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malgré tous les obstacles qu’ils lui opposaient, ils l'ont
mutilée, calomniée, dénigrée, défigurée; enfin, ils l’ont pillée sans scrupules, s’en appropriant des fragments et des lambeaux et dérobant même au vocabulaire de Fourier certaines de leurs expressions, sans en indiquer la source,
Il en voulait aussi au public qui protégeait tous les « charlatans en art d’associer », qui avait « la bonhomie d'entendre de sang-froid leurs risibles doctrines », qui prônait les sectes Saint-Simon et autres (1), qui «se confiait aveuglément à ces charlatans qui ne savent rien inventer et qui ne proposent que des monstruosités démagogiques et théocratiques : établir la communauté des biens, la mainmorte même en ligne directe, la promiscuité des femmes et la suppression des cultes et du mariage, l’absolutisme théocratique même en répartition des bénéfices (2) », et qui, étourdi par une cohue d’associations politiques et pensant que tout était dit sur la matière, négligeait ou même dénigrait le véritable inventeur.
Il en voulait enfin à ses amis eux-mêmes qui lui conseillaient plus de modération et de douceur. Bien que Muiron, Gabet, et Mme Clarisse Vigoureux montrassent un admirable dévouement à le servir et à l’encourager(3),
(x) Loin de provoquer cette découverte (du mécanisme sociétaire) on accueille effrontément tous ces charlatans qui se vantent de savoir associer; on leur fournit des capitaux sans exiger aucune preuve de leur savoir, de leur compétence ; enfin on encourage sous le nom d’association 100 folles entreprises dont on prévoit bien la chute, comme celles de Rob. Owen, et on s’appuie de leur insuccès pour persuader que l’art d’associer est introuvable, que tant de perfection n’est pas faite pour les hommes, que la nature est couverte d’un voile d’airain, que les destinées sont impénétrables, que l’homme n’est pas fait pour sonder la profondeur des décrets divins, etc..., ete... C’est pour étouffer les recherches qu’on a encouragé depuis 20 ans les sectes owéniennes et saint-simoniennes qui sous le masque d’association et progrès accréditent les doctrines les plus opposées au mécanisme sociétaire.
(2) Coup d'œil sur les lumières en vogue au XIX® siècle. Fourier.
(3) Gabet indiquant à Fourier ce qu’il avait écrit dans sa polémique avec les Saint-Simoniens de Dijon dont j’ai cité des extraits, terminait ainsi sa lettre : « Si, Monsieur, tout ce que j'ai dit et fait peut ne pas mériter votre approba-
ilse croyait desservi par eux. Ils avaient le grave tort à ses yeux de ne pas épouser aveuglément toutes ses haines, et certains d’entre eux se montraient trop bienveillants à l'égard des Saint-Simoniens (r) (voir lettres de Clarisse Vigouroux et Gabet aux archives fouriéristes, notamment 12 juillet 1830) (2).
Pour conclure, s’il semble exagéré de dire que les Saint- Simoniens ne prétèrent pas la moindre attention à Fourier, ils se montrèrent du moins polis et distants; il
tion, il sera du moins à vos yeux le témoignage de mon zèle à vous servir et : l'expression du dévouement sans borne de votre très affectionné. » Gabet. (2 août 1837).
