‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 15 sur 79 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La doctrine des Saint-Simoniens.

Quand Saint-Simon mourut, il laissait tout à faire à ses disciples : il'avait jeté les idées à pleines mains (x), laissant à d’autres le soin d’élaborer, de perfectionner, de réaliser (2) sa conception primitive qui devait embrasser l’ensemble des relations humaines. Les disciples eurent donc à ordonner, à développer, à compléter, à systématiser ses vues pour en faire une doctrine. Fourier, au contraire, avait laissé à ses disciples une doctrine arrêtée jusque dans ses détails les plus minimes, tellement précise qu’elle ne pouvait laisser aucune place à leur invention et à leur initiative ; ici, les disciples n’avaient qu’à élaguer, abréger, vulgariser, réduire et reléguer dans l’ombre les parties de la doctrine ou les détails qui étaient de nature à trop étonnér, ou à choquer. Aussi, un disciple de Fourier, Beaudet-Dulary, pouvait-il dire en 1874 que la théorie sociétaire était alors ce qu’elle était en 1832 : elle n'avait point varié. |

(1) « M. de Saint-Simon ..…. ne saurait être considéré comme restaurateur d’un ordre social qu’il n’a point donné de vrais moyensde faire changer ; il en a signalé les abus et les vices ; il a indiqué certaines conditions à remplir dans le nouveau système qui devra remplacer l’ancien : il a planté quelques jalons sur la route qui mène au, but, mais elle reste encore à faire. » (Secrétaire de Saint-Simon, Loco citato).

(2) Le résumé (des idées générales qui se dégagèrent lors du dépouillement des œuvres de Saint-Simon) formait en quelque sorte l'introduction aux travaux philosophiques du 19° siècle; c’est l'annonce d’une doctrine complète, d’une doctrine religieuse; car dans son genre on pourrait entrevoir déjà l’accord définitif du sentiment et de la raison. J. Reynaud, De la Société saint-simonienne et des causes qui ont amené sa dissolution, p. 20. Paris, 1832.

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Les Saint-Simoniens n'auraient pu en dire autant: ils aboutirent en effet à une doctrine toute différente de celle de leur maître, à une doctrine nouvelle, qui est habituellement connue sous le nom de saint-simonisme. Le saintsimonisme ne fut en réalité qu’une œuvre posthume des disciples qu’il ne faut pas confondre avec celle du maître, car autre chose est le saint-simonisme de Saint-Simon, autre chose celui des Saint-Simoniens. Il convient même de distinguer plusieurs phases dans le saint-simonisme des Saint-Simoniens. Au début leur doctrine est scientifique et positive. C’est « l'ère de la perfectibilité de Condorcet revue par des physiciens modernes », ainsi qu'on la définit dans le Producteur, puis vient une ère de philosophie et d’abstraction pure ; du matérialisme du « Producteur » on passe au semi-panthéisme de « /’Organisateur » pour en arriver insensiblement au mysticisme sensuel du « Globe ». — Mais ce qu’il faut observer c’est qu'on chercherait vainement dans l’œuvre de Saint-Simon un système complet d'organisation sociale, et que ce système existe dans celle de ses disciples.

Le saint-simonisme des Saint-Simoniens est donc un développement des vues exposées par Saint-Simon — dont il s'éloigne plus ou moins. Mais les principes essentiels du saint-simonisme de 1829-1830 se trouvent déjà dans la doctrine de Saint-Simon et ne sont que des déductions plus ou moins subtiles de ceux que ce dernier a posés.

D’une façon générale, les Saint-Simoniensnes’occupent pas comme Saint-Simon de philosophie des sciences ni de méthode scientifique. On ne retrouve pas chez eux les classifications qui figurent dans l’œuvre de Saint-Simon : l’objet de leurs études c’est l’économie politique et sociale — à laquelle viendront bientôts’ajouter la morale et la religion. Au point de vué de la méthode, il faut signaler que chez les Saint-Simoniens les préoccupations de leur maitre tendant à rattacher à la loi de Newton tous les phénomènes de quelque nature qu’ils soient ont disparu ; on

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ne retrouve chez eux pour ainsi dire aucune trace du

«physicisme » de Saint-Simon. Les Saint-Simoniens ne

s'occupent que de « physique sociale ». C’est l'étude de l’histoire — ou plutôt de la philosophie de l’histoire — qui prend chez eux la place prépondérante, car l’histoire qui présente « un tableau successif des états physiologiques de l'espèce humaine, considérée dans son existence collective, constitue une science humaine, qui prend le

caractère de rigueur des sciences exactes, les faits y étant

classés par séries de termes homogènes enchainés par ordre de généralisation et de particularisation de manière à faire ressortir leur TENDANCE, c’est-à-dire à montrer la loi de croissance et de décroissance à laquelle ils sont soumis (voir Exposit. 2, ch. 11, 1° année).

C’est par l’histoire, considérée comme la série des développements de l’espèce humaine qu’on peut arriver à concevoir la direction dans laquelle s’avancent les sociétés ; c’est grâce à elle qu’on peut apercevoir le lien qui joint le présent à l’avenir et que la science peut hâter la marche de l'humanité vers le but dont elle se rapproche sans cesse (voir /e Producteur, IV, p. 3805). Mais les Saint-Simoniens qui prétendent tout d’abord fonder leur système sur l’observation des faits présents ou passés et qui insistent sur le caractère scientifique de leur doctrine, professeront bientôt que « contrairement à l'opinion courante qui veut que l’esprit humain observant successivement une masse d'objets passe de l’un à l’autre et parvienne ainsi sans interruption des faits particuliers au fait général », on ne peut arriver à la découverte de la « pensée créatrice », comme ils disent, que par l'inspiration du génie et non pas au moyen d'une méthode. Déjà dans les premières séances de leur exposition, ils déclarent que leurs croyances sur l'avenir de l'humanité leur sont révélées par une vive sympathie, par un ardent désir de contribuer à son bonheur et sont justifiées par l'observation la plus rigoureuse des faits. L’utilité de l’histoire ne consistera plus dès lors que dans la vérification des concep-

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