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travaux quand il ne pourra rien léguer à ses enfants ou amis, et qu’il n’aura que la fâcheuse perspective d’envahissement de sa fortune par les prêtres du progrès en rapacité » (p. 25). Ils veulent anéantir l'esprit de propriété, qui est d’après Fourier « voie des bonnes mœurs et de l’émulation industrielle »; la propriété c’est le « palladium du bon ordre» et la vraie association ne tend par conséquent qu’à la consolider. Les Saint-Simoniens commettent d’ailleurs bien d’autres erreurs : ils veulent faire de leurs sociétaires une famille de frères tous unis d'opinion (p.12): ils ne révent que «fraternité, qu'amour, effusion de cœur et débordement sentimental (r) » (p. 16); etils ignorent que cette uniformité de caractères à laquelle ils aspirent comme à un idéal est absolument incompatible avec le régime sociétaire, qui s’efforcera non pas de concilier, mais d’utiliser les discords et les
(z) « Vous avez préféré la vieille méthode morale de détruire ou vouloir détruire les passions, anéantir l’ambition en paternité. il sera prouvé que même la classe pauvre voudra dans l’ordre sociétaire que la faculté de tester soit moins limitée qu'aujourd'hui; et un des bénéfices qu’elle y trouve sera celui des legs aux adoptifs continuateurs d’industrie ; coutume que vous avez depuis peu incorporée à vos dogmes et qui est tirée des miens expliquée, traité (1822), t, 2, p. 528 et sqq. (1829), t. 2, p. 891 et sqq. (Manuscrits). Un préjugé a persuadé que pour associer il faudrait mettre les sociétaires en plein accord, détruire les passions, rendre les hommes tous frères, tous baignés des douces larmes de la sympathie philanthropique. De là vient que les faiseurs de système qui promettent l’association, les O., les St-S., les Bellers... ne roucoulent que tendres sympathies et douce union des cœurs ; ces fadeurs décèlent l’ignorance et le charlatanisme. Il faut en mécanique sociétaire une balance de discords et accords, d’antipathies et sympathies, de répugnances et attractions ; une réunion sociétaire de phalange agricole de grande échelle, environ 1 800 personnes, doit faire éclore au moins 30000 antipathies et 600 000 discords pour former contrepoids et équilibre sur les accords qui sont de même en grand nombre. C’est donc une sotte rêverie que les perspectives de douce fraternité morale, tendre famille de frères et autres fadaises que font retentir les jongleurs en association. Les St-S. veulent apprendre aux hommes à s’aimer. Eh ! S'ils s’aiment tous, comment développera-t-on 30000 antipathies nécessaires au mécanisme d’une phalange agricole de ï 800 personnes. Heureusement la nature ÿ a mis bon ordre et le régime de la vraie association prouvera qu’au lieu de ces amours simoniens chaque homme, femme, enfant discernera bien vite dans sa phalange une vingtaine d’antipathiques qui lui déplairont fortement, qu’il raillera et évitera de fréquenter. Si les antipathies n’avaient pas un emploi utile, Dieu ne les aurait pas créées (Manuscrits).
LED antipathies, de « mécaniser », comme dit Fourier, et que ces « fadeurs morales » qu’ils recommandent ne sont pas — bien au contraire — ressort d'harmonie ; ils n'ont à la bouche que le mot de progrès, de perfectibilité, ce dont Fourier les raille ; car ces « prédicants du progrès » ne savent pas distinguer l'échelle des progrès à venir; d'ailleurs leur nouveau dieu Saint-Simon, « qu'ils associent à Jésus et à Moïse fort étonnés de se trouver en pareil trio » (Préface, p. 11) et «qu'ils donnent pour dieu de l’avenir », leur » divin maître » « dans les conceptions de qui ils veulent tout encadrer »et dont Fourier reconnaît d’ailleurs loyalement qu’il a «souvent dit tout le contraire des fadaises que lui prêtent ses disciples » (p. 2) n’en a pas eu lui non plus « la moindre notion » (1). Et pourtantils n’ont que ce mot de progrès à la bouche, « ils ont bonne grâce à nous Le chanter, quand ils sont le plus obscurant des trois partis qui nous conduisent à rebours. » Enfin, les nouveaux apôtres du progrès veulent renverser brusquement les institutions, sans admettre des modifications progressives, ni de transition (2), et méconnaissent ainsi les conditions de toute transformation sociale (3). Sans doute, ils promettent
(x) Ses conceptions bizarres de former les industriels en conseil superposé aux ministres, de faire congédier de la cour noblesse, clergé, magistrature et militaires, de n’entourer le roi que de Saint-Simoniens, que d’épiciers et boutiquiers des rues Verrerie et Saint-Denis (Fourier les poursuit toujours de sa haine, voir les lettres citées précédemment et encore Pièges et Charlatanisme, p- 42). « Nos oracles de l’avenir ont le front de vanter les boutiquiers, engeance malfaisante qui ne s'exerce qu’à inventer de nouvelles fraudes » ; et c’est toujours le même refrain : Saint-Simon veut qu’on leur livre les finances, qu’on leur donne à table et dans les salons la place d’honneur (p. 42), de leur confier exclusivement la gestion des finances, toutes ces idées saugrenues cousues à un schisme religieux, à un plan de spoliation des riches, à un retour de la mainmorte, à une morale démagogique, à une politique d’anarchie mercantile; ces monstruosités, — dis-je, — sont des voies de rétrogradation sociale, n’en déplaise à leur dieu du progrès à venir, dieu profondément ignorant sur ce qui touche à l'échelle et aux caractères du progrès (p. Q).
(2) Saint-Simon veut établir subitement la mainmorte et la théocratie (p. 54).
(3) Il faut que l’admission de ces libertés puisse convenir sous le rapport de la fortune et des mœurs et quand elle pourra convenir on « ne les introduira que par degrés ». Pièges et Charlatanisme (p. 53).
monts et merveilles, ils disent qu’ils veulent supprimer l’aumône, qu’ils veulent supprimer la guerre, transformer le mariage et l'amour ; réhabiliter la chair. Mais ils ne savent pas que l’aumône ne peut pas disparaître avant . qu’on ait organisé le régime d'attraction industrielle, ou bien que sa suppression ne serait obtenue qu’en prenant sur la part des riches pour donner aux pauvres, c’est-àdire par une spoliation des riches qui, certes, n’y consentiraient pas, et que cette spoliation ne serait qu’un palliatif de quelques jours de durée (1). Ils ignorent que la guerre est inhérente à toutes les périodes sociales organisées par familles comme la civilisation, la barbarie. Ils veulent donc nous élever plus haut que la civilisation et ils ne savent pas nous enseigner un mécanisme industriel autre que celui des familles et des couvents » (p. 8). Ils ne savent pas qu’ « avant de rien changer au système établi en relations d'amour, il faudra bien des années pour créer plusienrs garanties qui n'existent pas » (2).
Donc, sur tous les points de leur doctrine, les Saint- Simoniens font fausse route ; non seulement il ne se rapprochent pas de l'association mais encore ils s’en
(x) Les sectes saint-simoniennes et owénistes ne sachant pas quadrupler le produit veulent prendre sur la part des riches pour donner aux pauvres les biens en communauté monastique [Manuscrits] et encore : Les Saint-Simoniens veulent (ou feignent de vouloir) donner à la classe ouvrière toute la portion qu’absorbent les fermages, loyers et agios. Le vrai progrès n’est pas de prendre aux riches pour donner aux pauvres, mais de créer par régime d'industrie combinée nouvelle masse de produits suffisante pour satisfaire à la fois riches et pauvres. Les Saint-Simoniens n’ont rêvé que la partie qui satisferait les pauvres et n’ont pas su la mettre à exécution [Manuscrits].
