II. — Contre Fourier
L’accusation de plagiat a été également lancée contre Fourier. Elle le fut par Pierre Leroux dans ses lettres
(x) Les faux disciples de Saint-Simon étaient encore des hommes de connaissance et s’ils pâturaient dans le domaine de Fourier c’était avec la prétention d'apporter leurs emprunts à une science générale; ils prétendaient transformer sérieusement tous les dogmes et constituer l’encyclopédie. P. Leroux, 3° Lettre sur le fouriérisme.
(2) Pierre Leroux l'explique très simplement : ...Si Saint-Simon avait eu un système complet, personne n’aurait pensé à amalgamer avec lui Hegel et Fourier !... Ce qui est indubitable, c’est que Fourier lui-même intervint en personne, proposant de se faire l’arrangeur du composé, du mixte, et promettant d'utiliser les idées de celui qu’il appelait l’économiste saint-simonien, de s’étayer de tels ou tels détails, de conserver lels cu tels principes sur sa propre doctrine, qu’il disait être certaine (Curieuses lettres de Fourier en mai-juin 1829, rapportées par Pellarin, p. 215 de la 2° édition). Enfantin s'était chargé lui-même du rôle que Fourier a voulu prendre, du rôle d’arrangeur. Aussi Fourier l’appelle-t-il quelque part un aïgrefin. 3° Lettre sur le fouriérisme.
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sur le fouriérisme (1), et je crois qu’il est le seul à l'avoir soutenue (2).
P. Leroux accuse formellement Fourier d’avoir pris sans en rien dire sa physique et sa cosmogonie dans Rétif de la Bretonne, sa morale dans le même Rétif et dans Diderot, et enfin d’avoir pris à la fois dans Diderot et Saint-Simon l'idée générale de l'attraction, loi universelle (3) sur laquelle il fait reposer tout son systéme. Fourier aurait amalgamé, mélé ces ‘différents éléments, et le résultat de ce mélange aurait été son sysième. « Il lui a plu, dit-il, de ne jamais citer un seul de ses devanciers et de tirer pour ainsi dire l'échelle après lui » (2° partie, 1° lettre, Revue sociale, 3*année, mars 1850). Mais, c’est de beaucoup, d’après Pierre Leroux, Saint- Simon qui a été le plus pillé (4) au point que P. Leroux
(1) Lettres sur le fouriérisme. Revue sociale ou solution pacifique du problème du prolétariat, 8 lettres : juin 1846 à avril 1847. Voici le titre des chapitres : 1'e lettre : Fénelon et son critique (juin 1846). 2e: Les disciples de Fourier (intéressant) (juillet). 3e : Saint-Simon et Fourier (intéressant) (août). ke: Le plagiat de Fourier (intéressant) (septembre). 5e: La morale de Fourier (octobre). 6e : L’otaïtisme transcendental (novembre). 7e: L’Abbaye de Thélême (janvier 1847).
(2) Il faut pourtant signaler que le secrétaire de Saint-Simon à qui j'ai déjà fait allusion parlant des ouvrages « qui semblent nés de ceux de Saint-Simon ou inspirés de ses idées » cite, à côté des ouvrages de Boyer et de Cabet, ceux de Fourrier (sic), qui ne lui semblent pas très différents de ceux des Saint-Simoniens. « Toutes les hypothèses du Phalansière, écrit-il, ne sont guère plus raisonnables que la promiscuité des femmes que voulaient introduire les Saint- Simoniens » (Le titre du manuscrit est : Considérations sur la doctrine du célèbre économiste et sur quelques ouvrages qui semblent s’en être inspirés).
(3) Ayant ainsi altéré, avec l’éthique et l’esthétique de d’Holbach et de Diderot la conception d’une organisation nouvelle de l’humanité que lui avait fournie Saint-Simon, ul dut rêver aux moyens de réaliser eette organisation annoncée mais non véritablement exposée par Saint-Simon et de la réaliser conformément aux principes de la Morale des passions de Diderot et de d’Holbach, p- 18, novembre 18/6.
