‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 25 sur 79 · I. — Contre les Saint-Simoniens · texte numérisé non relu

I. — Contre les Saint-Simoniens

C’est pour la première fois dans un article du Mercure de France du XIX® siècle (1830, 1. 28, p. 453) que l’idée du plagiat de Fourier par les Saint-Simoniens fut, si j'ose dire, officiellementlancée. Le Mercure de France publiant le «mnémonique géographique » de Fourier l’avait fait précéder d’une note ainsi conçue: « Monsieur Charles Fourier,osons le dire, est un des savantsles plus distingués de l’époque; il n’est cependant pas de l’Institut, car il a autant de répugnance pour l'intrigue que d'amour pour le vrai savoir. Nous nous proposons de prouver que tout ce qu’il y a de raisonnable dans le Saint-Simonisme est un plagiat fait à la découverte de l'attraction passionnée de Charles Fourier. » Fourier qui, comme nous venons de le voir, ne connaissait guère à cette époque les Saint-Simoniens, se laissa très aisément persuader de la vérité de cette accusation qu'il reprit lui-même tout aussitôt. « Ils (les Saint-Simoniens) m'ont pillé quelques idées, écrivait-il ; le Mercure en a parlé; je l'ai su par M. Monnier fils et M. Pichot me l’a répété, en me disant que c'était lui qui avait

= 1147 — dénoncé le plagiat dans le Mercure. Cela est bon à connaître avant d'aller à leurs séances ascétiques. » Il ne cesse dès lors de dénoncer les plagiats des Saint-Simoniens et chaque jour il en découvre de nouveaux qu’il s’empresse de signaler, de sorte qu’il est bientôt convaincu que les « chefs de la secte saint-simonienne veulent piller sa théorie eten donner les principales vues comme émanant d'eux-mêmes (1). » Quand son exaspération fut portée à son comble, il lança son pamphlet qui porte en sous-titre : Protestation contre les plagiats et les pièges des deux sectes. Il avait adopté d’ailleurs l'accusation du Mercure et l'avait faite sienne, et s’était laissé convaincre avec d'autant plus de facilité qu’il est certain qu'il avait une tendance excessive à échafauder des histoires de faux, de soupçons, de conspirations, de combinaisons et à voir des plagiats partout. Les disciples eux-mêmes, — Muiron notamment, « l’'Olinde Rodrigues du fouriérisme » — lui reprochaient cette hantise du plagiat, dont le maître se défendait d’ailleurs avec son habituelle énergie : « Vous me supposez une terreur panique des plagiaires. Il serait curieux de ne pas les craindre puisqu'ils existent... On doit craindre tout mal qui existe et se précautionner Sans avoir des craintes à en perdre la tête comme vous me les supposez » (7 avril 183:). Mais Fourier n’est pas le seul à parler du plagiat des Saint-Simoniens. Dès 1827, Victor Considérant, dont la croyance de néophyte en la doctrine de Fourier s’alarmait sans doute à tort, et un peu trop promptement, reconnaissait dans les dix premiers numéros de l’Organisateur qu’il venait de lire « des néologismes de Fourier »

(x) Fourier écrit : « Ils spéculent (les Saint-Simoniens) sur des plagiats successifs, ils me spolient pièce à pièce. ils méditent quantité de ces menus plagiats ; j’en vois les indices bien distincts dans le Globe et quand ils auraient pillé beaucoup de dispositions, ils essaieraient de prouver que la méthode naturelle est leur propriété. » Et encore : « Les Saint-Simoniens n'ayant pas de procédé sont obligés de prendre le mien dont ils dérobent parcelles en raillant pour cacher plagiat » (Manuscrits).

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(Lettre à Clarisse Vigoureux, 1* nov. 1827) (x). Il ne faisait d’ailleurs à cette époque qu’une timide et hésitante allusion au plagiat. « Du reste, écrivait-il, lors même qu'il n’y aurait pas plagiat, etc... » Mais il précisa plus tard son accusation. Un de ses amis, Morel, lui écrivait d’ailleurs le 4 décembre 1830: « J’ai songé à ton système parce qu'on l’attaque. Que sont donc ces Saint- Simoniens autres que des voleurs ou des plagiaires ? Tu devrais, ce me semble, leur répondre vigoureusement et leur montrer que ce qu’ils disent ét prêchent très obscurément et sous des formes plus mystiques et plus séduisantes pour les ignorants est écrit depuis longtemps par un homme d’une haute érudition dans un livre dont la forme seule est difficile à étudier. Tu feras d'autant mieux qu’ils nuisent à vos doctrines en se couvrant de ridicule. » De son côté, G:. Laury écrivait à Fourier que le Saint-Simonisme avait « pris toute la pensée mère » de sa doctrine dont il n’était que « la caricature ». Ces accusations se multiplièrent d’ailleurs au point que les Saint- Simoniens eux-mêmes s’en émurent, ainsi que le prouve la note parue dans le Globe du 17 octobre 1837, où ils se plaignaient d’avoir été et d’être accusés de plagiat par « quelques personnes qui ne pouvaient plus contester la supériorité de leurs doctrines ». « Suivant elles, écrivaient-ils, nous aurions puisé les éléments dont se compose le système social, tels que nous le concevons, à des sources que nous aurions eu grand soin de cacher. On a particulièrement signalé M. Fourier comme l’un des écrivains auxquels nous aurions fait le plus de ces emprunts frauduleux. » Que faut-il penser de ces accusations ? Un Saint-Simonien, qui devait se convertir au Fouriérisme, dont il allait devenir l’un des sectateurs les plus influents, Pellarin, estime qu’elles sont pleinement justifiées. Il écrit : « Les chefs de la société saint-

