‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 18 sur 79 · TON · texte numérisé non relu

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préjugés saint-simoniens étaient simplement des fins de non recevoir et ne touchaient nullement au fond de la théorie de Fourier ». Voyons, d’ailleurs, les arguments des deux parties.

Fourier prétendait que « c’est par le physique et non par le moral qu’il faut commencer la réforme ». Il opposait à & l’entreprise gigantesque des Saint-Simoniens » la « petite entreprise qu’il proposait et qui n’exigeait qu’un tiers de lieue carrée pour l'exécution » et à la « tendance ploutocratique » des Saint-Simoniens — qui mettaient la société entre les mains des banquiers et des industriels qu’il raillait — sa vieille aversion contre les « tripotiers de bourse », contre le commerce lequel «subordonne le corps social à une classe d’agents parasites et improductifs qui sont les négociants », contre ses procédés déloyaux, contre les marchands « qui ne s'occupent que de tromper l'acheteur » et contre toute féodalité mercantile ou industrielle en général. Telles sont Les principales objections développées par Fourier ; il y ajoutait de charitables avertissements aux Saint- Simoniens « qui faisaient fausse route en parodiant le catholicisme et en attaquant pacifiquement ou non la propriété, la religion et le pouvoir »; il terminait en vantant encore une fois les mérites de sa méthode qui « opérerait sans chicaner ni ministres, ni prêtres, sans s'emparer des finances de France, sans persécution contre ceux qui l’emploieraient, sans irriter la cour et sa garde ».

En somme, Fourier n’examinait que très superficiellement et sans aller au fond des choses la doctrine saintsimonienne ; il parlait des Saint-Simoniens sans bien les connaître et sans les avoir sérieusement étudiés.

Enfantin l'en railla d’ailleurs dans sa réponse qui est plus intéressante et qui présente avec beaucoup de netteté les objections des Saint-Simoniens. « Vous avez laissé passer, écrivait-il à Fourier, à peu près toutes les idées capitales d'organisation sociale. » Ilinsistait notam-

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ment sur la divergence absolue qui séparait Fourier et les Saint-Simoniens, au point de vue de leur conception de la propriété et de l'héritage. « Plus d’héritage par droit de naïîssance mais par droit de capacité. » Il considérait comme négligeable l’idée d’une épreuve locale susceptible d’être accomplie, comme le prétendait Fourier, « avec des gens étrangers à la théorie sociétaire, pourvu toutefois qu'ils soient mis dans des conditions telles qu’elles entraînent l’organisation des travailleurs par groupes et par séries », suivant la méthode qu’il préconisait. Il repoussait l’idée de tenter une expérience partielle. Le lieu de l’épreuve ne doit pas être autre, à ses yeux, que le Globe tout entier ou du moins qu'un territoire pris dans son ensemble. Aussi estimait-il qu’il fallait commencer par une «afliliation de prosélytisme avant de faire une association industrielle (1)».Enfin dans l’œuvre de réformation sociale, il faut, d’après Enfantin, procéder du moral au physique et non pas en suivant la marche inverse comme le veut Fourier, qui pense au contraire qu'il faut commencer par la transformation industrielle de la société. Il reconnaissait d’ailleurs, après avoir signalé ces divergences essentielles, qu’il y avait entre eux des points communs. « Vous souffrez, monsieur, la société où vous. vivez vous pue, la position relative des oisifs et des travailleurs vousirrite ; c’en est assez pour que de grand cœur les élèves de Saint-Simon vous tendent la main.» Ilécrivait, un peu plus loin : «Le sentiment dont vous êtes animé, le dévouement auquel vous vous abandonnez établit véritablement un lien