(2) On trouve dans les manuscrits de Fourier une note ainsi conçue : railler Saint-Simon : leur prouver que nous seuls pouvons donner réhabilitation de la chair et liberté réelle des femmes. Chez eux tout est illusoire sur ces deux points. [ls veulent, dit-il, réhabiliter la chair, prétention qui rompt en visière à la morale toujours répressive de la chair. Mais savent-ils faire un bon emploi de ces sens qu’ils veulent réhabiliter (Phalanst., 5 juillet 1833). Fourier reproche d’ailleurs dans un autre passage aux Saint-Simoniens de « vouloir déplacer les sens en voulant les réhabiliter. C’est, écrit-il, dégrader les trois classes de passions que de vouloir prôner les uns et flétrir et comprimer les autres » (Manuscrits). Et il est amusant de voir Fourier « blâmer la licence promise par Saint-Simon. »
éloignent (1). Leur système est plein de contradictions, de lacunes, d’erreurs, d’incohérences et d’absurdités. Ils n'ont qu'un principe louable, un seul (2), rétribuer chacun selon sa capacité et ses œuvres; encore ce principe n'est-il pas d’eux, et est d’ailleurs vieux comme le monde. Quant aux choses utiles ou désirables qu’ils promettent, ils les ont lues dans les traités de Fourier, mais n'osent, du vivant de l'inventeur, proposer les moyens d'exécution, grâce auxquels ils pourraient tenir et réaliser leurs promesses. « Ils n’ont fait, dit Fourier, que réchauffer les vieilles hérésies démagogiques tendant à spolier les riches pour donner aux pauvres, car ils n’ont pas une idée de leur crûü, ce sont des « frelons scienti- « fiques » (p. 10), « riches de verbiage et pauvres de génie, ils pillentettravestissent toutes les idées d’autrui »; ils « maraudent effrontément » sur le terrain de Fourier et prétendent établir le mécanisme d'association universelle publié par luidès 1822 (p. 7). « Ce ne serait pas un dommage pour le publie — (ajoutons : ni pour Fourier) — si on lui communiquait les inventions pillées, mais la secte Saint-Simon les dénature et n’en prend que le mot sans donner la chose ». La caractéristique des Saint- Simoniens, c’est avec le jésuitisme, le caméléonisme (3),
(x) La doctrine de Saint-Simon est en tous points en contre-sens à la nature ; elle est toujours opposée aux convenances des sens et de l’âme, convenances qu’on ne doit jamais séparer et que la secte Saint-Simon veut toujours isoler (Manuscrits).
(2) Fourier dans un manuscrit déclare que l’une des causes qui « mettent en crédit les Saint-Simoniens » est que « ces prédicants ont l’adresse de se rallier à un principe fort juste qui est l’insuffisance du salaire alloué à la classe ouvrière. »
(3) Fourier note aussi les changements et les transformations du Saint-Simonisme que « quelqu'un lui a communiqués » : 1° Industriels exclusifs ne comptant que l’ouvrage des mains. 29 Industriels hiérarchiqnes plaçant banquiers en tête comme souverains moteurs du monde industriel. 3° Philosophes positifs. 4° Historiens prétendus divisant en époques critiques et organiques. 5° Individualistes reconnaissant que l’antagonisme est le pivot de l’ordre humain. 6 Religieux chrétiens et ils invectivent maintenant le dieu incomplet des chrétiens. 7° Physiologistes. Cause première, sensibilité, irritation. 8° Prêchent maintenant association au nom de Saint-Simon qui n’en dit pas un mot. Après
car les Saint-Simoniens n’ont point de doctrine fixe ; ils en cherchent une et sous prétexte de méthodes transitoires on les voit hasarder cent paradoxes qu’ils abandonnent le lendemain, par exemple leur dogme principal : mainmorte directe et collatérale. Comment donc, avec de telles doctrines, « avec des dogmes si absurdes, réussissent-ils à attirer la foule ? » car il n’est pas niable que « la foule grossit sous la bannière saint-simonienne » (1) (p: 64). « Les uns se font Saint-Simonien par intérêt, parce que les dogmes saints-simoniens sont des « voiles d'in- «térêt personnel », « les épiciers pour obtenir, quand la secte aura triomphé, une recette principale à Lyon, à Rouen ou à Lille — ce qui vaut mieux qu’une boutique de savon » (p. 61); les badauds «pour être quelque chose et parce qu'ils $e croient des personnages quand ils ont dit: je suis Saint-Simonien ; les autres dans des vues d’ambition pour obtenir une fonction lucrative ou s’ouvrir des chances de révolution; d’autres enfin par lassitude, parce que tout va si mal qu’on voudrait voir quelque chose de nouveau, parce qu'un besoin de nouveauté travaille les esprits, — et cette dernière raison est exactement observée.
Fourier ne pense point qu’on doive négliger le saintsimonisme. « Il est à craindre plus qu’on ne le pense » «et quoiqu'on pense ». «Il faut s’en défier. » Il a de nombreux appuis, il jouit de la protection du parti anticatholique, il a le projet d'employer les femmes dans sa politique secrète de captation d’hoiries, et d'exploitation de
avoir dénoncé les banquiers et transcrit en mars dans le Globe la diatribe de Saint-Simon contre eux, se ravisent en avril et veulent se faire banquiers, créer beaucoup de banques pour le peuple. Quel galimatias de doctrines pour étayer un schisme religieux (p. 63). Et encore : Les Saint-Simoniens ont changé souvent de bannière ; ils ont débuté par lindustrialisme — ensuite, ils ont fabriqué une religion — maintenant, ils font de la politique, de l’opposition, ils se disent libéraux. Lorsqu’on a une invention certaine, on s'y tient, sans essayer tant de carrières (Manuscrit).
(1) C’est avec ces tirades ampoulées qu’on obtient l'héritage des crédules parisiens ! (Manuscrit).
donations et de legs, il amalgame pour cela tous les ressorts: démagogisme, religion, industrie ; le caméléonisme de ses doctrines en fait un Protée qui revêt toutes les formes. Joignez à cela la chance des révolutions fréquentes qui peuvent rallier à lui les parties faibles et dans certains cas une fraction du gouvernement, la tendance des esprits aux innovations politiques et religieuses, et vous comprendrez que devant le péril «plus grand qu'on ne l’imagine » que fait courir le saint-simonisme au monde « toutes les classes, depuis le clergé jusqu’aux libéraux, et le gouvernement soient intéressées à ren- « verser leur frêle échafaudage. »
Mais cette destruction facile au fond ne sufira point, il faut songer à construire, il faut fonder le régime sociétaire. Et Fourier fait appel pour cette grande œuvre à tout le monde, car le siècle doit tenir à se réhabiliter, à « se laver de sa crédulité aux sectes Owen et Saint-Simon qui le mystifient depuis dix ans » (Manuscrits) et aux Saint-Simoniens eux-mêmes, à ceux-là du moins qui n’ont pas les « cardinalats, évêchés, et le maniement de la caisse ». « Dans toutes les sectes, écrit-il, est une portion mécontente, c’est à elle que j'adresse quelques détails sur le triste dénouement qui attend la secte saint-simonienne et sur le lustre qu’acquerront ceux qui la quitteront à temps pour agir -au lieu de parler, pour fonder la vraie association et se rallier à cet effet quelques membres de diverses sociétés (1). » Tel est en résumé dans ses grandes lignes le pamphlet de Fourier.
(x) Fourier dans son manuscrit fait appel aux Saint-Simoniens. Il écrit : « Hâtez-vous de réparer le temps perdu ; sans quitter vos chefs religieux (ceci est intéressant) réunissez-vous à nous pour la réalisation. et quand vous verrez au bout de 6 semaines d’exercice les nombreux prodiges de lPindustrie combinée, le quadruple produit, l’attraction industrielle, l’équilibre des passions par l’affluence des plaisirs, vous comprendrez que si le saint-simonisme a été louable de donner l'impulsion au régime sociétaire, il devient coupable aujourd’hui de ne pas procéder à la réalisation et de retarder l’avènement de l’humanité aux destinées heureuses. Si une fraction des Saint-Simoniens veut coopérer avec
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Fourier avait sans doute grand espoir en sa brochure; elle devait, pensait-il, écraser ses adversaires, et l’auteur était si satisfait, qu'il comptait bien le « présenter avec lettres et détails de circonstances à ceux dont il recherchait la protection, et d’abord au roi et à deux ou trois ministres ». Mais, malgré sa violence — et peut-être à cause de sa violence — le pamphlet de Fourier n’émut personne. Il ne semble pas que les Saint-Simoniens euxmêmes y aient prêté grande attention. Le Globe n'y fit qu’une brève allusion (1).