(1) «Il y a des pages que je croirais sorties de la main de quelqu'un de nous, il y a même des néologismes de M. Fourier. »

— 119) — simonienne avaient essayé de s'approprier quelques-unes des dispositions de la théorie de Fourier en se gardant bien de faire connaitre l’auteur même à leurs adhérents les plus élevés dans l’espèce de hiérarchie qu'ils avaient instituée « (page 100, 2° édition, 1843, loco citato). L’accusation dans la bouche d’un homme qui fut Saint-Simonien parait grave. Il est vrai que Jules Lechevalier qui fut lui aussi Saint-Simonien — et qui exerça, comme nous le verrons, sur la doctrine saint-simonienne la plus grande influence — écrit dans la Science sociale (1) que le pamphlet contre les sectes Saint-Simon et Owen contient contre les Saint-Simoniens des « accusations de plagiat à ses yeux tout à fait sans fondement ». Il faut d’ailleurs ajouter qu’à la page 298 du même ouvrage, il accuse « les Saint-Simoniens tout en attendant la femme » de « s’amuser à fureter autour des livres de M. Fourier et de grignotter quelques rognures de la théorie sociétaire pour les enseigner, ensuite en balbutiant au nom du progrès », qu’il leur reproche vivement « cet étroit système de «larcin et d'emprunt sans titre ni garantie » et finalement n'hésite pas à les traiter de « rafistoleurs de «systèmes et de ravaudeurs de doctrines, d’accom- « modeurs. » Il convient au surplus de signaler qu’il . écrivait cette phrase au plus fort de sa lutte contre le saint-simonisme dont il venait de se séparer, et qu’il revint plus tard à sa première opinion.

On voit enfin des écrivains, qu'on ne peut accuser de partialité envers aucune de ces deux doctrines qu’ils ont l’une et l’autre plus ou moins âprement combattues, reprendre l’accusation de plagiat lancée par Fourier contre les Saint-Simoniens. « La théorie de Fourier, écrit Louis Reybaud — qui ne peut guère être taxé d'indulgence à son endroit — complète dès 1808, a défrayé longtemps des théories qui la désavouaient en la dépouillant. Le saint-simonisme, pour ne citer que lui, ne

(x) Page 136.

se bornait-il pas à traduire Fourier? » Et encore: « Le saint-simonisme né à peine et qui avait déjà les prétentions d’un parvenu, refusa son concours à un homme qu’il dépouilla de ses idées » (Louis Reybaud, p. 463); ce qui paraît fort exagéré. De nos jours, M. Ernest Seillère a écrit qu’ « il est probable que Bazard et Enfantin ont beaucoup emprunté aux écrits de Fourier pour la mise au point de leurs théories » (Le mal romantique, p-ret2). a Notons ici, en passant, une erreur. Il est à peu près certain que Bazard, comme d’ailleurs Saint-Simon, n’a pas, ou du moins a très mal connu les œuvres de Fourier (1) (Voir Laurenz de Stein). C’est seulement sur Enfantin que Fourier pourrait et paraît avoir exercé quelque influence. Mais cette influence s’est-elle exercée directement ou indirectement ; et dans quelles conditions, dans quelle mesure, comment s’est-elle exercée? C’est ce qu'on ne saurait très exactement dire, et l’on est réduit sur ces différents points à des conjectures plus ou moins hypothétiques. Ce qui est certain, ce qu'on ne peut contester, c'est que certaines parties du socialisme enfantinien présentent des analogies frappantes et remarquables avec la doctrine de Fourier. Maintenant, faut-il voir là des emprunts, des réminiscences plus ou moins inconscientes, des plagiats ou de simples rencontres (2)? Il est délicat et un peu hasardeux d’en décider. Contentons-nous de constater ces analogies et ces ressemblances, là où nous les trouvons, et de signaler lantériorité quand il est possible de la découvrir ; c’est à peu près tout ce qu’on peut faire, car il nous semble bien difficile, pour ne pas dire impossible, de déterminer avec

(1) Transon nous dit que Fourier a été personnellement repoussé par Bazard. Lettre à Enfantin (janvier 1832).

(2) Lors même qu’il n’y aurait pas plagiät, je m’en étonnerais peu (des ressemblances des Saint-Simoniens avec Fourier) car il y a partout un instinct qui crée la nécessité d’un changement social. Considérant à Clarisse Vigoureux (Metz, 1er novembre 1829).

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certitude et avec précision dans quelle mesure exacte Enfantin a subi l'influence de Fourier. Pour Laurenz de Stein qui s’est occupé de la question, la réponse n’est pas douteuse. Il est indubitable pour lui « que la partie religieuse du dogme saint-simonien n'appartient ni à Saint-Simon, ni à Enfantin mais à Fourier(1)» Iln’estpas douteux qu’Enfantin a puisé à cette source et « tout son système n'est en somme rien autre chose que la tentative d’une application pratique des principes fondamentaux que Fourier avait émis avant lui sur l'opposition entre le plaisir et le devoir, entre la chairet l’esprit » (je traduis littéralement par ne pas m'éloigner du texte) (2).

