‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 29 sur 79 · TO · texte numérisé non relu

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cles (1) ». Et c’est l'amour de ce but commun qui tint pendant deux ans étroitement unis autour de la même

tâche les esprits les plus différents. Malgré la diver-

gence d'opinions et de croyances, on réussit, en vue de cet idéal commun, qu’on se proposait, et qu’on voulait réaliser, à improviser une hiérarchie; des chefs furent reconnus, des travaux distribués et acceptés, si pénibles qu'ils fussent, avec enthousiasme. Le succès de l’école fut inespéré (2). C’est en termes tout frémissants de lyrisme que les Saint-Simoniens célèbrent la jeunesse glorieuse de la doctrine qu’ils élaborent et disent leur enthousiasme pour leur vie nouvelle. « Lorsque je connus la notion du progrès indéfini et, comme Dieu, éternel, lorsque j'eus apprécié l’idée fondamentale de notre liberté et de l'avenir religieux dans cette parole du P. Enfantin : Dieu, père et mère de tous et de toutes, j'en éprouvais comme un éblouissement, je ressentis une joie immense en retrouvant en moi la pensée, le cœur et l’action libre en vertu de ces saintes formules. » Sincèrement et profondément convaincus qu'ils travaillent à « l’œuvre la plus belle et la plus grande qui fût au monde » (Charton, ibidem, p. 663), il leur semblait qu’ils vivaient corps et âme plus qu'il ne leur avait été donné de vivre en aucun moment de leur existence. C'était une régénérescence, une tranformation absolue, une véritable convalescence morale, ou plutôt une résurrection (p. 665). Tel était l'enthousiasme, qu’on vit de ces jeunes gens, hommes ou femmes, sacrifier pour leur idéal leur situation matérielle ou mondaine (3), leur avenir,

(x) fbidem.

(2) « Le bruit que fait la doctrine est prodigieux. On en parle partout. Nous marchons avec une rapidité qui nous paraît à nous-mêmes extraordinaire, » Enfantin, août 1830.

(3) Le Producteur; loin de rien rapporter à ceux qui l’ont écrit leur a coûté, au contraire, quoiqu'ils ne fussent guère tous ensemble que de pauvres diables, et encore aujourd’hui toutes les dépenses nécessaires pour la propagation dela doctrine, les envois de livres et manuscrits, le loyer de la salle pour nos séances publiques de la rue Taranne, le temps très considérable qu’ils consacrent

leur fortune, leurs amitiés et jusqu’à leur amour (Jules Lechevalier, Moïse Retouret et tant d’autres), et qu’on vit les plus craintifs et les plus timides de ces jeunes bourgeois faire bon marché de l'opinion publique.

Un grand nombre de personnes furent enlevées à leurs occupations pour être classées dans les différents services de prédication, missions, propagande, globe, enseignement (1). Lezèle le plus pur, le plus désintéressé inspire et dirige leurs efforts ; on croirait que, détachés du monde extérieur et planant bien au-déssus de la vie mesquine et terre à terre qu’ils méprisent, ils vivent uniquement dans la contemplation de leur idéal. « Il semblait, dit Charton, qu’on était transporté au belvédère élevé d’un phare, le bruit du monde ne parvenait pas jusquelà.» « Il y avait, écrit Dory, dans l’approche des Saint- Simoniens quelque chose de communatif et d’attrayant qu'on ne retrouvait pas ailleurs. » C'était le beau temps de l’école, celui des soirées familiales ‘de la rue Monsigny, celui des fraternelles effusions, des amitiés enthousiastes; « quelle plus douce, quelle plus vraie, quelle plus noble amitié peut-il exister que celle qui résulte d’une communauté de vues et de travaux sur le plus magnifique sujet qui soit donné à l’activité humaine P (2)»

Mais ce beau temps dura peu. La communauté de vues et l’unanimité de l’école saint-simonienne furent courtes. Le lien d’affection, de doctrine et d’activité qui devait les unir, les faire marcher en paix avec ordre et amour vers une commune destinée et donner à la société

chaque semaine aux travaux de l’école. Tout cela est fourni par eux, sans aucune compensalion pécuniaire quelconque, bien que pour la plupart d’entre eux cela soit pour ainsi dire pris sur leur pain et sur celui de leurs enfants. » D’Eichthal à Mill, 23 novembre 1829.

