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ce grand principe avec ceux du christianisme et du mariage. De même, relativement à l’industrie, il ne suffit pas, comme on l’a fait, d’ériger le travail industriel au rang de fonction sociale, car cela n’empêcherait point l’industrie de conserver son caractère « d’uniformité répugnante et abrutissante » de travail monas-
tique. Ce qu’il faut done, c’est rendre les travaux indus-
triels attrayants et c’est ce dont Fourier a trouvé et
indiqué depuis longtemps les moyens.
Nous avons vu l’analogie qu’établit Transon entre la question de l’industrie et celle de la femme. Mais il y a plus qu’une analogie, il y a entre les deux questions une dépendance certaine: l’organisation de l’industrie est étroitement liée à la condition sociale de la femme parce que la règle du travail aussi bien que la loi morale du mariage découle toujours de la conception morale sur la nature et les destinées de l’individu. C’est cette loi morale, cette théorie nouvelle sur les relations intimes de l’homme ou de la femme qu'il faut produire ou accepter, faute de quoi, on sera dans l'impossibilité de rien faire et on sera condamné à ne réaliser que de l’industrie chrétienne et juive (p. 10). On ne peut pas dire qu’Enfantin ait produit cette théorie nouvelle. fi n’a fait que proposer une nouvelle théorie morale, et nous avons vu qu’il ne l’a pas proposée comme une doctrine, comme une Loi, mais simplement comme une opinion personnelle ayant pour unique objet de provoquer la femme à parler librement et à exprimer ses désirs ; 1l l’a fait simplement, ainsi qu'il l’a dit lui-même « pour enhardir la femme », pour lui « délier la langue » et «lui apprendre à ne pas rougir devant lui ». Il attend la femme pour trouver avec l’homme la loi définitive sous laquelle lun et l’autre s’uniront et vivront dans une sainle égalité et, en attendant, il impose à la famille saint-simonienne la morale du monde extérieur. On peut donc dire que le saint-simonisme n’est pas plus dans l'ère de réalisation qu'avant le schisme de Bazard. Enfantin n’a fait que don-
ner un peu plus d'extension à ce que Transon appelle ses œuvres « chrétiennes et juives ». D’ailleurs, en ellemême, la doctrine saint-simonienne présente de graves imperfections, de grossières erreurs de méthode parmi lesquelles il faut signaler celle-ci: Après avoir reconnu que Dieu n’ayant rien fait en vain (encore une idée de Fourier), un ordre social vraiment conforme aux vues providentiellés devra donner satisfaction à toutes les passions humaines, il semble que la première chose à faire était d’énumérer les passions, d'analyser le cœur de l'homme, en un mot de détailler la nature de l’iNpivipu afin d’être à même de trouver les conditions d’association, d'harmonie, d’engrenage de tous les individus. Or, ce n’est pas l’inpivinu que le père Enfantin a étudié, décomposé, analysé, c’est l’'HUMANITÉ (p. 13 et 14).
Et Transon conclut qu’au point de perfectionnement où elle en est arrivée entre les mains d’Enfantin et sous son impulsion, la doctrine saint-simonienne ne présente pas le caractère de la véritable doctrine de l'association, « qui, déclare Transon, étant la science du mouvement social, doit, à cause de l’unité du plan providentiel, donner la raison de tous les phénomènes, rendre facile et simple la science du mouvement universel » (on retrouve ici les termes mêmes de Fourier) (p. 20).
Mais un homme sur lequel les Saint-Simoniens ont porté depuis deux ans « les jugements les plus inconsidérés » a, d’après Transon, découvert cette véritable doctrine d’association. Il a, dès l’année 1808, proclamé l'unité, l'harmonie, l'association universelle.., dès cette époque, il a eu la vigueur peu commune de poser ce large principe auquel la Société saint-simonienne n’arrive en 1832 qu'à grand’peine et à travers une crise douloureuse (1) ». Pourquoi les Saint-Simoniens n’adopte-
(x) Je trouve que dès cette époque (1808) un homme proposait le plan d’un ordre social où les passions humaines qui étant genéralement faussées sont aujourd’hui une cause de désordre pour la société et de ruine pour les individus deviendraient les ressorts les plus puissants de l’associalion et les voies les plus
raient-ils pas ses idées? « Enfantin pourrait, avec les ressources pécuniaires et l’influence dont il dispose en raison des travaux antérieurs de l’apostolat, en suivant les idées de M. Fourier former des associations qui auraient de grands avantages (charmes des travaux, bénéfice par économie de l'association élevant les produits dans une proportion énorme; le grand problème du classement selon la capacité et de la rétribution selon les œuvres serait résolu très facilement). Et Transon adjure Enfantin, en terminant, de ne pas se borner à s’aflilier des gens de toutes classes quand on lui apporte les moyens de les associer et quand Fourier lui présente les moyens de réaliser de véritables associations » (p.25).
On voit que le simple écrit était presque une adhésion à la doctrine de Fourier, bien que Transon y déclare qu’il a pris des ouvrages de ce dernier une « connaissance trop imparfaite encore » pour être en état d'accepter entièrement sa doctrine, mais sa connaissance des œuvres de Fourier est suffisante au moins pour lui faire sentir « toute la pauvreté du saint-simonisme comme doctrine d’association (1) » (p. 13).
sûres de bonheur, de richesse et de santé. Je trouve que cet homme a présenté ses idées dans un ordre systématique et dans le plus grand détail en 1822 (Traité de l'association domestique et agricole) et sous une autre forme en 1829 (Nouveau Monde industriel), que dans ces divers ouvrages il offre des solutions sur plusieurs questions qui sont capitales en fait d’association, questions dont Saint-Simon ne s’est jamais occupé (moyens de répandre le charme dans les travaux de toute sorte, répartition des produits ou rétribution proportionnelle avec garantie de satisfaire tous les associés, éducation attrayante), p. 12 et 13.
(x) I faut signaler aussi une autre critique de Transon qui, bien qu’elle n’ait pas la même importance au point de vue doctrinal que celles que nous venons d’exposer, ne manque pas d'intérêt au point de vue de l’histoire intérieure du Saint-Simonisme. Abel Transon s'était plaint amèrement, à la séance du 13 novembre 1831, de l’abus que le Père Suprême avait cru devoir faire, dans l’intérêt de la doctrine, des confessions particulières qu’il avait eu la puissance de provoquer. Enfantin avait, en effet, proposé que chacun des membres de la secte racontât sa vie devant ses frères ; les confessions furent faites par chacun des membres des trois degrés, hommes ou femmes, personne n’avait pu s’en dispenser; mais non content de ces confessions publiques, qui ne firent qu’ag-
Nous avons vu les critiques adressées au Saint-Simonisme d’'Enfantin par les principaux dissidents du schisme Bazard. Il est indéniable qu’elles eurent une influence considérable sur la décision prise par beaucoup de Saint-Simoniens de se séparer de la doctrine. Mais les objections que nous avons exposées ne sont pas les seules qui aient été formulées contre le Saint-Simonisme et Enfantin : depuis 1830, bien des protestations s'étaient élevées dans les églises de province, bien des observations avaient été adressées, des modifications proposées. Elles ont un caractère moins doctrinal, moins dogmatique, moins philosophique ou dialectique, que les critiques de Bazard, de Jean Reynaud, de Lechevalier et de Transon, elles sont infiniment plus pratiques et plus positives. Nous allons maintenant les résumer.
