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tout heureux du débat que viennent d'engager dans la Revue Encyclopédique deux des plus autorisés parmi ces économistes qu’il a tous en horreur — Sismondi et J.-B. Say, se donne le plaisir de constater, non sans ironie, que les « économistes confus de voir la ténacité et même le progrès de l'indigence commencent à soupconner que leur science est une fausse route »(1).On voit enfin les oppositions d'intérêts devenir de plus en plus flagrantes entre les diverses classes de producteurs, entre les capitalistes, et les « industrieux » comme on dit alors, entre les employeurs et les employés. Les antagonismes économiques de groupes se développent entre les détenteurs du capital et les fournisseurs du travail. Le conflit des classes s’accentue (2), et les journaux de toutes nuances constatent « l’état de guerre, de méfiance, dindividualisme qui agite l’industrie. »
La question sociale, disons plutôt la question ouvrière, est donc posée et l’aurore du xix° siècle voit se lever ce prolétariat que nous dépeint Balzac, « déhabitué de sentiments, sans autre Dieu que l’envie, sans autre fanatisme que le désespoir et la faim, sans foi, ni croyance » qui va former l'immense armée pacifique des travailleurs.
Ce n’est donc plus seulement le régime politique qui est en cause, c’est le régime économique et social tout entier, dont le vice longtemps dissimulé apparaît à la faveur de l’ébranlement et du bouleversement général causé par la tourmente révolutionnaire en des fissures qui vont devenir de plus en plus larges.
La Révolution a d’ailleurs été loin de réaliser les espoirs illimités (3) que le peuple avait mis en elle. Sans
(1) Fourier, Nouveau monde industriel. Préface, art. III.
(2) L’antagonisme des riches et des pauvres « devenu plus aigu Ron la Révolution », dit Engel.
(3) « pos le savez, Messieurs, à l'aurore de la Révolution française, au moment où la Bastille fut prise, l’enthousiasme du peuple français était à son comble. Tout le monde se disait : Nous allons être heureux, l’âge d’or va commencer. Les faits prouvèrent bientôt combien cette illusion était profonde » (Victor Hennequin, Organisation du Travail, p. 5).
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doute, les privilèges nobiliaires avaient été détruits, l’ordre féodal renversé, l'égalité des droits écrite dans la loi, l'émancipation politique proclamée; mais aux classes privilégiées déchues s'était substituée une classe nouvelle, la bourgeoisie, et il existait toujours des catégories sociales. « Sans doute, écrivait Isaac Pereire, il n’y a plus deux espèces dans l’acception brutale du mot, mais il y a des patrons et des ouvriers, des riches et des pauvres. »
On s’apercut enfin que ce qu’on appelait les conquêtes politiques de 89, comme aussi celles de la mécanique, n'avaient produit sinon aucune du moins qu’une très faible amélioration dans les conditions d’existence des travailleurs. Au fond, du point de vue ouvrier, la misère du peuple n’avait guère diminué; peut-être même que sous l'influence de causes diverses elle s'était accrue. En tout cas, la situation n’avait pas sensiblement changé ; l’antagonisme des pauvres et des riches était seulement devenu plus aigu depuis la Révolution, ainsi que le constate Engels (1).
Il ne suffisait point d’avoir proclamé l'émancipation politique, il fallait la réaliser. Et d’ailleurs l’émancipation politique n’intéressait que médiocrement les travailleurs. Il leur était difficile de se passionner pour les lois électorales, sur le jury ou sur la presse, car « que fait au pauvre une loi électorale qui nele rend point électeur faute d'argent ?
(1) Cf. ce qu’écrit l’ancien secrétaire de Saint-Simon : « La Révolution de 1790 avait bien eu pour but de faire cesser cet antagonisme (entre la classe primitive et la classe dernièrement admise) et d’améliorer le sort de la classe déshéritée, en lui rendant tous ses droits, c’est-à-dire des droits égaux à ceux de l’autre classe; la Constitution l’avait décidé en principe; mais l’avait-elle réalisé ? Non certes, ou du moins elle n’avait pu consolider son œuvre puisque en définitive il existait encore des catégories, puisque les uns étaient électeurs et éligibles, et que les autres ne l’étaient pas; puisque les uns pouvaient obtenir justice et faire juger leurs différends, tandis que les autres, trop pauvres pour supporter les frais de procédure, étaient forcés d'abandonner la lutte avant la sentence définitive ; puisqu'en cas de compétition d’emploi, et à mérite égal entre les concurrents, le plus riche et le plus protégé l’emportait presque toujours. »
MB une loi du jury qui ne le rend point juré faute d’argent ? une loi municipale qui ne l’appelle pas aux conseils de sa commune faute d'argent ? une loisur la presse qui ne lui permet pas d'écrire ni de comprendre ce qui s'écrit faute d'argent ? Que fait au pauvre une liberté qui l’exelut de tout, précisément parce qu’il est pauvre? que lui fait l'admission légale aux emplois, la concurrence illimitée entre les citoyens, lui qui manque des premiers éléments nécessaires pour concourir en quoi que ce soit? Car l'argent est le moyen de tout, le prix de tout, la mesure de tout et le pauvre n’en a pas, et justement parce qu’il n’en a pas, il ne peut en acquérir, sauf le hasard, et il est une loi qui a condamné l’immense majorité des hommes à n’en point avoir » (x).
Ce qui intéressait les pauvres, c’est non pas tant l'émancipation politique que l'émancipation sociale, c'est l’organisation de l’ordre social nouveau. « Ce n’est pas, s’écriait Hennequin, que nous prétendions disputer à la Révolution française les grands principes qu’elle a conquis. Mais nous affirmons que ces grands principes n’ont pas encore enfanté leurs conséquences pratiques, et qu'ils ont eu jusqu’à ce jour peu d'influence sur la condition du prolétaire ; nous aflirmons que leur promulgation n’a pas résolu les questions les plus importantes, celles du paupérisme et de l’organisation du travail » (Hennequin. Organisation du travail, page 5). Certains esprits allaient même plus loin que Hennequin, et Fourier notamment, avant Engels, dénonçait déjà dans la Révolution française « la faillite des pompeuses promesses des philosophes. » Allait-il donc falloir compléter la Révolution politique par une révolution sociale ?