Et ilajoute, — ce qui est plus intéressant que les appréciations personnelles que je viens de citer — que « Victor Considérant lui disait qu’Enfantin avait dans sa bibliothèque le premier ouvrage de Fourier, la théorie des quatre mouvements, et qu’Abel Transon l'avait retrouvé plus tard parmi ses livres, beaucoup usagé. Abel Transon l'avait d’ailleurs surpris maintes fois entrain de lire ce livre, mais Enfantin n’avait jamais voulu reconnaître qu'il lui fût redevable de quoi que ce fût. » Enfantin avait donc lu Fourier — ceci est établi — et n’est pas discutable puisque Enfantin lui-même le reconnaît (On trouve encore aujourd’hui d’ailleurs aux archives saintsimoniennes de l’Arsenal quelques ouvrages de Fourier) et il l'avait lu avec attention, et il se l’était assimilé. Mais ce n’est qu’en 1829 qu’il connut les œuvres de Fourier et qu’il les lut. Or, à cette date, presque toute la partie économique de la doctrine saint-simonienne est formu-

(x) P. Leroux écrit de même : « Est-ce que la théorie d’Enfantin n’est pas le système de Fourier augmenté de tout ce qui manque à ce système pour être autre chose que le délire d’un esprit malade?» Pour Pierre Leroux, Enfantin n'avait fait qu’« ajouter un complément » au fouriérisme (Voir Revue sociale, juillet 1846, 2° lettre sur le fouriérisme).

(2) Aber Enfantin hat ganz unzweifelhaft aus dieser Quelle geschôpft und sein ganzes System ist in Warheit nichts Zweiter als der Versuch einer praktischen Augendüng des von Fourier zuerst aufgestallten Gruudgedankens des Widerspruchs zwischen Lust und Sollen zwischen Fleisch und Geist.

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lée et arrêtée, et sur ce point la doctrine, peut-on dire, ne variera guère. Il n’est cependant pas impossible que ce soit sous l'influence des lectures de Fourier qu’on ait ajouté, adapté à la doctrine quelques détails nouveaux et quelques idées nouvelles.

C'est ainsi qu’on voit apparaître entre l’année 1830 et l’année 1831 dans la doctrine saint-simonienne l’idée du « travail attrayant (1) » que sans nul doute les Saint- Simoniens ont empruntée à Fourier. (« La rétribution des œuvres fait qu’on aime ce qu’on doit faire », écrit Enfantin en 1831.) De même on retrouve chez Les Saint- Simoniens les « armées industrielles » qui sont une idée fouriériste (2). Fourier sur ce point les accuse très nettement de plagiat. « Les Saint-Simoniens ont rêvé les armées industrielles, écrit-il; c’est une idée qu’ils m'ont prise avec beaucoup d’autres; mais peu adroits en plagiat ils ne considèrent pas qu'avant de former des armées industrielles il faut les rendre attrayantes et par suite gratuites, » Il y aurait peut-être sur ce point matière à discussion (3). Il y a lieu de rappeler en effet que s’il est vrai que Fourier lance dès 1808 l’idée des «armées industrielles », « armées attrayantes, armées bienfaisantes qui élèveront à l’envi de superbes monuments, qui jetteront des ponts, recouvriront des montagnes effritées, creuseront des canaux d'irrigation, dessècheront les marécages (4) », Saint-Simon avait déjà également songé à l’utilisation des milices pour les grands travaux, et qu'un de ses désirs notamment était de voir creuser le canal de Madrid à la mer et de l'isthme mexicain par les troupes espagnoles.

(x) Fourier (18 décembre 1832): « (Les armées industrielles des Saint Simoniens) et encore je crois bien que ce dernier système ils l'ont un peu puisé chez Ch. Fourier » (Lemoyne).

(2) « Il serait bon, écrivent les Saint-Simoniens, de former au lieu de régiments guerriers des régiments de travailleurs pacifiques. »

(3) P. Leroux prétend que le principe de l’industrie attrayante appartient à Saint-Simon.

(4) Fourier. Quatre mouvements, p. 248-240.

Il est incontestable cependant que cette idée des milices employées à des travaux industriels n’est qu’à l'état d’'ébauche dans l’œuvre de Saint-Simon, tandis que Fourier lui a donné, suivant son habitude, une bien plus grande précision. Il n’est pas douteux Lt que les Saint-Simoniens à partir de 1832 insistent beaucoup sur cette idée de l’organisation industrielle de l’armée, sur son importance, sur le profit qu’on en pourrait tirer, et que lorsqu'on lit les brochures et les articles nombreux qu'ils y consacrent(r), on ne peut pas ne pas être frappé des analogies et des ressemblances entre leurs théories et celle de Fourier, et souvent même par l'identité absolue des termes employés. Lisons Fourier « .… par opposition à l’ordre civilisé qui enrôle ses héros en leur mettant la chaîne au cou, l’ordre sociétaire doit enrôler les siens par amour de fêtes et plaisirs inconnus dans l’état actuel où une armée de 100000 hommes ne connaît d’autre plaisir collectif que celui de détruire, tuer, incendier, piller, violer, etc... » (Unité universelle, III, 559). « Comment nos faiseurs d’utopies n'ont-ils pas osé rêver ceci? : une réunion de 500000 hommes occupés à construire au lieu de détruire » ? (/bidem). — Lisons maintenant Michel Chevalier : « On ne recrutera plus les hommes pour leur enseigner l’art de détruire et de tuer, mais pour leur apprendre la production, la création. Alors s’organisera l’industrie attrayante et glorieuse » (Globe du 23 avril 1832). Et encore dans un passage de l’organisation industrielle : « Le gouvernement français tient maintenant enrégimentés, casernés ou cantonnés, hooooo hommes pris dans la partie la plus robuste de la population. On a souvent tenté d’appliquer l’armée aux travaux publics et l’on n’y a jamais réussi. C’est que dans toutes ces tentatives, on imposait aux soldats des

(x) Voir Globe, 4, 6, 15 février, 3, 6, 8, 9 et 21 mars 1832, notamment un article de Michel Chevalier sur « les armées industrielles » et un article de Delaporte sur « l'application de l’armée aux travaux publics et la nouvelle organisation de l’armée » (13 mars 1832).