(x) C’est d’ailleurs, comme nous le verrons, ce que les Saint-Simoniens ont toujours professé : Cfr. « Au sein de l’existence universelle, nous connaissons la destinée de l’humanité. C’est l’humanilé tout entière que nous venons enseigner et convertir; vous pouvez comprendre pourquoi nous n'avons pas voulu organiser saint-simoniennement une vallée, un canton. » Transon (Globe, 12 fév. 1831). Barrault écrivait dédaigneusement : « Ne serait-ce pas bien préluder à l’association universelle que d’aller fonder une association mesquine, chétive, minable, et dont la trivialité ne sera pas au-dessous de la chose, une association de ménage et de pot-au-feu ? »

entre les élèves de Saint-Simon et vous ». Mais leur entente se bornait à la partie critique; ils étaient, quant au reste, en parfait désaccord... « Nous adoptons positivement le sentiment qui vous a conduit à votre doctrine ; nous adoptons positivement une grande partie de la critique que vous faites de ces agglomérations d'êtres hétéroclites, hostiles, qu’on ose appeler sociétés aujourd'hui, mais nous rejetons tout aussi positivement la presque totalité de vos vues sur l’avenir destiné à l’humanité, nous ne les voyons appuyées sur aucune fendance indiquée par l'épreuve des faits humains... ».

Ainsi Enfantin et Fourier ne se comprirent pas, comme il fallait s’y attendre ; et sans doute ne firent-ils aucun effort pour chercher à se comprendre. La correspondance qu'ils échangèrent, bien loin de les rapprocher, eut plutôt pour résultat de les éloigner un peu plus l’un de l’autre, et ne fit qu’accuser l’antagonisme et l’opposition entre les idées, le tempéramment, le tour d’esprit des deux hommes et la méthode des deux doctrines (x): il paraissait à la vérité impossible qu’on pût jamais concilier des principes aussi contradictoires que l'attraction universelle de Fourier et le sacerdoce universel auquel visait déjà Enfantin.

Fourier fut froissé et blessé mais surtout surpris de voir refuser ses offres que très sincèrement il considérait comme avantageuses. Tant d’aveuglement le stupéfiait. Dans une lettre du 5 juin 1829 son ton est changé. Ses illusions sont tombées, il est découragé. Il écrit à Muiron: « Je réponds à votre lettre du 2 juin où vous paraissez croire qu'il sera aisé de manier la société Saint- Simon. Vous tombez à cet égard dans l’erreur que M. Gréa

(x) Il n’en résulta, écrit Fourier, qu’un échange de lettres où le pape répondit qu’il trouvait sa doctrine sublime et qu'il y persistait. De mon côté, je n’insistais pas. « On se contenta de lui conseiller (à Fourier) l’étude des ouvrages de Saint-Simon et il ne fut plus question des séries passionnées que pour rire des détails de ménage et d'économie sociétaire comme la Revue française avait ri des détails d'éducation appliqués aux bambins et aux lutins. » Page 12. Lechevalier. Science sociale.

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reproche à ses commettants: celle de prolonger une marche calculée sur des possibilités imaginaires et dont on voit le contraire quand on est sur les lieux. » Il juge déjà les Saint-Simoniens avec moins de réserve et se montre plus sévère à leur égard. Il les accuse d’hypocrisie. « Eux-mêmes ne croient pas plus à Saint-Simon qu'à l’Alcoran.… Si j'avais l’air de croire aux niaiseries de son système, ces messieurs diraient: Voilà un hypocrite qui veut nous empaumer. » Et dans une autre lettre, où il expose d’ailleurs de façon fort imprécise etinexacte les doctrines saint-simoniennes: « [Il n’est pas possible de penser que la société Saint-Simon n'ait ri de ces sornettes comme vous en rirez. » Ses amis lui conseillaient plus de modération. « Gardez-vous bien, lui écrivait Gabet, de les supposer de mauvaise foi; dites hautement que Saint-Simon est entré dans la voie de la vérité. » Mais Fourier continue à donner libre cours à son humeur, et dans son dépit naïf, il nous dévoile son but et le rôle modeste qu’il a l'ambition de jouer. Il se contenterait de celui « d’arrangeur » (il nous le dit en termes formels). «Je ne leur ai fait mes propositions que par les voies les plus droites et à titre d’arrangeur en leur prouvant que l’on peut, laissant de côté la partie absurde du prédicant Saint-Simon, s'appuyer de tels ou tels détails, tels principes, et les greffer sur une doctrine certaine » (Notons en passant la différence de ton de cette lettre avec celle de 1817 que nous avons citée); et il y revient et y insiste dans une autre lettre encore plus précise : «Je n’ai pu leur proposer mon intervention qu’à titre d’arrangeur, qui tirera part de ce qu'il pourra greffer, amalqamer avec la doctrine sociétaire. »