Dans cette société en désordre qui vit « au milieu d’une immense révolution » (Aug. Comte) (2), révolution politique, économique et sociale, règne en maîtresse l’anar-
(x) Lacordaire, L'Univers religieux. État actuel de l'Église de France. (2) Philosophie positive, tome IV, p. 21.
chie politique, morale et intellectuelle (1) sous toutes $es formes. « Les hommes n’ont aucune croyance commune; aucun idéal commun », il y a «autant de systèmes moraux qu’il y a de classes », écrit Fourier. La désunion est profonde. 720 ÉTAARES
Pour Aug. Comte « le vice principal dela situation: sociale consiste en ce que les idées d’ordre et les idées. de progrès se trouvent aujourd’hui profondément séparées et semblent même nécessairement antipathiques ». I déplore que « ...depuis un demi-siècle que la crise révolutionnaire des sociétés modernes développe son vrai caractère..…., un esprit essentiellement rétrograde ait constamment dirigé toutes les grandes tentatives en faveur de l’érdre, et que les principaux efforts entrepris pour le progrès aient toujours été construits par des doctrines radicalement anarchistes (2) ». Au même moment, Fourier écrit presque dans les mêmes termes : « Bien loin d’y tendre en aucun sens (à la découverte des garanties sociales) on n’est parvenu qu’à envenimer les défiances et établir entre l’autorité et le mot de libéralisme une antipathie très fâcheuse (3). »
Sans doute, quelques-uns, pour qui la Révolution est radicalement mauvaise, — les rétrogrades — rêvent de rendre à la société l’ordre social qu’elle a renversé, et veulent le retour à l’ancien régime ; tandis que d’autres « se jettent, comme on dit alors, au mouvement populaire ». Mais, entre ces extrêmes, chez la masse des individus, qui se déclarent stationnaires, une multiplicité confuse et contradictoire d’idées, de sentiments et d’at-
(1) Tous aujourd’hui, écrivent les Débats, nous en sommes arrivés à nous sentir profondément saisis et attristés par le spectacle de la désorganisation intellectuelle, par labsence de tout lien moral, par Pinsubordination, par l'indépendance presque sauvage dés esprits, le délire, le dévergondage, l’inconséquence et la contradiction des idées, par l’abâtardissement, lPavortement des systèmes. — Et ils décrivent « l’effroyable anarchie contemporaine ».
(2) Physique sociale, p. 6.
(3) Fourier, p. 392, 2° livre.
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taches se partage et se dispute les intelligences et les volontés ; beaucoup d’esprits — un Ballanche, par exemple — se sentent tiraillés entre des traditions contraires entre leur regret et leur piété du passé et leur tourment de l'avenir, entre leur respect des traditions et leur amour du progrès. On est à la fois royaliste et démocrate, catholique et libéral, et le vicomte René de Chateaubriand rêve de faire appliquer par des royalistes les idées révolutionnaires.
Lamennais a raison d'écrire que « toutes les têtes fermentent », que « la Révolution, sous différentes formes, est dans toutes les têtes ». De cela, tout le monde tombe d'accord. L’anarchie est partout, dans les sentiments, dans les intérêts, dans les âmes, dans les intelligences, dans les mœurs, dans les opinions, Saint-Simon, Aug. Comte et Fourier lui-même la distinguent aussi dans les sciences qui n’ont entre elles aucun lien commun. « Descartes avait monarchisé la science, Newton l’a républicanisée ; il l’a anarchisée, vous n'êtes, Messieurs, que des anarchistes (1) », écrit Saint-Simon. Et c’est dans cette anarchie des intelligences, « dans l’anarchie intellectuelle » qu'Auguste Comte voit « la véritable source première de l’anarchie sociale et ensuite de l’anarchie politique (2) ». On voit poindre à côté du scepticisme : et de l’athéisme régnants une sentimentalité vague et inquiète, et une espèce de religiosité individuelle qui cherche vainement et dans le vague des formes pour se produire.
Cette incertitude, cette « confusion générale de tous les principes sur lesquels repose l’organisation des sociétés »,
(1) Lettre de Saint-Simon, p. 74.
(2) Fourier lui-même la dénomme « anarchie religieuse, anarchie politique, anarchie commerciale » (voir Fausse Industrie, t. 1, p. 108 et 310), « anarchie industrielle et scientique» (c’es fit le titre d’une de ses brochures).
Seul, à peu près, Lerminier proteste et déclare que « l'anarchie des intelligences dont on fait tant de bruit depuis seize mois n’est ni un grand scandale, niun mal si profond que l’ont représenté certaines déclamations », p. 11. Lettres à un Berlinois.
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comme dit Pereire, caractérisent d’ailleurs l’histoire des trente premières années du xx° siècle pendant lesquelles, et surtout de 1815 à 1830, — dans cette période si fertile en événements, traversée par tant d’orages, — parmi les fluctuations et les atermoiements, on poursuit ce double but: propager les principes révolutionnaires et rechercher les bases d’un ordre social nouveau.
La Restauration, pleine de bonne volonté, ne voit rien de mieux pour construire que de tout jeter pêle-mêle dans le creuset: religion de l'État et liberté des cultes, légitimité monarchique et représentation populaire, loi athée et morale publique. Elle s'efforce de concilier, d’accommoder, de s’entremettre, de transiger, de satisfaire à la fois l’ancien régime et les nouvelles sympathies, la tradition et le progrès, la Révolution et la Religion ; enfin d’amalgamer les contraires, sans d’ailleurs y pouvoir parvenir. L’éclectisme de Victor Cousin — véritable juste milieu de la philosophie — « monstrueux alliage qu’on tente d'établir entre des principes incompatibles » (Auguste Comte)(1), vient d’ailleurs apporter la consécration de l’orthodoxie officielle à ce chaos d’aspirations nébuleuses et contradictoires que l’étude du panthéisme allemand et de la dialectique hégélienne va bientôt obscurcir complètement. On lit dans le Globe du 21 novembre 1826 : « L’anarchie des esprits est aujourd’hui notre premier désir, notre premier bien, notre vie. » Stupéfiant aveu qui suflirait à lui seul à justifier la sévérité de l'arrêt qu'Aug. Comte prononce sur ce temps: « C’est une époque de divagation intellectuelle. »
Tels sont les indices de désorganisation que constatent tous les observateurs, que ceux-ci s'appellent de Maistre ou Comte, Saint-Simon ou Fourier, symptômes d’un état pathologique d’un mal profond qui se développe peu à peu pour atteindre à peu près toutes Les fonctions d’un organisme social fortement ébranlé par la crise
(1) Aug. Comte, p. 9: Philosophie positive.