travaux sans nul attrait (r). » CŒt cette dernière phrase est à souligner car c’est elle qui précise et. révèle à mon avis par son idée de « travail attrayant » (voir également celle citée ci-dessus), l’origine nettement fouriériste du passage.) « Supposez, continue-t-il, qu’au lieu de harasser la fleur de lajeunesse pour lui apprendre des manœuvres qui ne produiront jamais rien à la société, on profite de sa réunion sous les drapeaux pour lui dénner une éducation professionnelle, il y aurait alors un point d'honneur industriel (ceci est encore une idée et un mot de Fourier), source de jouissances pour le travailleur et d’avantages pour la société ». Et dans un autre article sur le même sujet: « Les régiments avec leur costume, leur musique, leur religion du drapeau deviendraient alors de grandes écoles d’arts et métiers où les travailleurs trouveraient un fonds précieux de sentiment et d’honneur et d’habitudes de ponctualité (2). » Sur ce point donc, l'influence de Fourier ne fait aucun doute, Mais il convient de noter que les Saint-Simoniens tirent de cette institution de l’armée industrielle des conclusions, qui sont bien à eux, qu’ils rattachent cette idée à leur système ; ils l'adaptent. « Les régiments tendant à s’assimiler par voie d'engagement tous les ouvriers, il y aura tendance à ce que l’État devienne le dispensateur g général du travail et de la rétribution, et aussi d’une retraite accessible à tous » (Globe, 20 avril 1832) (3).

(x) Cf. Doctrine, 1, 124: « Tous travaillent avec ardeur car celui qui produit peut aimer la nes peut avoir de l’honneur aussi bien que celui an détruit. »

(2) Dans un autre article : « Nous croyons qu’il est temps de donner à l’armée une organisation industrielle qui prépare la France entière à l’organisation qu’elle-même doit bientôt recevoir et dont les bases soient justes, sages et attrayantes. » (Remarquons encore une fois le mot attrayant qui trahit bien l’influence fouriériste.) Dans la suite de l’article on dit qu’il faut « passionner (encore un mot que Fourier pourrait légitimement revendiquer) le soldat pour des travaux industriels. »

(3) Et encore : .…. Les travailleurs (des armées pacifiques) conduits par des chefs aimanTs (ceci est bien Saint-Simonien) et gouvernés non par les règles brutales de la discipline militaire mais par des lois douces, paternelles, aecompli-

Il faudrait aussi signaler un prétendu plagiat, de minime importance d’ailleurs, mais sur lequel Fourier revient à chaque instant : c’est celui des « adoptifs industriels » ou continuateurs d'industrie, coutume qui, selon Fourier, consisterait à « titrer d'adoption les enfants qui seraient continuateurs » (Traité de 1822 F, t. II, p. 528. Traité de 1829, p.390 et suivantes). Fourier prétend aussi que l’idée de la répartition de dividende qui, dans le saint-simonisme, aura lieu, on le sait, suivant la capacité et les œuvres et qui se formule « à chaque capacité suivant ses œuvres » a été prise dans son système. « J’ai dit, observe-t-il, au {alent et au travail; ce sont des mots changés. » Mais on peut lui objecter qu’il entre dans la répartition telle qu’il la conçoit, un autre élément: le capital, ce qui a son importance; ce à quoi Fourier, qui n’est pas embarrassé, répond immédiatement, que l’omission de dividende au capital est faite par les Saint-Simoniens, « spéculativement pour n'avoir pas l'air copistes de sa trinité de répartition », et que « s’il était mort, les Saint-Simoniens accommoderaient sur le capital comme ils ont accommodé sur les successions en ligne directe admises les 22 juillet et 7 août au Globe ». Mais l’accusation sur ce dernier point est sans aucun fondement.

Il y a au point de vue économique une analogie autrement importante à indiquer. Le but des Saint-Simoniens est de constituer industriellement la propriété territoriale. Pour y parvenir, ils proposent le moyen suivant : Obtenir une loi qui mettrait les industriels agricoles (métayers ou fermiers) à l'égard de leurs bailleurs de fonds — les propriétaires — dans la même position que les industriels fabricants et commerçants envers les personnes dont ils font valoir les capitaux, ce qui aurait pour résultat de faire des propriétaires non cultivateurs autant de commanditaires. Or, cela, c’est exactement le

raient des travaux considérables et formeraient un spectacle plus magnifique que celle de la plus brillante armée guerrière (la fin de la phrase pourrait être indifféremment signée de Fourier ou d’un Saint-Simonien).

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régime de la propriété actionnaire de Fourier, dans lequel les immeubles peuvent être réduits immédiatement en effets circulants réalisables à volonté. L’analogie est évidente mais, il y a là certainement bien plutôt une coïncidence et une rencontre qu'un plagiat, car cette idée se trouve déjà exprimée dans Saint-Simon. Somme toute, je ne crois pas au point de vue économique qu'on puisse parler sérieusement de plagiat, ni même d’emprunts de la part des Saint-Simoniens.

