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CHAPITRE III

Les relations de Fourier avec les Saint-Simoniens.

Fourier et Saint-Simon, à peu près contemporains l’un de l’autre, et dont le but était le même, s’ignorèrent. Il est vraisemblable que Saint-Simon n’entendit jamais parler de Fourier qui passa presque inaperçu jusque vers 1822. Il est certain, en tout cas, qu’il ne prêta jamais la moindre attention à son système : quoi qu’en ait dit Engels Saint-Simon ne doit rien à Fourier. Quant à Fourier, il n’ignore pas absolument Saint-Simon. Il en a entendu parler, il a lu dans les journaux des résumés et des analyses de ses œuvres. Et l’on trouve parmi les manuscrits inédits de Fourier des notes de lecture que M. Bourgin a d’ailleurs déjà citées (page 105 de son livre). Fourier y critique les idées de Saint-Simon en se basant, suivant sa coutume, sur l'exposé — plus ou moins exact — qu’en donne le Constitutionnel. C’est une critique de la critique du Constitutionnel. Il en cite ou résume l’article, il interrompt ses citations de ses réflexions et de ses boutades. « Mardi 19 septembre 1820. Constitutionnel-Journal du Commerce. Analyse d’une brochure de M. de Saint-Simon. Titre. Considérations sur les mesures à prendre pour terminer la Révolution. « On y trouve, dit- « il (Citation de l’article), beaucoup de vérités, beaucoup « d'erreurs, des vues originales qui, pour n'être pas « applicables, ne manquent ni de profondeur ni de « justesse ». Je ne sais trop [réflexion de Fourier] quelle peut être la justesse de vues qui ne sont pas applicables

L'auteur travaille-t-il pour quelque autre monde que Île nôtre ? C’est le seul cas où ses vues non applicables pourraient être justes. Mais examinons-les et nous y trouverons, selon les paroles du Constitutionnel, les illusions d’un honnête homme qui rêve. M. de Saint-Simon pense que le trône a pour appuis nécessaires l’industrie, le commerce et l’agriculture qui sont aujourd’hui les puissances réelles de l’état. Etles propriétaires ne sont donc rien en civilisation, leur condition est pourtant le but ultérieur de toute la classe industrielle et agricole. Par suite de cette nullité politique assignée aux propriétaires, M. de Saint-Simon veut que le pouvoir en France soit exercé par les seuls négociants et les seuls manufacturiers ; il n’appelle qu'eux à la Chambre des députés et leur distribue tous les ministères. Il ne saurait souffrir un légiste dans la Chambre des communes et les hautes administrations. Le journal réfute fort sérieusement les prétentions de M. de Saint-Simon. Comme journal du commerce, il n’ose pas contredire le docte avocat des marchands ; il ne le dément qu’abstraitement dans cette dernière phrase: « en élaguant de cette brochure... nos « hommes d’état ». Mais si nos hommes d’état se rendent à cet avis, s'ils méditent sérieusement sur cette brochure, la première conclusion qu'ils en tireront c’est qu’ils doivent quitter les ministères et le Conseil d’État parce qu'ils ne sont pas marchands et que M. de Saint-Simon lui-même n’est admissible à aucune fonction puisqu'il n’est ni marchand, ni manufacturier, ni laboureur, à moins qu'il ne veuille compter la fabrique de systèmes au nombre des fabrications utiles à l’état. Le même écrivain, ajoute Fourier, futinquiété peu de temps auparavant (ceci fait allusion au procès de Saint-Simon, 20 mars 1820) pour une autre brochure qui n'était rien moins qu’un moyen de terminer la Révolution et qui était accusée d'opinions jacobites. »

Telle est l’opinion que dès l’abord Fourier. a de Saint- Simon ; et il n'en changera pas, car il n’est pas homme

à varier ses points de vue. Quand il lui fera allusion dans ses ouvrages postérieurs — assez rarement d’ailleurs — (car il s'intéresse davantage aux Saint-Simoniens — qui sont vivants et bien vivants — qu’à leur maître qui est mort), il ne le nommera que « l’économiste Saint- Simon » (1) ou le « docte avocat des marchands». Il n'aura même pas toujours de tels ménagements et il lui arrivera de traiter le « bonhomme Saint-Simon » de « radoteur économiste ». Une fois pour toutes, il a classé Saint-Simon dans la catégorie de ces « faiseurs de systèmes commerciaux dont le talent est d’encensertous les vices de l’hydre mercantile ».