(4) « Qui a eu le premier l’idée de l'attraction, loi universelle conçue comme devant régner au moral ? Qui a le premier élevé cette idée à la hauteur d’un système philosophique en soutenant que les sciences morales et politiques actuelles par cela seul qu’elles n'avaient pas pour point de départ et pour but l’attraction, n'étaient pas arrivées à l’état de certitude ? Qui a le premier proposé aux hommes de passer de l’état de société sous la loi de compression à
ne considère le fouriérisme que « comme une grossière hérésie entée sur une idée vraie de Saint-Simon » (1). — « Tout ce qui a un airde génie dans ses livres (les livres de Fourier), écrit-il, ne lui appartient pas mais appartient au génie véritable qui a nom Saint-Simon. » Mais Fourier, non content de puiser et de piller tout ce qu'il y a de philosophique dans les lettres de Genève, aurait de plus défiguré et déformé afin de les rendre méconnaissables ou difficilement reconnaissables lesidées de Saint- Simon et il n’y aurait pas un mot dans ces lettres de Genève qui à l’en croire ne serait devenu « l’origine d’une déviation incommensurable de la part de Fourier » (p- 185, 13 septembre 1846, Revue sociale).
C'est ainsi qu’en partant de l’idée d'attraction telle que l'avait conçue Saint-Simon, idée quichez ce dernier est pleine de vérité et de grandeur, Fourier serait arrivé à élaborer « le système le plus faux et le plus absurde » (oct. 1846, n° 1, p. 1). Telle est en gros l’accusation.
Pierre Leroux précise que Fourier a pris à Saint- Simon la distinction entre les sciences certaines et incertaines (2), que la formule : Les attractions sont propor-
celui de société sous la loi d’attraction ? Qui a le premier proposé la voie de l’association volontaire pour y parvenir? Qui a formulé le premier la composition de l’atelier social sous le rapport de la connaissance et du sentiment ? Qui a donné la formule septennaire d’où Fourier a déduit l’ordre sériaire ? »
(1) « L'esprit d’Enfantin règne encore dans cet empire imaginaire où ils veulent introduire l’idéal de Fourier; mais le dieu qu’on y adore ne s'appelle plus Enfantin. Il s'appelle Fourier et c’est justice. »
(2) Fourier se serait emparé de la théorie de Saint-Simon d’après laquelle toute science, de science incertaine devient plus tard science fixe. Il reproduit presque textuellement cette phrase de Saint-Simon qu'il à poussée à l'absurde : « La physiologie se trouve encore dans la position par laquelle ont passé les sciences astrologiques et chimiques. [1 faut que les physiologistes chassent de leur société les philosophes, les moralistes et les métaphysiciens, comme les astronomes ont chassé les astrologues, comme les chimistes ont chassé les alchimistes », p. 173, tome I.
Fourier écrit: « Sous le nom de philosophes, je ne comprends ici que les auteurs de sciences incertaines, les politiques, moralistes, économistes et autres, dont les théories ne sont pas compatibles avec l’expérience et n’ont pour règle que la fantaisie des auteurs. On se rappellera donc lorsque je nommerai les
tionnelles aux destinées qui est un axiome de la science fouriériste — serait une idée prise à Saint-Simon. Il l’accuse encore d’avoir volé Saint-Simon, des formules, des mots, la formule « ordre combiné » (1) par exemple, qu'il donne dans son ouvrage aux périodes d'harmonie (v. p. 18, novembre 1846) et non seulement de s'être attribué en les défigurant et même en les rendant monstrueuses (2) les idées philosophiques de Saint-Simon, mais encore certains détails d'application et de mise en pratique de ces idées.et de ces principes (3) (p. 184, tome I, septembre 18/46).
