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de délire d’une courte durée qu’il n’a pas le loisir d'être souverain » (OEuvres de Saint-Simon, t. V, p, 210). — Il lui fauttravailler pour manger, «ilest difficile, écrit Fourier, de comprendre ce que c’est qu'un souverain sans pain » (F. Ind., t.1, p. 9)(x). Le droit au travail lui serait bien plus agréable que le droit de vote. « Nous avons passé des siècles à ergoter sur les droits de l’homme sons songer à reconnaître le plus essentiel » (Assoc. domeslique et agricole, t. I, p. 138).
Qu'on ne s'étonne pas après cela si Fourier n’aime ni le libéralisme « esprit stationnaire qui ne sait point avancer et qui se passionne pour un caractère de la deuxième phase pour le système représentatif, gimblette bonne dans une petite république mais tout à fait illusoire dans un empire vaste et opulent comme la France », (N. M., p. 388), ni les libéraux, « enfileurs de mots bâtissant sur quelques verbiages des constitutions libérales dont les ressorts nominaux sont la liberté, l'égalité, la fraternité et dont les ressorts effectifs sont la contrainte, les sbires et les gihets » (Un. Un., t. IT, p. 184), car l'esprit libéral actuel n’est qu'un « égoisme travesti et maladroitement fardé ». Partout d’ailleurs, si l’on en croit Fourier et Saint-Simon, quijusque vers 1816, il fautle noter, ne fut pas très éloigné des libéraux, la fortune se déclare contre le libéralisme. « Avis à lui, déclare Fourier, de quitter sa position qui n’est plus tenable et de recourir aux inventions de progrès réel qui lui sont apportées » (N. M. Ind.;.p- 4r7).
Ils ont également de l’antipathie pour la Révolution, et surtout pour les révolutions. Saint-Simon a traversé la Révolution avec un GALME pDIVIN (2), disent ses disciples
(x) Et encore : le plaisant souverain qu’un souverain qui meurt de faim.
(2) Je ne voulais pas me mêler de la Révolution parce que d’un côté J'avais de l’aversion pour la destruction et qu’il n’était possible de se lancer dans la carrière politique qu’en s’attachant au parti de la Cour qui voulait anéantir la représentation nationale ou au parti révolutionnaire qui voulait anéantir le pouvoir royal (OEuvres complètes, [, p. 56, note).
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avec un peu d’exagération. Fourier n’a pas le même calme lorsqu'il parle dela « catastrophe de 1793 »et des « vieilles chimères qui ont ensanglanté le monde ». Il est, disait Considérant, « en réaction violente contre la Révolution»; il n’est pas exagéré de dire qu’il a pour elle de la haine. « Il déblatère contre elle à la facon d’un épicier mécontent, disait P. Leroux », et la juge « au point de vue des marchands de denrées coloniales » (1).
Mais quelle que soit la différence des appréciations de Fourier et de Saint-Simon sur la Révolution française, ni l'un ni l’autre ne sont des révolutionnaires ils ont la terreur de l'anarchie, l'horreur des révolutions que « les philosophes provoquent et dont le peuple est l’éternelle victime » (voir Fourier, F. Ind., t. I, p. 302). Ils ne rêvent pas de troubles sociaux, mais au contraire de concorde et d'harmonie. Ce qu'ils veulent c’est assurer la paix sociale. Dans le régime harmonien les antipathies de classe à classe disparaitront; « il faudra que chaque individu aime passionnément tous les autres » (Nouveau Monde, p. 288). Et la doctrine de Fourier donne d’ailleurs « entoutes relations sensuelles ou animiques les moyens de ralliement affectueux entre les classes extrêmes ; elle rend le riche intime ami du pauvre et le pauvre zélé pour le soutien des fantaisies du riche » (Un. Un., 3° vol., p- 139). C’est le même conseil évangélique que donne Saint-Simon quand il reprend à son compte la parole di-. vine : Aimez-vous les uns les autres.
Ils veulent concilier les sentiments et les intérêts de tous. Ils ne sont démocrates ni l’un ni l’autre (2) et Fou-
(x) Quel contraste, écrit P. Leroux, entre Fourier et Saint-Simon relativement à leur appréciation de la Révolution française. Saint-Simon avait prévu cette Révolution et lui-même nous apprend combien ce grand événement le remua profondément. Mais le spectacle d’une époque à la fois digne d’horreur et de pitié ce n’est pas seulement pour lui le sujet d’émotions sténles et vides d'instruction (Lettres sur le fouriérisme, t. I, p. 182).
