‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 33 sur 79 · ND RES · texte numérisé non relu

ND RES

« Cette séparation, écrivait Bonamy, a porté dans mon cœur un découragement, une défiance des hommes dont je m'étais délivré à tout jamais. » Beaucoup de Saint- Simoniens furent pris de misanthropie et de pessimisme; pour plusieurs, ce fut une vraie crise morale sur la gravité de laquelle des lettres, d’une douleur aussi sincère que celles de Charton, dont de larges extraits ont paru dans la Revue de Paris du 15 mars 1911, ne laissent aucun doute. Celle qu'il adressait à son ami Souvestre, le 20 décembre 1832 (plus d’un après la séparation) est d’un accent encore plus désespéré et donne impression de la plus grande misère intellectuelle et morale. « Moralement, écrit-il, je suis paralysé. J’espérais que mes plaies se ranimeraient. Non, la douleur est trop au fond. C’est la plaie incurable que m'a laissée Enfantin. Je suis dans un doute complet sur les plus simples notions de vertu et de devoir... Une seule chose me retient à la vie: c’est l’idée de mon père et de ma mère ; s'ils meurent, je les suivrai... si je pense encore longtemps, gare à moi. Incertitude absolue, ténèbres, isolement, souvenirs qui me déchirent, aucune espérance. Le fond de ma maladie c’est le manque absolu de croyance morale. J'ai fait tout ce que j'ai pu croyant surmonter ma langueur...rien n’a changé ma disposition au marasme le plus complet... Je n'ai ni cœur ni âme et mon corps vous ferait peine à voir. Je me dis que plus tard peut-être il renaîtra quelque enthousiasme, que quelque corde rompue se rattachera d'elle-même. Oh! cela n’est pas vrai. » Et il terminait : « Personne ne sait ce que je souffre (1). »

(1) Et dans une autre lettre de Charton : « J’ai le cœur désenchanté et flétri. j'ai juré un adieu à tout espoir, à tout amour... n'ayant pas assez de foi dans une tête pour rester dévoué à l’art... pour moi tout est fini... Je me traîne comme je peux... incroyable torpeur... Mon Dieu pas une étoile à mon ciel. Si elle tarde à percer, que deviendrai-je? Je ne puis pas, je ne veux pas être un Escousse : j’ai un vieux père et une mère adorée, un frère chéri, un ami et J'ai foi dans le progrès. »

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Mais Charton revint au monde et à la vie pratique où il connut, comme tant de Saint-Simoniens, du succès. Chez d’autres, la crise fut plus grave; elle bouleversa complètement leur existence; les ressorts, pour ceux-ci, n'avaient pas seulement été détendus ou amollis, mais s'étaient cassés net. Des âmes faibles furent brisées par « le scandale que les Saint-Simoniens avaient étalé au monde ». La banqueroute du saint-simonisme fit sombrer dans le dégoût et le désespoir, dans le scepticisme et le nihilisme absolus, des esprits trop exaltés, des sensibilités trop aiguës, des âmes faibles et féminines, au point que plusieurs en arrivèrent au suicide : - Claire Demare, Escousse, Jules Mercier et beaucoup d’autres.

Mais il y en eut qui ne désespérèrent pas et ce fut, sinon la majorité, du moins l'élite ; ceux-ci indomptables,obstinés et patients n’abandonnèrent pas le grand travail de régénération sociale auxquels ils s'étaient consacrés, ils ne se laissèrent pas décourager par un échec. Ils pensaient que tout ce qui avait été fait par eux ne pouvait pas être entièrement perdu et bien que la chute de leurs espérances leur ait été douloureuse, ils se remirent à l’ouvrage afin de poursuivre l’œuvre commencée. L’énergie de certains fut même retrempée par cette crise. L’expérience saint-simonienne avait manqué; ils allaient continuer leurs travaux, mieux informés, croyaient-ils, et chercher, avec un enthousiasme presque aussi aveugle, une foi à peine moins ardente, une autre solution au problème social. La forme de leur dessein pourra changer mais leur dessein restera toujours le même. D’autres les suivront, perpétuellement en quête de nouvelles croyances. [ls ont pourtant été « déçus dans le plus violent de leurs désirs »; les espoirs magnifiques qu’on a fait luire à leurs yeux se sont brusquement effacés, mais ils s'adressent à tout ce qui leur offre quelque espérance, « comme un valétudinaire à un remède nouveau », « ni fatigués, ni rebutés de tant d'efforts infruc-

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