Au point de vue philosophique les analogies sont beaucoup plus nombreuses et plus nettes. Fourier accuse d’ailleurs les Saint-Simoniens de lui avoir volé à peu près toute sa psychologie. « Quant aux dogmes qu'ils soutiennent, comme la division de l’homme en moral, physique et intellectuel, ces dogmes ne sont point d’eux, ils ne sont que des travestissements de ma théorie entreméêlés de jongleries avec lesquelles je n’ai aucun rapport » (Lettre de Fourier à Considérant). Et Fourier se montre spécialement touché de ce plagiat, ou tout au moins de ce prétendu plagiat (cette division n’étant pas une invention propre à Fourier) car il y revient fréquemment (1). Les Saint-Simoniens auraient encore pris à Fourier sa classification des passions et sa distinction de trois ordres de facultés primordiales de l’homme, savoir : Cinq facultés sensitives. Quatre affectives. Trois distributives mécanisantes (Le Phalanstère, 5 juillel 1833). Et parmi ces dernières, celle qui aurait particulièrement retenu, selon M. Halévy, l’attention des Saint-Simoniens, serait la composite, laquelle est, d’après Fourier, une « espèce de fougue aveugle » qui exige dans toute fonction l’amorce composée du plaisir de l’âme et des sens et, par suite, l’aveugie enthousiasme qui ne naît que de l'assemblage de ces deux sortes de plaisir (Fourier 5. N. M.p. 121). Mais là encore, bien qu’il y ait certainement

(x) « Leur division de l’homme en trois facultés : le physique, le moral et l’intellectuel, est encore un travestissement d’une division en trois foyers d’attraction » (Lettre à Considérant non datée).

des caractères communs à la composite de Fourier et à Pamour et au sentiment tels que le comprennent et le définissent les Saint-Simoniens, peut-on dire vraiment qu’il y ait plagiat ; je ne le crois pas. Les expressions des Saint-Simoniens ne sont pas les mêmes que celles de Fourier, il le reconnaît lui-même (1), et leur analyse est beaucoup moins complète que la sienne (2). Tout au plus peut-on en examinant et en comparant attentivement les vues de Fourier avec celles des Saint- Simoniens, saisir une analogie générale et d’ensemble dans les deux conceptions ; on retrouverait aussi des ressemblances certaines entre les caractères de « la constance » de Fourier et de la « fougue réfléchie » des Saint-Simoniens ; on pourrait découvrir des analogies entre sa papillonne et leur mobilité, entre l'opposition qu’on rencontre toujours dans Fourier entre les sens et l’âme et chez les Saint-Simoniens entre la chair et l’esprit. Il ne serait pas impossible non plus de trouver des rapports assez étroits entre la conception fouriériste de l'attraction et la conception saint-simonienne qui donne à toute chose pour principe l'amour, pour fin l’harmonie, et qui reconnaît pour « boussole de révélation » le désir(3).

(x) Is (les Saint-Simoniens) ont pu puiser dans mes écrits antérieurs de vingt ans aux leurs une distinction de trois ordres de facultés primordiales de l’homme, savoir : cinq facultés sensitives, quatre affectives, trois distributives ou mécanisantes. Je m’en tiens aux expressions que J’ai choisies et je répudie celles des Saint-Simoniens formant équivoque et contresens.

(2) Ils prétendent avoir étudié l’homme physique, ils ne traitent pas de ses instincts et goûts ni de l’art de les faire éclore et les utiliser dès le bas âge. Au contraire, ils veulent donner à chaque enfant une éducation professionnelle réglée par les prêtres et bonne à une seule profession. Ils disent avoir étudié l’homme intellectuel et n’ont pas eu l’intelligence de comprendre que l’homme veut en industrie les courtes séances aidées de cabale émulative ce double charme. Ils ont étudié l’homme moral, c’est l’opposé de l’homme naturel. Il fallait au lieu de l’homme moral abstrait et par suite faux, hypocrite, étudier l’homme passionnel et l’art de donner aux passions un essor bienfaisant quoique libre.

(3) Mais, comme le remarquait J. Lechevalier, je crois, ce n’a jamais été qu’une notion abstraite chez les Saint-Simoniens qui n’ont fait ni l’analyse ni la synthèse de l’amour.

Et peut-être en comparant attentivement les trois propriétés du Dieu de Fourier, providence universelle, justice distributive et économie de ressorts, aux trois termes de la Trinité saint-simonienne, on pourrait découvrir des analogies plus ou moins nettement apparentes.

Ce qui attire davantage l'attention quand on compare les deux systèmes, c'est d’abord l'importance que l’un et l’autre donnent à la femme et au féminisme. « L’extension des privilèges des femmes est le principe général de tous les progrès sociaux » (1) écrit Fourier (Q.

p- 19) (1808). Et encore : « En thèse générale, les progrès sociaux et changements de période s’opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté, et les décadences d'ordre social s’opèrent en raison du décroissement de la liberté des femmes » (Q. M. p. 195). Les Saint-Simoniens ont maintes fois exprimé la même idée (2). Mais il faut dire que cette idée ils l'avaient trouvée dans l’œuvre de leur maître qui, bien qu'il ait très peu parlé de la femme, affirmait lui aussi l’équivalence économique et sociale de l’homme et de la femme, et proclamait leur égalité politique et administrative, au moment même où Fourier déclarait qu’en harmonie il n’est pas un seul des degrés de souveraineté qui n’ait sa titulaire féminine comme son titulaire masculin. M. Charléty, dans l’ou-

(x) Un Saint-Simonien semble dire que Bazard et Enfantin ont emprunté cette idée à Fourier ou du moins l’ont trouvée dans son œuvre. « Condorcet, écrit-il, agite plus qu’il ne résout la question de l’homme et de la femme. Fourier formule en 1808 (Quatre Mouvements) cet axiome que l’extension des privilèges des femmes... etc... et de nos jours Bazard, Enfantin s’incarnant cette vérité profonde le révèlent au monde au nom de Saint-Simon et prophétisent l'affranchissement définitif de la femme, p. 9. » Le Christianisme temporel (adressé aux Saint-Simoniens et Saint-Simoniennes) par Bourgeois, architecte, 3° édition, augmentée d’une note sur l’église, selon Saint Jean, ou réalisante.

