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lité et en l'avenir de la doctrine ». Il faut donc que la Lor MORALE, la loi de l'individu traitant dans l’ordre physique des rapports d’inférieur à supérieur et dans l’ordre moral des relations privées et des affections intimes, inspire confiance. Or, cette loi morale, elle n'existe pas ; il n'y en a pas encore parmi les Saint-Simoniens, il faut d’abord la produire et lorsqu'elle le sera, alors, mais alors seulement, on pourra entreprendre de fonder l’industrie saint-simonienne. Cette question de la loi morale, c’est celle qui divise Enfantin et Bazard.
Mais dans cette question de la loi morale, c’est sur la solution à donner au problème des relations individuelles des hommes et des femmes, que le dissentiment entre eux est absolu; sur ce point comme sur les droits réciproques des époux, la pudeur et la chasteté, la fidélité dans le mariage, les divergences de vues entre les deux papes sont irréductibles. Enfantin, qui voit partout une dualité, a découvert deux sortes de natures : les natures « mobiles », Les Don Juan qui trouvent leur gloire et leur bonheur dans une ardente mobilité, et les natures « immobules », les Othello qui mettent leur gloire et leur bonheur dans la constance, correspondant aux deux sortes d’affections : les affections vives et les affections passagères. La fidélité, dont on fait si grand cas, ne tient aucun compte des instincts profonds de la nature humaine. Ce qu’il faut donc, c’est élargir la loi du mariage et réhabiliter la chair. Dans la doctrine saint-sinronienne la matière étant en effet essence de Dieu au même titre que l'esprit, il en résulte qu’il n’y a pas lieu de condamner les satisfactions sensuelles, ni non plus de les renfermer dans les limites étroites du mariage « si elles demandent une sphère plus étendue ».. L’intimité entre les sexes, considérée comme n'ayant pas de légitimité, de sainteté, d’élévation, si ce n’est dans le mariage, ne devrait plus désormais être exclusive entre les époux : c’est à-dire que le supérieur (que ce soit le prêtre ou la prêtresse) lequel doit agir non seulement sur l'intelligence et l’es-
prit mais encore sur les sens, pourrait et même devrait, établir cette intimité entre lui et ses inférieurs, « soit comme moyen de satisfaction pour lui-même, soit dans le but, en déterminant de la part des inférieurs un plus grand attrait pour sa personne, d'exercer une influence plus directe et plus vive sur leurs sentiments, leurs pensées, leurs actes et par conséquentleurs progrès. » Ceux à affections vives et profondes, avides de constance, immobiles dans leurs affections, ont besoin de «l’éperon », les autres, légers et changeants dans: leurs désirs, dans leurs jouissances, avides d’infidélité, impatients, mobiles, ont besoin du « frein ». Enfantin proclame donc les mariages « temporaires ou successifs » aussi légitimes que les autres. D'ailleurs en introduisant dans la loi morale la mobilité, en légitimant cet aspect de la vie, il ne prétend nullement apporter de modification aux sentiments et aux penchants de l'espèce humaine : bien au contraire ; il ne fait que substituer, — telle est du moins sa prétention, — l’ordre au désordre, la vérité au mensonge, la loyauté à l'hypocrisie, en consacrant et en légitimant ce qui existe dans la réalité. Il reconnaît pourtant la nécessité de poser certaines limites à cette mobilité, à cause des difficultés qui en pourraient résulter au sujet de l'incertitude de la paternité. Mais sur ce point, Enfantin ne s'explique pas : c’est, en effet, à la femme qu'il appartient, d’après lui, de poser ces limites.
Telles sont, brièvement résumées les idées d’Enfantin sur les relations individuelles des hommes et des femmes, sur les droits réciproques des époux, sur le rôle du prêtre et sur la fidélité dans le mariage; ces idées ont, dans le courant des années 1830 et 1831, varié singulièrement dans les formes sous lesquelles elles ont été exposées ainsi que dans la systématisation et les justifications qu’il leur a données, mais elles n’ont jamais dans le fond subi de modifications importantes.
À cela, Bazard répond, suivant l'habitude saint-simonienne, par une discussion critique ou négative et par
une discussion organique ou positive. Voyons d’abord la partie critique de sa réponse : Mobilité et immobilité, dit-il en substance, sont deux états inférieurs et maladifs de la vie correspondant à l’agitation et à l’engourdissement, qui ne peuvent vraiment servir de base à une classification morale ; ‘en admettant d’ailleurs que cela fût possible, il y aurait deux lois morales et même trois; celle du prêtre y compris; il n’y aurait donc plus de notion commune, plus d'unité (Et l’on sait combien l’unité est chère au saint-simonisme ; elle est un des principes fondamentaux de la doctrine); et l’on arriverait fatalement à la promiscuité. Il insiste enfin sur l’interprétation fausse donnée par Enfantin du principe saintsimonien de la réhabilitation de la matière, — à laquelle il attribue une portée beaucoup moins grande qu'Enfantin, — en lui faisant dire simplement que l’élément industriel méconnu sera glorifié et sanctifié sous la loi nouvelle, et recevra de cette dernière le caractère religieux et social qui jusqu'alors lui a été refusé.