révolutionnaire. Tous reconnaissent le mal, ils s’efforcent d'en diagnostiquer l'étendue et la profondeur, et d’en indiquer le remède. « On voit se multiplier chaque jour, écrit Fourier, les germes de désorganisation qui menacent nos frêles sociétés (1).» De toutes parts, retentissent les cris d'alarme. C’est de Maistre qui, avec une admirable éloquence, dénonce « l’affaiblissement des principes moraux, la divergence des opinions, l’ébranlement des souverainetés qui manquent de base, l’immensité des besoins et l’inanité des moyens ». C’est Enfantin qui écrit à un ami : « Ne voyez-vous pas que depuis cinquante années la terre tremble, que nous sommes sur un volcan, que les hommes n’ont plus rien qui leur commande l’ordre, la paix; que les classes les plus nombreuses rugissent souvent et que leurs maîtres n’ont pas de chaines qui ne soient brisées en un instant par ces mains calleuses » (Lettre à Morin). « Tout le monde voit que la société marche vers une dissolution complète, qu'aucune science ne règle ses mouvements, qu'aucun amour ne lie ses membres, qu'aucune force ne coordonne ses efforts » (Laurent de l'Ardèche). « Tout se précipite tellement vers la catastrophe annoncée depuis longtemps par les hommes capables de prévoyance, qu’elle ne surprendra personne désormais » (Lamennais, 1829).
Et si je multiplie ainsi les citations, c’est pour montrer l’unanimité absolue des opinions sur ce point. « Tous les esprits élevés, écrit un contemporain, annoncent que nous sommes arrivés à une époque de D et de déchirements universels. »
La Révolution, après avoir tout renversé, s’est trouvée incapable de reconstruire. Assez forte pour détruire, elle n’a pu bâtir et conserver.
Les institutions et les croyances provisoires qu'on s'était faites, pour remplacer momentanément toutes celles qu’en politique, en morale ou en religion l'esprit
(1) Quatre mouvements, p. 416.
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d'examen du xvr° siècle avait renversées, ne suflisent plus. L’ « Être suprême », la « Déesse Raison », la théophilanthropie comme la morale de Volny ont fait leur temps. « On ne veut plus du statu quo » (Lettre de Cocrelle à Fourier). « Ce qu’il faut, c’est autre chose » (Ibidem). Chacun sent qu’il faut donner aux questions qui sont posées une solution prompte et complète et qu'il ne faut pas tarder (x).
Un besoin de nouveauté travaille les esprits. « Nous sommes à un moment curieux de l’histoire du monde », écrit Stuart Mill, constatant avec une sympathique curiosité le « travail d'esprit souterrain » qui « envahit toutes les branches de la société et toutes les nuances de Popinion ». « Je me dis qu’il est grand, le spectacle auquel nous sommes appelés; qu’il est beau d’assister à une époque aussi solennelle », écrit le jeune Ozanam. Et le secrétaire anonyme de Saint-Simon déclare avec intrépidité : « Notre époque est incontestablement celle d’une transformation universelle dans l’organisation sociale des peuples », traduisant dans cette formule le sentiment unanime de la génération qui monte et va atteindre en 1830, selon le mot de Renan, « la plénitude de sa virilité ».
On se rappelle avec quelle éloquence et quel lyrisme Musset analyse l’état d'esprit de ses contemporains qui ont « connu le dur passage de l’ancienne France à la nouvelle et qui en ont souffert (2) », de cette « jeunesse qui a vu 1798 et 1814 » et « qui porte au cœur ces deux blessures ». Nés à la veille de la Révolution française ou dans les années qui l’ont immédiatement suivie, dès qu'ils s’éveillent à la vie intellectuelle, ils respirent l’atmosphère du romantisme.
On a déjà souvent constaté le besoin de vivrepar l'esprit qui les anime, besoin qui s’explique peut-être par la
(1) « Chacun sent aujourd’hui qu’au point où en sont les choses, il faut une solution prompte et complète aux questions que l’esprit d’examen a soulevées en politique, en morale et en religion » (Revue Encyclopédique, t. LIT, p. 272).
(2) Jules Lemaître.
compression des esprits sous Napoléon. Cette génération veut tout apprendre. Aussi ces jeunes hommes se livrentils avec passion aux études scientifiques ; ils croient que la philosophie dissipera toutes leurs incertitudes et leurs doutes, car s’ils n’ont pas foi dans le catholicisme, ils sont sans croyances religieuses bien arrêtées. Ils ont lu avec avidité Locke, Condillac, d’'Helvétius et Destutt de Tracy, ils étudient Jouffroy, Cousin, Kant et les idées allemandes, tous les philosophes de leur temps, sans que les puisse satisfaire cette « philosophie variable qui après avoir égaré dans les ténèbres toutes les vérités, toutes les espérances, les laisse nus à l’entrée de l'avenir (1). (Lamennais, lettre à Cottu, 13 mai 1829). . « Quand les idées anglaises et allemandes passèrent sur nos têtes, nous dit Musset, ce fut comme un dégoût morne et silencieux suivi d'une convulsion terrible ».
Et après avoir tout espéré de la philosophie, ils reviennent de leur promenande à travers tous les systèmes, incertains, déçus, aigris, sans conviction fixe, désemparés. « Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre qu’on peut nommer désen- -chantement ou, si l’on veut, désespérance » (Musset). .
