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valier, 25 mai 1832); enfin les déclarations d’Enfantin qui exposa dans différents enseignements ses idées morales contenues notamment dans l’appel aux femmes publié le 7 décembre 1831, vinrent apporter des éclaircissements sur la théorie d’Enfantin, préciser les divergences de vues et exposer les critiques des schismatiques. C’est à ce moment-là seulement qu’on put en province se rendre un compte exact de l’importance de la crise, de ses causes et des conséquences qu’elle pouvait avoir (1). Ce fut alors une véritable stupeur, un étonnement douloureux. On connaissait généralement mal les théories morales d'Enfantin (2), qui n'avait pas avant la crise exposé publiquement ses idées sur les rapports des sexes et Le mariage (3), et qui s'était même bien gardé de les dévoiler publiquement aux personnes qui l’entouraient directement ; la plupart ignoraient même absolument ses essais de morale théorique. Le Globe démolissait et critiquait avec ardeur mais ne se montrait pas d’une précision ni d’une clarté excessives sur l’organisation future et notamment sur la morale de l’avenir. Il couvrait d’un voile l'édifice qu'Enfantin bâtissait en secret. La révélation qui en fut brusquement faite choqua et alarma bien des Saint- Simoniens fervents (4). Presque tous furent effrayés et
(1) Depuis lors, une lettre de mon frère Eugène, la vôtre, la protestation de Reynaud, la protestation des 19 sont venues me secouer d’une rude façon ; ainsi donc dissidence profonde sur des questions fondamentales; double centre d’action ; unité brisée au moins aux yeux du monde extérieur.
(2) Je ne connaissais encore rien de la théorie morale, avoue Aug. Bonamy (lettre au Père Bouffard du 21 mars 1832), n’éprouvant ni sympathie, ni répu-
gnance pour elle, prenant à la lettre les paroles du Père Enfantin je regardais le tout comme provisoire. J’admirais la sainte audace de notre Père Suprême
donnant ainsi table rase à la femme. Il marchait plein de confiance en Dieu,
sûr qu’il saurait bien marquer la femme élue du sceau divin, et que cette dernière aurait puissance de modifier, de transformer, s’il y avait lieu, le Père Enfantin selon les vues de la Providence.
(3) P. Leroux était parti en Belgique avec quelques saint-simoniens pour y prêcher la doctrine. Chemin faisant, l’un d’eux lui révéla quelques points secrets du dogme. P. Leroux indigné regagna Paris pour demander des explications à Enfantin qui désavoua les propos tenus à P. Leroux (Voir Eugène de Mirecourt. Pierre Leroux).
(4) J'ai eu un instant d’hésitation et de doute : les paroles étranges de la
repoussèrent avec indignation la débauche d'itriabination ét l'immoralité des théories qu'Enfantin leur proposait. D'autres y virent moins d’immoralité que d'erreur et d’aberration. « Leurs espérances soht monstrueuses, disait Charton, je ne crois pas que sérieusement quand ils invoqueront publiquement les principes de leur autorité rusée et voluptueuse, ils ne paraissent fous. »
Pour tout le monde ce fut une véritable stupeur lorsqu’on apprit le schisme et qu’on en connut les causés ;. le désarroi fut grand dans l’église saint-simonienne (r). Les Saint-Simoniens de province correspondaient entre eux ; des entrevues avaient lieu ; aucun d’eux n'avait une idée bien nette de la voie qu’il fallait suivre. Certains marchaient avec Enfantin provisoirement parce qu'il « continuait l’œuvre », et « ils Le faisaient sans combat, sans arrière-pensée, mais avec un enthousiasme bien refroidi » (Bonamy). Chacun des deux pères se proclamait d’ailleurs le seul, le vrai continuateur de Saint- Simon ; bientôt même Olin de Rodrigues prétendit lui aussi à la direction suprême de l’humanité, ce qui ne fit que compliquer la situation et aggraver le trouble des âmes : on doutait de la doctrine. « Ce n’est pas tout, car je dois tout vous dire : Je ne douterai jamais que Saint- Simon ait révélé à l'humanité le but vers lequel elle s’avance sans cesse. Mais êtes-vous la meilleure voie de réalisation ? Je n’en suis plus certain, surtout depuis qu'une partie des vôtres s’est séparée de vous, depuis que des hommes qui m'inspiraient tant de confiance, ceux
lettre de Reynaud publiée dans le Globe ont jeté le trouble dans mon âme (Paget, 9 janvier 1832, au Père Suprême).
