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les publicistes, les vrais observateurs de tous les partis la constatent. Malgré l'extrême divergence de leurs opinions spéculatives, comme dit Auguste Comte, sur ses causes et sur sa terminaison, un Bonald, un de Maistre, un Saint-Simon, un Fourier ont tous la même. impression de gêne, de malaise et d’anxiété ; tous, ils ont le sentiment du « fatigant état d'incertitude » (Saint-Simon), de « l'inquiétude universelle » (Fourier) dans lesquels s’agite la société française profondément bouleversée et désorganisée.
Le xvru° siècle, dont l’ambition avait été de tout expliquer, de tout comprendre, de tout mesurer, avait procédé à une revision, disons même : à un essai de démolition générale de toutes les idées traditionnelles et de toutes les institutions. Il avait voulu en tout rompre avec le passé ; il avait été incrédule et antichrétien, et d’une facon générale hostile aux « idolâtries diverses qui avaient pesé jusqu'alors sur l’homme » (P. Leroux). Il avait nié l'autorité comme la foi; il s'était montré épris de novation en toutes choses, désireux de transformation radicale, de métamorphose, et avait aspiré à un changement absolu de la condition humaine. Il n’avait cependant pas abouti à la négation pure et simple mais à une croyance que les Turgot et les Condorcet avaient résumée dans une doctrine positive et organique, celle du progrès. Il avait été sentimental jusqu’à l’étalage de cette sensibilité qu’il identifiait avec la vertu. Il avait été philanthrope et sociologue. Il avait préféré la nature « sauvage » à la nature cultivée, il avait mis à la mode une confiance éperdue dans les lois de la nature « qui est bonne » et une confiance non moins grande dans la raison destinée à refaire les lois comme les hommes, à reconstituer la société, à créer la justice et le bonheur universels ; il avait été rationaliste à l'excès avec les encyclopédistes, mais avait tout en même temps, avec Jean- Jacques Rousseau, mis à la mode l’emphase de la passion.
Telles avaient été les façons de sentir et de penser
dont les manifestations incontestables et multiples étaient apparues partout, à la fin du xvirr° siècle, sous toutes les formes et de toutes les facons, et qui avaient produit la Révolution française.
La Révolution française, qui apparaît aux uns comme un événement mystique universel, comme un événement €inhumain » (Ballauche), comme un événement surnaturel et messianique, comme une révélation divine (Quinet, et d’une facon générale tous les romantiques); à d’autres comme un événement « apocalyptique » et « satanique » dans son essence (de Maistre y revient plusieurs fois), comme une catastrophe, à d’autres enfin comme un phénomène naturel et subordonné (Saint-Simon), démoli l’ancien édifice social, brisé les cadres one
nels de l’ancienne société si profondément hiérarchisée,
bouleversé les anciens rapports des conditions sociales, proclamé l'égalité des droits de l’homme et affranchi l'individu de tous liens tant au point de vue politique et économique qu’au point de vue intellectuel, religieux et moral. Elle a, à la fois, exalté et révolté les âmes, et, alors qu’elle est depuis longtemps terminée dans les faits, elle a laissé dans les esprits des principes d’égalité civile, de liberté politique, de liberté religieuse, de liberté économique autour desquels la lutte va se prolonger pendant toute la Restauration.
Le principe d’autorité attaqué avec ardeur sous tous ses aspects, sacrifié à la liberté, succombe. Le sentiment de la hiérarchie s'éteint, le respect des traditions disparait.
Un impatient besoin d’émancipation(r), un besoin général de s'évader dans tous les ordres de direction, hors des cadres vieillis — ou du moins qu’on croit tels — un désir de liberté abstraite et universelle se fait sentir. « L'esprit d’individualité a pénétré dans toutes les classes » (Aug. Comte). « Les Français depuis quelque
(x) « Besoin général d’émancipation », c’est le titre d’un chapitre de Fourier, p. 2, art. 111, t. IT. Fausse Industrie.
temps, écrit Fourier, sont atteints d’une maladie d’affranchissement, ils veulent émanciper l'humanité de tous les genres d’esclavage » (Manuscrits). Et Saint-Simon constate que « Les Français prêchent l'émancipation absolue de toute autorité et de toute convention ».
Tel est l'effet principal de la métaphysique révolutionnaire ; elle a, en démontrant pratiquement et avec brutalité que rien n’était intangible dans l’ordre social, « détruit dans l'esprit du peuple », comme dit M. Charles Benoist, « le sens de l’immuable et de l'éternel ».