Telle est cette triste et inquiète jeunesse, frémissante et désenchantée, sentimentale et passionnée, audacieuse, sentant amèrement le vide de son existence, rongée de ce mal du siècle, de cette mélancolie qui sévira en France pendant plus d’un demi-siècle, que les poètes romantiques revêtent de l’éblouissant prestige de leur, poétique expression, brûlée d’une fièvre de vitalité qui lui fait désirer avec une égale avidité les plaisirs ou la gloire, qui la fait enfin aspirer à une « vie ardente », et lui fait supporter avec impatience la monotonie de la vie courante, de « cette vie mesquine, sans poésie(2) » qui
- () G. fr. L’homme seul, nu, sans croyances, haletant én face de la vérité (Lacordaire, Univers religieux, 2 mai 1834).
(2) C’est un trait commun à tous les Saint-Simoniens et à toutes les Saint- Simoniennes et on retrouve chez eux presque textuellement les mêmes mots :
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est un « insupportable supplice », mais pleine d’un sang précieux qui, faute de pouvoir se prodiguer etse répandre comme celui des ancêtres, refoule vers le cœur. Certains en viendront au suicide. Les autres, les plus nombreux, préfèrent l’action et l'enthousiasme. Ils cherchent un aliment à leur pensée, un but au besoin d'agir qui les dévore et à l’ardeur généreuse qui les anime. Ils veulent quelque chose qui les possède et les transporte, qui domine leurs pensées et les élève. Ils ont besoin de poésie au milieu de ce monde bourgeois prosaïque et froid qu'ils détestent et en même temps d’une philosophie qui donne
« Cette chère enfant avait horreur de la vie réelle, sa nature exaltée, toujours montée sur les cimes, ne peut s’accommoder de la vie mesquine et sans poésie que nous menons » (Voy. Voilquin).
« Cette vie mesquine, cette vie sans poésie était pour nous un insupportable fardeau ; nous révions quelque chose de mieux, quelque chose de grand qui fût à notre hauteur. Nous n’ayons plus les joies du guerrier, nous n’avons plus de croisade à faire, de monde à découvrir ; le temps même est passé des expéditions napoléoniennes. Nous n’avons plus ni solennités, ni temples, ni tournois, ni chants, ni fêtes. La vie est terne et monotone aujourd’hui, et Dieu a mis dans le cœur de beaucoup d’hommes une énergie qui ne peut se ployer à cette contrainte » (G. d’Eichthal au procès, OEuvres-procès, p. 424). Ch. CGharton (Lettre à Souvestre). En Révolution, la vie est pleine, bien ardente, bien furieuse, bien avide d’amour et de haine —— vie parfaite comme l'avait été autrefois celle de la Régence en sa gloire de débauche, son exaltation d’avilissement. Aujourd’hui, en dehors de nous (réformateurs) où y a-t-il une vie digne de ce nom? » « Je vous ferai, écrit Lerminier (Lettres à un Berlinois, p. 5), aussi bon marché du présent : il est terne, il est triste, il est peu digne de nous. » Et nous trouvons le même état d’esprit exprimé par Lacordaire.
« Faites silence, laissez venir à votre cœur Le bruit du monde tel qu’il est au- # jourd’hui. Qu’entendez-vous ? Des voix confuses qui s’appellent sans jamais se répondre ; des monologues innombrables dans une foule pressée et béante ; le cri de l’homme perdu le soir au milieu du désert ; des voyageurs sans but qui se disent : allons ; des cœurs las avant d’avoir vécu ; des bouches taciturnes qui n’ont que deux mots : peut-être ! hélas, nulle harmonie, nulle unité que celle de la plainte ! Si encore il y avait des champs de bataille où on püût se tuer avec quelque gloire ; s’il y avait des révolutions qui en donnant des craintes à la vie lui donnassent quelque intérêt ; s’il y avait du sang, de la débauche, des amphithéâtres, des gladiateurs, quelque chose qui nous empêchät de sentir dans le vide de notre cœur la grâce du ciel qui y tombe malgré nous. — Mais non, la société nous emporte d’un mouvement froid et comme régulier, malgré ses catastrophes, et la littérature seule, expression de notre démence, évoque autour de nous un monde à notre gré » (Lacordaire, De l’état actuel de l'Eglise de France. L'Univers religieux, 2 mai 1834).
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quelque réalité à leur conception idéale, d’un ensemble de doctrines qui soit la base et la règle de leurs études et de leur action.
Impatients d’agir et de se dévouer, de se rattacher à quelque chose pour rendre à leur cœur un peu de paix et de tranquillité et chasser cette mélancolie qui les accable, qu’ils rencontrent sur leur chemin un Saint- Simon, un Fourier, ou même un Enfantin ou un Bazard, quiles appellent à eux pour « leur révéler la vie nouvelle » et leur découvrir la vaste perspective de l’œuvre à accomplir; leurs vies ne feront plus qu’une même vie, leurs destinées deviendront communes, ils sentiront qu'ils sont appelés à faire ensemble une « chose glorieuse, sainte, divine » (1), et ils voueront tous leurs efforts, ils se donneront corps et âme, tout entiers, à l’œuvre de régénération sociale universelle qu’ils entrevoient; ils tenteront tous les essais, religieux ou sociaux, scientifiques, artistiques, littéraires. L'œuvre n'est-elle pas magnifique ? et puis ils sont jeunes et leur sensibilité est ardente.
D'ailleurs, des pensées nouvelles se font jour. Il y a, au début du xix*° siècle, une poussée d'opinions, de croyances, d'idées nouvelles, de sentiments nouveaux, dans cette jeunesse qui monte et grandit. Parmi ces courants encore incertains, et ce flot d’aspirations confuses, il y a cependant, vers 1828, un certain nombre d’idées touchant les tendances morales, philosophiques et sociales de ce temps qui sont, peut-on dire, admises par presque toute la jeunesse cultivée.
Ce qu'on constate tout d’abord, c’est une réaction très sensible, très nette contre le rationalisme sec et froid de la fin du xvurr° siècle ; c’est une sorte de révolte de l’idéalisme, qui aboutit à un mysticisme exalté en réaction contre le prosaïisme bourgeois. La raison, on n’en veut plus. Et ce n’est pas seulement Rousseau qui a dit que le cœur est tout, mais c’est aussi Rivarol, chez qui
(1) G. d’Eichthal, Procès, p. 424.