Quant aux Saint-Simoniens, ils n’ignoraient pas absolument Fourier, puisque dès 1826 Le Producteur citait son nom et son œuvre à côté de ceux de Owen et de Aucar (2).

Ce n’est au contraire qu’au début de l’année 1829 (3) que Fourier apprit l'existence des Saint-Simoniens ou tout au moins leur prêta quelque attention. On ne pouvait d’ailleurs plus ignorer ce mouvement d'idées, de propagande et d'action dont les rapides progrès forçaient de plus en plus l'attention de tous les esprits, — ennemis ou amis, indifférents ou favorables — à Paris comme en province et même au delà des frontières. Au mois de mai de cette année 1829, Fourier fut mis en rapport avec les Saint-Simoniens par M. de Corcelles fils qui le con-

(1) Remarquons d’ailleurs que pour beaucoup dé contemporains Saint-Simon est un « économiste ». Le secrétaire de Saint-Simon qu’on n’a pu identifier et que j'ai déjà mentionné parle dans son manuscrit de « la doctrine du célèbre économiste ».

(2) « Si à ces entreprises scientifiques et littéraires qui se soutiennent par un plus ou moins grand nombre d’écrivains se Joint l’expression des opinions purement individuelles ou à peu près telles que la société coopérative de M. Owen, le collectisme de M. Aucar, la théorie sociétaire de M. Fourier,..…. on aura de plus en plus la preuve que les hommes sentent le besoin d’accroître les moyens qu’ils ont de s’entendre, les motifs qu’ils ont de s’aimer. » Examen des faits qui prouvent la tendance de la société à s'organiser, par J. Allier. Le Producteur, 1826, t. 2.

(3) Dans son traité du Nouveau Monde publié en 1823, Fourier fait allusion aux Saint-Simoniens en termes assez brefs d’ailleurs et peu précis.

duisit à une de ces lecons publiques qu’ils avaient entreprises pour exposer leur doctrine. Il semble bien que Fourier ne les connaissait pas. Dans la lettre qu’il adresse à Muiron, — son disciple et son ami — pour l’informer de cette visite il ne parle des Saint-Simoniens qu’en termes très vagues. « J'ai différé à vous écrire pour deux raisons... la deuxième est que je voulais conférer avec quelques membres d’une société où M. de Corcelles fils m'a conduit mercredi soir, jour de leur séance quinzainale. Ce sont les disciples de feu l’économiste Saint- Simon et rédacteurs du Producteur, journal qui est suspendu et qui va reprendre (1). » : |

Pourtant, il s’inquiétait déjà de cette doctrine qui n'avait que quelques années d’existence, mais qui gagnait sans cesse du terrain et semblait vouloir bouleverser l'opinion, et dont plusieurs de ses amis — Considérant notamment — suivaient avec attention et intérêt les progrès (2). Il voulait « voir ce qu'était la doctrine de ces messieurs et si on pouvait les intéresser à la sienne dubitativement (3) pour les deux branches déjà certaines, avant la sanction de l'expérience, l’économie politique et machinique, l’économie instinctive et sociétaire

(x) Lettre à Muiron, 22 mai 1829.

(2) Je voudrais avoir la place et le tems de vous parler d’un journal intitulé « L’Organisateur » et dont j’ai lu les 10 premiers numéros, On doit y développer la doctrine de Saint-Simon. Jusqu’à ce moment on s’est borné à l’attaque de ce qui existe et à faire ressortir la nécessité d’un nouvel ordre social. Il y a des pages que Je croirais sorties de la main de l’un de nous... Ces Messieurs ont déjà des idées très fortes mais ils sont loin d’être entrés dans l’intérieur. Je vous en dirai plus long sur cette doctrine si je vous écris de Dieuze et si j’ai le temps j’en causerai avec M. Just [Muiron]. V. Considérant à Clarisse Vigoureux.

(3) Pellarin, qui essaie de préciser, écrit : « L’auteur de la théorie sociétaire aurait demandé aux Saint-Simoniens de professer dubitativement sa doctrine, ce qui semble assez étrange. Il y a certainement ici quelque inexactitude dans les termes: Fourier ne demandait pas aux Saint-Simoniens de professer sa doctrine, ce qu'il voulait d'eux c’est qu’ils l’aidassent, de leur crédit, de leurs moyens divers, à monter une entreprise d’association ; sans partager la confiance de l'inventeur dans son système, on pouvait raisonnablement lui prêter son assistance. Considérant souscrivait à la banque d’échange de Proudhon, sans adopter le principe sur lequel elle repose. Pellarin, p. 178. Théorie de Ch. Fourier.

re ou emploi de tous les instincts, leur éclosion précoce et leur application à l'équilibre sociétaire ». Lettre à Muiron (22 mai 1829).