L'état d'esprit saint-simonien avait ses nuances et ses degrés. Tous les Saint-Simoniens n'avaient pas pour la doctrine la même foi aveugle, absolue et sans restriction : il y avait des fanatiques, des pratiquants, des croyants, des hérétiques, des indépendants, des tièdes, des hésitants, des demi-croyants. Les adhésions que le Saint-Simonisme recevait étaient « plus ou moins complètes » écrit Pereire dans un intéressant rapport paru dans le Globe du 1° novembre 183r. On adoptait telle ou telle partie de la doctrine, on faisait certaines réserves, on adoptait tel principe et on rejetait tel autre (1). Les
graver la division déjà profonde des esprits, il avait, sous prétexte de connaître la moralité de tous ceux qui l’entouraient, provoqué « dans le sein de la famille des confidences sur leur vie antérieure. Beaucoup s’y étaient prêtés dans l’intérêt général », déclare Suzanne Voilquin, qui ajoute « qu’elle trouvait cette mesure très logique de la part du Père » (p. 83, Souvenirs d’une fille du peuple). Or, Enfantin dévoila ces confidences. « Le Père, écrit Louis Blanc, sut par le seul effet de son ascendant, pénétrer dans le secret des ménages; ül engagea des femmes à une confession publique et se fit faire des confidences redoutables dont il usa de façon à prouver le mérite de ses théories, prêt à se justifier du choix des moyens par la sincérité du but » (Histoire de 10 ans, p- 455).
(1) Gay, qui avait suivi les réunions du soir de J. Lechevalier, lui écrivait : « L’abolition de l'héritage et la liberté des femmes dans les rapports avec
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uns étaient plus frappés par Le côté pratique et industriel de la doctrine, les autres par son caractère religieux et social; les uns plaçaient Saint-Simon parmi les philosophes entre Hegel et Royer Cüllard, les autres le considéraient plus volontiers comme un économiste et le mettaient à côté de Malthus et de A. Smith. Certains étaient séduits par la rigueur de la critique philosophique, sociale ou économique du Saint-Simonisme, d’autres l’étaient par l’ampleur des promesses et des vues qu’il ouvrait sur l'avenir. Et parmi ceux-là même qui étaient séduits(r) par le Saint-Simonisme, par sa doctrine d'association qui leur représentait quelque chose de neuf et d’original, tous n'avaient pas la foi (2). Ces Saint-Simoniens incomplets étaient de beaucoup les plus nombreux. Beaucoup d’entre eux avaient vu avec étonnement et avec peine le Saint-Simonisme s'engager dans la voie nouvelle où le conduisait Enfantin, ils pensaient qu’il compromettait la doctrine de Saint-Simon : « Tout cela m'intéresse beaucoup, écrit Vinçard, mais ne m'inspire aucune confiance. » « Mon opinion, écrivait Lautour à Jules Lechevalier, est que le plus grand malheur queles Saint-Simoniens aient éprouvé, c’est de s'être éloignés des principes professés par Saint-Simon lui-même. » « Cependant bien des choses m'apparaissaient dans le Globe qui, si elles ne me choquaïent pas, ne parlaient pas à mon cœur (notons encore ce mot qui est bien caractéristique) comme la première parole que j'ai entendu prononcer au nom de Saint-Simon. » (Renaud à J. Lechevalier, 23 mai1832)(3).
l’homme sont des principes saint-simoniens que je partage, bien que je n’aie pas la foi en une religion ni une hiérarchie motrice de toute impulsion. »
(1) « Seul mon cœur était touché, écrit un Saint-Simonien, et je me sentais entraîné plutôt par sympathie pour leurs discours que par conviction pour leurs principes. »
(2) Je me suis mis pendant quelque temps en relations avec les Saint-Simoniens parce que leurs théories généreuses m’avaient séduit ; mais je n’ai jamais eu la foi qu'ils réussiraient..…… J’ai constamment senti que je n’avais pas la foi dans leur doctrine. Lemoyne (lettre, 22 juin 1832).
(3) Voir Hollard. Lettre à MM. les Disciples de Saint-Simon sur quelques
La partie religieuse de la doctrine avait été le plus grand obstacle à son développement, la pierre d’achoppement plus ou moins difficile àuser, selon lestempéraments(r). Les effusions mystiques des Saint-Simoniens, leurs « verbeuses homélies » (G. Laury, lettre du 13 février 1833) effrayaient, inquiétaient (2) ou excitaient les railleries (3). A ce mot de religion « les uns hochaiïent la tête, les autres haussaient les épaules, quelques autres enfin
points de leur doctrine. « ... Tout cela fermentait dans ma tête, écrit Vinçard — qui, par la suite, devait devenir un Saint-Simonien très fervent et le rester jusqu’à sa mort — et luttait contre mes doutes d’une manière terrible; seul mon cœur était touché et je me sentais entraîné plutôt par quelque sympathie pour leurs discours que par conviction pour leurs principes... [’application de ces théories si attrayantes me semblait un rêve et l’idée que l’on pût jamais les mettre en pratique me laissait dans le doute sur leur valeur sociale... Cependant j’osai affirmer publiquement ma foi, et peu après mon initiation, je composai même un chant... Mais l’avais-je cette foi que je chantais? Hélas ! non (p.49, Mémoires épisodiques d'un vieux chansonnier saint-simonien).
(x) Souvent même les vues que nous avions présentées... quelque radicalement opposées qu’elles fussent aux idées reçues avaient été accueillies dès leur début avec une faveur marquée. Tel n’a pas été le sort de nos prévisions religieuses. (17° séance, Doct. de Saint-Simon, 1'€ année).
(2) « La plupart de ceux qui, ainsi que moi, venaient de prendre connaissance de ce manifeste en entier, s’accordaient à considérer cet appel publié à des enseignements religieux comme une manœuvre de jésuites et à penser que c'était le parti prêtre qui faisait un essai de son influence sur le peuple de Paris » (Vinçard, Loco citalo, p. 36). Après être allé à plusieurs reprises à leur enseignement, il écrit: « Je me fortifiais davantage dans cette idée que ces hommes poussés par les Jésuites ou appartenant eux-mêmes à cette secte, propageaient des principes excentriques dans l’espoir de capter la confiance aveugle et crédule des masses » (Vinçard, Loco cilato, p. 39). Et encore: « Moi, qui avais tant redouté dans mon esprit défiant de rencontrer là (aux séances saint-simoniennes) le juste milieu doublé de jésuites, ete. (Suzanne Voilquin, p- 75, Souvenirs d'une fille du peuple). Et encore : « Une religion nouvelle, surgissant pour ainsi dire des pavés qui venaient d’écraser le droit divin. n’était pas faite pour inspirer tout d’abord une confiance sans borne... J'étais porté à croire que ne pouvant plus s'imposer ouvertement, le parti vaincu s’était résigné à dominer sous le couvert d’une liberté religieuse. Le soupçon pénétrait chaque jour plus avant dans mon esprit » (Massol, p. 106, Le Monde magonnique, t. VIT). .
(3) Nos révélateurs sont en retraite. Oui, Enfantin, le Dieu nouveau et son chœur d’anges ont pris leur essor vers les cieux d’où ils descendront pour juger les vivants et les morts. Ils sont morts juste le vendredi-saint. Est-ce imitation, est-ce hasard... Vraiment, ils sont fous ! à quel titre veulent-ils faire une religion, une politique, tout enfin ?...…. (Laisné à J. Lechevalier, 5 mai 1832).
riaient aux éclats » (1) (Massol, p.106). Pereyre était bien obligé de constater dans son rapport du 1* novembre 1831 que « l'identité de la religion et de la politique vivement sentie par quelques-uns n’était pas encore comprise par la majorité des lecteurs du Globe ».