Na d’ailleurs on ne s'attend guère à trouver cette pensée, qui déclare que « le vice radical de la philosophie, c’est de ne pas pouvoir parler au cœur, or, le cœur est tout ». Après le grand ébranlement sentimental qui s’est fait dans cette jeunesse désemparée et incertaine, il ne s’agit plus pour elle de comprendre mais d'aimer. On a soif d’amour (1), de croyance, et de sacrifice; on désire se dévouer. « Le zèle le plus pur et Le plus désintéressé, l'enthousiasme et le dévouement errent par le monde » (2).
Au point de vue politique et social, un mouvement de réaction très net se dessine contre les dogmes triomphants de l’individualisme et du libéralisme révolutionnaires. Saint-Simon et Fourier, Maistre et Aug. Comte se rencontrent pour prononcerkleur condamnation. On s’aperçoit des insuffisances, des lacunes de l’individualisme politique et social. Sur ce point, la réaction contre les principes révolutionnaires est très nette ; elle est formelle. On connaît le décret de Le Chapelier, qui fut un des membres les plus en vue de la Constituante, et qui parlait, avec le mépris que l’on sait « des prétendus intérêts communs ». Ce décret déclarait que l’anéantissement de toutes les espèces de corporations est une des bases de la Constitution française, et proscrivait l'association. Or, Saint- Simon et Fourier veulent l'association, et c’est même la base de leur système (3). La Révolution a désuni, désassocié les hommes ; toute communauté de pensée, toute action d'ensemble, toute coordination a cessé
(x) « Nous approchons du temps où les hommes de tous les pays se reconnaissant pour frères... l’on dira de nous: Voyez comme ils s’aiment » (Lamennais, Leltres).
(2) D’Eichthal à Stuart Miil, 23 nov. 1829.
(3) Beaucoup de jeunes gens d’ailleurs, même avant que le saint-simonisme et le fouriérisme ne viennent prêcher la nécessité de l’association, voyaient en elle seule le salut. Le Saint-Simonien Gay écrivait à Lechevalier : « Le cours de mes idées depuis quelques années, même avant la publicité de la doctrine saint-simonienne, était déjà tourné vers l’association mais d’une manière beaucoup moins large qu’aujourd’hui. » Beaucoup de lettres aux archives saintsimonienne et fouriériste expriment le même sentiment.
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entre eux. Il faut les unir, il faut les associer. Onse rend compte que les doctrines politiques du libéralisme sont épuisées et que leur mission est remplie. On voit l’école libérale déchirée par les effets de sa propre doctrine, se morceler de plus en plus et «les vieilles puissances quotidiennes du parti crouler de toutes parts » (Le Correspondant). Beaucoup pensent comme M. Chevalier que les principes du libéralisme français n’ont qu'une valeur de désorganisation(r}). On est las de l’esprit d'examen, du scepticisme, du voltairianisme, de cet esprit de discussion, d'opposition et de négation qui, ainsi que le reconnaissent les contemporains, est devenu l'esprit dominant, le ton de l’époque. On commence à s’apercevoir que l’œuvre du xvir° siècle a été purement négative, mais que les doctrines négatives ne peuvent pas suffire, car l’humanité ne vit point sur des négations(2). « Le xvirr° siècle n’a fait que détruire ; nous ne continuerons pas son ouvrage ; ce que nous entreprenons, au contraire, c'est de jeter les fondements d’un société nouvelle » (Prospectus de l’industrie). Les jeunes gens commencent à « sonder le vide et à sentir la stérilité pour leur époque de la philosophie critique et de la politique révolutionnaire » (Bazard, Lettres à Enfantin) qui tend à perpétuer le siècle de la démolition. Le rôle de la critique — qui n’a de puissance que pour détruire — paraît complètement épuisé. De toutes parts on crie que la société tombe
en dissolution, on veut travailler à la restaurer. Or les
(x) Les événements tendent chaque jour davantage à démontrer cette triste vérité que les principes du libéralisme français sont purement négatifs et ne peuvent produire que la dissolution et la ruine de toutes les institutions sociales, que surtout ils sont impuissants pour satisfaire le sentiment religieux dont sont animés tous les cœurs bien nés » (Wamkæœnig, De la philosophie du droit en France, 8e article. Kritische Zeitschrift, IV vol., 1re livraison, 1831).
(2) « La société ne vit point d’idées négatives, mais d’idées positives » (Saint- Simon, Système industriel).
« Croyez-vous en bonne foi, Messieurs, que la critique des idées théologiques et féodales faite ou du moins terminée par les philosophes du xvirre siècle puisse tenir lieu d’une doctrine ? » (Saint-Simon, Système industriel).
principes et les dogmes révolutionnaires privés de base positive ne peuvent fournir de règles certaines pour reconstruire. Que faut-il donc faire ? Il faut terminer la crise
révolutionnaire, il faut mettre un frein au xvirr° siècle
qui dure toujours » (de Maistre et Enfantin) (1). Le xvir* siècle a détruit ; il appartient au xix° de reconstruire en renonçant aux critiques stériles, en ralliant toutes les bonnes volontés pour mettre fin aux conflits de l’indivividualisme. À tous le problème de reconstruction s’impose ; on'ne s’entend pas toujours sur le plan de l’édifice mais personne ne doute qu’il faille chercher le constructeur.