(2) Enfin, mon ami, voici qui vous fera plaisir : nous croyons que la femme est appelée à une AT association avec l’homme au lieu de cette demi-servitude, où elle est aujourd’hui : après que la Nouvelle Héloïse a été écrite, qu’une de Staël et une Roland ont apparu sous notre firmament, après enfin que les femmes nous ont en France gouvernés pendant 200 ans, on peut croire que leur conditioh sociale doit changer. Lettre d’Eichthal à S. Mill (23 novembre 1829).

vrags qu ‘il a consacré au Saint-Simonisme, prétend que c’est à Fourier que les Saint-Simoniens empruntèrent leur idée que «lindividu social doit être un course, l’homme et la femme » (1) (Lettre au président de la Chambre des Députés). Mais cette allégation paraît erronée, et Considérant protestait déjà contre elle avec véhémence dans ‘une lettre qu’il adressait à Fourier le 5 janvier 1832. « Les voilà aussi, écrivait-il en parlant des Saint-Simoniens, qui éhcteh ont à vous englober dans leur mouvement, car j'ai lu dans le Globe du 2 ou 3 janvier une prédication de Trancçon (sic) terminée par une lecture d’un passage des Quatre-Mouvements, sur la femme. Ils ajoutaient faussement que vous proposiez une organisation industrielle dans laquelle les travaux s’exécuteraient par couples ; vous savez que ça été leur première rêvasserie : un travail quelconque devait être exécuté par le groupe conjugal. Pourquoi? Ah! c'est parce qu’il avait plu à Saint-Simon de dire en mourant que l'individu social c’est l’homme et la femme » (Metz, Lettre à Fourier, 5 janvier 1832). Jules Lechevalier déclarait également que Fourier repoussait « comme faux et non scientifique l’axiome saint-simonien : L’individu social c’est l’homme et la femme. » L'homme « et la femme, ajoutait-il, ne forment qu’un individu humain ; l'individu social, d’après Fourier, c’est la phalange harmonienne » (Lechevalier, p. 64). Sur ce point, il semble donc qu’on ne puisse sérieusement parler de plagiat ni

(x) Saint Simon n’avait pas prononcé le nom de la femme. Ses disciples durent s’occuper d'elle. Ils prirent à Fourier l’idée que l'individu social doit étreun couple, l'homme et la femme (voir Exposition de la Doctrine). Dès 1808, Fourier l'avait exposée dans sa théorie des Quatre Mouvements; en 1821, Just Muiron, son disciple, dans un livre sur les vices des procédés industriels, reproduisit le plan d’association de Fourier, dans lequel toute fonction sociale devait être remplie par un couple (Les Saint-Simoniens reconnaissaient qu’ils devaient cette idée à Fourier, voir Globe du 2 janvier 1832). Mais le fouriérisme se bornait à cette affirmation. Il était nécessaire de préciser dans quelles conditions se ferait l’union des sexes ? Les opinions les plus divergentes se produisirent pendant l’année 1829 (Charléty, page 164).

même d'emprunt et qu’il faille reconnaitre l'originalité des Saint-Simoniens. Fourier leur attribue d’ailleurs bien assez de plagiats pour qu’il n’y ait pas lieu d’y ajouter ceux qui ne sont que douteux, et dont lui-même n’a pas parlé. Ce n’est d’ailleurs pas plus dans Saint-Simon que dans Fourier qu'il faudrait chercher l’origine de cette idée saint-simonienne, mais bien plutôt dans Rousseau, qui dit que Julie et M. de Wolmar ne faisaient qu’une seule et même personne dont M. de Wolmar était l’entendement et Julie /a volonté (x).

Mais c’est surtout entre l’idée fouriériste d’attraction passionnelle, et l’idée saint-simonienne de réhabilitation de la chair, qui peut se résumer dans la satisfaction des passions, que les rapports et les analogies entre les deux doctrines apparaissent le plus clairement. Certains passages de Fourier (2) pourraient à ce point de vue servir d’épigraphe au développement qu'Enfantin fit subir à la doctrine saint-simonienne. Est-ce que, en effet, ce mélange du divin et du sensuel qu’on rencontre dans les passages où Fourier traite de sa politique galante ne sont pas de l’enfantinisme avant la lettre ? Dans le Phalanstère l'amour est « le ressort de toute activité humaine ». Est-ce qu'il ne l’est pas également dans la doctrine saint-simonienne ? Mais il y a plus. On peut dire que Fourier a tracé Le programme du Saint-Simonisme enfantinien dès 1808. « Il ÿ avait avant 1789, dit-il, un grand

(x) Cest pour cela, écrit d’Eichthal à Stuart Mill (lettre du 23 novembre 1829 déjà citée), qu’à l’avenir les femmes appelées à prendre part à toutes les fonctions sociales, même à celles du gouvernement, si on applique ce mot profane à une œuvre toute de perfectionnement, décideront lorsque les hommes auront discuté.

(2) « Si Dieu, dit Fourier, a donné aux coutumes amoureuses tant d’influence sur le mécanisme social et sur les métamorphoses qu’il peut subir... » (Q. M. 131 (1808). Et encore : « I1 y a dans chaque période un caractère qui forme PIVOT de mécanique et dont la présence détermine le changement de période ; ce caractère est toujours tiré de l’amour. » Et enfin, celui-ci qui est comme le plan de l’enfantinisme : « Les questions relatives à la galanterie… sont traitées facétieusement par les civilisés qui ne connaissent pas l'importance que Dieu attache à nos plaisirs (Q, M., p. 237).

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coup à faire en matière de religion. Les esprits étaient avides d'innovations et une secte religieuse qui se serait élevée aurait eu en sa faveur plus de chances que n’en eurent Mahomet et Luther. 11 eût fallu pour convenir à l'esprit du siècle une secte amie de la volupté. » Au lieu de cela qu’a-t-on créé ? Le culte de la Raison et la théophilanthropie, que Fourier accable de ses railleries, en indiquant ce qu’aurait dû être ce culte nouveau pour vaincre le catholicisme, et il décrit avec beaucoup de précision ce qu'Enfantin tentera en 1831.