(x) « À Metz, Enfantin ne compte plus que deux ou trois partisans qui sont des élèves de l'école d'application. Quant aux autres Saint-Simoniens de cette ville, il leur arrivé ce que nous avons vu se produire pour plusieurs autour de nous; les uns sont tombés dans le découragement et les autres se sont rejetés dans le christianisme ou le républicanisme, phénomène qui peut bien nous affliger sans doute, mais qui ne saurait nous surprendre, attendu que jusqu'à ce jour il a eu son analogue dans toutes les crises sociales et celle que nous venons de subir est bien assez grave assurément pour avoir momentanément porté le trouble dans quelques existences... (Bazard à Rességuier, 16 février 1832).
mêmes qui m'ont converti à la nouvelle religion, déclarent
‘que vous n'êtes pas dans la ligne du progrès. Cependant,
je suis bien loin de leur donner raison contre vous ; je ne possède aucun des éléments nécessaires pour juger, mais je doute (1) et ce doute m'est pénible, vous me rendriez un immense service si vous pouviez me rendre toute ma confiance en vous » (Hippolyte Renaud, lieutenant d'artillerie, Strasbourg, 15 novembre 1831).
Ils sont irrésolus et ne savent à quel parti s'arrêter. Les dissidents, après avoir abandonné Enfantin, se sont divisés. Certains en concluent que « la doctrine n’est pas en eux car la vie n’est pas en eux ». Il en est qui, tout en désapprouvant les vues d’Enfantin, «se plaisent à reconnaître ses bonnes intentions, sa puissance »; ceux-ci trouvent Bazard et Rodrigues mesquins et haineux dans leurs procédés (Rességuier). Enfantin les attire, ils se sentent irrésistiblement entrainés vers lui: « Lors de la séparation des Pères Enfantin et Bazard, avoue Aug. Bonamy au Père Bouffard (lettre du 21 mars 1832), mon cœur me porta irrésistiblement vers le premier : instinct, amour pour sa personne, besoin absolu d’hiérarchie m'’entrainaient là » (2). Vinçard,
(x) Je doutais, j’enviais son bonheur et sa foi. Et pourtant plus je réfléchissais à la conception morale, plus j’en entendais parler, soit contre, soit pour, et plus le doute m’assiégeait. Sur ces entrefaites, la brochure de Jules vint augmenter le trouble de mon âme. De retour à Cahors, je réfléchissais sur ma position, je cherchais à formuler mon malaise et mes doutes pour vous les soumettre, quand votre lettre m’est parvenue. Sachez donc où j’en suis : la retraite successive des personnes qui n’avaient pas la foi à la théorie du P. Enfantin, la lettre du Globe, une conversation avee le Père Hoart, Jules et mon propre raisonnement m'ont appris que la division en calmes, mobiles et constants, ou plutôt en prêtres, savants et industriels (car dans ces derniers termes au moins l'harmonie est un peu plus concevable entre des fonctions qui indiquent une division du travail) que cette base, dis-je, découle logiquement, nécessairement du dogme, que c’est une partie essentielle du dogme lui-même; eh bien | ma confiance en cette base est chancelante » (Aug. Bonamy au Père Bouffard).
(2) L’amour, la confiance, l’instinct m’entraînent vers le Père Enfantin. Mais, vous l’avouerai je, mon cher Olivier, entre le présent et l’avenir je vois un abîme, j'ignore comment le franchir; je ne conçois pas que le Père Enfantin le sache plus que moi. Quand je cherche à raisonner, à faire de la logique, je le trouve inconséquent. Je le suis en quelque sorte, endormi, sur de n’éveil-
op
qui avoue qu’il a partagé dans le fond de sa pensée la répugnance des dissidents pour la nouvelle forme donnée à la doctrine, a cependant une si grande confiance dans la sagesse, la science et la grande bonté du Père Enfantin, qu’il reste dans le groupe qui l'entoure (1). D'une facon générale, on peut dire que les membres de l’école qui restaient groupés autour d'Enfantin se rangeaient beaucoup plus à sa personne qu’à ces théories (2). Certains demeurent à ses côtés, comme Rigaud, parce qu'ils n’envisagent que le besoin d’uhité de la doctrine, ou bien comme Paget parce que le succès de la foi leur semble exiger l’union et l’orthodoxie et qu'ils s’aperçoivent qu’ils ne peuvent cesser d’avoir foi en Enfantin, sans renier aussi le. saint-simonisme (3). Et cela ils ne
ler au port. D’autres auront le mérite de rester constamment éveillés, cherchant eux-mêmes la route au milieu des écueils et ne se rallieront au vaisseau amiral que quand ils comprendront sa marche. Secourez-moi, mes Pères, car si l’état que je viens de vous dépeindre me suffit à peine pour moi-même, vous sentez qu'il me met dans une situation tout à fait pénible vis-à-vis des personnes auxquelles je parle doctrine (Bonamy).