(x) « Pour prêcher et propager leurs chimères rien ne leur coûtait. Des chefs d'industrie quittaient leurs affaires, des ingénieurs donnaient leur démission et apportaient leurs économies, des fils de famille sacrifiaient leur fortune ; en deux ans, près d’un million et demi fut dépensé en missions, en journaux, en frais de propagande. » Guéroult.

(2) D’Eichthal à Mill. Correspondance, 23 novembre 1829.

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et au monde tout entier le caractère d’union, de sagesse et de bonté, qu'avait rêvées Saint-Simon, se relâcha bien vite et puis se rompit tout à fait.

« Le premier coup d'œil qu'on jetait sur l’école lui était extrêmement favorable. On la trouvait unie, courageuse, ardente, se recrutant sans cesse, disciplinée, faisant recevoir dans son sein des hommes dévoués corps et âme et des vocations éclatantes, présentant un frontet une surface de doctrines positives symétriques et qu’à première vue on pouvait estimer complètes et nouvelles (1). » Mais Lerminier ajoute aussitôt que «le premier éblouissement passé, la réflexion et l’examen venaient ternir et décolorer les apparences et les impressions. Si l’école offrait les dehors de l’unité, de la concorde et de l’obéissance, considérée de plus près on y sentait l’existence d’un despotisme factice. cette association si compacte était tendue sans rien de naturel. » Quand on était sorti de cette « atmosphère de dévouement et d'amour » que nous décrit Charton, « dans laquelle la volonté était entraînée », et où il semblait qu’on obéît à une impulsion, où l’on agissait presque sans y avoir pensé, quand on n’était plus sous le charme du « transport délicieux de cette existence nouvelle (Dory) », quand la chaleur d'âme du néophyte « douce comme le merci du pauvre » (Charton), s'était affaiblie, que cet éblouissement philanthropique s'était dissipé etque cette griserie sentimentale et romantique était passée, il arrivait presque fatalement que « les doctrines elles-mêmes ne soutenaient pas dans leur ensemble et leurs décorations les regards d’un observateur qu’un premier désenchantement avait préparé à la défiance » (Lerminier). On s’apercevait alors qu’il y avait dans la doctrine saint-simonienne plus d’efforts individuels que d’unité et plus de tentatives que d'ensemble. « Sous une harmonie spécieuse et artificielle, continue Lerminier, on découvrait les pièces de

(x) Lerminier, Lettres philosophiques à un Berlinois.

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rapport, les jointures mal assorties, les placages disgracieusèment appliqués, les emprunts érigés en inventions, les contrefaçons préméditées données pour des créations de première venue; on démélait aussi une direction funeste imprimée à des principes élémentaires et générateurs. »

Et il y a sans doute dans cette appréciation de Lerminier un peu de malveillance, d’exagération et d’injustice. On sent trop que Lerminier, dont le passage dans le saintsimonisme avait été trop rapide pour'qu’il eût le temps d’en faire une étude approfondie, n’est pas fâché de dénigrer la doctrine qui n’a pas su le retenir, et qu’il n'aime point les Saint-Simoniens, qui d’ailleurs le lui rendent bien (1). Mais il y a aussi un fond très certain de vérité. Ces accusations, d’ailleurs, nous les retrouvons non seulement sous la plume de Fourier, qui est extrêmement sujet à caution, sous celle d’Aug. Comte qui l’est un peu, sous celle de Lechevallier et de Transon, dont le témoignage pourraît paraître suspect et devoir manquer d’impartialité, mais encore sous celle de beaucoup de Saint- Simoniens et notamment de Jean Reynaud et de. Pierre Leroux. Pour Jean Reynaud, la doctrine saint-simonienne n’était qu’une « collection d’idées ». Et Jules Lechevalier, qui a sans doute d’excellentes raisons pourle savoir, ayant été, si l’on en croit l'affirmation de P. Leroux et le témoignage de plusieurs Saint-Simoniens, l’un des collaborateurs les plus immédiats d'Enfantin, voit dans le saint-simonisme une « espèce de doctrine d’alluvion qui s'était agglutinée et agglomérée sous le nom de Saint- Simon par les apports de ses principaux disciples » (Science sociale, p. 18). Les adversaires du saint-simonisme ne déclaraient-ils d’ailleurs pas que le dogme saint-simonien n’était au fond qu’un syncrétisme, an assemblage plus ou