La première impression de Fourier fut, à n’en pas douter, très nettement défavorable ; la doctrine « de ces messieurs » ne lui plut pas. Leurs dogmes lui parurent « faibles, taillés à coups de hache ». « Pour vous donner une idée de leur faiblesse, écrit-il, ils prétendent que feu l’économiste Saint-Simon est un inspiré de Dieu et qu’il y a trois révélations : celle de Moïse, celle de Jésus- Christ, celle de l’économiste Saint-Simon. N'est-ce pas faire des systèmes à coup de hache ? » Les Saint-Simoniens, ce jour-là, avaient pris pour sujet d'enseignement l'éducation et avaient indiqué la distinction qu'ils formulaient : éducation générale ou morale, et éducation spéciale ou professionnelle. Or, leur enseignement a été bien pauvre, s’il faut en croire Fourier. « Si j'avais argumenté, écrit-il, j'aurais pu leur dire: comment, avec la méthode civilisée ou division par familles, pouvez-vous empêcher que l’enfant ne recoive une douzaine d’éducations contradictoires que la dernière, la mondaine vient détruire. Et quant à l’éducation spéciale comment parviendrez-vous à mettre l’homme à la place où l'instinct l'appelle ; faire éclore dès l’âge de 3 à 5 ans tous ses instincts industriels étouffés souvent toute la vie; faire de l’homme ainsi que de la femme des industrieux robustes et adroits, avant d’en faire des savants ; leur donner cette éducation industrielle et sociétaire à l’âge de 3 à 5 ans, où ils ne sont bons à rien et où on est obligé de les garder à vue pour les empêcher de faire le mal. »

Mais, Fourier fut surpris, il s'attendait à trouver chez les disciples de l’économiste Saint-Simon une de ces doctrines économiques qu’il maudissait. Et il y trouvait une religion. Il les entendit avec stupeur « disserter et argumenter sur la confession dont ils firent l’apologie ». Et Fourier de s’indigner : « Je gagerais bien que des quatre-vingts assistants pas un ne va à confesse à moins de

spéculation en hypocrisie » (1). Il ne fit d’ailleurs part de ses réflexions qu’à son ami Muiron à qui il avoue qu’il se serait « bien gardé de heurter en rien cette société puisqu'il venait pour faire connaissance avec elle ».

Avec l’admirable naïveté et la confiance imperturbable qu’il avait en soi, il ne pouvait pas ne pas s'étonner, lui l’inventeur méconnu, le docte interprète « des plans divins », « dont seul ila sondé la profondeur », le « sage d’entre les sages », (c’est ainsi qu’il se qualifie modestement), que dans Paris « on püût trouver du crédit avec des doctrines aussi faibles ». « C’est une chose pitoyable, écrivait-il, que leurs dogmes faits à coups de hache, et pourtant ils ont un auditoire, des souscripteurs, on y argumente le bureau. » C’est cela surtout qui le frappe, car il y revient souvent dans sa correspondance.

Il y avait dans la société saint-simonienne, déjà puissante, fondée par des hommes jeunes et actifs, des moyens d'action réunis qui pouvaient lui être d’un grand secours. Il était, lui, isolé, à peu près inconnu, n'avait pour disciples que quelques rares amis et essayait d'attirer l'attention de son siècle en publiant le Nouveau monde industriel et sociétaire. Il se décida à « sonder cette société » ; peut-être faudrait-il dire qu’on l'y décida, et non sans peine vraisemblablement. Il avait en effet toujours eu une véritable répugnance pour les rapprochements entre sa théorie et d’autres doctrines. Depuis longtemps, ses amis lui conseillaient de « concilier sa théorie avec celle de diverses sectes sans compromettre leurs doctrines, sans supposer une rétractation de leur part ». 16 février 1817 (2). Mais ces conseils n'avaient jusqu'ici réussi qu’à irriter et agacer Fourier

(1) Quelqu'un me conduisit un soir à leur séance où on pérorait en faveur de la confession ; ce sujet me parut étrange dans un auditoire de jeunes gens dont pas un n’allait à confesse ; les chefs n’y allaient pas davantage, car l’un est juif, l’autre protestant, .………. etc. Pièges et Charlatanisme.

(2) Sur tout cela, voir Pellarin, 2€ édition. Théorie de Charles Fourier, p. 294 et sqq.