Bien plus, certains Saint-Simoniens estimaient que le mot « religion » — appliqué à la doctrine n'avait aucuu fondement sérieux, et ne se rendirent compte de son exactitude et de sa légitimité qu'après le schisme de Bazard.
Certains d’entre eux, comme Buchez, « à qui le mouvement religieux n'allait pas » s'étaient séparés dès qu'ils l'avaient vu s’ébaucher ; d’autres, comme Carnot, « étaient restés pour ne pas paraître lâches, fuyant une crise » (2), et aussi peut-être un peu par curiosité pour en voir l'issue. Les transports d’adoration dont on entourait le Père Enfantin, qui s'était promu lui-même à la dignité de Père de L'HUMANITÉ (3), n'étaient pas non plus vus très favorablement. La hiérarchie, les idées sur l'autorité sacerdotale (4), relevant non du vote de tous, mais de l'inspiration d’un seul qui s’en proclame digne, celles sur le classement des capacités révoltaient bien des gens (5).
(x) Vinçard raconte que la plupart de ceux qui venaient de prendre connaissance d’un manifeste saint-simonien en entier s’accordaient à considérer cet appel public à des enseignements religieux comme une manœuvre des Jésuites, et à penser que c'était le parti prêtre qui faisait un essai de son influence sur le peuple de Paris (Vinçard, p. 36).
(2) Lambert. Papiers personnels.
(3) Enfantin disait à ses disciples : « Je vous ai ditque je n'étais pas pour vous un président d’assemblée ni même un tuteur, un enseignant. Je ne suis pas même un prêtre. Je suis le PÈRE de L'HUMANITÉ ».
(4) Malgré mon initiation et ma profession de foi que j’ai présentée au collège des Saint-Simoniens, je ne pouvais me dissimuler que certains de leurs principes me répugnaient : Ainsi leurs idées sur l’autorité sacerdotale (Loco citato, p. 46-48, Vincard).
(5) Un Saint-Simonien nous parle de « l'impression fàcheuse que produisaient sur lui certaines formes surannées »; « mais lorsque ces formes prévalurent définitivement et prirent le caractère d’une religion nouvelle, lorsqu’avec des éléments disparates on tenta de réaliser une hiérarchie nouvelle, la chose cessa de convenir à mes goûts, je ne voulus pas m’en occuper. »
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Enfin la partie philosophique et morale de la doctrine avait aussi ses détracteurs. On lui faisait grief de son caractère théorique, sans application pour le présent. Renaud, Lemoyne et beaucoup d’autres ne pouvaient comprendre « pourquoi on agitait avec tant de complaisance des questions sur la morale de l’avenir sans application pour le présent dans des articles dont les auteurs ne donnaient aux lecteurs que leur rêveries puisque, d’après eux, cette morale n’était pas et ne pouvait pas être trouvée (1) ». Enfin, le fond même de la doctrine morale du Saint-Simonisme révoltait (2). « La loi vivante, le chef de la religion toujours enfermé dans un calme parfait me répugnait » (Renaud à J. L. C. 23 mai 1832). Certains Saint-Simoniens accusaient le Saint-Simonisme d’avoir soulevé sans nécessité la répugnance et le dégoût (3).
Au point de vue social, on reprochait au Saint-Simonisme sa témérité, ses vues «trop vastes, trop grandioses et trop boursoufflées », dont l’emphase paraissait aussi ridicule que nuisible aux bonnes idées qu’il con-
(x) Renaud à Jules Lechevalier, 23 mai 1832.
(2) «Malgré mon initiation à une profession de foi que j’ai présentée au collège des Saint-Simoniens, je ne pouvais me dissimuler que certains de leurs principes me répugnaient » (Vinçard, Loco cüitato, p. 46).
(3) V. Lettre de Didion en réponse à une lettre de Pecqueur : « Moulins, 7 octobre 1831, à Michel Chevalier... Résumons vos longs griefs ; vous avez soulevé sans nécessité des répugnances et des haines violentes qui vous retarderont. Vous vous êtes posés en face de la société de telle manière qu’on ne peut à mon avis prendre rang parmi vous sans dénouer de fait à peu près tous les liens qui nous rattachent à la hiérarchie ancienne. Je suis tout prêt à me porter aux derniers rangs si je vis encore quand l’organisation de l'avenir sera au moment de devenir sociale. Jusque-là c’est un camp au milieu de la France ; il sera attaqué et dans la lutte vous aurez contre vous ceux-là même que vous voulez émanciper, car ils ne peuvent vous comprendre. Ainsi votre marche aura provoqué des malheurs inutiles au progrès. Cette opinion n’est pas seulement la mienne, mais elle est celle de tous nos amis. Qu’elle pèse peu dans Pesprit de vos pères, je le crois; ils ont réfléchi avant de brûler leurs vaisseaux et vous tous, exaltés par les puissantes sympathies qui vous environnent, vous ne concevez pas qu’au dehors il reste longtemps des yeux fermés et des cœurs endurcis. »
tenait (1). On trouvait vaine sa prétention de tout embrasser (2). On ne comprenait pas la nécessité qu’il y avait de créer une religion, une politique, une morale, une esthétique. Pourquoi tant d’ambition? « Vraiment, ils sont fous ; écrivait Laisné à Jules Chevalier. A quel titre veulent-ils faire une religion, une politique, tout enfin ? Suffit-il pour cela d'un vague préambule, d’une simple déclaration des droits de la femme ? (3) » L’essai d'organisation sociale universelle tenté par Enfantin était trouvé prématuré, et nous avons vu que dans le sein même du collège, certains membres avaient fait leurs réserves sur un mouvement qu’ils trouvaient trop hâtif et trop précipité (4).
Sur ce point encore, on se plaignait de ce que la doctrine faisait fausse route, « les articles que j'ai lus dans le Globe concernant cette théorie (la théorie nouvelle d'Enfantin) m'ont convaincu que les directeurs actuels de la doctrine saint-simonienne se fourvoyaient dans une voie diamétralement opposée à celle du progrès » (Le Basteur, lieutenant d'artillerie à Jules Lechevalier, 24 mars 1832).
On regrettait de voir le Saint-Simonisme « s ’éloigner chaque jour davantage du praticable » des simples améliorations (5) « tendant à obtenir plus d'ordre et de justice dans notre pays, pour parler du moment où l’humanité serait dirigée unitairement par le couple androgyne pontife-roi » (Lemoyne à X**, 14 juillet 1832). Des efforts
(x) Lemoyne, 14 juillet 1832, à X...…
(2) Renaud à Jules Lechevalier, 25 mai 1833.
(3) Lettre du 5 mai 1832.
(4) Voir Didion.
(5) Le journal Le National du 4 bre 1842 regrette « qu’au lieu de prêcher une religion incompréhensible et une morale fort extraordinaire, les Saint-Simoniens n’appliquent pas leur talent et leur volonté à One les progrès de la politique industrielle; qu’ils rentrent dans cette voie dont ils n'auraient pas dû sortir ils y trouveront plus de gloire et la société plus de profit. » Péreire était entré au National où il défendait les idées saint-simoniennes.
nombreux avaient été faits auprès d’Enfantin pour le détourner des spéculations métaphysiques et dogmatiques, et l’attirer particulièrement vers les améliorations spéciales d'ordre économique ou industriel prochainement réalisables(r). Beaucoup pensaient qu'Enfantin perdait son temps en paroles ou plutôt en discours, en homélies et en bénédictions, et qu’une expérience ferait bien plus de prosélytes que toutes les phrases du monde. Ils sont nombreux ceux qui, comme Lanet, écrivent : « Mais fondez quelque chose, ayez des fabriques, faites de l’agriculture » (22 juin 1832).