Enfin, après « l’ébranlement, le bouleversement révolutionnaires, on sent le besoin et l’impérieuse nécessité d’un nouvel ordre. » On reconnaît que la « société ne peut se passer de moyens d'ordre ». La plupart pensent qu'elle ne saurait subsister sans une autorité morale reconnue de tous qui fasse l’unité des consciences, sans un idéal commun ; qu’en tous cas, il faut, dans tous les ordres de connaissances et partout une unité systémati- : que, et c’est une idée sur laquelle Fourier comme Saint- Simon ne cessent d’insister. Partout on constate un magnifique effort pour rétablir l’ordre dans les esprits et dans les cœurs, dans les vues morales et intellectuelles — effort qui ne sera pas toujours couronné de succès — et l’on peut penser, notamment en ce qui concerne Fourier et Les Saint-Simoniens, qu'ils y ont particulièrement mal réussi. Mais il faut bien reconnaître que devant Fourier et Saint-Simon, comme devant de Maistre et Comte, se dresse ce que le plus grand de ces penseurs a appelé « la grande image de l’ordre. » Ce que Fourier, ce que Saint-Simon veulent découvrir — ils le répètent à maintes reprises — c’est un nouveau principe d'ordre.
(1) Cfr. Lamennais, 11 nov. 1828. Il faut « arrêter le mouvement révolutionnaire qui de toute nécessité doit conduire l’Europe jusqu'aux dernières conséquences des doctrines qui constituent ce que j'appelle le libéralisme dogmatique ».
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Le problème de l’ordre est posé avec force et clarté par tout ce qui est digne d'attention à cette époque. C’est un temps « saturé de l’idée d’organisation », dit très justement Henri Michel. | : On commence à constater l'insuffisance de la politique (1), l'impuissance des doctrines les plus opposées. On se lasse des « querelles scholastiques sur légalité », des petits combats politiques (Fourier, 4 Mouvements, p. 416) (2), des luttes engagées entre la noblesse et la bourgeoisie, ainsi que des disputes constitutionnelles dans lesquelles on ne voit guère que de simples querelles de mots. Et on va bientôt s’en détourner tout à fait pour se préoccuper d’études sociales, car il apparaît qu’il y a des préoccupations plus importantes que celle de savoir quelle sera la couleur de la cocarde. Le problème de l’organisation sociale prend peu à peu la place de celui de l’organisation politique (3), qui avaitseul, ou à peu près seul, occupé les esprits pendant la Restauration, et qui avait d’ailleurs reçu des solutions diverses et des remaniements nombreux.
A côté de la crise politique se produit en effet un élan
(x) La France, écrit Fourier, a un besoin pressant de faire diversion à la politique (Fausse industrie, 1. I, p. 403).
(2) Je voudrais, écrit Ozanam, l’anéantissement de l’esprit politique au profit de l’esprit social (Correspondance, t. I, p. 108). « La question qui divise les hommes de nos jours n’est plus une question de forme politique, c’est une question sociale : c’est de savoir qui l’emportera de l’esprit d’égoïsme ou de celui de sacrifice : si la société ne veut qu’une grande exploitation au profit des plus forts ou une consécration de chacun pour le bien de tous et surtout pour la protection des faibles. Il y a beaucoup d'hommes qui ont trop et qui veulent avoir plus encore : il y en a beaucoup d’autres qui n’ont pas assez, qui n’ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre les deux classes d'hommes une lutte se prépare et cette lutte meuace d’être terrible : d’un côté la puissance de l’or, de l’autre celle du désespoir ({bidem).
(3) Les vieux liens de parti et l’attachement aux opinions établies ont été... tellement affaiblis parmi les classes qui lisent, . que le moment semble propice pour lancer de nouvelles opinions et principalement celles qui ouvrent assez d’espérances de bien général pour enrôler à leur profit cet enthousiasme*et ce dévouement qui errent aujourd’hui de par le monde cherchant un objet digne d’eux (Stuart Mill à d’Eichthal, 7 nov. 1827).
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des cœurs et des esprits jeunes et enthousiastes, une
protestation indignée des consciences contre les rigueurs du régime industriel, qu'on commence à dénoncer, contre les iniquités sociales, contre la misère effroyable qui règne, une attaque de front pleine d’audace et d’entrain contre la prétendue fatalité du mal ici-bas que certains économistes déclarent nécessaire, que d’autres analysent en spectateurs sinon désintéressés du moins impuissants (1). Il apparaît qu'il ne suffit plus d’observer le mal, ni de le décrire, ni de rechercher sa nature, mais qu’il faut en chercher et en trouver le remède. On voit apparaître des préoccupations morales nouvelles, se préciser le sentiment des injustices sociales, et se manifester le souci évident d’une plus grande et plus large distribution de justice. Les doctrines économiques dont le but exclusif avait été jusqu'ici d'étudier scientifiquement les phénomènes de production et de circulation des richesses, d’accroître la masse des biens, sans tenir compte de leur répartition, de produire en grande quantité et en toute liberté toutes sortes de marchandises, de les laisser circuler avec la même liberté pleine et entière, commencent à se préoccuper de ce problème grave et complexe. « Je ne conçois pas, écrit Bonald, soulignant les souffrances qu'engendre en Angleterre « l’industrie cosmopolite », la richesse comme une chose abstraite et sans application à une très grande partie des individus » (2). Les publicistes s'inquiètent de ce
(1) Fourier s’indigne de ce que les économistes ne sachent que « crier sauve qui peut ; ainsi fait J.-B. Say dès son premier chapitre, où il nous apprend que sa science est bornée au rôle passif, qu’elle est spectatrice du mal, qu’elle ne doit que l’analyse du désordre et nonle remède » (Fausse industrie, t. I, p. 13).
(2) Observations sur la Révolution française (1818). CF. Isaac Pereire.
Il y aussi en Angleterre, malgré la richesse nationale, plus de misère individuelle que partout ailluurs, et M. Moorton Eden, dans son Traité de mendicité etM. Malthus dans son Essai sur le Principe de population entrent à cet égard dans des détails qui paraissent à peine croyables. Je sais qu’une philosophie libérale traitera cette considération de superficielle, et qu’elle m’opposera la perfection des arts, la circulation activée, ete... Mais je ne conçois pas, je l’avoue, la richesse publique comme une chose abstraite et sans applica-
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qu'ils appellent le « peuple », c’est-à-dire des ouvriers, de la masse des travailleurs manuels, de leur bien-être. On sent le besoin d’un ordre social nouveau, qui aurait pour but de donner à tous les hommes sans exception le bonheur sur la terre (J. Lechevalier, mai 1831). La nécessité et l'urgence de la réforme économique sont reconnues même par les écrivains les plus modérés dans leurs vues d'amélioration sociale. Et des esprits d'origine, de formation, d'opinions et de croyances aussi diverses que Bonald, Fourier, Isaac Pereire tombent là aussi d'accord pour dénont os l’amoralisme de l’économie politique et demander, presque en termes identiques, sa « moralisation » (1).