nous, leur nombreuse clientèle donnera moyen de profiter de la belle saison pour effectuer la métamorphose sociale sous très peu de temps.et mettre un terme à ces misères. Du reste, siles Saint-Simoniens refusent la réunion, notre noyau n’en grossira pas moins ; à nous seuls nous aurons la victoire : ils regretteront trop tard d’avoir hésité à prendre part au plus beau des triomphes quand on leur offrait d’en partager l'honneur, » — Et après le schisme, il renouvelle encore son offre : « Vous changez de marche : la division de vos chefs ne vous laisse pour héritage qu’une tour de Babel; en attendant que leur quadruple schisme soit débrouillé, essayez de venir à nous condilionnellement et sans renoncer à vos opinions religieuses, auxquelles nous ne touchons pas. Liberté à tous en conscience. » Et il leur demande de réfléchir, car « votre position devient précaire : déconsidérés par le quadruple schisme, vous l’êtes encore plus par votre budget mensuel de 140000 fr., faisant WT 700000 par an... Vous n’avez pas encore de dogmes fixes sur différents points, pas même de liturgie. Votre nouveau culte est borné à des homélies bâtardes, à des bals et à des soirées. »
(1) Il avait répondu dans son numéro du 24 juin 183t à un article de l’Impartial de Besançon du 19 juin 1831 qui, quelques jours avant l’arrivée des prédicateurs Saint-Simoniens dans cette ville, reproduisait textuellement, ainsi que les saint-simoniens s’en aperçurent plus tard, quelques-unes des critiques de -Pièges et Charlatanismes. Le Globe recommandait à l’auteur anonyme de l’article de puiser à l’avenir ses renseignements à meilleure source; et déclarait que sa propre bonne foi ne pouvait être suspectée en aucun cas ni par personne. Il répondait ensuite au passage sur les « 4 millions du clergé ». « Que parlez-vous des quatre millions du clergé ? Notre ambition est autrement plus large, nous qui avons la pensée de réunir en une propriété sociale toutes les propriétés individuelles. Nous ne faisons pas de mystère, nous disons tout haut ce que nous voulons. » Aux reproches qui leur étaient faits au sujet des donations, les Saint-Simoniens répliquaient en avouant qu’ils consacraient tout ce qu’ils possédaient à l’entreprise que leur maître leur avait léguée. [ls énuméraient ensuite tout ce qu'ils avaient fait et terminaient en déclarant qu'ils étaient tout à fait d'accord avec le journaliste de lImpartial lorsque celui-ci déclarait qu’il fallait améliorer non seulement le sort de la classe la plus nombreuse, mais de toutes les classes sans en exclure aucune. Mais ils insistaient sur ce fait que c’est la classe pauvre qui est le plus à plaindre. Sans doute, di-
« Il fut à peine remarqué, même des Saint-Simoniens », écrit Jules Lechevalier. Lambert en dit pourtant un mot dans le cours sur Fourier qu’il fit aux Saint-Simoniens, où il déclare que cette brochure est « absurde », que c'est la « seule qualification qu’on puisse lui donner », et qu'elle est reconnue comme telle par Lechevalier et les amis de Fourier ». Peut-être exagère-t-il un peu, mais il faut avouer que Lechevalier défend bien mollement Prèges et Charlatanismes. Sans doute, il reconnaît que ce livre « contient les meilleures critiques des Saint-Simoniens », mais il se rend parfaitement compte qu'elles sont dirigées « si mal à propos et d’un ton si acerbe et en vue d’une autre théorie si peu avancée et si mal connue, qu’elles ne peuvent mordre même sur des lecteurs attentifs et bienveillants ». Pellarin pensait lui aussi que c'était une « excellente » critique mais il était bien obligé de reconnaître que « la forme en était dure; l'écrivain n’épargnant ni les injures, ni les sarcasmes ». Ce qui est certain, c’est que les plus impartiaux et les plus zélés des disciples de Fourier désapprouvèrent au moins tacitement et trouvèrent inopportune cette publication. Certains d’entre eux craignaient que l’agression de ce pamphlet ne desservit Fourier plus qu’elle ne lui serait utile, car « la bile et le fie: semblaient y découler
saient-ils, il peut arriver que la classe riche soit ignorante et immorale; mais de cela on ne peut lui faire un reproche, tandis que la classe pauvre est au contraire en droit d’accuser l’ordre social qui n’a rien prévu ni fait pour développer son intelligence et sa moralité. Trois jours après, le 27 juin, le Globe publiait cette note : « Dans notre numéro du 25 juin, nous avons répondu à un article de l’Impartial de Besançon dirigé contre notre doctrine. Nous nous sommes aperçus depuis que cet article avait été copié dans une diatribe récemment publiée contre nous par M. Charles Fouriez (sic) avec ce titre : Pièges et Charlalanismes des deux sectes Saint-Simon et Owen. Il y a bien peu d’impartialité à aller chercher des renseignements sur notre compte dans un ouvrage qui s’annonce sous un titre pareil. » Et sans doute faut-il voir une allusion à Fourier dans ce passage d’une critique faite par le Globe d’un ouvrage du baron Massias,' qui était un adversaire des Saint-Simoniens, où il est dit que « M. Massias west pas de ceux qui croient devoir déchirer les personnes dans l’espérance de discréditer leurs idées et qui pensent que le public peut avoir foi à des raisonnements cherchés sous l’empire de la colère. »
plus que l’indignation honnête et pure ». Ils estimaient que Fourier avait « tort de refuser la bonne foi à des tentatives d’association (1)» qui, sans doute, n'étaient pas étayées « d’une véritable doctrine », mais qui n’en constituaient pas moins des essais intéressants et que « les attaques qui portaient sur les intentions s’égaraient complètement » (Pellarin, p. 111). Et Pellarin nous avoue que Fourier eut à se défendre contre le juste blâme de ses plus intimes amis. Muiron lui fit des représentations sur « ses déchirantes invectives » qui « repousseraient les Saint-Simoniens (2)». Ne voyez pas, lui conseillait-il, dans tous les hommes des ennemis, défaites-vous de cette peur ridicule des plagiaires; soyez moins exclusif; profitez des travaux de vos devanciers et de vos contemporains, soignez votre style ». À quoi Fourier répondait: « Vous prétendez que je vois des ennemis dans tous les hommes; non, mais je sais que ceux qui ne font qu’effleurer mes écrits deviennent hostiles contre moi, en m’opposant leurs préjugés eten me rangeant parmi les charlatans et les intrigants. Ce n’est pas leur intention qui est hostile, c’est leur faux jugement. Tel est le sort de la classe qui m’attribue le projet des philosophes de vouloir changer les hommes et les passions. Et j'ai bien le droit de faire entendre ce reproche puisque les neuf dixièmes de mes'critiques tombent dans la même faute. Il paraît que mon débor-
(1) Transon. Revue Encyclopédique, en note, p. 291-54-1832.