(x) Voir dans les notes inédites de Laurent, à l’Arsenal : « Lhermiuier (sic) sonore comme une cymbale, lançant de grands mots, assez vide et cependant très chaud. Voulait prêcher salle Taitbout sans préparation. Apprenez donc la doctrine, lui répondait-on. Ne savait pas le dogme du tout. »

moins confus, plus ou moins habile de doctrines philosophiques diverses ?

Le comte Henri de Saint-Simon avait jeté à pleines mains dans ses écrits, dans ses conversations, des idées qui, si elles étaient nouvelles, n'étaient pas toujours cohérentes et homogènes et parfois même étaient contradictoires (1). Bazard et Enfantin appelèrent leurs disciples en consultation, et c'est ainsi que la doctrine fabriquée pièce à pièce pendant six ans sous Les yeux du publie, se forma peu à peu, s’élabora lentement et que s’éleva l’école saint-simonienne dont Lamennais disait malicieusement qu’elle était un « elub sous un clocher »; chacun apporta sa pierre, les uns au club, les autres au clocher. Chacun errait dans l’œuvre de Saint-Simon, ‘ainsi que dans une contrée diverse et mouvementée ; prenait dans l’amas de ses idées ce qui était à sa convenance, et sous prétexte d'interprétation, expliquait et traduisait à sa façon. On ajoutait, on retranchait, on abandonnait certains points de la doctrine (2). On en modifiait d’autres, cela s'appelait, en langage saint-simonien, «perfectionner ». « Modifier une doctrine, la moduler, écrivait un Saint-Simonien, ce n’est pas l’affaiblir puisque c’est la faire passer de l’abstrait dans le concret, de la contemplation dans l’action, c'est lui donner la vie » (Bourgeois). On se mettait d’ailleurs à l'aise et à l'abri de - tout reproche, en disant que « sous aucun rapport possible la parole de Saint-Simon ne pourrait avoir une valeur absolue » (J. Lechevalier. Note sur le nouveau christianisme). Et on s’avisa que Saint-Simon ne pouvait parler en 1830 comme en 1825, que lui aussi était «progressif » comme la doctrine que l'on perfectionnait (3).

(x) Il n’y a en Saint-Simon qu’un mélange souvent confuà de toutes les doctrines et un éclectisme sans fond ni rives où l’esprit peut errer et se perdre à l'aventure comme un vaisseau sans boussole sur une mer sans limite (Bourgeois, Le Christ temporel, p. xvi).

(2) Lettre de Stuart Mill à d’Eichthal : « Vous me dites que plusieurs autres points de la doctrine saint-simoniene ont été abandonnés. »

