‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 14 sur 79 · RER · texte numérisé non relu

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« industriel » et il distinguait le régime militaire ou gouvernemental du régime libéral ou industriel. Il proclamait la supériorité du « régime administratif industriel et pacifique » sur le régime gouvernemental féodal et militaire et annonçait que l'esprit humain était destiné à passer du second de ces systèmes au premier; il demandait la réduction des fonctions gouvernementales et militaires (1), et supprimait presque complètement l’organisation politique; « la société nouvelle, disait-il, ne sera pas gouvernée mais administrée »; le gouvernement ne devait plus être que « le chargé d’affaires de la société » ; «son seul rôle était de maintenir le liberté et la sécurité de la production » (Voir sur ce point l’Industrie).

Ce que cherche Saint-Simon c’est à diriger les esprits vers la recherche des moyens propres à établir le régime industriel. Dans ce régime, l’association universelle supprimerait les guerres et la direction de la communauté serait confiée aux plus capables. Ce que Saint- Simon rève c'est le triomphe de l’industrie, dans le sens large du mot, car l’industrie est la «source unique de toutes les richesses et de toutes Les prospérités » ; le régime qu’il veut établir, c’est « l'industrialisme », c’est-àdire une sorte d'organisation industrielle qui serait calquée sur l’organisation féodale, un régime administratif et pacifique qui constituerait le terme vers lequel tend l'humanité depuis le commencement des siècles.

On retrouve chez Fourier la glorification de l’industrie. Mais Fourier combat avec ardeur cette « récente chimère scientifique » cette « manie de produire confusément sans aucune méthode en rétribution proportionnelle, sans aucune garantie pour le producteur ou salarié de participer à l'accroissement de richesse »; et il dénonce la féodalité industrielle, qui serait, s’il faut l'en croire, « aussi funeste que le militarisme ».

(1) La société, écrit-il, a besoin d’être gouvernée le moins possible et pour cela il n’est qu’un moyen c’est d’en venir à être gouverné au meilleur marché possible (Industrie, 1817).

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Saint-Simon distingue deux termes dans l’évolution du monde, deux phases : guerre et industrie — organisation féodale et organisation pacifique, — la société moderne n’ayant plus à ses yeux comme l’ancienne la guerre et la conquête pour objet, mais exclusivement la production et l’industrie. Fourier au contraire formule ainsi ces deux termes : incohérence civilisée et ordre sociétaire, industrie morcelée et industrie harmonienne:

Nous en venons ainsi à la comparaison des idées économiques de nos deux auteurs. |

Tous deux pensent que le bonheur doit être cherché dans le bien-être complet, dans l’abondance de la production d’où doit résulter l'abondance des jouissances surtout matérielles. La politique, dit Saint-Simon, est pour nous résumer la science de la production ; et le premier journal qui sera fondé pour répandre les idées du maître aura pour titre le « Producteur ». Fourier est d’accord sur ce point avec Saint-Simon et déclare qu’il faut « un ordre social plus productif que le nôtre ». C’est donc la production qu’ils assignent comme but unique à la société, et la production la plus intense.

Ce qu'il faut tout d’abord, c’est organiser la production, de manière à assurer complètement la satisfaction des besoins; c’est la question de l’organisation du travail. Il s’agit de combiner et de distribuer les forces productives. Et Fourier comme Saint-Simon, qui constatent et déplorent l’un comme l’autre l’abondance des improductifs, des oisifs (voir dans Saint-Simon la « parabole » et dans Fourier Unité Universelle, 1822, I, p. 167 et sqq.) et qui déclarent que tout oisif, tout « agent superflu » est un spoliateur de la société dans laquelle il consomme sans rien produire, posent en principe que tout le monde travaillera; seulement chez Fourier on travaillera par plaisir, par attraction (travail attrayant) tandis que chez Saint-Simon, on travaillera par devoir (r).