(2) Ge à quoi Fourier répondait: Vous dites qu’ils sont repoussés par mes déchirantes invectives. Qu’y a-tl de déchirant d’entendre dire qu’on se trompe depuis 3000 ans; que ce n’est pas dans les réformes administratives et sacerdotales qu’il faut chercher les voies du bien mais dans la réforme industrielle. Le principe admis, on peut admettre la conséquence, celle d’esprits faussés, de coutumes vicieuses. Cela n’est pas flatteur, mais il s’en faut que cela soit déchirant. On doit, dites-vous, avoir pitié des malheureux aveugles qui conduisent des aveugles; mais quand ils les conduisent au précipice, ce serait une wpitié féroce que de leur dire : « Vous êtes dans une bonne direction, continuez. » D’ailleurs je n’exprime contre eux ni véhémente colère ni colère moyenne : je les raille. À
dement de reproches est encore trop faible... ». « Au préambule je commence à les prendre en défaut sur le fond en ajoutant à leur phrase ampoulée : i/s ne savent même pas associer un village et ils veulent opérer l’association universelle. Je ne leur crée pas de ridicules, je cite ceux qu’eux-mêmes se créent, et quant à la plaisanterie sur leur gon/flement d'amour, il faut être insidieux comme M. J...(1)(Jouffroy sans doute) pour voir là de virulentes sorties et de déchirantes invectives(2) » (18 juillet1831). D'ailleurs Fourier comprend de moins en moins l’admiration que nourrissent ses amis à l’endroit des Saint- Simoniens. Il écrit le 26 juillet 1831 : « Vous admirez le ‘ talent de ces MM. (les Saint-Simoniens) à charmer leur auditoire, c’est précisément l’écueil contre lequel il faut se prémunir. Tous les sophistes ont cet art et en abusent. Le vice du public est de les tenir quittes pour de bonnes promesses sans exiger des moyens de succès ». « Il ne se trouvera, ajoute-t-il, dans Besançon ni dans Paris personne pour leur adresser l'argument sur les 10 sous et demi, et leur prouver par là qu'avec un vernis d’amis du peuple, ils en sont les ennemis, les assassins, tant qu’ils refusent de fonder l’association donnant le
(1) Jouffroy était en correspondance suivie avec Muiron. Il lisait Fourier : « … Je suis d'accord avec vous et les Saint-Simoniens sur la situation actuelle de l’humanité, nous ne différons que sur la bonté du remède que vous et eux proposent, c’est-à-dire sur la doctrine sociale de l’avenir. Je crois à un dogme nouveau... M. Fourier a-t-il trouvé un dogme nouveau? Les Saint-Simoniens l’ont-ils trouvé ? Je pense que non. Voilà done ce qu’il y a de commun entre nous. Du reste, je ne fais pas de comparaison entre la vaste et minutieuse conception de Fourier et l'édifice à peine ébauché des Saint-Simoniens. M. Fourier est infiniment supérieur. » (1/4 mars 183»).
(2) Et encore : « M. Jouffroy m’accuse de sorties virulentes et injustes contre des hommes qui peuvent se tromper : ce sont deux reproches vides de sens. » Et Fourier s’en défend : « Loin d’user de diatribes et de virulence » il ne fait « qu’exposer fort gaiement l’absurdité et le charlatanisme des Saint-Simoniens ; sans doute il dénonce leur plagiat « mais il a le droit de dénoncer qui le vole » ; enfin, après ses démonstrations il a « bien le droit de dire que les Saint-Simoniens sont hypocrites et dénués d’invention » et « loin de donner dans la virulence il ne sort pas du ton plaisant. Mais un philosophe comme M. J. juge cela comme un inquisiteur juge Voltaire. »
quadruple produit, seule voie de salut pour le peuple. »
Fourier se plaignait que les Saint-Simoniens ne parlaient pas de lui et l’ignoraient, et qu’on organisât autour de lui la plus terrible des persécutions, la ligue et la conspiration du silence. Mais voici qu’ils commencent à parler de lui; il apprend par un de ses amis, Gabet, qui habite Dijon, et qui fait de la propagande pour sa doctrine, qu’un « acolyte saint-simonien de Dijon prétend qu’on ne trouve pas dans son traité une seule idée sociale : « C’est, dit-il, un type bon pour ceux qui veulent organiser un ménage, une manufacture », et que son ouvrage est « purement industriel (1) ». « Nous aussi, a dit le prédicateur saint-simonien, nous rendons justice à M. Fourier et engageons ceux qui s’occupent d'idées sérieuses à le lire. Ils y trouveront des moyens ingénieux d'organiser un ménage, une manufacture, mais c'est en vain qu'ils y chercheraient une idée sociale capable de relier les hommes. Le système de M. Fourier est seulement industriel. Le titre de ses ouvrages l’indique assez (2). » Fourier s’emporte. Cette appréciation lui est une nouvelle raison de s’indigner. Il soupçonne les Saint-Simoniens de « vouloir avilir sa découverte en feignant de la louanger » (3). « Ce serait une ruse adroite,
(1) Lettre de Fourier au Globe.
(2) Sous la signature: Un Saint-Simonien. Journal de la Côte-d'Or du 22 juillet. À quoi Fourier répond : « Ainsi l’art d'associer n’est pas une idée sociale ! Cest, dit-il, un livre bon pour ceux qui veulent organiser uN ménage, UNE manufacture, un et une, seulement un et une, quoique j’enseigne l’art d’opérer la fusion des ménages inégaux, d’en élever la réunion à 3 ou 400 familles, et non pas une et d’y joindre non pas une mais environ 50 manufactures, dont une dizaine en genre spéculatif pour la vente et une quarantaine en emploi de ménage et culture: Toutes ses assertions sont aussi exactes. Mon ouvrage, ditil, est purement industriel; et c’est le seul depuis qu’on écrit qui ait donné un calcul régulier sur l’essor et l’emploi des passions. D’un ton tranchant il décide que ce qui est ignoré des Saint-Simoniens ne peut pas être découvert par d’autres. (Lettre au Globe.)
(3) Les Saint-Simoniens avilissent ma théorie en disant qu’elle est purement industrielle et passionnelle, traitant du plein développement des 12 passions appliquées à l’industrie. Ils disent, en feignant de me louer, qu’on trouve dans mon livre des moyens ingénieux d'organiser un ménage, une manufacture,
mais si la ruse est trop visible, elle dégénère en maladresse. Tel est le tort du cercle Saint-Simonien de Dijon (1) ». Muiron, qui essaie de répandre la théorie sociétaire et qui a fondé à cet effet l'Impartial de Besançon, lui signale qu’à Besançon également, le prédicateur saint-simonien a parlé de Fourier,‘dont il a dit qu’il avait perdu le sentiment de l'humanité. « Vos prédicateurs bisontins (les Saint-Simoniens alors en mission à Besancon) disent que j'ai perdu le sentiment de l'humanité. Mais eux ne l’ont pas trouvé, car s'ils avaient quelque pitié réelle des misères humaines, ils fonderaient l’association au lieu de la promettre, au lieu de jouer sur le mot pour nous priver de la chose, nous donner le change sur l'emploi de l’association qui ne peut s'établir que dans l’agriculture » (13 août 1831). Il serait d’ailleurs trop long, dit Fourier, de réfuter toutes les absurdités qu’on lui attribue. Ces prétendus amis du peuple (les Saint-Simoniens) inhabiles à faire les inventions qui pourraient servir le peuple, s’empressent de les étouffer quand elles sont publiées; ils les ridiculisent en feignant de les protéger (2).
Mais il ne suffit pas à Fourier d’être trahi par ses ennemis, il faut encore qu'il le soit par ses amis qui lui attribuent des « absurdités saint-simoniennes ». Gabet, polémiquant avec le cercle saint-simonien de Dijon, a écrit que « Fourier placerait les associés d’après leurs penchants et les récompenserait suivant leurs œuvres » (3).
J’enseigne, au contraire, à opérer la fusion de 400 ménages et d’une dizaine de manufactures avec l’agriculture combinée. Mais c’est en vain, ajoutent-ils, qu’on y chercherait une idée sociale capable de relier les hommes ; J’enseigne à associer et non pas à relier, là où il n’y a point de lien antérieur. (Paris, 6 août 1831.) (1) D'ailleurs «les menus plagiats (faits par les Saint-Simoniens) contredisent étrangement votre acolyte de Dijon qui prétend qu’on ne trouve pas dans mon traité de 1829 une seule idée sociale. D’où vient donc que ses chefs y puisent largement ? »
(2) Ceci est tiré des manuscrits de Fourier : Projet de réplique à l’article saint-simonien du 21 juillet, qui d’ailleurs ne fut jamais envoyé par Fourier. (3) Journal de la Côte-d'Or, 22 juillet. Voici un extrait de cet article : Mais
Ceci fait bondir Fourier qui sermonne ses disciples et écrit à Muiron : « Si vous envoyez des articles au Globe,
“pour arriver à ce résultat [que chacun soit placé suivant son talent et récompensé suivant son travail] faut-il inventer une religion nouvelle? Ne peut-il pas être atteint sans détruire la propriété individuelle, sans attaquer les anciennes croyances ? Le plus grand vice de ce système suivant nous est qu’on ne voit pas comment on parviendra à classer sans erreur les capacités, à distribuer avec impartialité le prix du travail, à organiser la société d’après ces nouvelles vues. Une seule chose est connue, c’est que tout s’opérera par le ministère des prêtres; mais les rouages qui feront mouvoir l’association sont encore un problème à résoudre et là cependant est toute l’institution. Ce que les Saint-Simoniens cherchent, M. Charles Fourier depuis longtemps l’a trouvé avec un rare bonheur, sans changer la religion d’aucun peuple, ni déranger les propriétés de personne, et en rendant le travail attrayant même pour le plus paresseux des hommes; Fourier organise la société universelle de manière à placer les associés d’après leurs penchants à les récompenser suivant leurs œuvres et à accroître les richesses dans des dimensions inespérées, ce qui est établi d’une manière si évidente que ses calculs sont mis à la portée de tout le monde. Nous invitons ceux qui ont écouté avec intérêt la doctrine de Saint-Simon à lire les ouvrages de M. Fourier, ils y trouveront d’abondantes émotions de surprise et apprendront avec étonnement qu’il existe des moyens simples, faciles et prompts de constituer l’ordre social de manière à procurer aux riches comme aux pauvres un bonheur dont jusqu’à présent on n’avait pas l’idée (Ces ouvrages de M. Fourier sont le Traité d'association domestique et agricole et le Nouveau Monde industriel. Ils se trouvent chez MM. Gaulard-Lapier et Tussac, libraires). Voici la réponse que le cercle saint-simonien établi à Dijon y a faite le 28.