(2) L’erreur, écrit Fourier en 1826, où sont tombés nos philosophes civilisés c’est de croire qu’il faut travailler au bonheur des pauvres sans rien faire pour
les riches. On est loin des voies de la nature quand on ne travaille pas pour tous (Manuscrits, 1852, p. 24).
rier moins encore peut-être que Saint-Simon. Ils ne se donnent pas comme les représentants des intérêts prolétariens ; ce n’est pas une classe déterminée, mais l’huma-
nité entière qu’ils se proposent d’affranchir. Ils veulent
le bonheur de tous, le « bonheur universel ». « Il faut, dit Fourier, enrichir toutes les classes de citoyens sans en appauvrir ni spolier aucune (1) » (Un. Un., t. II, p.388). Mais M. Gide remarque très justement que « Fourier s'adresse presque toujours de préférence à la classe riche plutôt qu'à ce qu’on appelle aujourd’hui la classe ouvrière » (Introd., p. xxII1).
Saint-Simon au contraire dit et répète que « toutes les institutions sociales doivent avoir pour objet l’amélioration physique et morale de la classe la plus nombreuse et là plus pauvre (2) », et sur la fin de sa vie il n'envisageait guère que la classe qui n’a pas « d'autre moyen d'existence que le travail de ses bras ». — C’est d’ailleurs sur les riches, sur les classes dirigeantes que Saint- Simon compte comme Fourier pour fonder la société future.
J'ai dit l’aversion qu'avait Fourier pour l’économie politique et Les révolutions. Il y a quelque chose qu’il déteste presque également, c'est la morale (3) : elle lui est odieuse ; tous les systèmes de cette prétendue science ne sont que « fadaises et balivernes ». Saint-Simon n’est pas du même avis : pour lui, la morale compte beaucoup, tellement même que dans ses derniers ouvrages il considère l'amélioration morale comme plus importante
(x) Fourier condamne formellement les « chimères démocratiques ». — Il hait les « démagogues troupes de gouvernants qui en cas de victoire s’empareront du butin et immoleront les libéraux mêmes ainsi qu'on l’a vu en 1794 (Unité Universelle, 2e livre, p. 392).
(2) Cf. dans la Théorie des 4 Mouvements, ce que demande Fourier c’est une « opulence graduée qui mette à l’abri du besoin les hommes les moins riches » (p- 23).
(3) « … qu’on pût le prendre pour un républicain ou un philosophe moraliste, voilà ce qui le désobligeait par dessus tout ». Pellarin (Théorie de Fou-
rier, p. 28).
res
presque que l’amélioration physique (1). D'ailleurs la question morale l'a toujours beaucoup préoccupé; déjà les Zettres de Genève s’en occupaient, pour chercher à lui donner une base scientifique. « La seule digue, écrivait-il, que les propriétaires puissent opposer aux prolétaires c’est un système de morale. » Car Saint-Simon estime — comme les philosophes qui sont les ennemis personnels de Fourier — qu’il faut « combattre les passions malfaisantes » ce qui suffirait à différencier Fourier lequel considère qu’iln’y a point de passions malfaisantes, de ce philosophe «imbu de cette doctrine appelée mo- RALE qui est mortelle ennemie de l'attraction passionnée » ({N.M., p. 125).
Voyons maintenant quel but Saint-Simon et Fourier se proposent : ils veulent l’un et l’autre « réorganiser » (l’un des traités de Saint-Simon a pour titre: De la réorganisation de la société européenne, |1814]) — et cette réorganisation qu'ils rêvent et qu'ils veulent générale et universelle est leur préoccupation dominante. Ce qu’il leur faut, c'est l’unité, l’ordre — et peut-être même se soucient-ils moins au fond de faire le bonheur du peuple que de le placer dans un bel organisme; ils ont le souci de faire disparaitre le désordre et l'anarchie, pour les remplacer par l’ordre, l'harmonie et l’unité. « Aujourd’hui, écrit Saint-Simon, le seul objet que puisse se proposer un penseur est de travailler à la réorganisation du système de morale, du système religieux, du système politique, en un mot du système des idées sous quelque face qu’on l'envisage. » Et ils veulent en second lieu assurer le bonheur du peuple et des-‘individus. Saint-Simon dirait plutôt l’utile — mais cela revient au même, car pour lui
(1) Déjà dans Pndustrie (1817), Saint-Simon écrit: en définitive le perfectionnement de l’état social n’est autre chose que le perfectionnement du système de morale positive. Dans le Nouveau Christianisme il ajoute que « la doctrine de la morale sera considérée par les Nouveaux Chrétiens comme plus importante que le culte et le dogme qui ne seront envisagés que comme des accessoires ayant pour objet principal de fixer sur la morale Pattention des fidèles de toutes classes. »
va
po le bonheur se confond avec l'utilité (r). Or, en quoi consiste le bonheur d’après Fourier ? Il consiste dans la liberté et dans « l'essor intégral et continu des passions ». Là encore Fourier ne diffère pas beaucoup de Saint- Simon qui déclarait en mourant que toute sa vie se résu-
mait dans une seule pensée : assurer à tous les hommes
la plus grande latitude pour le libre développement de leurs facultés ; nous verrons d’ailleurs que les mesures qu’il préconise ne répondent guère à ce but.
