ce qui leur plait dans le socialisme, outre qu'ils le trouvent logique et généreux, c'est qu'il leur donne un rôle important dans l'histoire de l'univers ; il leur permet de se considérer comme un instant d'une évolution sublime, comme des ouvriers de la grande et définitive harmonie sociale : il les rapproche de l'idéal.
Que des hommes se plaisent cà envisager et à préparer un système social dont ils ne voudraient pas pour euxmêmes, c'est, direz-vous, une plaisante contradiction.
Non, c'est sagesse, c'est vif sentiment de l'évolution. Un peuple s'achemine vers son avenir, le désire, en même temps qu'il s'accommode des étapes.
Notre besogne est double. D'abord que faut-il mettre dans les lois? Il y faut mettre tout ce que nos mœurs peuvent accepter. C'est-à-dire nous devons les conformer à nous-mêmes.
Ensuite, que faut-il mettre dans nos intelligences, dans nos cœurs ? La justice, la beauté, l'amour, tout ce dont nous voudrions être capables.
Légiférons pour le présent, éduquons
pour l'avenir. C'est pourquoi Goblet, homme du Parlement, n'a pas tort de dire : t Je propose telle, telle et telle mesure. » Et nous aussi socialistes, nous avons raison de proclamer : « Nous voulons tout, nousjvoulons l'idéal I »
(15 Septembre 1894).