STE qui répondait avec nervosité que « toutes les querelles de dogmes n'étaient pas le point essentiel » ; « laissons là la forme, disait-il, et occupons-nous du fond ; quels sont les résultats de leur science depuis 3 000 ans ? L'indigence, la fourberie, l'oppression et le carnage ; dès lors, si je me concilie avec cette doctrine, je donnerai donc les mêmes résultats. Il n’en sera rien. » Mais son intransigeance, dédaigneuse et obstinée au début, s’amollit peu à peu et Fourier céda. Depuis plus de dix ans, il attendait pour bâtir son phalanstère la venue du capitaliste généreux et intelligent qui lui en fournirait les moyens, persuadé que dès que l'essai aurait été, je ne dirai pas tenté, mais fait, et aurait par conséquent réussi, ce dont il ne doutait pas un seul instant, tous les hommes seraient aussitôt convertis à ses idées, que de toutes parts, sur toute la surface de la terre, on verrait se multiplier les phalanstères et qu’on assisterait ainsi en moins de six années à l'avènement universel et définitif du régime harmonien. Malgré ces magnifiques perspectives, c’est inutilement qu'il s'était adressé au roi, aux ministres, aux écrivains, aux banquiers, à tous les grands personnages du royaume. Il n’avait guère eu plus de succès auprès d'Owen, qui avait chargé son secrétaire de lui envoyer ses félicitations. IL était las d’attendre, las d’être méconnu, las de prècher sans cesse dans le désert de la civilisation. Il voulait faire appel à l'opinion du monde civilisé pour qu'elle proclamât son génie. Pour cela, il se serait adressé à n’importe qui, fût-ce à un économiste ou à un professeur de morale (x).

(1) J'ai vu dimanche dernier... le moraliste J... directeur de la Revue encyclopédique. Il y a emmené Canaris et d’autres gens et nous a communiqué à tous sa méthode morale qui a occupé une séance d’une demi-heure. Là-dessus, je lui ai prouvé qu’il était un grand philosophe et que M. Ad. Garnier avait eu grand tort de ne pas le compter comme 6€ école dans le nombre dont il a donné récemment l’analyse dans la revue ou tableau des productions de 1825. Ensuite, il m’a fait beaucoup de politesses et voulait même me faire visite. Mais je pensais à part moi: Vilain mâtin, tu ferais bien mieux de me donner un analyste impar-

tial, cela me serait bien plus utile qu’une visite et des paroles mielleuses. Tou-

LOUE D'ailleurs les Saint-Simoniens étaient riches ; ou du moins Fourier le croyait ; « on les disait, écrit-il, protégés par un banquier opulent. » Il vit donc tout naturellement en eux les bailleurs de fonds, sinon certains du moins possibles, de l’expérience phalanstérienne, et, n’ayant en vue que la réalisation de ses doctrines, il tenta — malgré l'accueil plutôt froid qu'il avait recu d’Owen, et qui n’était point fait pour l’encourager à continuer à sonder ses confrères en utopie — un peu à contrecœur, j'imagine. — les démarches que certains de ses amis le pressaient de faire auprès des Saint-Simoniens, en qui lui-même avait déjà tendance à voir surtout des rivaux. | Dès le lendemain de la réunion, à laquelle il a assisté, il envoie à Enfantin le Nouveau monde industriel. « Hier, jeudi, écrit-il à Muiron, j'ai envoyé un exemplaire à l’un des principaux membres de cette société avec une note de dix pages sur les avantages qu’elle trouverait à adopter en partie (c'est Fourier qui souligne) la doctrine sociétaire et à en faire l'essai. » Il exposait dans cette note sa doctrine et l'intérêt essentiel qu’il y avait pour les Saint-Simoniens à la connaître et à en tenir compte. « Je désire, écrivait-il, que votre société après en avoir pris connaissance par quelques uns de ses membres, envisage les moyens de célébrité que lui fournirait un ralliement à cette découverte. » Il insinuait que « des hommes dans Ja force de l’âge et qui doivent désirer de faire un coup décisif, s'ouvrir une ample carrière de gloire et de fortune, pourraient prêter l'oreille à l’idée de changer de bannière » (1); car « quel fruit avaient-ils à espé-

tefois, je pense que la prochaine fois il me donnera un analyste autre que Ferry. Fourier, Paris, 5 avril 1826.