« La Révolution française, écrit Saint-Simon, a fait entrer les Français « en verve sous le rapport de la politique (r) ». De 1815 à 1830, dans cette période confuse, remplie de bruit.et d’agitation, époque de « versatilité politique », dit Aug. Comte, les discussions politiques absorbent la pensée publique. Les partis incessamment agités et morcelés se livrent des luttes passionnées autour des idées de légitimité du roi et de souveraineté du peuple au nom de la justice, de la patrie et de la liberté (2). On bataille pour la liberté de la presse et le droit électoral. « Quand nous écrivons avec transport que la Révolution est à jamais finie, nous exprimons bien plus un désir qu’une confiance raisonnée et ce que nous voulons que ce que nous savons (3). »
Saint-Simon, Fourier, Enfantin constatent comme Aug. Comte, Le « grand ébranlement universel » qu’elle a causé, et, avec cette clairvoyance et ce sens prophétique qu'ils ont souvent, prévoient de nouvelles révolutions. « Le volcan ouvert par la philosophie, écrit Fourier, n’est qu’à sa première éruption, d’autres succèderont dès qu’un
(1) Opinions lilléraires, philosophiques et industrielles, p. 135.
(2) Tocqueville résume ainsi cette période : Notre histoire de 1789 à 1830 vue de loin et dans son ensemble ne doit apparaître que comme le tableau d’une lutte acharnée entre l’ancien régime, ses traditions, ses souvenirs, ses espérances et ses hommes représentés par l’aristocratie de la France nouvelle conduite par la classe moyenne.
(3) Saint-Simon, t. II, p. 80.
règne faible favorisera les agitateurs(r). » Lamennais « regarde, une nouvelle révolution, ou plusieurs, peutêtre, comme inévitables » et il ne s’en effraie « qu’autant qu’on peut s’effrayer d’une crise nécessaire (2) ». La révolution n’est donc pas terminée. « Nous sommes en RévoLuTrIOoN, la révolution française dure encore», disent en termes identiques Lamennais et Enfantin.
La philosophie sceptique et athée de la fin du xvur siècle, qui à débattu, mis en question et ruiné les dogmes politiques, a avec Voltaire, d’Alembert, Diderot, d'Helvétius et d’Holbach sinon détruit, du moins fortement ébranlé les dogmes religieux etmême l’idée religieuse (3). « Il n’y a plus de religion sur la terre, s’écrie douloureusement de Maistre, le monde ne peut rester en cet état. » Le scepticisme, l’athéisme laissent à l’'égoïsme la direc-
tion des actes. — Aug. Comte, qu’on ne peut, — à cette époque du moins, — soupconner de religiosité, écrit à
son ami Vallat (lettre du 30 mars 1825): « La décadence inévitable des doctrines religieuses a laissé sans appui la partie généreuse du cœur humain et tout s’est réduit à la plus abjecte individualité. » D’Eichthal ajoute que « l’homme est laissé tout entier à l’impulsion de ses intérêts et de ses besoins. » Les théories-de la société alors à la mode ne lui donnent pour principe fondamental que la force et l’intérêt. La morale qui règne, c'est la morale sèche et mesquine de l'intérêt bien
(x) Et encore : Cet orage de {5 ans de révolution que nous venons d’essuyer, ce volcan ouvert en 89 et qui menace de nouvelles éruptions..., p. 133. Fausse Industrie. Fourier.
(2) Lamennais, Lettre au baron Cottu, 1829.
(3) Les vérités auxquelles il faudra croire désormais ne sont pas encore formulées, celles auxquelles on a cru pandant des siècles sont renversées avec les institutions qui en étaient l’expression sociale... (Isaac Pereire). Le même Pereire parle également de « l’affaiblissement général des croyances qui soutenaient auparavant les hommes et raffermissaient leur moralité en fortifiant leur cœur et en leur portant des consolations et des espérances.
« Hier encore l'individu avait des dieux auxquels l’enchaînaïent des habitudes de respect — aujourd’hui ces dieux ont disparu et il ne sait où rattacher ses
croyances » (D’Eich tal).
entendu (x), la morale de l’utilité, — une morale sans grandeur, soumise au calcul, celle de d'Helvétius, de Saint-Lambert, de d'Holbach, de Cabanis et de Bentham.