Remarquons d’ailleurs, —etje crois qu’on ne peut douter sur ce point de la sincérité de Fourier, — que s’il agit ainsi c’est dans l'intérêt des Saint-Simoniens qu’il essaie de « détourner de la voie de perdition où ils s'engagent en jouant au culte et au sacerdoce. » « Saint-Simon luimême n'a-t-il pas prévu l’écueil où échouerait sa pre-

mière proposition: celle de créer un nouveau christianisme en déclarant hérétiques le pape, les catholiques et les protestants ; il avoue que cela pourra attirer des persécutions à ses disciples. C’est ce qui ne leur manquerait pas et au lieu de les encourager dans cette voie de perdition, il m'a paru bien mieux de leur dire qu’on pourrait négliger ce vicieux ressort, ce brandon de guerre civile et religieuse et greffer la nouvelle doctrine sur le principe simoniste qui établit le droit des industriels ou salariés à un meilleur sort. » «Je ne pouvais, continue-t-il, dire à ces messieurs que le temps a manqué à Saint- Simon, puisqu'il dit avoir travaillé 45 ans à son risible projet dont le deuxième ressort est de s'emparer de la gestion des finances, déterminer le roi à congédier la noblesse, le haut clergé, et même le bas clergé, s’il veut rester dans la religion existante ; congédier aussi les militaires etles légistes et remettre les finances auxindustries qui formeraient un conseil SUPERPOSÉ aux ministres, au Conseil d’État etautres »:; «ce faisant, Sa Majesté, dit il, se trouverait avoir opéré le changement radical qu’ont nécessité les progrès de la civilisation ». ...« Voilà un plan bien séduisant pour la cour, la noblesse, le clergé, les militaires et la judicature, un moyen sûr de faire remettre les finances aux industriels des rues Saint-Denis, la Verrerie et des Bourdonnais (il désigne ces trois quartiers !) il ne se soucie pas des banquiers de la Chaussée d’Antin, parce qu'ils ne remplissent pas leurs salons des marchands de ces trois rues, ou que si l’on en voit parfois chez eux, ils y sont placés au bout de la table!!! Risum teneatis.. » (1) Il concluait: « C’est donc une société qui cherche ses dogmes sans savoir où en prendre. » Aussi lui proposait-il les siens, en insistant copieusement sur la quantité considérable d'avantages certains qu’en retireraient les Saint-Simoniens, celui de « devenir la première société de Paris, de rallier les fractions de toutes

(x) Lettre du 5 juin 1829.

PHARES les autres, s'incorporer peut-être des compagnies formées comme celle des treize millions pour la plantation des landes bretonnes, l'avantage d’avoir la cour dans leur parti, un journal qui serait bientôt le plus couru, etc... »