Ce n’était pas les propositions qui manquaient. « De toutes parts, on nous sollicite, écrit un Saint-Simonien, pour fonder des établissements industriels et agricoles. Des propositions nous sont faites de divers points, et notamment du Berri et de la Bretagne par des propriétaires qui voudraient réaliser sur leurs terres une exploitation saint-simonienne. Dans le Bas-Rhin on est prêt à fonder des ateliers sous notre patronage. » Lautour et quelques autres désiraient qu'on fit particulièrement un essai agricole. « Depuis un an, écrit-il à J. Lechevalier(sans date), j'avais désiré que l'association saint-simonienne commençât un centre d'association agricole. Je fis même l'offre de mes services comme vétérinaire mais il me fut répondu par l'organe de M. Paul Justin que malgré ses rapides progrès la doctrine n’était pas en mesure de songer à la réalisation d’un pareil projet. » Enfantin, qui accueillait ces offres avec un mépris non dissimulé, les trouvait mesquines et puériles. Il ne tenait aucun compte des avertissements qu’on lui prodiguait et des
(1) Barrault parlant à la cérémonie du 4 décembre du « conseil que quelques hommes curieux amateurs de la doctrine, sincèrement émerveillés de la beauté de ses plans mais inquiets de la possibilité de sa réalisation ont souvent donné aux Saint-Simoniens de se transportér dans une vallée, dans une île déserte, afin d’y tenter une expérience qui pût décider ensuite la société à adopter leur religion » « déclare que la religion saint-simonienne est plus réalisable sur une vaste échelle que dans ces étroites dimensions. »
protestations qui S’élevaient de tous côtés: Il s'était déifié et fermait l'oreille à tout avis, le cœur à toute prière. La religion saint-simonienne n’était réalisable que sur une vaste échelle et ne pouvait se contenter des étroites dimensions d’une vallée ou d’une île déserte qu'on lui offrait afin de tenter une expérience. « Il ne s’agit pas pour nous, disait-il, de faire une fabrique ou un chemin à ornières, ni même de fonder un phalanstère quand bien même nous aurions les instruments de travail pour fonder l’une ou l’autre de ces œuvres. Aussi m'inquiété-je peu du règlement des fonctions fixes et variables, d’ordonner les occupations et les plaisirs, le travail et le loisir d’un atelier pacifique qui nous fasse connaître des travailleurs » (Enfantin à Capella, 30 avril 1832). (Voir encore prédications de Barrault du 4 dé- ‘: cembre).
Ainsi les Saint-Simoniens, bien qu'ils aient dit et répété depuis le mois de novembre 1831 que «la phase des docteurs était finie, que celle des praticiens commençait » n'avaient rien fait de pratique, malgré toutes les réclamations et les exhortations qu’on leur adressait de divers côtés. « C’est là, écrivait Lanet à Jules Lechevalier, l’objection misérable, contre laquelle est venu se briser le Saint-Simonisme. »
Telle est la critique qu'on retrouve le plus généralement sous la plume de presque tous les Saint-Simoniens incomplets qui bornaient leur assentiment aux vues industrielles et financières de la doctrine et qui n’en acceptaient que la partie scientifique. Telle est leur objection fondamentale, — ayant un caractère avant tout pratique —, qui, vers le milieu de l’année 1832, quand ils voient après la séparation de Bazard, après celle du chef du culte, O. Rodrigues, l'élément industriel languissant dans la doctrine, le problème du prolétariat rentrant dans l'ombre, les prédications n'ayant plus aucun rapport avec la politique industrielle, le Père Enfantin absorbé dans la question de l’affranchissement des fem-
Ne
mes et dans l'attente de la mère, et tous les actes des Saint-Simoniens conçus sous cette inspiration presque exclusive : que diront les femmes ? Comment nous faire connaître d'elles ? — décide de nombreux jeunes gens, presque tous ingénieurs, anciens élèves de l’École polytechnique, ou des Ponts et Chaussées, à se séparer du Saint-Simonisme : ils ont subi son empreinte, ils ont approuvé sa critique sinon entièrement, du moins en grande partie ; ils ont adopté ses vues sur l’antagonisme du passé et du présent, sur la désunion des sciences, sur l’état de guerre de l’industrie, sur le vide et l’anarchie de l’éducation : ils ont accepté quelques-unes de ses constructions, mais non le diadème ou plutôt la mitre qui couronne l'édifice.
Ce qu’ils chérchaient, c'était un « plan d’association », un moyen de réaliser leurs vœux philanthropiques et leurs espérances généreuses et « d'améliorer le sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre » (Imbert à Jules, 16 août 1832). Le but qu’ils poursuivaient c'était de « remédier aux douleurs qui résultaient de l’état de morcellement et de duplicité en toutes relations (/bidem). Or, ce plan d’association, ils avaient cru le trouver; ce but, ils avaient cru pouvoir le réaliser en adhérant au Saint-Simonisme, dont les moyens avaient paru sinon toujours excellents, du moins bons faute de mieux ». Ils s’aperçurent bientôt, quand leur griserie sentimentale et romantique se fut dissipée, qu’ils étaient «illusoires » et qu'il yavait une barrière infranchissable entre l’objet de leur désir, leur rêve d'association universelle et les moyens qu’on leur proposait (Jaenger, 5 juillet 1832). Et comprenant que le Saint-Simonisme était impuissant à satisfaire leur raison, leur aspiration vers l’harmonie sociale et leurs espérances généreuses, ils passèrent à d’autres doctrines, impatients de trouver au problème social qu'ils s'étaient posé une solution immédiate. Il leur semblait, en venant au fouriérisme, qu'ils optaient pour une fin certaine contre les moyens illusoi.
CET Les
res, et qu'ils sacrifiaient leur sentimentalisme aux réalités sûres.
La lecture des brochures des dissidents du Saint- Simonisme et surtout de Jules Lechevalier et de Transon, qui les avaient presque tous amenés au Saint-Simonisme et quis’étaienteux-mêmes convertis au fouriérisme, leurs enseignements, leur correspondance, la lecture même des ouvrages de Fourier, du journal le Phalanstère, et des diverses publications fouriéristes, achevèrent de détacher les hésitants du Saint-Simonisme (1) et leur révélèrent dans la doctrine de Fourier une doctrine qui, bien loin d’être comme le Saint-Simonisme, « en formation », en perpétuel devenir, si je puis dire, était une « science fixe », fortement constituée en ses parties, nette et précise, et qui laissait loin derrière elle les vagues et nébuleuses aspirations du Saint-Simonisme. Ceci déjà n’était pas un mince mérite aux yeux de ces dissidents impatients de réalisation. « Au moins Fourier a un système, une constitution, une charte d'humanité toute écrite, si bien que chacun n’a plus qu’à prendre sa place » (2). Les moyens de Fourier paraissaient supérieurs, et plus faciles, que ceux du Saint-Simonisme. « Le système de Fourier, écrivait Eugène Niboyer à Jules Le Chevalier (16 juillet 1832) est un et indivisible, et l’on conçoit la possibilité de son application. » Etil semblait à Lemoyne que « de toutes les issues de la civilisation, la plus prompte, la plus certaine, celle qui doit nous conduire à l'échelon le plus élevé » était l'association agricole (3 juillet 1832).