Enfin, il faut signaler dans la jeunesse une renaissance très nette de l’état d’esprit religieux. La vieille religion avait été remplacée en même temps que la vieille monarchie; mais les innovations religieuses : athéisme ou culte de l’Être suprême, religion naturelle ou théophilanthropie, n’ont pas eu de succès. Sans doute, vers 1814, tout l’Institut est voltairien, mais déjà beaucoup de jeunes gens ne professent que # dédain pour la philosophie du xviu* siècle. Ils ne font plus montre, en tout cas, de l’irreligion badine et facétieuse de leurs aînés, ni de leur scepticisme railleur et dégagé, ils méprisent « l’incrédulité frivole et ignorante du dernier siècle » ;
tion à une très grande partie des individus. ...…. et le devoir d’un gouvernement est de perfectionner les hommes au moral comme au physique, plutôt que de perfectionner des machines (Bonald, Observations sur la Révolution française, 1818, ch. vi de l’Angleterre.
(x) « Les économistes n’ont vu dans ces questions vitales de capital et de revenu, de propriété et de fermage, de salaire, qu’un équilibre entre des intérêts alé dignes de sollicitude. Ils les ont toutes réduites à la loi de l'offre et de la demande: triste impartialité entre la richesse fainéante et la misère laborieuse. Dans ce va-et-vient de produit, de richesses, on n’a vu qu’un ensemble de phénomènes physiques soumis à des lois, on n’a pas vu que l’homme est vivant dans ces phénomènes, qu’il s’agit de lui avant tout et pas autre chose. L’économie politique n’a pas de moralité. Pour elle l’homme n’est qu'un moyen ; paur la morale il est une fin. Moralisons l’économie politique »
(Isaac Pereire, 1831).
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bien plus, une inquiétude mystérieuse, une angoisse métaphysique les agitent (1), ils sont comme en suspens, et dans l’attente d’une croyance, d’une foi nouvelle ou tout au moins renouvelée. C’est le moment où un jeune émigré rêve sur le génie du christianisme, et où un jeune diplomate savoisien médite surses grandeurs. Vers 18830, on constate chez beaucoup d’esprits de cette génération qui « habite avec un cœur plein dans un monde vide » comme un effroi de la ruine, comme une angoisse du vide qui leur fait subitement comprendre, ou plutôt sentir, la nécessité sinon d’une religion du moins d’un état d'esprit religieux (2). Tous ou presque tous arrivent à cette conclusion qu’il faut se rallier à quelque chose, à des principes, à des croyances, à une foi, et ils parcourent les systèmes de philosophie (3); le Kantisme
(1) « La génération actuelle a fait disparaître de nos livres et de notre société ce ton de frivolité et de plaisanterie sur les croyances religieuses dont la génération précédente faisait parade » (OEuvres, V, p. 26, Saint-Simon).
(2) Le sentiment religieux, revenu du trouble où l’avait jeté le triomphe rapide et bruyant du scepticisme de la philosophie, de l’empirisme athée de Ja science, cherchait de toute part à se faire jour ; mais en présence du chaos, de l’histoire, dans l’entassement désordonné des révolutions sociales qui dans cel état n’apparaissaient plus que comme autunt de catastrophes, il revenait incessamment se perdre dans le doute et le désespoir (Religion saint-simonienne, préface, p. vi Discussions morales, politiques et religieuses qui ont amené la séparation qui s’est effectuée au mois de novembre 1831 dans le sein de la société saint-simonienne. La préface est signée Bazard).
(3) Jeune, sans croyances religieuses bien arrêtées, sans foi dans le catholicisme, les idées de Dieu, du juste et du beau vinrent me distraire de mes études scientifiques. Je crus que la philosophie dissiperait toutes mes incertitudes..... Les premiers ouvrages que je rencontrais furent... des produits de Pécole matérialiste. Locke, Condillac furent mes premiers maîtres." Loin de me satisfaire, ils ne m’aigrirent que davantage, et enfin ils ne m’inspirèrent que de lhorreur quand j’arrivais comme déduction de leurs principes à la morale d'Helvétius, à la négation des sentiments généreux, à la consécration de l’égoïsme. Je quittais done cette école et je me lançais au milieu des spiritualistes qui étaient plus en harmonie avec moi sous le rapport de l’intelligence et moral ; mais cette perpétuelle contradiction entre la conscience de la matière et celle de l’idée m’empêcha d'accepter leur système. Kant, seul, me séduisit par sa foi, sa conviction en Dieu, à la loi du devoir, à lPidée du beau, du sublime. J’acceptai toute la critique de la raison pure, en regrettant toutefois plusieurs points de la critique de la raison pure principalement ceux où Puni-
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les séduira; l’éclectisme viendra leur apporter quelques espérances vagues et d’imparfaites consolations. Les âmes douloureuses et désenchantées, décues de ne pas trouver dans les systèmes de philosophie la vérité qui doit dissiper toutes leurs incertitudes, les sensibilités en suspens, les cœurs enthousiastes excédés de rationalisme sont avides de se donner à une foi. Jamais le besoin de croire à quelque chose n’a été aussi grand. Qu'un Enfantin ou un Fourier, qu'un Michelet ou un Quinet vienne leur prêcher son évangile, ils sont tout prêts à l'entendre.