Il faut voir maintenant quelles preuves P. Leroux apporte à l’appui de son accusation.
philosophes que je n’entends parler que de ceux de la classe incertaine et non pas des auteurs de sciences fixes. » Théorie des Quatre Mouvements. Disc. prélim., page 2, édit. 1808. Pierre Leroux dit: « Voilà qui est étrange. Fourier a décrit la célèbre distinction des 2 phases successives de toute science. » « .. On ne trouve pas de ces idées-là quand on ignore les premiers éléments de la question de la certitude ; et quand on trouve de ces idées-là on les démontre. Quand on ne les démontre pas, c’est qu’on les a trouvées démontrées par d’autres », p. 177, lettre IV, septembre 1846.
Et encore : « Nous verrons Fourier s'emparer de ce principe de Saint-Simon: « mettre un homme dans une position telle que son intérêt personnel et l’intérêt général se trouvent constamment dans la même direction » pour le corrompre en refusant de voir autre chose dans la société que des individus, des intérêts personnels sans intérêt général et sans unité véritable et finir par en . faire ce qu’il appelle la substitution absorbante au moyen de laquelle il détruit la morale en prétendant la rendre inutile », p. 172, t. I.
(1) « Saint-Simon a donné à Fourier l’idée de considérer l’histoire entière de l’humanité comme divisée en deux phases, l’une d’incohérence et de désharmonie, l’autre d'ordre combiné ou harmonique... Fourier a pris dans Saint- Simon ce terme même d’ordre combiné qu’il donne dans son ouvrage aux périodes d'harmonie. » ï
(2) Quand j'aurai prouvé par des preuves irrésistibles que Fourier a connu cette œuvre de Saint-Simon, pourra-t-on dire que le principe de l’industrie attrayante lui appartienne? Il n’y aura bien de lui à cet égard que ce qui est bien à lui, l’industrie rendue attrayante par la promiscuité des sexes, par le renversement de toutes les lois de la nature humaine. P. 175, tome.
(3) P. Leroux cite comme exemple l’idée de souscription devant le tombeau de Newton pour « assurer aux hommes de génie une récompense digne d’eux, les investir d’une immense considération et mettre une grande force pécuniaire à leur disposition » et le lustre des sciences et des arts dans l’ordre combiné, (Théorie des Quatre Mouvements), p. 184, tome I, septembre 1846.
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Il constate d’abord que le système de Fourier n’existait qu'à l’état virtuel en 1799, et n’a vu le jour qu’en 1808. Or, les lettres d'un habitant de Genève ont paru en 1802 (1), époque où les disciples de Fourier attribuent à leur maître la première intuition de sa découverte. Fourier était à ce moment rédacteur du Bulletin de Lyon dont Ballanche était imprimeur. Il y écrivit même le 25 primaire an XII (17 décembre 1803) un article intitulé: 7riumvoirat continental et paix perpétuelle dans 30 ans, article qui ne serait que le reflet légèrement nuancé des idées de Saint-Simon, et où Fourier se contenterait de « développer ce qu’il vient de prendre dans l'écrit de Saint-Simon. » C’est donc, conclut P. Leroux, que Fourier a eu connaissance de la brochure de Saint-Simon et il l’explique très simplement en supposant que Saint-Simon a dû envoyer ses lettres de Genève au journal et que peut-être Fourier les a eues entre les mains pour les lire et pour en rendre compte.
P. Leroux tire d’ailleurs argument contre Fourier de ce que celui-ci voulait dans le cours de sa vie supprimer, malgré l'avis de bien des disciples, la Théorie des Quatre Mouvements, de ce qu’il la refondit, de ce qu'il fit disparaître de son vocabulaire certains mots, certaines formules, celle d'ordre combiné (2) et de sectes progres-
(1) À quelle époque parurent les Lettres d'un habitant de Genève? Précisément à l’époque où les disciples de Fourier attribuent à leur maître la première intuition de sa découverte. S'il s’agit done d’une aussi sublime trouvaille que le pensent les disciples de Fourier la priorité de l'invention est incontestablement acquise à Saint-Simon, puisque les Lettres de Genève sont antérieures de 6 ans à la Théorie des Quatre Mouvements.