. (x) « Chacun des membres a senti décupler son amour pour le Père Suprême parce qu'il a apparu à tous cent fois plus moral et meilleur, cent fois plus grand et plus profond, cent fois plus puissant et plus beau, cent fois plus prétre qu’il ne s’était révélé à eux. » Globe, 27 novembre 1831.
(2) « Je me suis laissé guider par mon cœur et il m’a conduit à vous, Père Enfantin. » Capella. Voici d’ailleurs un extrait d’une lettre que le même Capella envoyait au Père. Elle est très significative. « De ce jour, vous avez été pour moi, Père Enfantin, le père de l'humanité ; car vous avez senti la vie tout entière avec ses deux faces actuelles : vous avez affirmé et expliqué le protestantisme, eux ont nié sans comprendre le mouvement et quandau milieu de ces travaux où vos fils étaient plus ou moins découragés, je vous ai aperçu confiant et calme, j'ai espéré, jai cru en vous; car c’est l’homme confiant et calme que Dieu a plus particulièrement marqué au front; alors je vous ai aimé davantage, je vous ai reconnu avec transport, alors aussi j'ai aimé la loi vivante, car sans vous je ne voyais autour de moi qu’un vide immense avec toute son obscurité. J'aurais été bien faible si je n’avais pas été fort de votre confiance, bien irrésolu si je n’avais pas espéré de vos espérances, et si je n’avais senti sur mon front un reflet de votre calme. » Capella au Père Enfantin, 21 décembre.
(3) Lettre de Paget (1°r janvier 1832), Globe, 9 janvier 1832, p. 34. Au Père Suprême, le 1er janvier 1832. J’ai eu un instant d’hésitation et de doute : les paroles étranges de la lettre de Reynaud publiées dans le Globe ont jeté le trouble dans mon âme; mais je me suis bientôt aperçu que je ne pouvais cesser d’avoir foi en vous sans renier aussi la doctrine. Où se fût trouvée la continuité
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peuvent se résoudre à le faire; se séparer de cette religion saint-simonienne, à laquelle ils se sont donnés parce qu’ « en elle seule ils ont trouvé la vie » est un sacrifice au-dessus de leurs forces ; ils ne peuvent plus ne plus croire à rien, ils ne veulent à aucun prix retomber dans le scepticisme d’où le saint-simonisme les a arrachés, dans cet état de doute qu'ils fuient par-dessus tout, dans l'isolement, car « l'isolement c’est l’impuissance et la mort (1) ». Or, ils veulent vivre, ils veulent croire et ils se raccrochent de toutes leurs forces à la doctrine saint-simonienne. « Tirez-moi du doute, écrit Bonamy, dans une lettre suppliante et angoissée, rendez-moi la foi el ma vie vous appartient. » Et certains restent auprès d’Enfantin, malgré leur répugnance, parce qu'ils ont besoin de confiance, de sympathie et d’amour.« Mes Pères, écrit un autre Saint-Simonien, je suis à vous car vous me parlerez encore de Dieu, d'amour, et les autres ne m’en parlent plus (2) ». Ainsi, d’assez nombreux Saint-Simoniens tout en déplorant la scission
de l’œuvre saint-simonienne ? et si elle est vraiment l’œuvre de Dieu ainsi que cela est écrit au fond de mon cœur, elle ne peut être un seul moment interrompue ; un seul anneau de sa chaîne ne saurait être brisé ; car en elle tout doit se tenir et se suivre selon la loi éternelle du progrès ; l’unité détruite, il eût fallu la recommencer ; et Dieu se recommence-t-il ? Il n’y avait donc point de terme moyen, point de voie intermédiaire. Il fallait aller avec vous ou renier Saint-Simon, quitter la route qu’il à tracée, car seul vous êtes le continuateur de son œuvre. Père, je ne saurais plus me détacher de vous. Je porterai aussi votre bannière. Je vous aime et j’ai foi en vous... Père, j'ai recu plusieurs de vos lettres autographiées que vous avez fait adresser à vos enfants. Rien au monde ne m’est aujourd’hui un plaisir plus doux que cette communication ; hélas ! encore bien imparfaite, avec une famille que je sens être la mienne
| plus que jamais et dont je ne me séparerais pas sans la plus vive et la plus profonde douleur.