« Le Cercle Saint-Simonien établi à Dijon à Monsieur le Rédacteur »,
Monsieur, on lit dans votre numéro du 22 un article saint-simonien signé S. J'attends de votre impartialité la publication de cette réponse.
L'auteur de cet article, M. G. a dit que les nouveaux apôtres mes pères ont bien mérité de l'humanité en apprenant que la société doit être constituée sur la capacité et les œuvres (je souligne ces expressions parce que ce sont celles dont on se sert) que chacun doit être placé suivant son talent et récompensé suivant son travail; mais, ajoute-t-on, pour arriver à ce résultat faut-il inventer une religion nouvelle ? Ne peut-il pas être atteint sans détruire la propriété individuelle, sans attaquer les anciennes croyances. Je réponds : 1° que pour parvenir à ce but du classement suivant la capacité et de la rétribution suivant les œuvres, nous Saint-Simoniens, ne voyons qu’un moyen, le seul qui existe, l'abolition successive mais radicale de tous les privilèges qui se transmettent par droit de naissance et par l’abolition de l’hérédité de la fortune qui de tous les privilèges est le plus réel et le seul qui subsiste aujourd’hui. Et en effet M. G. prétendrait-il élever au même degré de développement intellectuel et celui qui naîtra sans autre moyen d’existence que la mendicité, par exemple, et celui qui naîtra entouré de toutes les commodités de la vie et en possession de tous les moyens d’éducation ? Evidemment non! Hé bien! donc! comment pourra-t-il apprécier ces différences de capacité d’après lesquelles il veut d’ailleurs que la société sait hiérarchisée. C’est un principe vrai suivant M. G.
a tôt =
veuillez y mettre exactement mes opinions et ne pas m'en prêter d’autres : Gabet est tombé dans cette faute
que chacun doit être rétribué suivant ses œuvres, mais il lui répugne de porter atteinte à la propriété individuelle. M. G. ne voit-il pas qu’il émet une proposition contradictoire, que la propriété individuelle que nous voulons détruire est celle qui n’a d’autre mode de transmission que la succession par droit de naissance et qu’en même temps que celle-ci ne peut être établie la rétribution suivant les œuvres puisque par elle certains individus naissent rétribués avant même d’avoir fait des œuvres et avec le droit de n’en jamais faire. M. G. continue : « Le plus grand vice de ce système suivant nous est que l’on ne voit pas comment on parviendra à classer sans erreur les capacités, à distribuer avec impartialité le prix du travail, à organiser la société d’après ces nouvelles vues. Et plus bas il dit : « Que ce que les Saint-Simoniens cherchent (bien que nous ne cherchions plus) M. Fourier l’a trouvé avec un rare bonheur, sans changer la religion d’aucun peuple, sans déranger les propriétés de personne et en rendant le travail attrayant même pour le plus paresseux des hommes, il organise la société universelle de manière à placer les associés d’après leur penchant, à les récompenser suivant leurs œuvres. » M. Fourier parviendra à lassociation universelle sans rien changer à la religion d'aucun peuple, et cette association est fondée sur le principe de classement suivant la capacité ! Comment s’associeratil donc sans changer sa religion, le chrétien qui veut rendre à César ce qui appartient à César, car ce qui appartient au même César ne lui appartient pas le plus souvent par droit de capacité. M. Fourier placera chaque associé suivant ses penchants et M. G. comprend cela: nous, Saint-Simoniens, voulons les classer suivant leur degré de capacité qui selon nous est déterminé par la force de leurs penchants et M. G. ne comprend plus. M. Fourier rétribue ses associés suivant leurs œuvres, et il consacre le principe de succession établi et cependant M. G. le comprend. Nous aussi nous rendons justice à M. Fourier et engageons ceux qui s'occupent d’études sérieuses à le lire. Ils y trouveront des moyens ingénieux d’organiser un ménage, une manufacture, mais c’est en vain qu'ils y chercheraient une idée sociale capable de relier les hommes, le système de M. Fourier est seulement industriel. Le titre de ses ouvrages l'indique assez. Un Saint-Simonien.
Gabet réplique :
« À Monsieur le Rédacteur du Journal de la Côte-d'Or,
Ce n’est pas pour répondre à ce qui m’est personnel dans la lettre du cercle saint-simonien que je prends la plume. Je veux seulement observer qu'il ne connaît pas tous les ouvrages de M. Fourier et qu’il induit le public en erreur en disant que c’esl en vain que ceux qui s'occupent d'études sérieuses, ete... Le système de M. Fourier, ajoute-t-il, est seulement industriel. J’invite le cercle saint-simonien à ne pas juger ces livres par leurs titres et surtout à lire le traité d’Association domestique agricole. [1 y trouvera EN ABONDANCE des idées sociales capables de relier les hommes et il se convaincra que l’auteur y a tracé un plan complet d’organisation sociale. Si un jour la civilisation change sa forme d’association, ce qui doit arriver avant peu, ce sera pour adopter celle de M. Fourier et les Saint-Simoniens seront les premiers à l’embrasser avec ardeur car ils sont sur la voie qui y conduit. »
en répliquant aux Saint-Simoniens. Il dit que je placerai chaque associé selon ses penchants. Non, je ne placerai personne. J’enseigne que le mécanisme qui fera éclore tous les penchants industriels leur fournira un emploi lucratif, et dans cet ordre où tout travail sera accessible à chacun, chacun aura à se placer lui-même selon ses penchants, sans que moi ni aucun directeur y intervienne. Ce serait tomber dans l'arbitraire des prêtres saint-simoniens qui veulent se faire juges des capacités et déterminer le placement de l'individu (1). » He Muiron continue d’ailleurs à lui reprocher ses « préventions excessives » contre le Saint-Simonisme. Fourier lui répond : « Vous me soupconnez de colère aveugle contre les Saint-Simoniens ; ce n’est pas colère, c’est mépris fondé... » « D'ailleurs, ajoute-t-il, je les attends ; ils me trouveront toujours disposé quand ils voudront faire le bien ; mais il suflit de leur verbiage philanthropique pour m'éclairer sur le compte de ces. histrions qui disent que j'ai perdu le sentiment de l'humanité. » Malgré tout, Fourier n'avait pas encore abandonné définitivement l’idée de s’adresser aux Saint-Simoniens. « Je m'adresserai volontiers, selon votre avis, écrivait-il, à M. Michel Chevalier, mais il faut voir auparavant s’il y aura quelque chose de réel dans la promesse faite par celui de Besançon (2) de faire valoir ma théorie et s’il ne finira pas, comme celui de Dijon, par me bafouer en feignant de me protéger. » Maintenant, il se défiait un peu, car « telle est la tactique des Saint-Simoniens: toujours un masque tutélaire, une gasconnade sympathique. Si on les laissait aller, si l’on comptait sur leur protection simulée, on serait bien
(x) [13 août 1831.] Donc dans le système fouriériste comme dans celui des Saint-Simoniens c’est le règne des capacités. Mais Fourier charge la nature qui les a produites du soin de les mettre à leur place.