« L’égoiïsme » d’ailleurs « envahit de jour en jour la société (2)». IL est général (Saint-Simon, Système industriel).
Fourier et les Saint-Simoniens blâment avec une égale. force et en termes presque identiques « cette société qui n’éprouve de sympathie vive pour aucune entreprise générale, qui ne sait se passionner que pour des intérêts purement individuels, qui calcule ce que doivent pécuniairement rapporter même les actes où les sentiments les plus tendres devraient seuls se faire écouter, qui enfin est livrée tout entière à l’égoïsme » (3) (p. 22. Exposition de la doctrine saint-simonienne, 1" année). « En nommant l’égoïisme, disent-ils encore, nous avons mis le doigt sur la plaie la plus profonde des sociétés humaines » (Ibidem, p. 99). — Et Fourier constate avec mépris que «les coffres-forts sont ce qu’il y a de plus respectable en civilisation, surtout dans ce siècle (4) » et que « les bénéfices pécuniaires sont maintenant le seul véhicule de l’esprit social(5) ». Nous entendons un contemporain proclamer que « la religion d'état, c’est l’amour du gain (6) ». C’est le temps où le ministre bourgeois Guizot
(x) Le système de la morale de l'intérêt bien entendu est la négation de toute morale sociale, puisqu'il suppose que l’homme ne peut et ne doit être déterminé que par des DATE T AS ou des inspirations purement individuelles, jamais par lPimpulsion des sympathies sociales (Doct. de Saint-Simon, 1'e année, p. 177, écrit par Bazard en 1829). j
(2) La décadence des doctrines générales anciennes a rendu les individus incapables de désintéressement et a laissé développer l’égoiïsme qui envahit de jour en jour la société et qui s’oppose entièrement à la formation des nouvelles doctrines. Il faut done mettre en jeu la philanthropie pour le combattre et le terrasser (Syst. industriel, Saint-Simon).
(3) La religion, le pouvoir, les mœurs, les institutions, tout est ébranlé, la société est en souffrance, et le mal se manifeste surtout dans les âmes vides de croyances et de principes livrées en un égoïsme presque exclusif (D’Eichthal).
(4) Manuscrits, t. LIL, p. 86.
(5) Unité universelle, t. IL, p. 44.
(6) Le xrxe siècle est tout entier à l’agiotage et à la soif de l’or (Fausse industrie, t. TL p. 409).
lo
lance du haut de la tribune le fameux mot d’ordre : enrichissez-vous et c’est le commencement du règne des gens d’affaires.
La France, appauvrie par les guerres de la Révolution et de np fatiguée de tant de luttes, obligée de payer aux vainqueurs une indemnité Here n’aspire, après 1815, qu’à la paix, elle n’a qu'un désir, celui de travailler dans la tranquillité et de s'enrichir. « Ce n’est plus la nécessité de combattre qui occupe les peuples, mais bien celle de tirer de leur position tousles avantages qu’elle comporte. Ils sentent qu’ils ne peuvent plus attendre le bien-être que de l’abondance et de la perfection des produits de leur sol et de leur fabrique. Et c’est vers le travail ou l’industrie qu’ils tournent leurs espérances ou leurs efforts » (1), l’ordre matériel, une liberté modérée, du pain et de l'argent, voilà tout ce qu’on veut; on est fatigué des révolutions, c’est du repos qu’on désire » (2). Telles sont, vers 1898, les idées dominantes. Et un Saint-Simon et un Fourier se rencontrent avec un Benjamin Constant et avec les éccrivains du Censeur, Comte et Dunoyer, ainsi qu'avec tous les économistes, pour proclamer la banqueroute de laguerre qui est « Le fléau constant de la civilisation ».
Un contemporain à qui l’on demandait ce qu’on pensait autour de lui répond : « Je crois... qu’on ne pense pas, ou du moins qu'on pense fort peu, on vit une vie industrielle ou matérielle ; chacun avise à sa commodité personnelle, à son bien-être particulier et puis quand Messire Gaster est satisfait, quand le coffre-fort est plein, on fait de la politique autour des cheminées ou des tables de billard... » La passion du bien-être matériel, de la
(x) Ces lignes sont extraites d’une notice manuscrite : « Sur Saint-Simon et sa doctrine et sur quelques autres ouvrages qui en seraient le développement ». — On n’a pu, jusqu'ici, en identifier l’auteur qui aurait été secrétaire de Saint- Simon. — M. Alfred Pereire, dans üun ouvrage récemment paru, a publié des extraits de cette notice.