(3) « Gloire, gloire à ceux des disciples qui imitent le mieux la vie de leur

« On ne doit pas s'attendre, écrivait J. Lechevalier, à trouver dansle nouveau christianisme ni un DOGME ni L'ÉVANGILE de la foi saint-simonienne. » Le texte véritable c’est la parole vivante de L'ÉGzise (1). On devait bientôt s’apercevoir que cette parole vivante elle-même n'avait pas une inflexible unité, et que nombreuses étaient ses variations. Ainsi donc, en vertu de ses principes mêmes, par une nécessité qu'il portait en soi et si je puis dire, inhérente à sa nature, le saint-simonisme avait changé et était condamné à changer toujours; — il apparaît avant la doctrine de M. Bergson comme une philosophie de la mobilité. « Il est clair, disait un Saint-Simonien, que l’ambition des idées neuves nous a un peu trop animés.» On comprend dès lors que l’école saint-simonienne était loin d’avoir cette exacte homogénéité de principes, qu'Aug. Comte, dans une terminologie qui rappelle du reste celle de Saint-Simon, et dont on ne peut dire si c'est ce dernier qui la lui a empruntée ou qui la lui a donnée, déclare « indispensable à toute destination vraiment organique ». C’est ce défaut d'unité qui devait la perdre. |

Sans doute, dans la doctrine, tout le monde était parti du même point, mais le chemin que chacun avait parcouru était différent; chacun, selon son tempérament, sa tournure d'esprit, ses expériences, concluait, sans se préoccuper beaucoup de la doctrine. Plusieurs Saint- Simoniens, comme Carnot et Roux, donnaient pourtant des conseils très sages. « Je voudrais, messieurs, écrivait ce dernier, que chacun de nous, avant d’improviser une opinion nouvelle, veuille bien penser que sa création peut jeter des sentiments de dissolution dans notre asso-

maître mais dans sa perfectibilité et non dans son imperfection, qui partiront du point où Saint-Simon s’est arrêté, mais pour s’élancer bien au delà, non pour retomber jusqu’au point d’où lui-même est parti » (Doct. Saint-Simonienne, p- 33, 1828-1829).

(x) Les Saint-Simoniens disaient : « Nous sommes en communion avec Saint- Simon mais en progrès sur lui. »

clation (+). » Maisils n'étaient pas écoutés. Aussi, le saintsimonisme de Bazard ou de Michel Chevalier, n'’était-il pas le même que celui d’'Enfantin ou de Rodrigues, pas plus que le saint-simonisme scientifique et pratique de 1827, lequel ne défendait que des idées réalisables et fortement liées les unes aux autres, ne ressemblait — sinon de très loin — au socialisme religieux et utopique de 1831-1832, où des religiosités plus ou moins vagues avaient remplacé les vues industrielles des premiers temps, et où tous apercevaient des nécessités analogues.

Sans doute on restait vaguement d’accord sur les bases fondamentales de la doctrine, sur le but général à atteindre, sur la manière dont les questions devaient être posées, mais les avis différaient sur le point de savoir comment elles seraient définitivement résolues. Le point de vue saint-simonien était errant et vague ; il n’était pas assez étroitement délimité ; il en résultait que ses déplacements devaient fatalement devenir des occasions ou des prétextes de conflits. Les idées n'étaient pas formulées assez nettement ; elles l'avaient été plus ou moins obscurément, plus ou moins éloquemment dans des prédications ou des conversations, mais il y avait peu de chose d’écrit. « Rien n'était convenu, écrit Jean Reynaud, sur la manière dont l'humanité pourrait résoudre les grands problèmes et chacun, guidé seulement par la voix du sentiment, laissait son espérance flotter vers le pouvoir ou vers la liberté. » Certains qui, comme Lerminier, avaient passé plusieurs mois à étudier la doctrine, n’y avaient-ils pas vu un « sentiment profond de la liberté ? » ce dont on peut se montrer surpris. C'était donc affaire de sensibilité personnelle. Le Saint-Simonisme ouvrait des perspectives infinies aux réveries individuelles. Dans cette doctrine, où la place prépondérante venait d’être donnée au cœur, où la raison était honnie, où la toute-puissance appartenait au

(x) Cette brochure a été attribuée à Buchez.