(2) Saint-Simon parle de la Combinaison des intérêts. « Nous verrons Fourier appeler d’abord son système l’ordre combiné et faire ensuite disparaître cette dénomination qui rappelait trop la source où il est puisé. » Saint-Simon écrit (Lettres de Genève) : La première génération de l'humanité a été celle dans laquelle il y a eu le plus d’égoïsme personnel, puisque les individus ne comgr- NAIENT point leurs intérêts. » « Nous verrons Fourier, en fournissant cette idée à Saint-Simon, caractériser par l’incohérence l’état primitif nommé par lui sauvagerie, et appeler combinaison l’état d'harmonie. » P. 172.
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sives par exemple, qui à l’en croire auraient eu le tort de trop rappeler Saint-Simon (1).
Mais les arguments de P. Leroux paraissent bien hypothétiques et sont tout à fait insuffisants pour établir le plagiat de Fourier: Une remarque d'ordre général s'impose tout d’abord: c'est que Fourier lisait peu, méprisait tous les écrivains, philosophes, économistes, ceux du passé comme ses contemporains, et qu’il ne connaissait guère leurs idées que par les résumés et les critiques qu’en publiaient les journaux ; il ne copiait personne, et son originalité dont il était si jaloux apparaît comme indiscutable. Il faut aussi observer que Saint- Simon ne commenca véritablement à écrire et à exercer une influence réelle qu’à partir de 1814, date à laquelle il lance ses écrits politiques. Jusque-là il n’a rien écrit sur l’ordre social, il ne s’est guère occupé que de philosophie scientifique. Ses premiers plans de réorganisation sociale datent de 1818. Or, à cette époque Ch. Fourier a depuis 10 ans (Quatre Mouvements) jeté les bases de son système social, qui est arrêté non seulement dans ses grandes lignes mais encore souvent dans ses plus petits détails, et il va exposer le tout 4 ans plus tard dans le plus important de ses ouvrages le Traité de l’association domestique agricole (2). Il paraît de plus très dif-
ficile à M. Bourgin, qui est si informé de la vie de Fou-
rier, que ce dernier dans les conditions où il se trouvait alors ait connu le petit livre sans éclat, et sans lecteurs, qui servit de début à Saint-Simon dont les disciples l’ignoraient eux-mêmes 24 ans après sa publication.
(x) « Pourquoi en 1818, écrit-il, préparant son traité sur l’Association qui parut en 1822, essayait-il de reprendre son premier livre et effaçait-il soigneusement le nom de sectes en le remplaçant partout par le nom de séries ? (Ce nom de secte qui rappelait la religion de Newton était pourtant bien choisi). Fourier apparemment le trouvait trop significatif. » Septembre 1846, page 192, t. I. Lettre IV.
(2) Deux traités ont été publiés par moi sur l’association et le progrès réel, écrit Fourier. L’un des traités parut en 1822, l’autre en 18238. Or, il n’existait pas de Saint-Simoniens en 1822.
Quoi qu’il en soit et en admettant même ce qui après tout n’a rien d'impossible mais ce qui paraît assez invraisemblable que Fourier ait connu les lettres de Genève comme le veut P. Leroux, et que ce soit cet opuscule qui lui ait fourni l’idée première de la doctrine de l'attraction passionnée sur laquelle il a bâti tout son système, on est forcé de reconnaître qu’il y a loin de la simple énonciation du principe à l’ensemble des déductions et des applications que Fourier en a tirées, et non seulement que celles-ci appartiennent bien en, propre à Fourier mais que l’idée dont il a profité il l’a si profondément marquée de son empreinte qu'il l’a faite sienne, et qu’elle est bien à lui.