(1) L'obligation est imposée à chacun de donner constamment à ses forces

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Là encore Fourier a apporté des précisions qu’on ne retrouve point dans Saint-Simon, et l’organisation du travail se fait chez lui grâce à un système vraiment ingénieux par le moyen des séries passionnées et par l’application poussée presque dans ses extrêmes limites du principe de la division du travail et de l'alternance et de l’engrenage des travaux (Séances courtes et variées).

Mais le problème de la production n’est qu’une des faces du problème social; il faut se soucier aussi de l'attribution, qui est la question la plus importante, et qui est d'ailleurs étroitement liée avec celle de la production.. Elle s’accomplit chez Fourier sur la triple base du travail, du capital et du talent (il accorde 5/12 au travail, 4/12 au capital et 3/12 au talent). Chez Saint-Simon c’est sur la même base que s’opère la répartition: Chacun doit retirer de la société des bénéfices exactément proportionnés à sa mise sociale c’est-à-dire à sa capacité positive, à l’emploi qu'il fait de ses moyens parmi lesquels il faut comprendre « bien entendu ses capitaux ». Telle est la conception qu'a Saint-Simon de l'égalité industrielle. On voit donc que ni Saint-Simon ni Fourier ne détruisent le revenu capitaliste.

Quant à la propriété, Fourier n’en conteste pas le principe : il en critique certains abus mais il ne l’abolit pas, et même il la généralise ; car l'esprit de propriété est un « puissant ressort moral » ; « en cadre infiniment petit comme en cadre infiniment grand » il est « la véritable source de progrès réel vers la richesse nationale et la moralité générale », il veut, dit-il dans son jargon, « élever le peuple au rôle de propriétaire », transformer tous les salariés en propriétaires co-intéressés et associés. Ainsi la propriété individuelle ne disparaît pas chez lui; pas de propriété en commun; la propriété

personnelles une direction utile à l’humanité (Saint-Simon, Œuvres complètes,

Tout sociétaire se passionnera pour le travail par amour du travail lui-même

(Fourier).

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dans sa méthode s'établit « en participation échelon-. née » (Voir F. Ind., t. I, p. 270; Un. Un.,t. III, p. 170). On prétend souvent que Saint-Simon a voulu réformer la propriété, ce qui n’est rien moins que certain, car les textes qu’on trouve chez lui à ce sujet sont assez vagues ; il déclare seulement que le droit individuel de propriété ne peut être basé que sur « l'utilité commune et générale de lexercice de ce droit, utilité qui peut varier selon les temps » (Vues sur la propriété et la législation, p. 226).

En ce qui concerne le fonctionnement de l’association, Saint-Simon n’a pas spécifié quel il serait. Il s’est contenté de dire que les « dispositions principales » du système devraient «avoir pour objet d'établir clairement, de combiner le plus sagement possible les travaux à faire par la société pour améliorer physiquement et moralement l'existence de tous ses membres»; l’association nationale, dit-il encore, doit être considérée comme une entreprise industrielle: la France deviendra une grande manufacture et la nation française un grand atelier. Il faut avouer que ces indications sont un peu vagues. L’association de Fourier au contraire n’est pas une association quelconque ; c’est une association très nettement déterminée, dont Fourier a analysé avec sa précision coutumière tous les caractères, et tous les ressorts, et dont il a minutieusement décrit le mode de fonctionnement dans ses moindres détails (1).

Il faudrait enfin signaler qu’on retrouve chez Fourier et chez Saint-Simon le principe du droit à l'existence et au travail, une conception similaire des banques, sur laquelle nous n'insisterons pas ici, notre objet étant seulement de déterminer sommairement dans ce chapitre les caractères principaux des deux doctrines; nous aurons

(x) Il ne nous fait grâce de rien, etil décrit le plan et la distribution des maisons, la forme et la couleur des costumes avec autant de complaisance et de sérieux que les programmes à ouvrir entre les cuisiniers pour la confection des compotes et des omelettes soufflées.