sentiment, et dont la substance très fluide et très nébuleuse, faite d'appels au cœur, à l'imagination et à tous les genres de sensibilité, s’incorporait assez facilement aux fantaisies du rêve, chacun, selon son tempérament, ses impressions, son humeur et ses caprices, variait, colorait, nuancait la vision de l’idéal commun. Et les nuances du Saint-Simonisme devenaient peu à peu presque aussi nombreuses que les adhérents à la doctrine. Chacun d’eux conservait son allure propre, celui-ci restant un mystique et cet autre un réaliste ; celui-là restant un philosophe et cet autre un homme religieux. Enfantin, d’ailleurs, s’en rendait compte, lorsqu'il écrivait mélancoliquement à Arlès-Dufour en 1844 : « Dans son temps de prosélytisme individuel, le Saint-Simonisme n’a pu convertir ni un vrai catholique, ni un vrai légitimiste. Je n'ai jamais pu détruire entièrement les racines révolutionnaires qui entouraient le cœur de Bazard, de Dugied, de Leroux (r), de Reynaud et de tant d’autres, ni le judaïsme de Rodrigue, tenace comme tout ce qui caractérise les races opprimées » (14 décembre). « Chacun de nous, écrit S. Voilquin, règle la propagation de ses idées selon la forme qui convient le mieux à sa nature » (La Saint-Simonienne en Egypte, p. 95). Ajoutons d’ailleurs que la doctrine était généralement mal connue et que les conversions étaient la plupart du temps trop rapides pour être efficaces et pour n'être pas fragiles (2).

Qu'’était-ce donc que le Saint-Simonisme ? C'était bien plutôt qu’une doctrine unique; plusieurs doctrines, économique, philosophique, religieuse et morale, animées du même esprit ou d’un esprit analogue ; c’était un en-

. (n) Pierre Leroux, tout en admettant le dogme, avait conservé son caractère républicain; les formes trouvées pour la hiérarchie le révoltaient mais il sy était soumis. Notes sur Pierre Leroux. Lambert. « J’ai rudement combattu. écrivait d’Eichthal à Stuart Mill, le 23 novembre 1829, jai eu des répugnances à vaincre, des obseurités à dissiper avant de me rendre complètement maître de la doctrine saint-simonienne. »

(2) « Nous nous donnâmes corps et âme à cette nouvelle famille dont les principes sociaux et religieux furent nôtres dès le premier instant. »

semble de conceptions et d’aspirations qui se rattachaient à un ou deux principes sur lesquels l'accord s’était fait. Il estévident que le Saint-Simonisme de Bazard et celui d’'Enfantin forment plutôt deux doctrines de tendances semblables animées d’un esprit analogue, qu'une doctrine unique. Mais il ne suffit pas de dire, comme on le fait ; il y a le Saint-Simonisme de Bazard et il y a celui d’Enfantin. Il y en a bien d’autres, et dans chacune de ces sous-doctrines, dans chacune de ces catégories, si je puis dire, sans parler des oppositions et des divergences qui tiennent à la nature même et à la singularité des tempéraments, mille nuances d’un Saint-Simonisme qui, pour l'observateur superficiel semble le même, distinguent les adeptes d’une même catégorie. Le Saint-Simonisme devint ainsi, selon le mot très juste de Jean Reynaud, « un ensemble insaisissable, variant de nuance de l’un à l’autre » (1) et, pourrait-on ajouter, d’un moment à l’autre. Bien plus qu’une doctrine, c'était un état d’esprit (2), dont les variations étaient assez nombreuses, un élan confus quant à ses moyens possibles d’action et d'expression.

Cette variété des opinions et des croyances, cette diversité, ces divergences de vue, ce défaut d’homogénéité et d'unité, le Globe lui-même, organe officiel de la doctrine, le trahissait publiquement. « Il changeait de couleur suivant que la main de l'un ou de l’autre des deux chefs avait pesé plus ou moins sur celle du rédacteur » (Jean Reynaud). Mais c'était surtout dans les missions de province, loin des regards des chefs, quand chaque prédicateur livré à ses propres inspirations, emporté par la chaleur de l'improvisation, obéissant aux mouvements désordonnés de sa sensibilité, laissait, au milieu des interruptions et des apostrophes, dans l'excitation de réunions le plus souvent mouvementées et agitées,

(x) Jean Reynaud, Revue Encyclopédique, 1832, p. 27. (2) Voir P. Leroy-Beaulieu, Leçon d’ouverture au Collège de France : Saint Simon le réformateur (Revue Bleue, 7 janvier 1911).

apparaître sa personnalité et, pour me servir d’une expression saint-simonienne, « témoignait consciencieusement de sa propre personne et de sa propre pensée » que la diversité éclatait.