La liberté absolue et l’ordre absolu, tels sont les deux rèves de Fourier; ils dépendent d’ailleurs l’un et l’autre, car la liberté complète ne se trouve, s’il faut l'en croire, que dans l’ordre absolu, et inversement l’ordre parfait est une conséquence de la liberté absolue. « Dans l’association domestique agricole, écrivait Transon exposant le système de Fourier, il y a liberté, liberté absolue ; et cependant il y a ordre, harmonie, parce qu’il y a garantie mathématique que l'intérêt général sera toujours senti et
-proclamé par des voix compétentes et que l'intérêt indi-
viduel coïncidera toujours avec lui. »
Chose curieuse : leur point de départ est le même, Fourier et Saint-Simon suspendent l’un et l’autre leur système à l’idée d’attraction (2). « L'idée de gravitation universelle, écrit Saint-Simon, est pour le physicien ce que l'idée de Dieu est pour le théologien. Le plus grand recueillement est nécessaire pour examiner cette généralité des généralités (Traité de la gravitation universelle). Tout deux ont pour Newton —- tout au moins au début de leur vie — la plus grande admiration. Plus tard, ils lui reprocheront l’un et l’autre de n’avoir pas étendu sa loi d’attraction aux sciences autres que l’astronomie, et même de n’avoir pas compris la loi qu'il avait
(x) Du reste ils sont tous deux des utilitaristes, ce qu’ils rêvent c’est un ordre social où chacun travaillerait au bien de tous en ne cherchant que son bien propre comme il entend.
(2) Il faut d’ailleurs remarquer que cette attraction considérée en elle-même
comme loi universelle n’est pas une idée nouvelle. Elle se trouve déjà formulée dans Diderot et dans d’Holbach.
découverte ou du moins son importance (1), en ne voyant pas que la loi de la gravitation est la loi unique de l’univers entier, physique et moral. Là était le grand point. Car tout est lié dans l’univers. Mais si Fourier comme Saint- Simon essaie d’appliquer aux sociétés humaines la loi physique de la gravitation, ils diffèrent l’un de l’autre en ce que Saint-Simon, qui déclare qu'il n'y a pas deux ordres de choses, mais un seul : le monde physique, croit saisir dans la gravitation universelle un principe d'explication générale; aussi basera-t-il sa philosophie tout entière sur cette idée et cherchera-t-il à ramener à cette grande loi physique, toutes celles du monde biologique et moral; il voit là le nœud de la science générale qu’il appelle d’ailleurs « physique » sociale, tandis que Fourier ne doute pas lui non plus qu’il y ait « unité du système du mouvement pour le monde matériel et spirituel », mais il surbordonne les sciences de la matière, les sciences physiques à celle de l’homme, et l'attraction matérielle que Newton a découverte à l'attraction passionnelle dont Fourier lui-même est l'inventeur. Il en résultera que Fourier se propose non pas de modifier l’homme, mais de modifier le milieu physique, tandis que le Saint-Simonisme se proposera la réforme morale.