Les Saint-Simoniens avaient reconnu que l’individualisme était intolérable, que seule l'association pouvait faire cesser le malaise général, mais ils n'avaient voulu ou su présenter que « le plan d’une association, absolue,
(x) « De suite, j'ai compris combien était vaine la prétention du Saint-Simonisme de tout embrasser, puisqu'ils laissaient en dehors d’eux tant de données, larges, fécondes et selon moi de la dernière évidence... (Renaud à J. Lechevalier, 25 mai 1832).
(2) Laisné, lettre à Jules, 5 mai 1832.
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universelle », et qui par conséquent ne serait réalisable que bien loin dans l'avenir si jamais elle l'était, ou bien que présenter des moyens de transition légaux. Ils avaient prêché que rien ne pouvait être entrepris sans une conception religieuse, seul lien capable d’unir et d’accorder ces hommes, seule force assez puissante pour concilier l'intérêt individuel avec l'intérêt collectif ; ils avaient compté pour réaliser l’association sur la seule puissance de la ror religieuse commune (r). Il fallait donc, avant de songer à réaliser, avoir des individus préalablement imbus de la foi saint-simonienne et rendus disciplinables par elle, qui devenait ainsi un élément prépondérant et indispensable de la réalisation du système. On devrait donc commencer, avant toute autre chose, par inculquer les noGMESs à tous les individus qu’on voulait associer; il fallait enseigner, prêcher, convertir, car on ne pouvait associer saint-simoniennement que des hommes déjà Saint-Simoniens de cœur et d'âme. Pour associer phalanstériennement, au contraire, il n’était pas besoin de croire. Ilimportait peu queles associés fussent ou non des sectaires de la doctrine fouriériste, eussent ou non la foi phalanstérienne. On n’avait pas besoin d’un schisme religieux, d’un nouveau dieu ou d’une religion nouvelle « procédant plus ou moins à la manière du christianisme » et d’ailleurs on ne demandait point aux nouveaux adhérents un acte de foi mais une adhésion complètement réfléchie et même on ne leur demandait que d'accepter la doctrine sous bénéfice d’inventaire. « Que deviendrions-nous, écrivait Paget (16 juin 1832) grand Dieu ! s’il nous fallait passer par les interminables lon-
(1) Paget. Lettre... « Jai trouvé les Saint-Simoniens à Dijon disputant sur la dualité ; ils sont toujours préoccupés de l’idée que rien ne peut être entrepris sans une conception religieuse... J’avais cru comme eux, mais je m’aperçois aujourd’hui que cette manie de conciliation ne se concilie guère avec le principe de l’unité. Aussi suis-je totalement revenu de la foi que javais de la nécessité d’une religion nouvelle procédant plus ou moins à la manière de celle du christianisme... »
gueurs de l'établissement d’une religion pour opérer la réforme des vices sans nombre qui rongent la société ? Vingt fois peut-être celle-ci périrait de misère avant qu’on ne füt parvenu à en convertir moitié à la nouvelle croyance. Mais heureusement nous n’en sommes pas réduits là. Une autre route est ouverte qui nous con-
duira, je l’espère, plus sûrement et plus promptement
au but que nous avons en vue. » Grâce à la conception de Fourier « l’organisation industrielle » n'avait pas besoin « pour s’harmoniser » de passer « par une filière religieuse » (1). Il est inutile dans la théorie sociétaire de remplacer les croyances et les"cultes qui existent.
Et il était inutile aussi de remplacer aucune coutume, ni aucune loi. Les Saint-Simoniens avaient présenté des moyens de transition: projets de banques, destinés à fournir des instruments de travail aux ouvriers, réformation du code hypothécaire et mobilisation de la propriété foncière, abolition des successions en ligne collatérale et établissement d’un impôt sur les successions, abolition des impôts directs, formation d’armées industrielles, projets sur l’éducation, ete... Mais ce programme provisoire et minimum, combien de temps leur faudrait-il pour le faire adopter ? Où trouver une chambre des pairs qui consente à les voter ou même à les discuter, et à adopter quelques-unes seulement de ces mesures ? Les Saints-Simoniens eux-mêmes se rendaient si bien compte de leur difficulté d'application — et, pourtant ces mesures étaient bien modestes eu égard à leur rêve d’association — qu'ils avaient prêché le « coup d’État industriel » favorable à « l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse, qu'ils avaient annoncé ensuite qu’il fallait un «Napoléon pacifique ». Tous ces moyens étaient mauvais parce que leur réussite n’était pas certaine, parce qu'elle
(x) Eugénie Niboyet à J. Lechevalier, 16 juillet 1832. « Comme M. Paget, je crois que l’organisation industrielle n’a pas besoin pour s’harmoniser de passer par une filière religieuse. »
était peu probable. Ilsemblait que Fourier eût mieux que cela à offrir « car il ne comptait pas, lui, sur un pouvoir quelconque pour instituer l’association, » « pour nous sortir dela société civilisée » (1); «c’est en cela qu’il est admirable ; qu’une phalange soit fondée, par souscription ou autrement, c’est tout ce qu’il faut, et qui a intérêt à s'opposer à cette institution ? Personne » (Lemoyne Rochefort, 22 juin 1832, aux Réd. de « La Phalange »). La réforme économique proposée par Fourier et l’école sociétaire n’exigeait aucune modification, elle adoptait les formes gouvernementales actuelles, respectait toute position sociale ; elle ne portait pas atteinte à la propriété; loin de l’attaquer elle prétendait s’efforcer de la répandre chez le peuple même par le régime actionnaire ; elle ne portait pas non plus atteinte à ce que Fourier appelle les sentiments naturels; elle ne visait pas à changer la nature humaine mais se contentait modestement d’employer les hommes tels qu’ils sont. Ce n'est, en effet, qu’aux passions que Fourier fait appel. Sa théorie n'est pas à proprement parler une théorie d'organisation du travail ; elle est avant tout une organisation des passions. Fourier ne se propose pas comme les Saint-Simoniens de faire une conversion morale (2), de faire prendre à ses disciples des habitudes de corps et d’esprit qui leur soient propres, qui les caractérisent. La méthode de Fourier
(x) « Sur ce terrain, écrivait un Saint-Simonien qui venait de se convertir au fouriérisme, on ne rencontre au moins ni partis, ni sectes, ni pouvoir à combattre et sans qu’ils le soupçonnent ou s’en défient, on marche à la conversion d’une manière plus sûre que par la voie sans fin du prosélytisme. »
(2) Paget à J. L. G. (16 juin 1832), Le Phalanstère, p. 56. « Naguère encore je croyais qu'aucune grande réforme sociale ne pouvait avoir lieu que préalablement il n’y eût eu conversion morale des masses à quelque croyance nouvelle sur l’ordre des relations individuelles. Cette méthode, qu’employaient les Saint-Simoniens, me semblait loi de l'humanité ; c’était à mes yeux la seule qu’on pût suivre. Je n’imaginais pas qu’il fût possible de réaliser avec les hommes tels qu’ils sont aujourd’hui un ordre de chose tout nouveau qui serait luimême moyen direct de conversion des masses et de réforme des idées politiques et morales de notre époque. Grâce à la conception de M. Fourier, je pense tout différemment aujourd’hui. »
n’exige aucun changement important dans les conditions de vie. Fourier « ne transforme pas, il ne refait pas ce qui est, car selon lui tout ce qui est a son utilité » (1). Il s’agit seulement de savoir utiliser les passions. Or, la manière dont Fourier en tire parti est « admirable » (Lemoyne) (2). «...Avec quelques actionnaires, le peuple, pris comme il est, avec ses vices et ses mauvaises passions, comme on dit, il y a de quoi changer la face du monde, aussi bien sous le rapport moral que sous le rapport matériel et cela sans secousses, sans bouleversements. Pour cela, que faut-il faire ? Tourner un moment le dos à la politique et à la religion pour aller à l’industrie. C’est de la réforme industrielle que dépend le sort de l'humanité. Cette réforme commencée — et c’est par elle qu’on doit commencer — tout change de soi-même » (3). Du moins, Paget, ni les Fouriéristes, ni surtout Fourier, n’en doutaient pas un seul instant. La doctrine de Fourier paraît’ donc infiniment moins complexe, infiniment plus simple, plus naturelle que le système saint-simonien. Elle est aussi plus large et plus complète, plus claire et plus précise. Le principe que les Saints-Simoniens ont proposé comme base de l'association, à savoir que celle-ci doit avoir pour but l’amélioration morale intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse, paraît vague, imprécis, et infécond (4). Il ne jette aucun jour nouveau sur la question de l'association. Le principe de l’attraction passionnée lui est certainement supérieur et semble devoir aboutir à des conséquences plus pratiques. Il doit faciliter la solution de la question de hiérarchie. « J'ai senti, écrit Renaud à J. Lechevalier, combien parmi des hommes : travaillant passionnellement se trouvait simplifiée la question si épineuse de la hiérarchie. Enfin je
(1) Eugénie Niboyet à Jules Lechevalier, 16 juillet 1832. (2) Lettre à B..….