« En Belgique, la première partie de la mission était toute philosophique et positive, la deuxième toute mystique et religieuse ; à Paris, dans la même enceinte, où une dévotion toute catholique à la sainteté du révélateur ressuscitait avec emphase les formules d’adoration de l’église ou de la synagogue, des discours politiques sur la guerre étrangère ou la législation intérieure, ramenaient énergiquement la réalité et transformaient périodiquement en un club populaire le tabernacle pontifical » (1). A Lyon, l'hérésie était prêchée au nom de Saint-Simon, et les journaux libéraux eux-mêmes en étaient presque venus à réclamer pour les révélateurs hardiment ramenés au rang des philosophes. Jean Reynaud ne faisait d’ailleurs aucune difficulté pour reconnaître que les doctrines qu’il avait professées avec Pierre Leroux à Lyon et à Grenoble si elles étaient « d'accord sur les bases fondamentales avec celles qui étaient enseignées par le Globe sous le nom général de Saint- Simon, du moins en différaient sur plusieurs points » (2). « Leroux et moi, écrivait-il, nous n'avons reçu à Lyon de direction que de nous-mêmes » (3).

Ainsi la doctrine se trouvait abandonnée aux divagations et aux improvisations de chacun. Elle n’était pas assez systématique, assez rigide, elle était trop diffuse et trop fluide pour qu’on dût l’accepter ou la refuser tout

(:) Voir Louis Blanc, p. 449, 1882. Histoire de 10 ans.

(2) J. Reynaud, De la société saint-simonienne et des causes qui amenèrent sa dissolution, p. 27 et 28.

(3) Le Précurseur, dans un article écrit avec beaucoup d’amertume et d’aigreur... dévoilant la tactique ambitieuse des chefs de la doctrine, prenait acte contre les Saint-Simoniens de ce que leurs missionnaires avaient enseigné à Lyon que pour eux là révélation était. l'opinion particulière d’un philosophe. Le Journal du commerce se plaignaït également de ne pas rencontrer dans les discours des Saint-Simoniens le plagiat de l’ancienne forme religieuse.

entière, et pour qu'il fût impossible d'en détacher à sa guise des éléments constitutifs pour les remplacer par d’autres. « Aussi la doctrine saint-simonienne avait-elle en elle-même son terme », comme l'écrit Jean Reynaud. Il était en effet presque fatal que le Saint-Simonisme vit son sens relâché jusqu’à la dispersion par l’abus de ce que l’on appelait un commentaire, une interprétation, et par l’abondance des perfectionnements qu’on lui fit subir. Le germe de dissolution se développait à mesure que grandissait la puissance de la doctrine ou du moins que s’accroissait le nombre de ses adhérents; l’action centrale du collège pouvait de moins en moins se faire sentir efficacement, il manquait la coordination étroite qui aurait été indispensable entre les Saint-Simoniens de province et le centre de Paris; l’école avait fini par échapper à toute direction. Et voici d’ailleurs que dans le sein même du collège l'anarchie allait éclater.

Aussi longtemps qu'il avait été possible de concentrer les discussions sur les points qui leur étaient communs, et qu'on l'avait limitée à ces points seuls, on avait pu maintenir l'accord, au moins relativement, car pour la plupart des Saint-Simoniens l'entente ne fut jamais complète et absolue et il est aisé de constater de nombreuses divergences sur des points fondamentaux de la philosophie ou de la religion. « On put ajourner après le succès quand la marche de la propagation serait bien engagée, les contestations relatives aux développements et aux perfectionnements ultérieurs de la doctrine. » Mais de graves questions s'étaient posées, qui allaient faire éclater les dissentiments latents.