(1) Les Saint-Simoniens connaissent mon traité. Je leur ai envoyé il y a environ deux ans ; ils n'étaient alors que novices, ne sachant trop quelle bannière adopter. Ils avaient d’abord voulu faire une nouvelle philosophie comme on en voit tant chaque année ; ensuite, ils spéculèrent sur une nouvelle religion, idée renouvelée de Laréveillère-Lépeaux et de Robespierre. Ne comprenant rien à cette comédie ni à leur amalgame d’idées qui n’ont aucun rapport, association

SPODONER

rer du patrimoine de Saint-Simon ? C'était chose à discuter. » Tandis que les avantages de la proposition qu'il faisait aux Saint-Simoniens étaient certains et indéniables, ou du moins lui apparaissaient comme tels. Il supputait tout le prix qu’ils recueilleraient de cette alliance, etexposait « le rôle sur lequel pouvait spéculer la société saint-simonienne en intervenant dubitativement sur les branches de la théorie qui présentent certitude matérielle et incontestable même avant la sanction de l’expérience ; telles sont les économies d’extension des machines et l'emploi des instincts que l’ordre civilisé ne sait ni faire éclore ni employer utilement. » Il terminait en disant que cette communication pourrait être le sujet d’une conférence, et demandait un rendez-vous pour s'expliquer et donner tous les éclaircissements qu’on jugerait utiles. Il ne doutait d’ailleurs pas qu’on dût arriver à une entente et que « l’inventeur lèverait en un instant tous les doutes par des détails qu'il est, disait-il, difficile de confier au papier » (1).

Enfantin ne manifesta pas l'enthousiasme ou même seulement l’empressement qu'escomptait Fourier, et c'est avec une légère ironie qu’il accueillit la proposition qui lui était faite de « changer de bannière » ; il répondit froidement mais poliment en remerciant Fourier de «la communication qu’il avait bien voulu lui faire ». « Je lirai, écrivait-il, l’ouvrage que vous m'avez envoyé avec toute l’attention que mérite la question que vous traitez, attention qui a été donnée à vos précédents ouvrages. » Faut:l voir là la preuve certaine que déjà Enfantin lisait Fourier ?ou bien faut-ily voir simplement

et schisme religieux, j'en dus.conclure qu’ils n’avaient point de doctrine fixe et qu'ils en cherchaient une (...ils en ont changé sept à huit fois). Je me suis présenté à un de leurs chefs et le lendemain je lui adressais mon traité de lassociation. J’y joignis une notice et je lui indiquais le parti que sa compagnie pourrait tirer de cette découverte si elle voulait réellement sonder le mécanisme sociétaire, le noyau de démonstration. Pièges et Charlatanisme.

(1) La note était signée : Fourrier, Rue de Richelieu, Hôtel de Hollande, 45 bis. (Note de 10 pages). Archives saint-simoniennes. Arsenal.

un compliment quelconque, une banale formule de politesse sans signification ni portée véritable ? C’est cette dernière interprétation que nous aurions tendance à adopter.

Mais Enfantin déclinait l’offre d’une conférence, estimant qu’il était « nécessaire avant d'entreprendre une discussion ou plutôt même avant de demander à Fourier quelques éclaircissements sur la note qu’il lui avait remise, qu’il lût le Nouveau monde industriel ». « Cette nécessité, ajoutait-il, est d'autant plus indispensable qu’il me semble, d’après votre lettre d'envoi et votre note, que vous ne connaissez de votre côté la doctrine de Saint-Simon que par une ou deux séances de la rue Taranne. Aïnsi ai-je cru voir en parcourant, il est vrai fort rapidement votre livre, que vous n’y faisiez mention ni de Saint-Simon, ni des ouvrages de son école. Dans cette position, une controverse aurait peu ou point de résultats avantageux, si même elle ne nous portait point les uns ou les autres à fixer trop promptement nos opinions, vous, monsieur, sur les idées de Saint- Simon développées par nous, et nous sur les vôtres. Je prends la liberté de vous adresser quelques-uns des ouvrages de Saint-Simon et de son école que j'ai en ce moment sous la main, en vous priant d’en prendre connaissance et de recevoir l’assurance, etc... ».

Fourier se montra surpris de cette froideur et quelques jours après il faisait remettre rue Taranne une longue note dans laquelle il développait ses observations et ses objections sur la doctrine saint-simonienne. Enfantin répondit lui-même aux principaux passages de la note de Fourier par une lettre très étudiée et très, sérieuse dont le ton de courtoise politesse nuancée d’ironie faisait contraste avec l’âpreté de quelques-unes des objections et. des critiques de Fourier. Il répondait en détail « et même par d’assez bons raisonnements, écrivait Jules Lechevalier, faits au point de vue de la méthode historique; mais ces arguments ne reposant que sur des

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