(2) Frédéric Ozanam, Lettre à H. Fortoul, 15 septembre 1831.
jouissance physique va tendre de plus en plus à devenir
exclusive. C’est le triomphe et la suprématie de 1 ’individualisme pratique. L'économie politique naissante, la « philosophie de l'industrie » dont on commence à se préoccuper, va d'ailleurs les consacrer.
La doctrine individualiste qu'A. Smith a formulée, et qui s'est précisée dans les écrits de J.-B. Say, prend un caractère plus rigoureusement individualiste, Cette modification s'explique par les transformations économiques qui se succèdent à cette époque. Là aussi, on est en révolution.
On cultive les sciences physiques avee une véritable ardeur; les découvertes se multiplient, surtout dans la mécanique physique qui transforme des industries tout entières, comme les industries textiles. L'industrie française, stimulée par l'exemple de sa rivale anglaise, prend, grâce au machinisme, un prodigieux développement. Sur tous les points du territoire se créent des manufactures de drap et d'étoffes de coton. La culture de la betterave et la fabrication de la soude prennent naissance. C'est l'avènement de la grande industrie qui, entre 1815 et 1848, se substitue à l'industrie domestique. Tous les publicistes célèbrent avec enthousiasme l’extraordinaire développement « l'essor prodigieux » qu’a pris l’industrie manufacturière et les modifications profondes qui s’opèrent dans l'organisation industrielle. «... (En France), les villes de fabrique ont doublé de ohelion depuis 1790, et ce surcroît de population est presque entièrement absorbé par les travaux des manufactures et des ateliers qui en ressortent. Lyon et Rouen, et les villages qui les environnent, ne sont plus reconnaissables. Saint- Étienne et Mulhouse: qui n'étaient que de petites villes, se sont transformés en grandes cités. L'Alsace et la Lorraine d’un côté, le Forez et le Dauphiné d'un autre, se sont couverts de filatures, de fabriques, de cotonnades, de soieries et de dentelles. La Flandre et l’Artois sont parsemées de ces hautes cheminées qui indiquent au
et
loin la présence des machines motrices. Le sucre de betieraves dans les départements du Nord, la porcelaine dans le Limousin, la soude dans la Provence, les aluns et les tissus de coton dans l’Aisne sont des industries qui n’existaient pas méme en germe il y a cinquante ans. Dans la Champagne et la Bourgogne, la fabrication du fer, de la fonte ; dans le Doubs et les Vosges celle du fer-blanc et de la tôle s’est considérablement élargie. L'exploitation des mines qui était grossière, superficielle et bornée a décuplé peut-être depuis lors, et cependant elle est bien rétrécie encore en comparaison de ce qu'elle doit et peut être, Car, par exemple, les riches bassins houillers de Virmy (Aveyron), d’Alais (Gard), de Saint-Gervais et de Bédarieux (Hérault) sont à peine effleurés et un grand nombre de gîtes sont tout au plus reconnus. [I n’est pas un cours d’eau le long duquel ne s’échelonnent des forges, des tréfileries, des lavoirs à mine, des moulins à faïence, à huile ou à cailloux, des papeteries et des scieries; pas de pays de plaine sur l'horizon duquel ne se projettent les hautes cheminées des machines à vapeur; les fabriques de produits chimiques qui n’existaient pas il y a cinquante ans, abondent aujourd’hui... » (1) On voit naître’en même temps que la grande industrie, la classe ouvrière au sens moderne du mot.
Mais, à la suite de cette révolution qui transforme les anciens modes de production, on assiste à des crises douloureuses (2); on voit se produire bien des heurts, des à-coups dont souffrent surtout les ouvriers; le chômage augmente, les salaires sont déprimés, la misère est navrante. Les économistes eux-mêmes s’en émeuvent. Des polémiques naissent entre eux à ce sujet, et Fourier,
(x) Michel Chevalier, Système de la Méditerranée, p. 8.
(2) Depuis un siècle, la phase a marché très rapidement à raison du progrès colossal de l’industrie. Nous avons trop de matériaux, et ces matériaux n’ayant pas leur emploi naturel, il y a surcharge et malaise dans le mécanisme social (Fourier, Nouveau monde, p. 418).