(3) Lettre de Paget à J. Lechevalier, 16 juin 1832.
(4) Cfr. Transon, Revue Encyclopédique, 1832, p. 279.
one
suis convaincu que la nature ou la providence avait en vue en formant l'humanité une société où toutes les passions seraient le ressort indispensable et serviraient toutes à procurer aux hommes l’abondance et le bonheur » (1). Dans l’association harmonienne, ce n’était plus le prêtre qui liait comme dans le système d’Enfantin mais l'essor des diverses passions. Le système de Fourier devait de plus rendre le travail attrayant et c’est le grand point; c’est le nœud de la question. « Les mœurs du Phalanstère devaient rendre le travail aimable, nécessaire à l’individu » (2). Dès lors, les attaques incessantes que les Saint-Simoniens avaient dirigées contre les oisifs apparaissaient comme absolument inutiles ; il n’était plus besoin de la moralisation de quelques oisifs puisque tout le monde travaillerait par plaisir.
Enfin la méthode de Fourier paraissait de réalisation beaucoup plus facile que le programme saint-simonien. « Avant de commencer une seule réalisation pratique les Saint-Simoniens demandaient un royaume et presque la terre entière; ils chantaient l'association universelle de tous les peuples; nous, disait Fourier, nous ferons acheter ou louer par une compagnie d’actionnaires une lieue carrée de terrains et même un espace moins étendu. Nous y réaliserons l’association domestique agricole et manufacturière afin d'attirer de proche en proche à l’imitation et nous ne disons pas comme les Saint-Simoniens : apportez-nous votre argent pour que nous fondions un journal ou des enseignements, pour que nous fassions des conférences par toute la France; nous disons même: ne confiez à personne votre fortune, régissez vous-même, par des syndics de votre choix, l’établissement d’épreuve sociétaire — et tenez-vous-en à la religion de vos pères, car le mécanisme sociétaire ne réprouve que les religions qui admettent le sacrifice de victimes humaines.
(x) Lettre à J. Lechevalier, 25 mai 1832.
(2) Lettre de Gay à J. Lechevalier, 12 août 1832.
OS
Tels sont les principaux arguments dogmatiques, — et surtout pratiques — en faveur de l'association phalanstérienne, émis dans la correspondance des Saint-Simoniens dissidents qui venaient au fouriérisme, et qui, s'ils ne trouvaient pas tous la doctrine d’association de Fourier parfaite à tous égards, l’estimaient du moins supérieure à celles qui avaient été proposées jusque-là (x); il leur semblait que Fourier exposait les vues « les plus lumineuses et les plus ingénieuses » qu’on eût encore vues, sur un système d’association.
« Nous nous sommes ralliés à Fourier, écrivaient J. Lechevalier et Abel Transon (Le Phalanstère, p.69), parce qu’il nous représente pour ce but le plus Saint-Simonien et le plus noble qu’on puisse se proposer (remédier aux douleurs qui résultent de l’état de morcellement et de duplicité en toutes relations) des moyens incontestablement supérieurs et incomparablement plus faciles, plus sensés, plus actuels. » C'était, s’il faut les en croire, pour « tenir la sainte promesse » qu’ils avaient faite de l’association, de la liberté, du progrès, de l'amélioration du sort de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse qu'ils s'étaient convertis (2). D
Eux aussi, comme Bazard, comme Reynaud, comme tous les dissidents étaient persuadés qu’ils continuaient Saint-Simon, et ils en persuadaient quelques-uns, convaincus comme Didion, « qu’au génie original de Fourier devait appartenir la RÉALISATION des PROMESSES générales faites par le saint-simonisme (3) » (Didion à Transon, 2 juillet 1832).
(x) « L'intérêt que m’inspire votre entreprise va toujours en s’accroissant. Je ne vois que cela à faire dans le présent; il n’y a pas d’autre œuvre d’utilité publique dans laquelle il me paraisse y avoir de l’avenir » (Peiffer à Transon, 22 décembre 1832).
(2) Je sais, — écrivait J. Lechevalier à Fourier, 16 janvier 1832, — que vous avez donné au monde ce que je lui avaispromis au nom de Saint-Simon. »
(3) « Lis ont promis l’association, la liberté, le progrès, l'amélioration du pauvre, l'émancipation de la capacité et c’est pour TENIR enfin cette sainte promesse qu’ils se rallient à M. Charles Fourier » (Introduction au Phalanstère).
TA
La réalisation, c’est le grand mot. Les fouriéristes l’attendent comme Enfantin attend sa femme libre, disait spirituellement Lemoyne à Pellarin, et j'ajoute : avec beaucoup plus d’impatience. Ce qui tentait ces ingénieurs, ces élèves de l’école des mines ou des ponts, et de l’école polytechnique, dont l'instinct positif, déçu par le saintsimonisme trop vague, trop ample et trop lointain, faisait mesurer les efforts, c’est cet essai de réalisation qui était peut-on dire lunique idée de Fourier. IL était d’ailleurs facile, car que failait-il pour le tenter? Fourier l'avait dit: un hameau, 100 familles agricoles, un tiers de lieue carrée et 2 mois d'expériences y sufliront (1) ».