(2) Nous verrons plus loin que « celui de Besançon » n’est autre que Jules Lechevalier qui avait promis à Muiron d'examiner sérieusement les ouvrages de Fourier et d’en rendre compte dans le Globe. (Lettre du 16 janvier 1832).
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vite coulé à fond par cette protection même qui est le baiser de Judas » (1).
Fourier eut d’ailleurs bientôt l’occasion de triompher. Le Globe du 31 août, exposant en effet très franchement et très nettement la situation, avouait que l’état actuel des ressources des Saint-Simoniens ne leur permettait de continuer que jusqu’au 5 septembre la publication du journal. Celle-ci n'avait jamais été considérée par les Saint-Simoniens comme une spéculation, mais comme une œuvre d'apostolat, et parmi toutes les manifestations de la doctrine, écrites ou orales, elle avait joué un des rôles les plus importants ; aussi les Saint-Simoniens voulaient-ils distribuer au public l’enseignement écrit du Globe aux mêmes conditions que l’enseignement oral des missions et prédications, c’est-à-dire gratuitement. Or, depuis le mois de novembre jusqu’au 31 août, le Globe avait coûté 120000 francs, déduction faite des abonnements. On n’avait pu subvenir à ces dépenses qu’en réalisant une partie des propriétés appartenant aux membres de la famille saint-simonienne. Mais, d’après les Saint-Simoniens, des retards s'étaient produits dans la réalisation de ces propriétés, ce qui avait amené de graves difficultés à la continuation du Globe. Aussi les Saint-Simoniens faisaient-ils, sans détour, appel aux personnes qui « ayant de la sympathie pour eux et leurs principes, voudraient bien s'associer à leur œuvre, et particulièrement à celles qui, sentant la portée de leurs travaux etne pouvant y prendre part directement et personnellement, pourraient du moins y contribuer par leurs capitaux. » Ils offraient en garantie la réalisation successive des propriétés immobilières leur appartenant et dont la valeur s'élevait à plusieurs centaines de mille francs.
* (1) Ils ne sont pas encore assez forts pour persécuter et ils ont pour consigne
générale de flatter l’homme qu’ils veulent étouffer.…. D'ailleurs, ce sont des théocrates et par suite des cloaques de vice et d’hypocrisie. On voit qu’ils ont bien pillé les jésuites dans leur tactique de s’attacher à capter les hoiries'et de suivre strictement l’impulsion des chefs. Eritis sicut baculus.
Les événements donnaient raison à Fourier qui pouvait tirer quelque orgueil de cette constatation. « Les Saint-Simoniens, écrit-il ioyeusement à Muiron (lettre du 19 septembre 1831), ont, comme vous l’avez pu lire dans le Globe, tiré le canon d’alarme (3r août) disant qu’à défaut de secours, le Globe ne paraîtrait plus passé le 5 septembre. » L'occasion parut bonne à Fourier de leur faire la lecon et il leur écrivit, le 2 septembre, une lettre où « sans leur dire aucune chose désobligeante » il présentait un « parallèle de leur situation avec celle où ils se trouveraient s'ils avaient fondé l'association au lieu de la prêcher » (1). Et il écrit naïvement: «A cette lettre, ils n’ont rien répondu, pas même un accusé de réception » (Paris, 19 septembre 1831).
Les Saint-Simoniens firent mieux, ils la publièrent, tardivement d’ailleurs, plus d'un mois après l'avoir reçue — dans le numéro du 19 octobre seulement. Fourier y reprenait avec plus de modération ses critiques habituelles et montrait aux Saint-Simoniens la situation où ils se trouveraient « s’ils avaient {enu au lieu de promettre » (2).
Avec sa puissante imagination et sa précision coutumière, il décrivait aux Saint-Simoniens, dans les moindres détails, ce qui serait arrivé s’ils avaient consenti à écouter ses conseils et leur faisait le tableau des « succès qu'ils avaient manqués » par leur obstination à ne pas vouloir le faire (3). S'ils avaient « manœuvré pendant l'hiver de manière à pouvoir installer au premier mai
(x) Lettre à Muiron (19 septembre 1831).
(2) Messieurs, en voyant votre journal du 31 août faire des signaux de détresse (je ne l’ai lu qu'aujourd’hui) je crois devoir vous adresser un parallèle de la situation où vous vous trouveriez si vous aviez suivi la voie droite en prosélytisme sociétaire; si vous aviez fondé l’association au lieu de Ja prêcher ; si vous aviez TENU au lieu de PROMETTRE.
(3) Cfr. « En proposant franchement à leur nombreuse clientèle de former une compagnie actionnaire avec hypothèque sur la phalange à fonder, ils auraient pu déjà entrer en exercice au printemps de 1831... Mais l’orgueil les a égarés » (Manuscrits).
un noyau d'association, un germe en basse échelle de 6 à 700 » (la moyenne échelle étant de 11 à 1200 et la grande échelle de 1700 à 1 800) « en moins de deux mois l'épreuve eût été consommée » et « dès le mois de juillet toute l'Europe aurait été informée que l’association industrielle ou réunion des trois industries productives : culture, fabrique et ménage, est possible, quela richesse va quadrupler, que les travaux seront transformés en plaisirs ; que la métamorphose va s'étendre à l'humanité toute entière. » « Aussilôt, tous les propriétaires de domaines auraient demandé la paix, se seraient ligués pour forcer les souverains au désarmement » (1), en même temps on aurait pu «annoncer et garantir au peuple, Pabolition très prochaine de tous les impôts anciens et malfaisants..….. caril serait avéré que le produit de la France qui compte aujourd’hui pour six millions un tiers s'élèverait à six milliards et plus, par la suite... Si l’on prélève au budget de paix un milliard sur six, le fisc en réduisant l'impôt de moitié, du sixième ou douzième, aura deux milliards plus cent millions d'épargne sur la perception, et davantage sur les ministères de la guerre et de la marine. Le fisc aurait donc un milliard deux cents millions de superflu à employer: untiers à la compensation des impôts supprimés : un tiers à l’extinction de la dette, un tiers aux travaux publics. « Avec cette perspective de quadruple produit et doublement de revenu fiscal, malgré le dégrèvement de moitié, on aurait pu emprunter et anticiper sur le revenu futur pour supprimer, dès cette année, les droits réunis et la taxe du sel.» Cette bonne aubaine aurait mis en crédit la religion saint-simonienne bien mieux que ne font des prédications stériles.
(1) « Ceux de Russie et de Hongrie, qui ont beaucoup de terres incultes auraient été les plus ardents à vouloir la paix, elle aurait été conclue dès le mois d’août même par la Pologne, car chacun aurait insisté sur la nécessité de cesser le massacre au moment où les ouvriers vont devenir si nécessaires, si pré-
cieux. »
Tous ces résultats merveilleux c’est aux Saint-Simoniens qu’on les devrait et «leur société aurait été proclamée libératrice des peuples, comblée, accablée des faveurs de tous les monarques ». « Ils auraient déjà un bénéfice de 30 000 000 réalisé sur une seule branche des profits attachés au rôle de fondation du germe du noyau sociétaire... (1) Leur journal aurait 5oooo abonnés au lieu de 500 et l’Europe serait forcée de le lire... Enfin ils auraient eu le roi, la cour et les grands pour souscripteurs... » On aurait fait prendre des actions à don Pedro, au dey d'Alger; c'eût été un bon stimulant, ajoute Fourier qui parsème ses vues utopiques de remarques judicieuses, pour faire signer les Français.