Déjà la constitution de la classe directrice et de la hiérarchie (1), avait donné lieu dans le sein de l’école à de vifs débats. Le classement des disciples selon leurs capacités (2) qu’avaient fait Bazard et Enfantin, seuls,

(1) Carnot n’avait accepté « ces arrangements qu'avec regret ». (2) « On a promis la rétribution selon les œuvres mais qui rétribuera ? celui qui aura fait les plus grandes œuvres. On a promis le classement suivant la

n'avait pas été sans provoquer des surprises et même des mécontentements. Et pourtant on n'avait pas encore touché aux problèmes les plus délicats et les plus dif. ficiles, aux institutions les plus anciennes, aux sentiments les plus intimes, aux problèmes les plus angoissants: on ne s'était encore occupé ni du mariage, ni de la famille, ni de la vie sociale, ni de la vie future (1), ni de la religion. Duveyrier, le poète de Dieu, comme on l’appelait, reconnaissait que « la foi des Saint-Simoniens n’était pas précisée » qu'on n'avait pas « pénétré le mystère profond ». On s’était débarrassé des idées de création et de mort en disant que « ces deux inconnues étaient supérieures à l'intelligence humaine, d’où il résultait qu’elles devaient rester obscures et vagues » (Enfantin, lettre 1829). Mais d’autres questions qu'il était impossible d’éluder, celles du bien et du mal, de la loi morale, des relations individuelles d'homme à femme et de supérieur à inférieur étaient restées bien obscures. Sur tous ces points d’ailleurs, Enfantin avait une théorie complète en désaccord avec celle que professait Bazard. Il avait d’ailleurs plusieurs fois semblé y renoncer, et notamment lors de la lettre qu’il avait écrite avec lui dans les premiers jours d'octobre 1830 à la Chambre des députés (2). Mais il revenait toujours avec une ténacité

capacité. Mais qui classera la capacité? La capacité. C’est un cercle vicieux. Aussi toute question importante en hiérarchie s’est-elle jusqu'ici terminée par une désassociation. Le fait est général et constant dans l’histoire du Saint- Simonisme. » P. 155. Lechevalier, Science sociale.

(69) L'école saint-simonienne n’a pas encore bien formulé cette croyance (à la vie éternelle). D’Eichthal à Mill, rer décembre 1829.

(2) Dans le cours de nos longues discussions, il arriva plusieurs fois qu'Enfantin parut renoncer à ses théories et no lors de la lettre que nous écrivimes dans les premiers jours d'octobre 1830 à la Chambre des Députés, lettre que je rédigeai, qu’il signa avec moi et dans laquelle en disant, en termes généraux, comment nous entendions le mariage, nous repoussions hautement l’accusation de communauté des femmes qui avait été portée contre nous dans cette enceinte par MM. Manguin et Dupuis. Mais les moments de silence et de résignation étaient employés par Enfantin à élaborer, à perfectionner sa conception; et chaque fois qu’il croyait avoir trouvé en sa faveur un argument nouveau, il le reproduisait avec plus de force que jamais. J’affirme enfin qu’il m’a déclaré

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inlassable aux premières idées (1). Les discussions devaient fatalement éclater lorsqu'il s’agirait de préciser et de mettre au point la doctrine sociale et religieuse du saint-simonisme que le Producteur de 1826 avait sagement « réservé pour des temps meilleurs (2) ». D’ailleurs des schismes s'étaient déjà produits. Des défections avaient eu lieu : Cerclet, Dubochet, Rouen, Blanqui, Senty, Périn, Garnier, Halévy, Armand Carrel, Artaud, Rey (de Grenoble), Decaen du temps du Producteur; puis à partir du moment où la hiérarchie avait été fondée : Bucheu, Alisse, Bouland, Lerminier, Margerin (je ne cite que les principaux); mais on peut dire qu’à chaque mouvement hiérarchique de quelque importance, correspond une division, un schisme plus ou moins grave.