Sie d’ailleurs dans le courant de cette étude l’occasion de revenir sur plusieurs des différences que nous signalons ici. On voit donc qu’à côté de contrastes, et de différences essentielles, capitales même, on retrouve chez les deux précurseurs de socialisme des relations générales, des analogies curieuses, et des concordances singulières. Ils ont exercé l’un et l’autre une action commune : ils appartiennent trop au même temps pour n'avoir pas été préoccupés par les mêmes questions. Mais ils sont trop différents l’un de l’autre pour y avoir. apporté les mêmes réponses; ils ont deux méthodes et deux conceptions très dissemblables ; ils-ne parlent pas la même langue. On reconnaît bien au fond qu’il y a quelque chose qui les rattache — et même assez étroite-. ment — l’un à l’autre et que ce n’est point par hasard qu'ils ont abouti aux mêmes conclusions. Mais chacun d’eux a travaillé selon son tempérament et ses facultés ; chacun a dit à sa manière ce qu'il avait à dire, et selon son tempérament: Fourier avec plus de verve, plus de précision et de minutie, Saint-Simon avec plus de largeur, d’ampleur et de philosophie, l’un avec le souci de la pratique et de la réalisation, l’autre avec celui des théories et des idées générales. Car c’est bien là ce qui les différencie le plus : Saint-Simon, très à son aise dans le domaine de l’histoire et de la philosophie est incertain dès qu’il s’agit d'institutions pratiques, c’est un philosophe, un économiste. Quel est selon lui Le besoin le plus grand, le plus immédiat du corps social ? C’est celui d’une « doctrine philosophique proportionnée à l’état des lumières ». Il est, dit Saint-Simon, « le plus fortement senti par les têtes pensantes » « celui qui est le moins susceptible d’ajournement » (Œuvres, VI, p. 48). Il pense que l’humanité posséderait la science parfaite et par conséquent le parfait bonheur si elle avait une bonne encyclopédie. Cela ferait sourire Fourier, si Fourier souriait jamais; disons plutôt que cela lui ferait hausser les épaules de colère, et qu’il répondrait avec son ton bourru tout crû-

TRE ment que le peuple laborieux ne sent aucunement le besoin d’une nouvelle encyclopédie, qui ne serait que duperie, mais tout simplement celui « de manger trois fois par jour ».

Saint-Simon croit que l’histoire peut et doit nous apprendre à diriger notre activité ; et il Lui fait dans son système une place importante (1). Il est désireux de rénover sans détruire et d'utiliser « toutes les forces du passé ». Ce dont Fourier ne se soucie guère; et alors que Saint-Simon se considère comme le continuateur des philosophes des xvi® et xvirr® siècles, de Descartes, de Voltaire et de Condorcet, dont il se déclare solidaire, alors qu’il veutcompléter et continuer leur œuvre, et que jusqu’en 18r7 il ne s'occupe que de philosophie scientifique, Fourier veut «jeter à terre tous les livres des philosophes » et prétend ne rien devoir à aucun de ses prédécesseurs. Je me trompe, car il se déclare « redevable en quelque facon des philosophes anciens » puisque c’est « l’immensité de leurs erreurs qui l’a fait soupconner l’égarement général et l’a enhardi à des recherches dont il ne prévoyait pas Le succès ».

Enfin Saint-Simon attribue aux savants, aux hommes de lettres et aux philosophes comme aux artistes une part énorme dans l’œuvre de réorganisation sociale qu'il entreprend, tandis que Fourier s'en méfie et même les a en horreur. Telles sont les principales différences de points de vue provenant de la différence des tempéraments et des formations de nos deux auteurs. — Somme toute, leurs systèmes, s’ils les rapprochent l’un de l’autre comme artisans d’une œuvre commune, les éloignent comme réformateurs.

(1) II faut noter que Saint-Simon fonde la science de l’homme sur l’histoire de l'humanité, tandis que Fourier fonde l’histoire de l'humanité sur la science de l’homme.

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