Tous deux, ayant le même but, la même préoccupation, le même point de départ, aboutissent à la même conclusion : 1l faut reconstituer la société sur le principe de l’association universelle, parce que l'association est la forme supérieure de l’organisation productive; mais leur entente se borne à ce point : ils désirent la perfection de l’ordre social — mais cette perfection ils l’envisagent différemment — et les moyens qu’ils préconisent sont
(x) « Newton, écrit Fourier, lillustre aveugle qui avait la main sur le grand mystère de la nature,qui l’a laissé échapper:et n’en a saisi que l’ombre...» il a « effleuré le secret »,... « il n’a découvert que l'attraction matérielle la moins importante des 5 (matérielle, anomale, organiqne, instinctuelle, sociale ou passionnelle) encore en a-t-il expliqué seulement les effets et non les causes. » — Il a « pris le roman par la queue. »
très dissemblables : l'association indusirialiste de Saint- Simon et l’association sociétaire de Fourier sont deux types d'association très éloignés l’un de l’autre. Ce qui les distingue dès l’abord c’est Ja part d'autorité et de liberté qu’elles comportent. « Je ne concçois pas, écrivait Saint-Simon à l'historien Aug. Thierry qui fut son secrétaire, d'association sans le gouvernement de quelqu'un» ; ce à quoi Thierry répondait : « Et moi je ne concçois pas d'association sans liberté ». Là est la différence absolue entre Saint-Simon et Fourier. L'idée fondamentale de Saint-Simon — c’est qu’il faut « un nouveau pouvoir spirituel », une autorité souveraine et absolue — qu’il a d’ailleurs confiée tantôt aux savants, tantôt aux artistes et aux penseurs avec le concours des propriétaires et tantôt aux industriels, — il a très souvent varié sur ce point comme sur beaucoup d’autres, — et il est inutile de faire ici l’histoire détaillée de ses variations à cet égard qui furent très nombreuses; une seule chose importe c’est que sur un point il ne varia jamais, et que des « lettres de Genève » au « Nouveau Christianisme » il affirme, plus ou moins nettement d’ailleurs mais toujours, la nécessité d’un pouvoir spirituel, d’un pouvoir fort et que cette idée pourrait bien être à travers toutes Îles variations, les transformations successives de sa pensée, le principe directeur de Saint-Simon et le fil constant de son unité intellectuelle. La liberté aux yeux de Saint-Simon n’a pas de valeur (x): elle n’est rien dans un univers physique et moral qui est réglé, comme nous l'avons vu, par des lois mathématiques ou physiques; elle n’est rien non plus dans un univers social qui est réglé par des lois non moins fatales, et où le mouvement des idées et des hommes suit une marche irrésistible.
(1) Et pourtant Saint-Simon ne disait-il pas du temps qu’il fréquentait les libéraux : « Les hommes livrés à l’industrie n’ont qu’un besoin c’est la liberté ; et la liberté pour eux c’est de n’être point gênés dans le travail de la production ; c’est de n’être pas troublés dans la-jouissance de ce qu’ils produisent. » Saint- Simon, Industrie, t. 2, p. 181.
Elle est tout au contraire dans le système de Fourier chez qui l'autorité « dans le sens attribué jusqu'ici à ce mot a pleinement disparu ». Fourier n'accepte aucune contrainte, aucune entrave d'aucune sorte. Ce qu'il veut c’est le « règne absolu de la liberté » (1); c’est, comme disait excellemment Transon, « l’ordre absolu par la liberté absolue » (2). L’harmonie, dans sa doctrine, est spontanée et sans contrainte. Alors que la doctrine de Saint-Simon implique la notion de discipline et de hiérarchie, celle de Fourier implique la notion de liberté et d’affranchissement.
La doctrine harmonienne n’admet aucune mesure coercitive : il n’y a pas besoin de gendarmes dans le Phalanstère, chacun demeurant pleinement libre dans sa façon d'agir (3) et le Phalanstère assurant à tous « l’aisance, le luxe, les plaisirs et par suite le goût du bon ordre » (4). Il y aura seulement dans le système de Fourier une administration du travail, administration des choses — administration purement économique, qui sera exercée par des conseils dont les attributions d’ailleurs paraissent extrêmement peu importantes, car elle est réduite à son minimum. Cette idée-là Saint-Simon l’a eue également vers le temps où il fréquentait les libéraux — et où ses idées ne semblaient être que le reflet de celles exprimées par les économistes et les écrivains du Censeur. Il estimait alors que le mot « gouvernemental » s'oppose au mot
(1) Once faire observer l’analogie de l'association de Fourier avec celle que J.-J. Rousseau entrevoyait lorsqu'il formulait ainsi dans le Contrat Social le problème à résoudre : trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé et par lequel chacun s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant ».
(2) Trauson, Phalanstère, t. I, p. 108.
(3) On a pourtant déjà souvent remarqué l’abondance des règlements, et des sanctions chez Fourier.
(4) M. Gide a pourtant signalé un passage de Fourier qui semble contredire absolument les théories que ce dernier expose couramment. « Telest le civilisé, écritil, être sans raison, il faut pour son propre bien employer avec lui les voies coercitives » (Unilé Universelle, 3° vol., p. 147). Mais remärquons qu’il s’agit là du civilisé, «être sans raison ». — L’harmonien n’aura nullement besoin de contrainte.