Considérant, Lechevalier, Transon et les nouveaux convertis comprirent d’ailleurs si bien que c’était là l'énorme avantage de la doctrine, qu'ils en firent, si je puis dire, le point central, le nœud de leur propagande. L’Introduction du 1° numéro du journal le Phalanstère était à cet égard particulièrement significative, et insistait très nettement sur le caractère pratique dela nouvelle doctrine : « Ce n’est pas, disait-elle, une théorie abstraite que nous venons enseigner, c'est une fondation dont nous exposons les devis, nous apportons un FAIT aux hommes avides de faits et de réalités ; aux théoriciens intrépides chercheurs de vérités nous présentons un résultat qui sans doute fera diversion à leurs préoccupations métaphysiques et mettra fin à leurs incertitudes ; assez de systèmes ont été proposés, discutés, assez de belles paroles jetées au vent Toutes ces conceptions ont échoué au contact de la réalité. Aussi bien l’agitation au milieu de laquelle nous
(1) Lettre de Billaut à J. Lechevalier. Nantes, 9 juin 1832. « Je t'ai vu avec un vif plaisir abandonner la méthode saint-simonienne ; comme tu le professes fort bien maintenant, ce n’est point une doctrine de progrès. Celle de M. Fourier m’a étonné par la profondeur de sa combinaison et je t’avoue que je suis fort curieux de voir la réalisation expérimentale de cette théorie; et ce n’est pas un petit avantage que de pouvoir pratiquer immédiatement sur une petite échelle cette expérimentation... »
= 247 = vivons est très défavorable à l'élaboration et même à la propagation des idées » (Introduction du Phalanstère, t. I, p. 2). C'était le meilleur moyen de faire naître le désir d’une étude sérieuse de la doctrine dans l'esprit de ces jeunes hommes « positifs » à qui l'introduction du Phalanstère faisait appel. « Nous ne voulons aujourd’hui que provoquer l’expérience de la méthode de Fous rier appliquée à l’art d'associer les travaux d'industrie et de ménage ; nous désirons qu’on néglige tout autre aspect de nos vues. » Et le journal insistait sur le fait que c'était une « entreprise industrielle qu’on montait » et pour laquelle on appelait des actionnaires aux conditions strictes usitées dans les affaires. Il n’avait d’ailleurs pas été fondé pour exposer la théorie de Fourier, mais uniquement pour rendre compte de l'expérience qui allait être faite. Et le premier numéro du Phalanstère se bornait à publier le programme de la fondation proposée ainsi que les statuts de la société de fondation. Ainsi pour aboutir à la réforme universelle la doctine de Fourier prenait l'humanité où elle en était : aux sociétés en commandite et au désir de gros dividendes. Plus de « roucoulements de sympathie », disaient les phalanstériens ; nous parlons à des intérêts matériels. Et vous n'avez aucun danger à courir. Nous ne vous demandons pas comme les Saint-Simoniens de nous confier vos capitaux. Nous achetons uné lieue carrée de terrain, pour laquelle nous créons des actions; nous appelons pour l’exploiter des familles pauvres, et nous organisons cette colonie d’après les règles de la science sociétaire. Le caractère pratique et réaliste du programme phalanstérien était donc très net. Et il ne semblait point que ce fût à une secte religieuse ni politique qu'on adhérât en se convertissant au fouriérisme, parce que au rebours du saint-simonisme, il ne faisait dépendre la réforme sociale d'aucune innovation religieuse quelle qu’elle fût, puisque la doctrine de Fourier prenait son point d'appui en dehors de toutes opinions politiques ou religieuses;
ce n'était pas davantage à une secte sociale, puisque Fourier ne songeait pas — comme Enfantin — à former des partisans de ses idées une corporation, une communion vivant d’une vie spéciale au sein de la société; c'était purement et simplement, disait le Phalanstère, à une école scientifique qui, dans le domaine des faits intellectuels, exposait ses idées sur Dieu, sur l'Homme et sur l'Univers, idées sur lesquelles on pouvait faire des réserves (1), et qui, dans le domaine des /aits pratiques, dans le domaine social, se proposait de faire l’application de son principe scientifique à une opération AMEN économique (2) et industrielle.
Cet appel fut entendu par ceux des Saint-Simoniens dissidents qui se souciaient peu des discussions théologiques qui s'étaient élevées dans les conciles de la rue Monsigny; ne voulant plus admettre que des données précises, ils demandaient seulement qu’on tentât l’expérimentation locale de la seule théorie de progrès et de réforme qui püt être présumée réalisable (3). « Enfin voici du vrai et du positif », écrivait Lanet à Jules Leche-
(x) Vous dire, déclarait Jules Lechevalier dans-sa première leçon aux Saint- Simoniens, que... je les adopte ou même que je les comprenne entièrement (les vues de Fourier); vous dire que... tout m’a paru clair, serré, prouvé, voire même probable, ce serait passer bien loin au delà de ma conviction actuelle. À part ces vues sur les passions, sur l’association, sur l’ordre sociétaire en général qui pour la plupart sont vraies, fécondes et plus facilement réalisables que le Saint-Simonisme, toutes les inductions cosmologiques et analogiques ne me paraissent encore qu’étranges. r"° Leçon.
(2) Cela est si vrai que le journal la Réforme Industrielle ou le Phalanstère (1832-1833) n’était pas considéré comme un journal politique par le ministère public ni soumis comme tel au dépôt d’un cautionnement.
(3) ….Je me suis contenté longtemps d’espérer que tout au plus la France profiterait de quelques parcelles des idées saint-simoniennes, l’association universelle me semblait une sorte de limite théorique ; je voyais des raisons pour s’en tenir toujours à une distance finie tout en s’en approchant sans cesse (c'était donc non pas une asymptote mais une parallèle de l’asymptote de la civilisation) et je trouvais maladroit d’en parler comme si elle était réalisable. Aujourd’hui je vois autrement (Lemoyne à B..., 14 juillet 1832). L’ordre crvr- LISÉ ne peut pas conduire à l’association universelle; j'avais raison en cela; mais un autre ordre social peut y conduire et y conduira promptement; c’est l’ordre HARMONIEN de Fourier (Zbidem).
valier (1). Il ne s'agissait plus comme l’écrivait Peiffer à Transon (lettre du 22 décembre 1833), « de discuter sur
les doctrines », il s’agissait « de faire une expérimentation qui avancerait plus le bonheur de toutes les classes et la science même que toutes les discussions auxquelles il était facile de se livrer ». On voyait enfin dans la doctrine phalanstérienne « l'aurore d’une prochaine réalisation sociale dans l'intérêt de cette classe la plus pauvre et la plus nombreuse pour laquelle on n’avait encore fait que des discours « (J. Lechevalier, p. 156).
Tel était le mérite essentiel de la théorie de Fourier : elle offrait la possibilité d’une réalisation quasi-immédiate. Qu'est-ce que Fourier demandait? à « prouver que l'ordre sociétaire est la destinée normale de l'homme », et qu’il avait trouvé les conditions de cet ordre. Pourquoi ne pas permettre à cet inventeur, ne pas lui donner les moyens de faire la preuve qu’il sollicitait, puisque d’ailleurs son essai devait s’accomplir sans léser aucun intérêt matériel, sans blesser aucune conscience ? Il ne s'agissait que d’une expérience,d’une vérification de théorie. C’estce quiintéressait avant tout, et la plupart du temps c’est cela seu/ qui intéressait — car sur bien des points de la doctrine, nous verrons que l'accord entre le maître etlesnéophytes était loin d’être absolu. « Voilà com-
(x) Lanet à J. Lechevalier: « J’ai lu tes leçons et le début du Phalanstère. Enfin voici du vrai et du positif. Quand tu étais Saint-Simonien et qu’en partageant vos désirs de transformation pour notre misérable humanité je vous écoutais avec ravissement, je te disais toujours : Mais fondez quelque chose, ayez des fabriques, faites de l’agriculture, ete... et c’est l’objection misérable contre laquelle est venu se briser le Saint-Simonisme. Voici Fourier et dès les pages de Transon j'ai applaudi et partagé vos louables désirs de réalisation... Tu as pu voir à Paris qu’en suivant habituellement les séances Taitbout et Monsigny, moi, homme d’imagination pourtant, je n’ai jamais pu me faire illusion au point de me penser et de me dire Saint-Simonien et cependant j’avoue encore que parmi les hommes que jai vus et connus vous étiez les seuls qui m’inspiriez réellement de la sympathie. Mais les mots me mettaient en haleine comme un coursier que le clairon anime. La prédication ou la conversation terminée et seul avec moi-même je rentrais dans le doute et je me disais: il faut attendre... »
ment je vous suis acquis, écrivait Peiffer à Transon, quoique à vrai dire, il n’y ait pas conformité parfaite (1) entre ma pensée et celle de l’inventeur de la théorie sociétaire » (lettre du 22 décembre 1832).