Qu’aurait-il donc fallu faire, que faudrait-il faire selon Fourier ? « La religion catholique divinise les privations, il faut « diviniser les voluptés, se rallier franchement à « la nature, aux passions voluptueuses qu'il faut enfin « tolérer puisqu'on ne peut pas les combattre ; il fallait « créer un culte de l'amour, culte dont les philosophes se « seraient établis prêtres et pontifes » (p. 275); « créer, une « secte voluptueuse et religieuse » qui donnerait une « teinte religieuse au plaisir sensuel », une secte qui « réduisant les voluptés en actes religieux, prouverait que l'amour des plaisirs est très compatible avec la pro- bité, la charité et les passions généreuses ». « Le culte de la volupté aurait cadré merveilleusement, ajoutet-il, avec la philosophie moderne. Les systèmes économiques trop décharnés et prêchant crüment l’amour des richesses avaient besoin de s’allier à une secte religieuse pour donner de l’âme à leurs arides préceptes. » Fourier ne doutait pas, si l’on créait la « religion passionnée » qu'il rêvait, qu'on fût « assuré de réduire les individus en faisant agir l’appât des voluptés joint à l'esprit de secte et de prosélytisme » (1) (Voir Quatre-

(x) Et encore: Ils devaient donc rentrer dans la seule voie d’élévation qui leur fût connue, maneuvrer pour se réassocier au sacerdoce ou se mettre à sa place par un nouveau culte de leur invention. C’est ce qu’ils ont tenté sans avoir su le faire, sans avoir compris qu’il fallait un culte voluptueux pour lequel la franc-maçonnerie offrait des fondements déjà tout élevés. Un tel culte aurait ouvert l’entrée en 6€ et 7e périodes, car il conduisait à la liberté amoureuse

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Mouvements, p. 269-76-78-84). La volupté n'est-elle pas, en effet, pour Fourier « la seule arme dont Dieu puisse faire usage pour nous maîtriser et nous amener à l’exécution de ses vues. ainsi les jouissances des créatures sont l’objet le plus important des calculs de Dieu » (Q. M. p. 237).

Est-ce qu'Enfantin n’a pas créé ce culte de la volupté, cette religion passionnée dont rêve Fourier en venant prêcher la réhabilitation, la « sainte résurrection de la. chair », « la sanctification de la beauté, la direction et la règle des appétits physiques » ? Est-ce que les Saint- Simoniens ne se vantaient pas en pleine cour d'assises, par la bouche du « poète de Dieu », Duveyrier, qui se croyait « plus grand que saint Jean » (défense de Duveyrier) d’avoir « apporté au monde cette foi qu'une morale sensuelle qui érige la gloire et la volupté en vertus saintes, quand elles sont charitables, qui sanctifie la richesse et divinise la beauté, peut seule ennoblir, rendre bons, laborieux et joyeux les peuples » (Jbidem). Dans le saint-simonisme enfantinien comme dans le fouriérisme, l’amour, la volupté conduisent, suivant le mot de. Fourier, à toutes les vertus, à toutes les merveilles en politique sociale (1) (p. 463, L. II, Un. Un.). Et peut-on n'être pas frappé, je ne dis pas des rapports et de l’analogie, mais de l'identité absolue sur ce point de la doctrine dont Fourier rêvait et dont il indiquait le but et les moyens, avec celle qu'Enfantin a créée (2)? Les paroles

qui se serait bientôt étendue du corps maçonnique à la civilisation entière. Quatre Mouvements, p. 291 à 308. IIIe Partie (De la franc-maçonnerie et de ses propriétés encore inconnues).

(x) « Il sera curieux de voir comment les divertissements, entre autres les amours qui, aujourd’hui, n’ont aucun rapport avec l’industrie productive, en deviennent les appuis dans l’état sociétaire, » (L. IT, S. III, p. 93, Un-Un, Fourier).

(2) « Les jouissances matérielles ne sont plus un crime ni un larein. Les fils de Dieu verront sans péché que les filles des hommes sont belles et la terre ainsi belle et parée sera la couche aux mille harmonies où se formeront les joies, les extases, les ravissements de l'humanité progressant dans sa chair comme dans son esprit » (Globe, 2 mars 1832).

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qu'on a tant reprochées aux Saint-Simoniens : « Nous ignorons la puissance d’une vertueuse caresse... c’est l'amour qui assure le pouvoir du prêtre, et l’obéissance de l’inférieur. L'autorité deviendra aimable quand la femme y participera; le prêtre et la prêtresse useront non seulement de leur intelligence mais de leur beauté ; parfois ils modéreront les appétits des sens, parfois ils réchaufferont les sens engourdis », ne sont-elles pas le commentaire orné mais exact, et la paraphrase à la fois plus mystique et plus sensuelle, plus voilée et plus enveloppée, moins crûment cynique des théories de Fourier, et ne sont-elles pas purement et simplement leur adaptation et leur mise en pratique ?