Fourier avait été, nous l’avons dit, étrangement surpris de voir Bazard et Enfantin refuser tous ces avantages qu’il leur offrait si généreusement. Il imaginait d’ailleurs très bien les raisons de leur refus qu’il expliquait très simplement dans une lettre à Muiron. « Ce qu'ont bien entrevu ces aigrefins c’est que je serais bientôt le véritable chef et que la doctrine de Saint-Simon irait trop vite au fleuve d’oubli; s’ils n'avaient pas encore préché cette doctrine, peut-être auraient-ils consenti à en épouser une toute nouvelle ; mais à présent comment l’amour-propre peut-il se prêter à une chute qu'ils pressentent fort bien et qu'aucune phrase mielleuse ne peut déguiser »? Il n’avait pourtant pas perdu tout espoir. « Je ne sais ce que penséront ultérieurement ces messieurs, mais je crains que l’orgueil ne l'emporte sur l’intérêt. »

Peu à peu, l’agacement de Fourier et son dépit se transforment en une véritable haine. Dans toutes leurs lettres, ses amis, Gabet, Muiron, Considérant lui parlent des Saint-Simoniens, font allusion à leur succès, à leur vogue. C’est Gabet qui, non content de lui exprimer son admiration pour les Saint-Simoniens (1), lui déclare que «la doctrine de Saint-Simon semble se rapprocher beaucoup de la sienne »(2)(et l’on pense bien que le rapproche-

(1) On dit qu’il se forme une association nouvelle sous le nom de Saint-Simonisme. Je ne connais ni ses principes ni ses bases, mais d’après ce que j’en ai appris, c’est plutôt une secte religieuse qu’une institution sociale et le mysticisme est loin d’être à l’ordre du jour. Cependant, elle a, dit-on, un grand nombre d’affiliés (12r février 1831).

(2) « J’ai pu me procurer les œuvres de Saint-Simon (1°" volume); quoique ce livre ne soit encore qu’une introduction, il m'a donné une haute idée de sa doctrine qui me semble se rapprocher beaucoup de la vôtre. Mais quel est le mode d'organisation ? (est ce que doit m’apprendre le 2° volume que j'attends avec la plus vive impatience. »

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ment de ses théories de celles de « l’économiste Saint- Simon », n’était pas de nature à faire plaisir à Fourier), C’est Muiron qui lui conseille « de dire hautement que Saint-Simon est entré dans la voie de la vérité » et qui cherche à le rapprocher des Saint-Simoniens et à le persuader de leur bon vouloir. Fourier lui répond avec mauvaise humeur: « Quand ils voudront, ils formeront une compagnie actionnaire, mais il faut qu’ils renoncent à leur morale cosaque de s'emparer des successions; au reste, pour confondre leur pathos évasif, leur plein sentiment de l'humanité, je suis toujours prêt à entendre toute proposition d'opérer mais non pas d’adopter leur tartufferie » [Lettre à Muiron, 30 avril 1830].

C’est en vain que Fourier attendit leurs propositions ; les succès de l’école grandissaient d’ailleurs de jour en jour (x); deux ans s'étaient à peine écoulés depuis que les disciples de Saint-Simon avaient commencé dans les salles de la rue Taranne devant un petit nombre de personnes la première exposition publique de la doctrine du maître. Maintenant, sur tous les points de la France, à Metz, à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier, à Limoges, à Castres, à Lyon, à Rouen, il y avait des centres de propagation ; dans l'Ouest et dans le Midi lés enseignements saint-simoniens étaient l’objet d'expositions régulières. À Paris, les prédications avaient attiré une telle affluence que le local auparavant destiné aux expositions dogmatiques était devenu trop étroit, et qu’on s'était vu obligé de transporter les séances dans la salle plus vaste du Prado et d’instituer un deuxième enseignement à côté de celui qui existait déjà. « Nous avons des correspondants dans plusieurs villes de province et Îles séances de la rue Taranne sont extrêmement fréquentées. Maintenant que la doctrine a été suffisamment complétée

(1) « Depuis 3 mois nos progrès ont été immenses, notre société est constituée, c’est une association matérielle non pas seulement spirituelle... A Lodève, à Castres, à Montpellier, à Toulouse, à Metz nous avons des succursales organisées. » Lettre d'Eichthal à Stuart Mill.

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