(1) « Je ne m'étais pas détaché aussitôt que vous du centre de la rue Monsigny. Les idées nouvelles que vous le premier aviez fait naître en moi, me tenaient tellement au cœur, qu’il me paraissait horrible de retomber dans le scepticisme dont vous m’aviez arraché » (Renaud à J. Lechevalier, 25 mai 1832). (Voir encore Capella) : « L’attente et le protestantisme c’était pour moi l'isolement, la mort. »
(2) « Je m'étais attaché à Enfantin, écrit Jaenger, parce que ni Rodrigues ni Bazard ne disaient rien qui puisse m’attirer à eux. »
qui!s’était produite (1) restaient auprès d’Enfantin, momentanément du moins, car plusieurs qui, comme Paget ou Pellarin, écrivaient au Père dans des lettres enthousiastes qu'ils ne sauraient se détacher de lui, quittèrent quelque mois plus tard la doctrine pour passer au fouriérisme. D’autres ne prenaient aucune résolution, ils se refusaient à conclure (2); ils se tenaient à l'écart « ne voulant plus avancer avec aucune congrégation d'hommes sans être sûrs qu’ils ne donneraient plus leurs mains pour élever un pouvoir d’autocrate et placer une tiare sur un front, » ou se réfugiaient dans l’indifférence. D’autres, enfin, prétendaient simplement rester fidèles à l’ancienne doctrine et suivre la voie tracée par Saint-Simon. Beaucoup étaient désillusionnés, découragés, désemparés. Puisque des hommes dont les critiques étaient si précises et les vues si larges, l’enthousiasme si ardent et si généreux, le dévouement si aveugle, l'intelligence si pénétrante et si vigoureuse, étaient incapables de réaliser leurs propres conceptions, quelle espérance restait-il pour le reste de l'humanité ? A quoi bon tous ces efforts, ces sacrifices, pue ils échouaient si misérablement?
(1) « Avant-hier, ma bonne Anaïs, j’écrivais à Marie que tout en acceptant comme théories de morale celles du Père Enfantin, je lui exprimais aussi toutes les craintes que je ressentais à l’approche des souffrances et des désordres que pourrait occasionner dans le monde cette lumière que nous allions jeter dans les cœurs troublés et déjà flétris. On aurait dit que je pressentais quelque chose de nouveau et je ne me suis pas trompée car hier matin... annonce une nouvelle dissidence. » Hortense Cazeaux à Anaïs (Cazeaux) (22 février 1832).
(2) Auguste Bonamy écrivait au Père Bouffard, le 21 mars 1832 :.« Votre lettre m’a mis dans un état de souffrance bien pénible. Vous m’appelez à l’œuyre et je refuse, et dans quel moment ! Quand l’orage s’amoncèle (sic) sur vos têtes, quand le monde vous abreuve de mépris et d’injures. Ah ! je suis bien malheureux! » Et encore : « Mon Père, vous voyez dans quel triste état je me trouve. Jusqu’ici j'ai fait bien peu pour mes semblables. Peu puissant, mais sûr de mes intentions ét de mon cœur, il y a deux mois, à.l’appel de mes pères j'aurais volé dans leurs bras sans hésiter, tout en pleurant amèrement sur ma pauvre mère qui a sacrifié toute sa vie à ses enfants et concentré en eux seuls ce qui lui reste d’existence. Aujourd’hui ma conscience m’a empêché d’aller à vous. »