Observons encore l'importance qu'ont, dans les deux doctrines, les plaisirs (1). Chez Fourier, Le plaisir simple, matériel, s'allie au plaisir spirituel. Il aime les réunions, la table, la dänse, l’amour. Chez les Saint-Simoniens, la salle des fêtes devient la maison du Seigneur..., « le bal sera la sainte-communion où sous les yeux et la tendre inspiration du couple sacerdotal, la légèreté et la froide réserve viendront s'initier ensemble à la grâce innoméede l’amour nouveau » (Globe, 12 mars 1832). Au phalanstère, comme dans la société saint-simonienne, on aime les chants, les danses, les uniformes de parade, les fêtes. Il faut au peuple des fêtes splendides qui l’exaltent et l’attachent de passion à l’accomplissement d'immenses travaux (Globe, 11 avril 1832). Et certaines descriptions présentent chez Fourier et les Saint-Simoniens de telles analogies que même quelqu'un de très averti aurait parfois du mal à en reconnaître la paternité. Qu'on lise le passage suivant qu'on pourrait intituler : De la façon d’éviter Le choléra : «.. Tous les corps d'état viendraient avec leurs enseignes prêcher d’exemple. Le roi et sa

(tr) « Là où les plaisirs sont glorifiés, à la condition qu’ils soient la récompense des œuvres, ou l’encouragement à des œuvres nouvelles, le délire des sens n’est point à redouter. »

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famille, les ministres, le Conseil d'État, la Cour de Cassation, la Cour Royale, ce qui reste des deux Chambres y apparaîtraient fréquemment et manieraient la pelle et la pioche. Le vieux La Fayette y assisterait plusieurs heures par jour. Les régiments viendraient y faire leur service en grande tenue avec la musique. Les escouades de travailleurs seraient commandées par les ingénieurs des Ponts et Chaussées et des Mines, parles élèves de l'École Polytechnique, fous en grand uniforme. Le canon marquerait le commencement et la fin de la journée et sonnerait les heures. Les femmes les plus brillantes se mêleraient aux travailleurs pour les encourager. La population devenue ainsi exaltée et fière serait certainement invulnérable au choléra » (11 avril 1832), et qu’on nous dise s’il faut l’attribuer à Fourier ou à Chevalier ? Est-ce que cette musique, ces uniformes brillants, par lesquels Enfantin veut remplacer « les haillons physiques, intellectuels et moraux de l’ouvrier » (Œuvres, t. II, p. 55), ces fêtes splendides, qui doivent, dans l'esprit de Chevalier, détourner la pensée du peuple du fléau dont il est frappé, n'évoquent pas le souvenir des descriptions de fêtes harmoniennes? (1). Fourier ne la désavouerait point. D'ailleurs les contemporains ne s’y trompaient pas, ou plutôt s’y trompaient car ils prenaient les projets de Michel Chevalier pour « des rêves à la facon de Fourier » (J. Simon).

Je crois donc, tout compte fait, que la théorie de la « réhabilitation de la chair » ettout ce qui s’y rattache, peuvent être considérés comme une importation du fouriérisme dans le saint-simonisme comme le dit P. Leroux (3° lettre sur le fouriérisme). Là est peut-être le vrai plagiat des Saint-Simoniens dont Fourier aurait pu très légitimement se plaindre, et, chose curieuse, c’est peut-

(1) « Cette jeunesse d’élite a le privilège d’aller aux armées industrielles qui sont de magnifiques rassemblements... Chaque jour, l’armée donne à la suite de ses travaux des fêtes d’autant plus brillantes qu’elles réunissent l'élite de la jeunesse cn beauté et en talent (O. CO. t. 1, p. 258. Fourier).

être le seul dont il n’ait jamais soufflé mot. Il n’est pas douteux néanmoins que les Saint-Simoniens ont beaucoup emprunté à ce que Fourier appelait « l’organisation des libertés amoureuses ».I1 faut d’ailleurs ajouter que le Père Enfantin avait apparemment des dispositions évidentes à penser comme Fourier sur la politique galante, mais Je crois qu’on ne peut nier ici l'influence de Fourier, elle est très nette. P. Leroux nous dit d’ailleurs — mais est-ce vrai, car c’est le seul témoignage que j'aie pu recueillir sur ce point—que les enfantiniens ne cachaient pas qu'ils avaient « pris la moelle de Fourier, sa politique galante et sa liberté amoureuse (x) » (2° lettre sur le fouriérisme).

On trouverait si on le voulait beaucoup d’autres points de comparaison dans les détails du système social. Le « damoisellat » de Fourier composé d'hommes ou de femmes qui ne veulent s'attacher qu’à un seul amant, ou à une seule amante, n’évoque-t-il pas la théorie saintsimonienne de la nature constante? L’ «omniphilie », la «phanérogamie harmonienne (2})», l’infidélité composée », V « inconstance vertueuse »,le « sympathisme occasionnel », on les retrouve chez les Saint-Simoniens, mais dépouillés de ces dénominations rébarbatives et avec des apparences plus séduisantes. Les Saint-Simoniens en parlent moins crûment, d’une façon plus métaphysique ils les célèbrent en termes religieux, ils les enveloppent

(1) « Il y a longtemps, écrit Pierre Leroux, que je connais Fourier, car j'ai rencontré ses idées systématisées par des têtes plus fortes que toutes celles qui font de lui aujourd’hui un Dieu, par des hommes qui appelaient ses livres leur cuisine et qui tout en profitant dans la voie de l’erreur où ils étaient engagés, de ses méditations sur la gastrosophie et le luxe des sens n’auraïent pas daigné Pappeler leur maître tant ils le trouvaient dépourvu d’une science quelconque. »

(2) Cfr. On verrait sur la terre ce qu’on n’a jamais vu... on verrait des hommes et des femmes unis par un amour sans exemple et sans nom puisqu'il ne connaîtrait ni le refroidissement ni la jalousie; des hommes et des femmes qui se donneraient à plusieurs sans jamais cesser d’être l’un à l’autre, et dont l'amour serait au contraire comme un divin banquet augmentant de magnificence en raison du nombre et du choix des convives. Duveyrier. De la Femme. 12 janvier 1832. Le Globe. Voir aussi Particle du 15 Janvier.

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