‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 31 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les effets du schisme Bazard.

L'effet produit par la nouvelle du schisme de Bazard avait été considérable : les églises en avaient été informées par le Globe et par une circulaire envoyée aux membres de la famille. Pour tous ces Saint-Simoniens, presque tous convertis récemment, ignorant tout des discussions de la rue Monsigny et qui apprenaient brusquement, en même temps que le schisme, les désaccords qui pendant près d’un an avaient existé au sein de la doctrine, ce fut un coup de massue terriblement rude. Tous ressentirent un véritable déchirement, il leur sembla que leur vie venait de se briser. « Un jour, écrit Charton, dans un style qui rappelle qu’on est en pleine crise romantique, devant moi quelques voiles brillants se sont détachés, j'ai été effrayé les voyant tomber ainsi, car d’abord j'ai cru follement que c'était l’azur même du ciel qui se déchirait » (1). Il suffit d’ailleurs, pour se faire une idée de leur état d'âme, qu’on a peine à imaginer, et pour connaître leur « état de souffrance » (2) et « le

(1) Charton, Mémoires d’un prédicateur saint-simonien (Revue Encyclopédique, 1831, p. 655-669).

(2) Charton. Lettre à Souvestre, 19 décembre 1831. Cahors, le 6 décembre 1831, au Père Olivier, Auguste Bonamy. Mon bon Olivier, que je vous sais gré d’avoir pensé à moi, au milieu d’événements si graves qui viennent de s’accomplir. Votre lettre m’a fait grand bien, mais le coup a été terriblement rude, et j’en ressens encore la commotion. Je n’ai douté un seul instant ni de Dieu, ni de Saint-Simon, ni de l’humanité; mais au plus fort de lagonie de

serrement douloureux » qu'ils éprouvèrent à « voir ainsi déchirer, salir leur bel avenir, leur beau ciel », de parcourir la correspondance nombreuse qui est à l’Arsenal. Elle est pleine de lamentations et de gémissements, et bien dans le ton du romantisme de 1830.

Le sentiment qui domina tout d’abord ce fut la surprise : La plupart ne s’expliquaient pas ou s’expliquaient mal les causes de la crise ; ils n'étaient informés que d’une manière fort incomplète de ce qui s'était passé et la circulaire qu’on leur avait fait parvenir était si vague que certains d’entre eux avaient pu s’imaginer que le Père Bazard se retirait dans la vie privée. Ils crurent qu'ilne s'agissait que de luttes d'intérêt personnel ou d’amours-propres froissés. « Comme tout cela me paraissait mesquin, écrit Bonamy, incompréhensible en regard de la grandeur de la conduite antérieure de nos pères, en regard de l'humanité à sauver ! » (Aug. Bonamy au Père Olivier, 6 décembre 183r). Aucun d’eux ne pensait qu’il pût s’agir de dissidences sur les points fondamentaux de la doctrine et de dissentiments profonds sur les principes les plus importants de leur foi. Et ceux-là même qui connaissaient vaguement le fond du débat ne se rendaient que très imparfaitement compte de son importance (1).

Mais bientôt les lettres des Saint-Simoniens de Paris, les brochures des dissidents, celle de Jules Lechevalier surtout qui fut le plus lue, parce que son auteur, qui avait évangélisé une grande partie de la France, était le membre du collège le plus connu personnellement et qu’il s'était acquis partout la plus grande confiance et la plus grande affection (Voir lettre de Renaud à J. Leche-

la vieille société, à la naissance de celle de l’avenir, cette dissidence, cette séparation entre les deux hommes en qui j'avais une confiance sans bornes m’a causé une vive douleur.

(1) « Lors de cette séparation des deux chefs suprêmes, beaucoup d’adeptes, comme moi très attachés à la société, ne se rendaient pas plus compte que je ne faisais de l'importance du sujet du litige » (Vinçard, p. 50). Mémoires d’un vieux chansonnier saint-simonien.

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