Quant à la partie organique de la théorie de Bazard, elle se réduit à ceci : Il est vrai que le mariage chrétien a fait son temps, mais le mariage doit être et rester indissoluble; du jour où les peuples et lesindividus supérieurs seront associés selon la loi de leurs destinations réciproques, alors l’association universelle sera fondée et le mariage de l'avenir sera institué. Mais en attendant cette époque heureuse, l'individu tout en se rapprochant de plus en plus du type qu'il doit trouver, peut se tromper, alors le divorce est légitime « car il y a désharmonie sociale; mais le divorce doit disparaître et disparaîtra graduellement, à cause du progrès de la société des individus ».
Il faut ajouter que Bazard reproche aux idées d’Enfantin sur le bien et le mal, de justifier tous les penchants, d’anéantir toute notion du juste et de l'injuste, et tout sentiment du devoir; et à ses théories sur l’autorité d’être la négation de toute spontanéité, de toute liberté, de
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toute dignité de l'individu, et de fonder le gouvernement des hommes sur la séduction, la corruption et la fraude.
Telles sont les objections principales faites à Enfantin par Bazard et si ce dernier n’approuve pas les émissions de rente de Rodrigues et les opérations et spéculations financières qui se font sous l'autorité d'Enfantin, ce n’est pas seulement parce qu’il en trouve le « mode vicieux et les formes repoussantes », mais encore et surtout parce les ressources qu’elles produiraient ne devraient servir qu’à la mise en œuvre des doctrines dängereuses, fausses et révoltantes qu’il combat.
L'attaque de Reynaud est plus ardente, et est faite dans un esprit un peu différent. Il proteste contre la doctrine d’Enfantin parce qu’il la juge « perverse », parce qu’elle lui a paru contraire à celle qu’il avait « sentie » (nous retrouvons ce mot sous la plume et dans la bouche de tous les Saint-Simoniens) et parce qu’elle lui a paru destructive de toute liberté et de toute dignité (x). Il repousse avec indignation ce « monde nouveau, cette humanité en trois castes et en trois morales, ces prêtres androgynes reliant leurs sujets par l'attrait d’une volupté sans limites, ces lois vivantes devant lesquelles le Saint- Simonien se tient comme l’homme devant son Dieu, cette adoration et cette promiscuité universelles ». Il dénonce enfin l’acte financier par lequel les Saint-Simoniens s’associent solidairement et collectivement sous la direction de O. Rodrigues. D’après lui, jusqu’à ce que la femme ait apporté la parole révélatrice de la morale nouvelle, la doctrine est dans l'impossibilité absolue de réaliser. Enfantin a sans doute proclamé que toute loi imposée par l’homme à la femme était impie; que les femmes étaient libres, que dela voix de la femme ainsi affranchie,
(1) Si nous avons appelé de tous nos vœux l’amélioration des classes prolétaires, nous n’avons jamais pensé qu’elle pât être le prix d’une dégradante soumission, et l’accroissement de leur dignité et de leur indépendance nous a toujours paru chose plus précieuse encore que l’accroissement de leurs jouissances physiques et de leur bien-être matériel. Jean Reynaud, p. 30.
unie à celle de l’homme, que de la bouche du couple, du PRÊÈTRE sortirait la révélation de la morale de l’avenir; que jusque-là, la société demeure dans un état d’anarchie morale dont on ne peut sortir qu’à condition de briser la servitude où la morale chrétienne retient encore la femme. Mais il a prudemment ajouté, à la réunion du 19 novembre, que ce n’était point là une « loi » qu’il donnait, ni même une « doctrine », mais que c'était seulement l'opinion d’un homme qu'il exprimait, car la « loi morale ne peut être révélée sans la femme ». Jusqu'à cette révélation, tout acte qui, dans le sein de la doctrine, serait de nature à être réprouvé par les mœurs et les idées morales contemporaines serait un acte d’immoralité (1) ». Telle est la thèse d’Enfantin. Et alors, dit Jean Reynaud, en présence de ces idées, à quoi bon vos prétentions d'organiser des maisons d'éducation, des maisons d'association d'ouvriers, de réunir des hommes; qu’allez-vous donc enseigner à ces enfants puisque vous n’avez pas de morale ? Qu’allez-vous apprendre sur leurs rapports intimes à ces ouvriers?; quelle loi allez-vous leur proposer pour « les faire vivre dans une harmonie préférable à celle du vieux monde »? Et d’ailleurs, estce que l'amélioration morale des ouvriers qui, ne l'oublions pas, est une partie essentielle sinon la partie principale du programme saint-simonien, ne sera pas ajournée au jour problématique de l’arrivée de la femme ? Mais un autre point préoccupe Reynaud, ce sont les projets financiers de Rodrigues, et c’est même à cause
(1) Cfr. La manière dont Enfantin présente le mouvement nouveau est assez adroite ; il dit: La loi morale est encore à faire; le fait fondamental de la morale individuelle c’est, d’une part, les relations d’hommes à femmes ; d’autre part, les relations de supérieurs à inférieurs. Nous annonçons que la femme est libre, qu’elle est désormais l’égale de l’homme; donc nous ne pouvons faire la loi morale sans entendre sa voix (Lechevalier). Et encore : Enfantin affirme aujourd’hui qu’il abandonne toutes les idées qu’il a émises; qu’elles n’ont de valeur que pour délier la langue de la femme, que c’est de la femme seule qu’il attend la révélation. Evidemment ce n’est là qu’un vain subterfuge, un moyen transitoire, un atermoiement. Lechevalier (Lettre sur la division, p. 22).