« Je ne comptais pas vous écrire... mais votre dernière lettre à M. Muiron et dont il m’a en partie donné connaissance me cause trop de peine pour que je ne cherche pas à dissiper celle que vous avez vous-même. Pourquoi donc semblez-vous si triste et mécontent, pourle moment où il y a de si belles espérances, où depuis un an les choses ont marché mieux qu’on ne pouvait s’attendre. Vous paraissez mécontent de tous vos disciples, vous vous plaignez de Victor, et pourtant je puis vous assurer qu'ils sont bien dévoués à vous-même et à l’humanité entière... Ce qui m'afflige le plus, c’est le mal et la tristesse que vous ressentez. Cela me pèse sur le cœur et presque sur la conscience, comme si nous étions impérieusement chargés de vous rendre heureux jusqu’à ce que le genre humain vous ait reconnu pour son Messie et que nous manquions à notre tâche... Je vous en supplie, Monsieur, ne vous exercez pas à vous aigrir, mais bien à nous croire, quand nous vous disons que tel ou tel moyen convient avec les civilisés. Encore une fois vous êtes trop haut pour qu’ils puissent en tout vous comprendre, et vous ne pouvez vous mettre à leur niveau, sans perdre de la dignité nécessaire au succès. C’est pourquoi les intermédiaires vous ont servi depuis que vous en avez, mais au nom du ciel, n’allez pas vous égarer au point de croire que lon ait la pensée de vous éloigner ni du journal ni de rien autre. Votre science n’est-elle pas tout? D’ailleurs je vous répondrais que vous dites cela depuis le commencement du journal, ce qu’en résultat personne n’y a écrit autant que vous. Clarisse Vigoureux à Fourier. 3 novembre. Besançon.
(1) Malheureusement, écrivait Fourier, ceux qui sont avec moi voudraient que j’adoptasse pour règle de conduite de me laisser calomnier doucereusement par toutes les vipères. Je n’y consentirai jamais, et aucune considération ne me décidera à me laisser traîner dans la boue sans démentir mes diffamateurs.…. Vous voudriez done que je me misse à leurs genoux en leur disant : Vous avez peut-être raison; c’est peut-être moi qui ai tort.
(2) Pour moi, non seulement je les juge (les Saint-Simoniens) sans courroux mais Je vous assure que je suis tout près d’être reconnaissante envers eux lors même qu’ils détesteraient vous et tous vos disciples. Clarisse Vigoureux à Fourier (16 novembre 1831).
To
est certain qu'ils ne l’accueillirent que froidement. Profitèrent-ils comme on l’a dit, et autant qu’on l’a dit, de la doctrine qu’ils repoussaient ? C’est ce que nous examinerons plus loin. Quoi qu'il en soit le saint-simonisme fut souvent blâmé par ses amis mêmes de son attitude dédaigneuse envers Fourier. On lui reprochait d’ailleurs son exclusivisme (x).
Mais si on peut lui faire grief d’avoir méconnu Fourier, si l'attitude des Saint-Simoniens n’est pas exempte de tout reproche, celle de Fourier ne l’est pas davantage et l’est même encore moins. Il nous apparaît dans cette polémique avec ses insuffisances d’information, ses erreurs d’optique, ses illusions, sa conviction qu’on complote pour lui nuire. Il est victime de sa propre confiance dans l’inévitable succès de ses doctrines bien plus que des machinations des Saint-Simoniens. Il se trompe, fait des suppositions et des hypothèses que les événements viennent démentir et finalement suspecte deshostilités, peut-être pas absolumentimaginaires, mais qu’à coup sûr il s’exagère considérablement. Il témoigne — selon l’aveu de ses propres amis — de préventions excessives et la profonde amertume qu’il ressent de son échec lui inspire les jugements les plus téméraires et les calomaies les plus injurieuses, que certes les Saint-Simoniens ne méritaient nullement.
(x) Et d’abord les Saint-Simoniens sont éminemment sectaires..……. Vous avez toujours à la bouche ces mots, l’Ecole, la doctrine, notre société, notre maître, initiation, conversion... Les dogmes, le langage et je n’en doute pas les intentions de vous et de vos amis Saint-Simoniens sont catholiques dans le sens philosophique de ce mot; mais votre esprit est éminemment sectaire, c’est-àdire que vous ne concevez la réalisation de vos vues que par le moyen des ouvrages de votre fondateur et de ses disciples à la condition d’adopter les formules de leur doctrine et de leur iangage, à la condition d’une affiliation ou d’une subordination à leur direction, tandis que vous traitez avec un sentiment de dédain ou bien approchant du dédain, les efforts de ceux qui tendent au même but, c’est-à-dire au bonheur de l’humanité par des voies différentes.
Eyton Tobke à d’Eichthal (19 janvier 1830).