Ce n’était là d’ailleurs qu’un début et le prodrome de la crise terrible de novembre 1831, que je n’ai pas à raconter ici mais sur laquelle il faut au moins donner quelques explications générales, Saint-Simon mourant avail dit à Rodrigues en lui remettant le Nouveau chrislianisme, que, de l’aveu même de d’Eichthal, les Saint- Simoniens restèrent deux ans sans comprendre : « Toute la doctrine est là ». Enfantin s’autorisa de cette parole pour donner au saint-simonisme un caractère religieux qui se précisa peu à peu. Certains s’en montrèrent surpris. Auguste Comte écrivait à d’Eichthal dès le 6 décembre 1828 : « Imaginez-vous que leurs têtes se sont peu à peu. exaltées à ce point qu’il ne s’agit rien moins que

plusieurs fois, et cela de la manière la plus formelle, encore peu de jours avant notre séparation, qu’elle n’était pour lui l’objet d’aucun doute. P. 26. Bazard.

(1) A. Carnot (qui fut Saint-Simonien) écrit dans le Producteur : « Nous n'avons usé qu’avec une extrême sobriété des pensées échappées à cette âme dévorée du besoin d’être utile. Nous avons distingué celles des opinions de Saint-Simon dont l’application est déjà possible, ou celles qu’une prévision trop active, : n’a pu entourer de certitude, et dont la réalisation appartient à uue époque beaucoup plus éloignée de nous » (Producteur, n° 10).

(2) Jules me disait un jour : J’aime mieux être écrasé par Bazard qu est une pierre, mais dont on peut au moins détacher une partie que d’avoir affaire à Enfantin. On l’entame un jour et le lendemain on le retrouve tout entier : c’est un morceau de gomme élastique. Lambert. Papiers personnels.

d'une véritable religion nouvelle, d’une sorte d’incarnation de la divinité en Saint-Simon. Enfin, il ne reste plus qu’à dire la nouvelle messe et cela ne tardera pas au train que prennent les choses. » Cela ne tarda guère en effet. On ajouta le panthéisme au système de physiologie sociale de Saint-Simon ; on revêtit la nouvelle science d’une forme religieuse, on couvrit le dogme matérialiste d’une couche demysticisme ou plutôt de mysticité ; et après avoir professé pendant plusieurs années que la théologie et ses institutions, qui devraient être considérées comme des œuvres de l’enfance de l’esprit humain, feraient place dans l’avenir à une philosophie organique positive et à des instilutions déduites de cette nouvelle doctrine, tout à coup les Saint-Simoniens revinrent au langage théologique. Ils parlèrent de Dieu et de la Providence et ces mots revinrent même avec insistance sur leurs lèvres; l’école se transforma en église, la doctrine positive et scientifique en religion et les disciples du philosophe et de l’économiste Saint-Simon en prêtres qui laissaient à Aug. Comte tout le soin d’élaborer, de préciser et de développer leur ancienne théorie sur les passages successifs de l’esprit humain de la conception théologique à la philosophie métaphysique et de cette dernière à la philosophie positive, théorie dont Aug. Comte était d’ailleurs, sans doute, l'inventeur.

Quant à Enfantin, il devint tout simplement Père de l'Humanité.

« La doctrine qui d’abord, écrivait Claire Bazard à Transon, avait été à l’état de philosophie politique, après de rudes travaux et une immense élaboration des idées en était arrivée, après une crise épouvantable, à l’état religieux; cette crise nous a coûté Buchez et quelques autres » (Lettre à Transon de Claire Bazard, 7 décembre 1831).

Enfantin fut aidé dans sa tâche par E. Rodrigues qui proclamait dans ses lettres la supériorité de la religion sur la philosophie et la science. Dès lors, le caractère de

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