Mais les Saint-Simoniens n’ont pas voulu «suivre la voie droite ren prosélytisme sociétaire (2) ». « Au lieu de
(x) Voici, à titre de curiosité, comment Fourier en établit le calcul : « Cette fondation du noyau en basse échelle exige 6000000, mais seulement deux en effectif parce qu’on obtient aisément des crédits pour 4000000 dans une affaire où il y a hypothèque bien solide. Il vous resterait donc quatre millions d’actions en réserve et pour élever le noyau de troisième en première échelle, vous auriez encore 12000 000 d’actions à émettre, total : 16000000 ou 16000 actions de réserve à placer. Elles seraient enlevées, soit à cause de la certitude acquise sur le quadruple produit, soit parce que le canton de fondation aura pendant trois ans des avantages notables sur les autres, et d’abord le tribut des curieux payants. Ainsi vos seize mille actions de réserve (mille francs pièce) se placeraient aisément à trois mille francs, ce qui donnerait 32000 000 de bénéfice. Or, il serait déjà réalisé car vous auriez commencé le placement dès le premier juillet. Ainsi, au lieu d’un appel au soutien d’un journal, vous auriez 30000000 en portefeuille et de plus, une recette de 5000 francs par jour, trois cents curieux admis à un louis. Ladite recette serait sextuplée, octuplée en mai 1832, soit 1 800 curieux par jour à trois louis, à l’époque où vous installeriez le plein mécanisme à 1800 personnes. Quant à votre journal qui pourrait seul rendre compte, jour par jour, des progrès de la mécanique sociétaire, au lieu de décliner à 500 abonnés, il en aurait eu 50000, trois fois plus que le Constitutionnel, car toute l’Europe serait forcée de le lire, vu que lui seul donnerait le bulletin journalier de l’établissement d’où dépendrait le sort du monde entier. »
(2) Fourier revient très souvent sur le refus que les Saint-Simoniens ont opposé à ses offres. « Avec moitié de leur dépense annuelle estimée 1 200000 fr., avec 600 000 francs on fonderait une réunion sociétaire en bas degré. À laspect des grands bénéfices qu’elle donnerait et des germes d’attraction indus-
tenter l’essai de ce beau mécanisme, qui satisferait tout le monde », ils ont préféré la vieille méthode morale de détruire ou de vouloir détruire les passions; ils ont adopté une doctrine si rebutante qu’elle n’a pour sectaires que des spéculateurs sur la fortune d’autrui « et qu'ils sont obligés d’avouer que le public abandonne leur journal et que leurs élucubrations ascétiques ne sont pas goûtées. Aussi sont-ils si embarrassés qu’ils abjurentleur doctrine pièce à pièce (1).
€ Il n’en restera rien quand elle aura été réfutée par un parallèle des vrais moyens d'amélioration et de progrès réel. » Et Fourier reprend sous une forme plus modérée et plus atténuée ses critiques du Saint-Simonisme, tou- . jours les mêmes.
En terminant, il leur donne paternellement des conseils : « Quand on est engagé dans une aussi mauvaise thèse, le seul parti sage est de l’abandonner : vous seriez encore à temps de mettre la main à l’œuvre, agir au lieu de parler... Vous n'avez pas voulu faire ce que les pompiers appellent /a part du feu... Vous n’avez pas voulu faire la part de l’inventeur et vous perdez tout. Il vous eût été facile d'essayer la méthode naturelle, les séries passionnées ; vous auriez eu pour votre part le bénéfice de fondations détaillées précédemment et les récompenses de fondation qui seront décernées aussitôt que la hiérarchie sphérique sera constituée. Moi, j'aurais eu
trielle qui s’y développeraient, chacun opinerait à fonder le plus haut degré : celui de plein essor des passions contrebalancées par l’affluence des plaisirs. Un seul échantillon de ce bel ordre qui est la destinée de l'humanité suffirait pour étendre à l’instant cette méthode au globe entier, métamorphoser les villages et cités en 500000 phalanges d’harmonie industrielle et sociétaire. Telle est la palme qui s’offrait aux Saint-Simoniens. Îls seraient parvenus au faîte de l’opulence et de la gloire : ils ont préféré ne rien faire » (Manuscrits).
(1) Fourier a signalé à plusieurs reprises ces « abjurations ». On trouve dans ses notes manuscrites : «les 22 juillet et 7 août 1831 les Saint-Simoniens ont abjuré dans le Globe leurs dogmes sur l’hérédité, ils ont admis Phérédité directe. Peu de temps après, ils ont admis l’hérédité indirecte en prenant sur ma théorie l’un des 48 ressorts de ralliement, celui de l’adoption spéciale au titre de continuateur d'industrie récompensé par un legs. »
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l'honneur de l'invention, ce n’est pas trop prétendre », mais ils courent au même dénouement qu'Owen. Leur secte va à des écueils certains.
« Quoiqu'il en soit, je dois, à titre d’inventeur du mécanisme sociétaire, dénoncer ceux qui spéculent sur le mot pour nous priver de la chose, et quand j'ai publié, 1l y a trois mois, un factum sur les sectes Owen et Saint- Simon, loin de m’emporter (comme vous l’avez dit le 13 juillet) j'ai au contraire poussé trop loin les ménagements, car j'aurais pu disséquer vos doctrines avec plus de succès que le baron Massias.….. il est trop négatif dans sa critique; c’est le vice de tous les journaux qui ont parlé contre votre secte : si j'avais été le collaborateur de l’un d’entre eux, j'aurais traité l'affaire au sens positif et donné le moyen de faire le bien promis par les deux sectes 0... et S.-S... ; cela ne tardera guère (1). »
Les Saint-Simoniens accueillirent ironiquement la lettre de Fourier. Si utopiques que fussent leurs projets et bien qu'ils eussent déjà perdu le sens du réel, les avantages que leur promettait Fourier s'ils appliquaient son système, leur parurent excessifs et déraisonnables ; ils étaient nerveux, un peu agacés sans doute aussi par les accusations de plagiat qu’on commencait à lancer contre eux. Ils publièrent la lettre en la faisant précéder d’une note (2) où ils déclaraient que : Pour en finir soit avec les accusations de plagiat, soit avec les prétentions de M. Fourier et de ses disciples, ils publiaient une lettre adressée par M. Fourier aux chefs de. la religion saintsimonienne, à l’occasion de l’article du 31 août; lettre dans laquelle se trouvaient indiqués les moyens infailli-
(x) La lettre est signée Ch. Fourier, rue de Richelieu, 45 bis.
(2) « Quelques personnes qui ne pouvaient plus contester la supériorité de nos doctrines nous ont accusés de plagiat. Suivant elles, nous aurions puisé les éléments dont se compose le système social, tel que nous le concevons, à des sources que nous aurions eu grand soin de cacher. On a particulièrement signalé M. Fourier comme l’un des écrivains auxquels nous aurions fait le plus de ces emprunts frauduleux » (Globe, 19 octobre 1837).
bles, suivant M. Fourier, pour donnerunimmense développement à la société saint-simonienne, pour attirer une trentaine de millions dans ses coffres et pour mettre les Saint-Simoniens à même de sauver la Pologne. » Ils distribuaient ensuite quelques éloges à Fourier, reconnaissant qu’il y avait chez lui « une grande virtualité » et qu’il avait même souvent critiqué l’organisation sociale” actuelle avec une sagacité rare (x).
Mais dans quel but avaient-ils fait cette publication ? Transon et Lechevalier (2) affirment que c’est dans le but de nuire à Fourier et de le ridiculiser. C’est possible et même très probable ; la note tendrait à le prouver. Ce qui n’est pas douteux, c’est que cette letire n’était pas écrite pour le public. Fourier lui-même le déclare (3). Et Lechevalier pense que « la publication de cette pièce sous le voile d’une doucereuse impartialité cachait le dessein de discréditer les idées de Fourier ». Néanmoins, plusieurs des amis de Fourier accueillirent avec joie cette publication. Ce qu'ils désiraient depuis longtemps, c’est qu'on parlât de leur grand homme, qu’on s’occupât de sa découverte (4). L'insertion de la letttre
(x) Nous reconnaissons, au reste, écrivaient-ils,- qu’il y a chez M. Fourier une grande virtualité. Il a même critiqué souvent l’organisation sociale actuelle avec une sagacité rare (en note: voir surtout la préface du Nouveau Monde industriel) ; mais il s’est engagé de bonne heure dans une fausse voie où toujours il a été plus avant parce qu’il a toujours travaillé à l’écart des hommes; et aujourd’hui, de conséquence en conséquence, il est arrivé aux rêves les plus bizarres comme il s’en trouve dans la lettre ci-dessous (Le Globe, 19 octobre 1831).
