CHAPITRE VII
Lés raisons théoriques et pratiques du schisme de Bazard
et des conversions au fouriérisme.
Nous verrons plus loin les conditions dans lesquelles Jules Lechevalier et Transon se séparèrent du Saint- Simonisme ; ils développèrent et précisèrent les raisons de leur scission dans deux brochures : la « lettre sur la division survenue dans l'association saint-simonienne », et le « simple écrit », qui parurent presque en même lemps que les brochures de Bazard (Discussions morales et politiques) et de Jean Reynaud (De la société Saint-Simonienne) et qui forment avec celle-ci le réquisitoire complet des dissidents du schisme Bazard contre Enfantin.
Nous allons analyser rapidement les critiques qu'ils adressaient au Saint-Simonisme, ou plutôt à Enfantin. Mais il convient auparavant de dire quelques mots de la tournure nouvelle qu’avaient pris les enseignements saint-simoniens, au lendemain même du schisme. La société, dirigée par Enfantin, entrait dans une ère qui différait complètement de celle que les dissidents avaient parcourue avec lui : jusqu'alors, les hautes questions d'économie politique, d'histoire et de religion sociale avaient été l’objet principal des travaux saint-simoniens ; l'exposition doctorale des théories morales d’'Enfantin succéda à celle des principes politiques et industriels. Il ne s'agissait d’ailleurs plus d'enseigner. « Jusqu'ici, disait Enfantin, nous avons été des publicistes et des philosophes. Nous avons sapé l’ordre politique ancien fondé
sur la transmission par droit de naïssance et posé les fondements de l’ordre politique de l'avenir fondé sur l’assoclation hiérarchique par ordre de capacité... Jusqu'ici le Saint-Simonisme a été une doctrine et nous avons été des docteurs. Nous avons enseigné, nous allons réaliser… nous allons pratiquer de toutes nos forces. l’émancipation MORALE intellectuelle et physique de l'individu, c’est-àdire des industriels. Nous allons fonder le culte (r) (Cérémonie du 27 novembre). Il reconnaissait d’ailleurs qu’il y avait urgence à opérer cette réalisation. « Le temps presse, disait-il, et il faut plus que des lecons aux masses qui souffrent et à la bourgeoisie qui se trouble ou se roidit d’effroi(2). » O. Rodrigues fut promu à la dignité de chef du culte et fut donc appelé à représenter la partie politique et industrielle de la doctrine. Il fallait organiser l'association des travailleurs et fonder la puissance morale de l’argent, après quoi le culte, c’est-à-dire l’industrie nouvelle, allait naître. Ce fut l’objet de la réunion de la famille du 27 novembre et le 1° janvier 1832 eut lieu l’inauguration de la phase nouvelle où entrait le Saint-Simonisme. O. Rodrigues exposa les bases d’un projet financier qui devait, dans son esprit, inaugurer la puissance morale de Pargent (3). L'association financière
(x) Nous n’enseignerons plus seulement par des paroles mais par des œuvres, disait Transon. Et Enfantin, à cette même cérémonie du 27 novembre déclarait : « Jusqu’ici nous avons été des publicistes et des philosophes; nous avons sapé l’ordre politique ancien, fondé sur la transmission par droit de naïissance et posé les fondements de l’ordre politique de l'avenir, fondé sur Passociation hiérarchique par ordre de capacité. Grâce à nos efforts le monde est maintenant en possession d’un nouveau principe social... Nous allons faire pour la morale ce que nous avons fait pour la politique; les liens individuels de la vieille société sont devenus des chaînes pesantes. Liens du supérieur avec l’inférieur, liens de famille, liens de l’homme avec la femme, nous allons successivement tout délier et tout relier. 5
(2) Les prédications du Globe ne parlent donc que de réalisation. Buchez, membre du 3° degré, fait à l’Athénée des enseignements à ce sujet (20 novembre).
(3) L’acte passé devant notaire devait être signé par tous les membres de la famille saint-simonienne dont les biens réunis formaient le fonds social et qui tous répondaient des engagements contractés envers les tiers.
ON
saint-simoniénne avait pour objet de travailler, par un ensemble de mesures exclusivement pacifiques, à l’amélioration physique, morale et intellectuelle de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, d'organiser des maisons d'éducation où les enfants des Saint-Simoniens seraient élevés sans distinction de fortune ou de naissance, de fonder des maisons d'associations industrielles pour les travailleurs convertis au Saint-Simonisme ; de subvenir transitoirement aux besoins de ces associations, et enfin de propager la doctrine de manière à remplacer l'anarchie industrielle par l’association religieuse des travailleurs. Elle avait, en un mot, pour but « la réalisation de la doctrine ». Si nous insistons sur ce point, c’est que cette question de réalisation tiendra une grande place dans les revendications et les griefs des dissidents.
Voyons, d’ailleurs, quelles étaient leurs critiques et leurs objections, et d’abord celles de Bazard. Voici son point de vue: Enfantin a dit qu’il fallait créer l’industrie saint-simonienne. Mais qu’entend-il par ce mot « Industrie saint-simonienne » ? Il ne faut pas qu'il y ait de confusion ; créer l’industrie saint-simonienne, cela ne veut pas dire « imaginer et pratiquer quelques expédients pour‘nourrir les apôtres et subvenir aux frais de leur parole » ; cela veut dire « réunir en un fonds commun une masse de capitaux, d'instruments de travail pour les appliquer à des entreprises agricoles, manufacturières ou commerciales dirigées et exploitées par des travailleurs saint-simoniens ayant pour tâche, en servant de modèle au monde industriel, de pourvoir à l’existence matérielle de la société, comme les artistes et les savants ont pour tâche de lui donner la vie MoRALE et éntellectuelle, en moralisant et en instruisant. » Tel est, selon Bazard, le vrai point de vue saint-simonien ; et Bazard reconnaît que cette œuvre de réalisation est extrêmement importante et nécessaire. C’est pour cela justement qu'il déclare qu’il est indispensable pour le Saint-Simonisme, avant de la tenter, de « donner foi au monde en la mora-