‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 36 sur 79 · END · texte numérisé non relu

END

d'eux qu'il s’est décidé à se séparer du saint-simonisme. O. Rodrigues, qui a «proclamé que sa mission commençait » veut fonder la « puissance morale de l'argent ». J. Reynaud ne nie pas que l'argent puisse avoir une puissance morale, si on le consacre à l’amélioration morale du peuple. Mais il reprend le même argument : Vous n’avez pas de morale définitive et c’est vous-même qui l’avez reconnu; vous avez détruit l’ancienne et vous n'avez pas encore la nouvelle. En vertu de quelle morale s’opérera donc la transformation religieuse de l’argent ? Et Jean Reynaud proteste contre un acte qui ne tend, selon lui, qu'à « fonder l'association religieuse sans morale et à substituer à la conscience de l’homme la volonté du prêtre ».

C'est done à cause du défaut de morale (1) que Jean Reynaud proteste. J. Lechevalier, qui reprend d’ailleurs une partie de ses arguments, et qui estime comme lui que les vues d’Enfantin sur l'avenir de la femme et le mariage ne sont qu’un détail, va beaucoup plus loin. Pour lui, le point fondamental c’est la question de la loi vivante et de la hiérarchie (voir p. 21). Ce n’est pas à cause de l'appel de la femme qu'il a pris la résolution par laquelle il déclarait «se séparer momentanément de toute hiérarchie « car il croit, lui aussi, à « la nécessité d'appeler la femme » et que « l’homme et la femme unis peuvent seuls donner la loi de l'avenir ». Il accepte donc pleinement la négation de la morale chrétienne, et il se sépare sur ce point des autres dissidents. Mais il estime, comme Jean Reynaud, que la grave erreur d'Enfantin fut « d’avoir cru à la possibilité de constituer une famille et d’avoir travaillé à la réalisation d’une société, avant que la loi morale fût trouvée ». « Oui, écrit-il, je pars de ce principe... que le problème social de l’avenir dont l'expression est association la plus complète,

(x) « Vous êtes encore, avait écrit le Pére Enfantin à Jean Reynaud et à P. Leroux, trop imbus des préjugés du christianisme pour comprendre le saintsimonisme et pour vivre dans sa communion. »

l'abolition de toute exploitation, la constitution de l'humanité par le progrès ne peut être résolu que par l’établissement d'une loi vivante. J'admets que cette loi vivante ne pourra exister que par l'union de l’homme et de la femme. Je dis alors qu’il n’est pas possible de songer à constituer la famille saint-simonienne tant que cette loi vivante ne sera pas trouvée, et que même jusque-là, /a religion et la politique tout aussi bien que /a morale devront rester à l’état d'élaboration puisque la femme est l’égale de l’homme. » Car si Enfantin attend la femme pour la morale, il n’y a aucune raison valable pour qu’on ne l’attende pas également pour la politique et la religion. Que faudrait-il donc faire pour ramener la doctrine saint-simonienne dans la voie droite? Il faudrait, dit-il, «reconnaître comme une erreur la réalisation précoce que nous avons commencée, arrêter tout mouvement de réalisation intérieure jusqu’à la production de la loi nouvelle ; séparer de nous sans douleur et sans froissement tout homme et toute femme non susceptibles par leurs capacités, par leur position sociale, par leur âge, de dévouement apostolique, c'est-à-dire total ; continuer pendant ce temps par la presse et par la parole la propagation de ce que nous avons formulé pour l'avenir, » car il faudrait « ne plus chercher des sujets mais des apôtres » (p. 19 et 20). Il faudrait enfin procéder à un remaniement complet des vues antérieures et remonter jusqu’au dogme lui-même; mais cela, Enfantin ne le voudra jamais. « La théorie d’Enfantin étant complète et bien systématisée, un homme de cette force ne peut la mettre de côté sans se nier lui-même, sans s’anéantir, et surtout sans renverser la conception de Dieu qu'il a donnée dans la communion générale de la famille saint-simonienne ». Il perdra donc la doctrine. Quant à Bazard lui-même « qui aujourd’hui proteste et recule effrayé et qui a depuis longtemps perdu dans notre gouvernement l'initiative ou même le veto, il ne pourra entrer dans une voie opposée à celle où marche Enfantin sans nier ce qu'il a

Page 1