La question de réalisation était donc la grosse question, mais il y en avait une autre : celle de la liberté et de l’autorité, elle aussi très importante. Enfantin l’avait bien compris, puisqu'il la considérait comme fondamentale. « Depuis 1830, disait-il, le problème politique est ainsi posé: quelle estla mesure de liberté et quelle est la mesure d'ordre que comporte la société actuelle? » Le Saint- Simonisme avait cru le résoudre en prétendant essayer de concilier l'autorité et laliberté par l'amour sacerdotal. Mais cette solution n’avait pas été du goût de tout le monde; elle avait, comme la question de la hiérarchie, de l’attribution des pouvoirs, et la manière dont les Saint-Simoniens l'avaient posée, suscité dans l’école de nombreux mécontentements(2). Cette question de l’autorité et de la liberté avait-elle été une autre cause de discorde: elle avait été le motif de la scission de Transon, qui abandonna le Saint-Simonisme lorsqu'il lui fut prouvé qu'il n’y avait « pas de milieu possible entre le despotisme et la liberté » (3). Sur ce point encore la doctrine de Fourier apportait une réponse franche et nette en prétendant qu'il ne s’agissait pas de concilier ces deux fermes: autorité et liberté, mais de choisir entre eux; et en
(1) Lemoyne, dans une lettre du 22 juin 1832, adressée aux rédacteurs du Phalansière, écrivait : « Je crois qu’il y a des choses bizarres qui nuïisent plus qu’elles e servent aux bonnes idées de M. Fourier, et certainement jé n’adopterai jamaiù les analogies générales qu’il voit entre toutes choses, ni son système cosmogonique. »
(2) Transon, p. 107, Le Phalanstère.
(3) Beaucoup de Saint-Simoniens tout en « approuvant entièrement le but dont il s'agissait ainsi que presque tous les dogmes qui étaient mis en avant, avouaient franchement qu’il leur semblait qu’on pouvait atteindre l’objet qu’on avait en vue par des formes qui offriraient une plus vaste latitude à la liberté, à la volonté des individus et qu’on éviterait par là une hiérarchie funeste peutêtre tôt ou tard au bien-être de la réunion » (G. H. Stokholm, 19 novem-
bre 1831).
choisissant la liberté, et non pas celle « abstraite et vide ‘qui n’est qu’une caricature, qu’un mensonge de liberté », mais la liberté absolue d’où devait résulter la réalisation du bien général, et qui nulle part n'avait été obtenue avec les moyens connus. Cette solution d’ensemble présentait un intérêt considérable par les solutions plus simples et plus naturelles qu’elle imposait à chaque problème particulier. Prenons par exemple la question de l’éducation. Le Saint-Simonisme, qui s’en était longuement occupé, avait professé que c’est au corps enseignant à apprécier les aptitudes et les penchants de l’enfant, à révéler la capacité, à indiquer la fonction. Dans le régime sociétaire au contraire les enfants manifestaient eux-mêmes leur penchant par le désir et l’exercice libre et le prouvaient ensuite auprès de leurs anciens par leurs œuvres et les examens qu’ils passaient. De même en ce qui concerne la solution de la femme: Enfantin avait voulu lui faire dire ce qu’elle voulait. Dans le phalanstère la femme était simplement mise à même defaire ce qu’elle voulait. Ainsila solution fouriériste du problème social apparaissait comme plus intelligible, plus accessible, plus visible àtous, plus libérale eten même temps plus naturelle et plus pratique, plus facilement réalisable que celle du Saint-Simonisme. Telles furent les principales raisons des conversions, j'entends les raisons intellectuelles, car en ce qui concerne les ouvriers qui vinrent au fouriérisme, ils y vinrent, sauf quelques-uns qui étudièrent la doctrine (1), comme ils avaient été au Saint-Simonisme parce que la nouvelle doctrine tout comme l’ancienne leur promettait un plus grand bienêtre (2).
(x) Voir sur ce point le rapport de Lesbazeilles sur l’état moral des ouvriers: « La plupart des conversions étaient fragiles et reposaient sur de singuliers motifs : l’espoir d’un plus grand bien-être et la haine du prêtre, voilà les deux sentiments les plus fréquemment exprimés dans la correspondance ouvrière. »
(2) Paris, 18 avril 1833. À Fourier. « J’ai appris par un journal que vous
Ajoutons enfin aux raisons de ces conversions celles infiniment plus sentimentales qu’intellectuelles qui firent que beaucoup allèrent au fouriérisme comme d’autres au christianisme, parce qu’ils avaient besoin de croire à quelque chose, parce qu’ils voulaient fuir cet état de doute où les avait jetés la séparation de Bazard et d’Enfautin, ou même parce que tel de leurs amis y allait luimême et les y appelait (1). Quelles que fussent d’ailleurs les raisons des conversions, tous désiraient l'essai, et l’appelaient de tous leurs vœux. « Il est facile, écrivait Eugénie Niboyet, de parler des théories de M. Charles Fourier et de leur application. Tout le monde la désire: nul n’y répugne. » Et Considérant déclarait: « Somme toute chacun souhaite que nous ayions raison, chacun désire l’essai » (6 janvier 1832) (2). Celui de Condé-sur- Vesgres allait être pour les transfuges du saint-simonisme une nouvelle désillusion.
vous disposiez à former près de Paris une colonie industrielle. Je connais peu vos procédés. J’ai assisté à six ou sept soirées chez M. Considérant à Metz. J'étais encore tout épris du Saint-Simonisme. Et j’écoutais les développements de M. Considérant avec trop de prévention. Cependant il m’en reste le désir de mieux connaître. » Brunel-ouvrier.
(x) Bonamy, dont j'ai plus haut cité deux lettres, écrivait à Jules : « Ce que vous avez dit du Saint-Simonisme (dans les lecons sur Fourier), sa marche actuelle, mes propres réflexions n’ont conduit à un état de doute bien pénible dans lequel je végète depuis plusieurs mois; indiquez-moi, je vous prie, les moyens d'entrer plus à fond dans le système auquel vous venez de vous vouer, les ouvrages qui m’éclaireront le mieux » (Bonamy, 18 juin 1832). Dans la même lettre, Bonamy souscrivait aux leçons de Jules Lechevalier et aujoutait : « Je ne vois point le mobile qui imprime le mouvement au système [de Fourierlet pourtant j’ai grand besoin de me rattacher, d’avoir confiance en quelque choïe » (Ibidem). É
(2) Je nà connais que superficiellement le système de M. Fourier, mais ce que j'ai pu en apprendre par le Phalanstère m’a rempli d’admiration pour ce grand homme ainsi que pour les personnes qui travaillent à la réalisation de ses-idées. Je désire de tout mon cœur que l'essai que vous vous proposez de faire soit couronné d’un plein succès (Carnau à Jules, 13 décembre 1832).
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