CHAPITRE V
L'école saint-simonienne. Ses variations. Ses schismes.
Dans une de ses adjurations passionnées et avec la phraséologie romantique et mystico-lyrique dont il avait l'habitude, Barrault demandait un jour aux Saint-Simoniens ce qu'ils étaient : « À mon tour, s’écriait-il, je vous demanderai qui vous êtes. Hélas ! le savez-vous ? Etesvous des chrétiens, aveugles adorateurs de la croix solitaire ? Etes-vous des philosophes dévots d’incrédulité ? Etes-vous des partisans obstinés de toutes les légitimités surannées ? Etes-vous des libéraux révoltés à la seule pensée d’une hiérarchie et révant les chimériques douceurs de l’individualisme ? Etes-vous enfin des hommes qui s’'épouvantent de toute idée nouvélle etont sans cesse le frisson du progrès ? » Personne ne répondit à cette apostrophe à laquelle, je pense, il eût été bien difficile de répondre.
L'école saint-simonienne réunissait, en effet, sous la même bannière, les étiquettes les plus opposées, la plus grande diversité d'opinions, d’origine, de tradition et de formation, des hommes venus des points les plus extrèmes de l'horizon politique. Dans l'état-major même du Saint-Simonisme, si j'ose employer ce terme militaire en parlant d'hommes qui l’étaient si peu qu'ils n’hésitèrent pas à se faire condamner parce qu'ils refusaient de servir dans la garde nationale, on distingue sans peine des divergences très nettes, des oppositions absolues, en
politique comme en religion. Au point de vue des opinions confessionnelles, à côté de catholiques comme Margerin, ou d’esprits à tendance catholique comme Buchez, on voit quelques protestants, des juifs en grand nombre (Rodrigues, Halévy, Pereyre), des athées voltairiens (1)comme M. Chevalier, des disciples de Kant, des sceptiques ; le Saint-Simonisme comprend des gens de toute croyance et de toute incroyance. | Au point de vue des opinions politiques, à côté de républicains convaincus comme Bazard ou Buchez, qui avaient été « entraînés dans les écarts du libéralisme le plus violent » (d’Eichthal) et qui avaient été impliqués dans les conspirations de 1820, à côté de Dugied fondateur de la Charbonnerie française, à côté de Carnot et de Laurent, « ancien révolutionnaire, ancien athée, vieux philosophe qui s’est roulé tant qu’il a pu dans le bourbier de l'encyclopédie » (Enfantin), il y a des légitimistes. On ne peut lire d'ailleurs un volume de la correspondance saint-simonienne sans être frappé des divergences qui séparent un Enfantin d’un Bazard, un Michel Chevalier d’un Reynaud, un Jules Lechevalier d’un Transon. Ce contraste entre la nature des esprits, et leur formation, il apparaît, il éclate à tout instant. Ouvrons au hasard une publication saint-simonienne à deux pages dé distance, dans l’Organisateur, on voit la philosophie du xvin° siècle portée aux nues, puis trainée plus bas que terre. (Voir Organisateur, p. 1 et 111). Ainsi le Saint- Simonisme a réussi à réunir dans la même action des esprits que séparaient moralement et doctrinalement des abimes. |
(1) Ceux-ci étaient très nombreux. A. de Pontmartin, dans ses Mémoires d'enfance et de jeunesse, parle longuement de Léonard-Moïse Retouret qui fut Saint-Simonien. Îl nous décrit « sa haine contre la religion et le parti prêtre. Intelligence excellemment douée, esprit très fin... il redescendait au niveau des plus fougueux commis-voyageurs ou des plus vulgaires lecteurs du Constitutionnel, dès qu’il s'agissait de déblatérer contre l’inquisition, la torture, les autodafés, les dragonnades, la Saint-Barthélemy et le « parti prêtre ».