(2) Michel (Chevalier) a inséré dans son journal une lettre que Fourier n’avait pas écrite pour le public et cette lettre a été insérée à votre connaissance dans l’intention formelle d’écraser Fourier par le ridicule (Lettre à Enfantin, janvier 1832).
(3) « Ils ont inséré ma lettre parce qu’elle les compromettait peu, elle n’était
pas faite pour le publie » (Lettre à Muiron, 10 novembre 1831). . (4) Lettre de Considérant à Fourier : « Samedi midi, sans date... et remercions Dieu de ce que les ennemis nous fournissent des armes pour se faire battre. Voici la gazette qui va fonder Ja grande publicité de vos livres et de vos idées. Il faudra bien maintenant que le gouvernement y prenue garde et s’en inquiète. »
du 2 septembre devait, dans leur pensée, donner à Fou-
rier une grande publicité et par conséquent le satisfaire. « Cette lettre insérée dans le Globe nous a fait un très
grand plaisir et quoiqu’elle n’ait pas été faite pour le. public et que ceux à qui elle était adressée l’aient peut-
être pour cette seule raison méchamment insérée, elle a
pourtant un heureux effet. C’est de vous donner une
grande publicité, et qu’il arrive que ceux qui le lisent
inclinent fort à vous donner raison et ne mettent pas en
doute votre supériorité. Ainsi, que ce soit malice des
Saint-Simoniens ou embarras de leur position, le succès
nous reste (1). »
Mais parmi les amis de Fourier tout le monde ne pensait pas comme Clarisse Vigoureux et ne partageait point son enthousiasme. Cette lettre que Fourier avait envoyée « particulièrement aux chefs de doctrine » « ne pouvait avoir quelque valeur que pour des hommes déjà familiarisés avec la théorie de M. Fourier; à tous autres, disait Lechevalier, elle doit paraître étrange et bizarre », et il avouaitque «sans doute elle suffirait pour détourner même l’attention des hommes consciencieux et éclairés. (2) ». Aussi, dans son entourage, certains conseillaient-ils à Fourier de répliquer, de préciser, d’expliquer(3). Mais Fourier était las et découragé (4). Il fit un projet de réponse mais qu'il garda pour lui parce qu’il ne savait à qui
(x) Lettre de Clarisse Vigoureux à Fourier. 16 novembre.
(2) Jules Lechevalier, Science sociale, p. 133.
(3) Voir lettre de Clarisse Vigoureux : « Je serais fort d’avis que, comme le disait M. Muiron, vous fissiez une réplique en employant le moyen qui vous plaît. »
(4) Vous avez pu voir dans le Globe du 19 une insertion de ma lettre du 2 septembre. Ils disent qu’ils l’insèrent pour en finir, pour prouver qu’ils n’ont pillé personne, qu’on est étonné de la supériorité de leur doctrine... Si je leur envoie une réfutation régulière ils ne l’inséreront pas... Ils vous donnent pour hiérarchie leurs dispositions arbitraires, tandis que je donne les deux distributions fournies par les mathématiques : 1° la progression ou série libre et illimitée en groupes; 2° la proportion ou série mesurée, limitée en groupes. D’ailleurs, je donne les bases pour en faire l’application à l’industrie à toutes les relations et non pour créer des hiérarchies distribuées fantastiquement.
l'adresser. « Vous m’engagez à répondre aux Saint- Simoniens, écrivait-il à Muiron, mais dans quel journal? Ils ont inséré ma lettre parce qu’elle ne les compromettait pas ; elle n’était pas faite pour le public; mais si je leur riposte de la bonne encre, ils se garderont bien de l’insérer. Ce qu’il lui aurait fallu, c’est un journal, un journal qui fût à lui. « Si je peux avoir un journal quelque jour, écrivait-il, je donnerai de la tablature à ces hypocrites (1). »
Mais, il manquait à Fourier de l’argent; il ne lui en
fallait d’ailleurs pas beaucoup, et on ne peut l’accuser être exigeant : 1000 francs lui auraient suffi; avec ces mille francs il pourrait « former à l'instant une société aussi bien établie que celle des Saint-Simoniens ».
I sentait bien en effet qu'il ne lui fallait plus compter sur aucun appui de la part de ces derniers, et que l'échec de ses tentatives auprès d'eux était définitif, et il en était profondément affecté.
Il en voulait à tout le monde: d’abord aux Saint- Simoniens qu'il accusait d’avoir par leurs fausses doctrines causé à l'humanité un préjudice très funeste en retardant l'avènement de la vraie association (2). Il leur reprochait d’avoir « prostitué et compromis le mot d’association tellement qu’il était devenu « synonime (sic) de rébellion et de machination désastreuse » ou même
(1) Cfr. Lettre du 26 octobre 1831. « Que je battrais bien ces histrions si J'avais un journal! » et : « Vous me dites d’imiter les philanthropes et de crier la vérité sur les toits : mais il faudrait avoir des toits où je puisse les crier. Les toits sont les journaux qu’il faudrait acheter en lignes à 120 francs le cent, quand on peut payer il est bien aisé de crier la fausseté sur les toits ! » (Lettre à Muiron).
(2) « Quel est votre but, häbleurs qui ne chantez que progrès et association ? Vous cherchez insidieusement à étouffer tout essai d’association réelle et de progrès réel. Vous ne voulez que donner le change, faire oublier les choses par des controverses sur le mot et quand vous aurez à force de subtilités alfadi le publie sur cette question, vous prétendrez que tout est dit, que c’est une vision à laquelle il faut renoncer, qu’on ne peut pas associer des masses de 3 à {oo familles agricoles, que le quadruplement de produit est une chimère, qu’il faut se défier de ces illusions et s’en tenir aux torrents de lumière philosophique. » (Les torpilles du progrès) (Manuscrits).
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absolument « vide de sens ». Et il ne leur pardonnait pas — il ne leur pardonnera d’ailleurs jamais — d’avoir voulu « lui ôter l'honneur de l'invention au lieu de s’en tenir loyalement à l'honneur de fondation qui était pour eux une assez belle proie puisqu'ils ne savaient rien inventer », d’avoir par leur orgueil (1) commis la sottise de «tout perdre en voulant tout envahir », et le crime de détourner les esprits de l’œuvre sociétaire ou « de toute recherche sur la seule association qui soit utile et urgente, celle des travaux agricoles et domestiques exercés économiquement par des masses de 1 800 à 2 000 personnes inégales en fortunes et en toutes facultés ». Les Saint-Simoniens s'étaient dit « les oracles du régime d'association » et leur doctrine n’en était qu’ « éteignoir el antipode (2) ». Mais il ne leur avait pas sufli de s'abstenir de toute tentative d'association, de ne rien faire pour provoquer la découverte du mécanisme sociétaire. Il avait encore fallu qu'ils fissent tous leurs efforts dès qu'ils avaient pu se rendre compte que cette découverte était faite pour l’avilir (3) et pour la repousser parce qu'elle n’était pas de leur crü. Aussi longtemps que cela leur a été possible ils ont étouffé l’idée de Fourier; puis dès qu'elle commença de se produire
(x) « Ce sont de faux frères qui sacrifient le genre humain à leur orgueil. » Pièges et Charlatanismes, p. 27. C’est bien peu d’intelligence et de moralité chez des apôtres du progrès intellectuel et moral de ne pas accueillir la voie du progrès réel qui leur est offerte par ma théorie. Les sophistes aussi nuisibles que Robert Owen causent à l’humanité un préjudice énorme, un retard d’avènement au bonheur, au quadruple produit; ignorant la chose ils nous leurrent sur le mot et nous privent de la chose dont le siècle sent de plus en plus le besoin.
(2) Les prédications des Saint-Simoniens tendent à nous détourner de toute recherche sur la seule association qui soit utile et urgente, celle des travaux agricoles et domestiques exercés économiquement par des masses de 1800 à 2000 personnes inégales en fortune et en toute faculté. Pièges, p. 20.
(3) La secte saint-simonienne bien pourvue de faconde mais dénuée de génie inventif croit se faire valoir en avilissant une découverte qu’elle invoque par le fait car chaque jour elle invoque la nécessité d’établir le régime sociétaire pour remédier aux misères des classes ouvrières (Projet de réplique à l’article saint-simonien du 28 juillet) (Manuscrits).