RTE D Lee |
Quel était donc le caractère commun des jeunes gens qui, entre 1828 et 1830, venaient chaque jour en plus grand nombre à la nouvelle doctrine ? C’était d’abord qu’il « ne croyaient plus fortement à rien » (Barrault). Pour la plupart esprits fatigués et flottants, âmes inquiètes, tourmentées, désemparées, malades de scepticisme, leur correspondance est pleine de gémissements et de confidences sur leur ennui, leur incertitude, sur les « amers dégoûts de leur âme » et sur les « nausées de vie » qu’ils éprouvent, premières atteintes de ce mal du siècle qui commençait de devenir si fort à Ja mode ; ces tristes jeunes hommes instruits et même presque tous d’esprit cultivé, gorgés de philosophie, ont « du vague au cœur » (Charton) ; ils sentent se creuser en eux « un vide profond comme un abime » (J. Reynaud) (1). Ce vide, ils veulent le combler d'amour et c’est la loi d’amour que proclame Saint-Simon qui les réunit sous sa bannière. Ce dont ils souffrent, en effet, c'est de leur inactivité, de l’absence de foi religieuse ; ils sentent se réveiller en eux le besoin d’action, d’enthousiasme, de croyance, de sympathie, d'affection et d'amour.
Telle est la raison générale, et unanime, des conversions. Elles eurent d’ailleurs d’autres causes, individuelles celles-là, et très diverses, que nous n'avons pas à signaler ici. Notons seulement la remarque que fait d’Eichthal qu’il n’y avait « peut-être pas dans le saintsimonisme une personne qui n’y eût été poussée par des chagrins de famille » (Note de d’Eichthal aux archives saint-simoniennes, 1866), et que la plupart y vinrent rechercher une « consolation » (Charton, Dory et bien d’autres).
Il est donc bien malaisé de donner une définition pré-
(x) Cfr. Ed. Charton, Revue Encyclopédique. Mémoires d’un prédicateur saintsimonien, 1831, p. 658. « ...…. le vide aride qu'avait fait autour d'eux un long désenchantement de toutes choses et une paresseuse mélancolie. »
cise de ce qu'étaient les Saint-Simoniens. A quelqu'un qui, dans une réunion publique, l’interrompait pour lui demander de dire quel était leur but, Bazard répondait : Nous sommes tout à la fois les héritiers du catholicisme et les continuateurs de la Révolution; nous voulons achever de détruire ce qui reste du trône et de l'autel, et sur ces débris reconstituer la société et l’autorité (x). La formule manque de précision; elle est très large, et ce programme n’était pas propre au saint-simonisme. De plus, elle n’est peut-être pas entièrement exacte; en tout cas, elle est incomplète. Tel fut pourtant, dans l’ensemble, le but du saint-simonisme. Il annonçait la fin de la guerre, « toutes les nations devenues sœurs parce qu’elles seront toutes filles d’une même église à la fois temporelle et spirituelle (2) », le règne de la science, des arts et de l’industrie, l’association uniververselle des races et des nations, l’affranchissement des femmes, l'émancipation des prolétaires ; il tournait toutes les forces religieuses scientifiques et industrielles vers l’accomplissement d’un but universel : l'amélioration la plus prompte et la plus rapide possible du sort de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse au triple point de vue physique, intellectuel et moral ; il réconciliait la religion avec la politique, prêchait un nouveau christianisme qui promettait le bonheur à l’homme non seulement dans le ciel, mais sur la terre, où il devait réaliser l'abolition des privilèges de naissance, le classement suivant la capacité, la rétribution suivant les œuvres, et proclamait la nécessité de la hiérarchie. Tels sont les principaux articles du credo saint-simonien. Tel fut le but commun, « but immense, but saint qui devait mettre les hommes en communauté avec l'humanité tout entière, qui devait les conduire à l’accomplissement des destinées que l’humanité poursuit depuis tant de siè-
(1) Cité par la Revue, 1855, p. 270.
(2) D’Eichthal à Mill. 30 avril 1830. Lettres.