Telles sont les façons de sentir et de penser communes à la plupart de ces jeunes gens chez qui le désarroi d’âme, l’anarchie sentimentale, la prédominance de la sensibilité et de l'imagination, l’exaltation du sentiment, le besoin de croire, la curiosité intellectuelle et la sensibilité généreuse apparaissent comme des traits distinctifs. Tels sont les courants d’idées dominants dans cette jeunesse aux ardeurs passionnées et aux espoirs illimités, pleine de bouillonnements et de révoltes ; ils aident à comprendre la nature de ce mouvement qui sur tout le continent de l'Europe agite l'esprit humain (x). « Une inquiétude universelle, écrit Fourier, atteste que le genre humain n’est point arrivé où la nature veut le conduire, et cette inquiétude semble présager quelque grand événement qui changera notre sort. » « Un étrange malaise (2), dit un contemporain, nous travaille aujourd’hui sans relâche. C’est le mal de l’avenir, mal aigu, sans sommeil... Ce rien est déjà quelque chose qui palpite dans notre sein. Nous le voyons, nous Le touchons, quoique le monde l’ignore encore. L’humanité est sour-
vers est réduit à une vie toute subjective et ne contient plus que des noumènes pures et abstractives dans l’existence. Enfin, j'étais parvenu à une morale sèche, il est vrai, mais au moins à une loi de Dieu, à une loi qui devait diriger et soumettre mon activité. (Signé) H...
(x) Stuart Mill, Correspondance avec G. d'Eichthal.
(2) Cf. « L’humanité attend, elle se sent mal » (Sainte-Beuve).
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dement travaillée dans ses entrailles comme si elle allait enfanter un Dieu. » « L'Univers est dans l’âttente », écrit de Maistre ; et le Globe nous prédit que « les temps sont proches où une rénovation sociale sera opérée (r) ». Il s’agit d’une rénovation absolue, d’une transformation universelle. Le monde, pense-t-on, va se renouveler de fond en comble. « La société », écrit J. Le Chevalier (Phalanstère, 25 octobre 1832), attend un renouvellement complet de toutes ses croyances morales, politiques ou religieuses », une rénovation entière des théories sociales, une transformation universelle dans l’organisation sociale des peuples. Extraordinaire unanimité. Les publicistes de toutes nuances n’ont à la bouche que ce mot magique de rénovation. Tous croient à un renouvellement fatal du monde, à une palingénésie (2).
(x) «Enfin le terme des malheurs sociaux, le terme de l’enfance politique du globe est arrivé ; nons tombons dans la grande métamorphose qui semblait s’annoncer par une commotion universelle. C’est vraiment aujourd’hui que le présent est gros de l'avenir, et que l’excès des souffrances doit amener la crise du salut. À voir la continuité des secousses politiques, on dirait que la nature fait effort pour secouer un fardeau qui l’oppresse. Les guerres, les révolutions, embrasent incessamment tous les points du globe ; les orages à peine conjurés renaissent de leurs cendres. Les esprits de parti s’enveniment sans nul augure de conciliation. Le corps social est devenu ombrageux, délateur, pétri de vices, familier avec toutes les monstruosités jusqu’à s’allier aux Barbares pour la persécütion des chrétiens, la fortune publique n’est plus qu’une proie livrée aux vampires d’agiotage ; l’industrie est devenue par ses monopoles et ses excès une punition pour les peuples réduits au supplice de Tantale, et affamés au sein de leurs trésors. L’ambition coloniale a fait naître un nouveau volcan... le commerce émule des Cannibales raffine les atrocités de la traite et insulte aux décrets bienfaisants d’un Congrès des souverains. L'esprit mercantile a étendu la sphère des crimes ; à chaque guerre il porte les ravages dans les deux hémisphères Te la terre n’offre plus qu’un affreux chaos d’immoralité, et la civilisation devient plus odieuse aux approches de sa fin » (Dualilé du destin social. Fourier).
(2) Pour quiconque sait voir les choses d’un peu haut, pour quiconque a une certaine intelligence du développement historique de l'humanité, il est évident que les sociétés civilisées ont atteint une de ces, grandes époques palingénésiques où une transformation fondamentale dans leur constitution est imposée par une loi absolument invincible... par une nécessilé naturelle ou providentielle, comme on voudra dire, mais certainement impossible à conjurer, fatale. »
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Aussi, comme l'écrit Muiron à Gréa (10 février 1831), « jamais moment ne fut plus opportun pour faire saisir et désirer des idées neuves. » Stuart Mill, au même moment, écrit à d'Eichthal que « Le jour est venu d’annoncer de nouvelles opinions, celles-là surtout qui présentent à l'humanité une brillante perspective d’avenir (1)». «Le malaise général qui travaille la société, cette inquiétude vague qui la tourmente, cette attente, on pourrait dire cette avidité de choses nouyelles qui la pousse vers l’avenir, ne révèlent que trop la caducité de ses vieilles institutions et Le besoin qu’elle a de s’en donner de nouvelles » (Loco citato, Secrétaire de Saint-Simon). Tout le monde attend. Quoi ? On serait bien embarrassé de le dire(2). Du nouveau. Le temps est favorable à l'éclosion des prophètes. Ne nous étonnons donc pas de voir pulluler les réformateurs sociaux. « Aujourd’hui, écrit Saint-Simon, le seul objet que puisse se proposer un penseur est de travailler à la réorganisation du système de morale, du système religieux, du système polhtique, en un mot, du système des idées sous quelque face qu’on l’envisage. » El tout le monde se croit prédestiné à révéler l’avenir. « Depuis l’hiver de 182r1..., écrit Stuart Mill..…., j'avais un objectif, ce qu'on peut appeler un but dans la vie; je voulais travailler à réformer le
(1) « Vous me dites que le publie commence à être dégoûté de ses docteurs quotidiens : que les vieux préjugés, les attachements de partis s’évanouissent ; que le jour est venu d’annoncer de nouvelles opérations, celles-là surtout qui présentent à l’humanité une brillante perspective d’avenir ; et puis qu'il faut offrir un point de ralliement à cet enthousiasme, à cet esprit de dévouement qui erre maintenant par le monde sans trouveroù reposer sa tête » (G. d’Eichthal à Mill, 23 nov. 1829).
(2) «... Comme vous, je sens que la pierre tombe, que Les bases du vieil édifice sont ébranlées et qu’une secousse terrible a changé la face de la terre. Mais que doit-il sortir de ces ruines ? La société doit-elle rester sous les décombres des trônes renversés ? ou bien doit-elle reparaître plus brillante, plus jeune et plus belle ! Verrons-nous « novos cælos et novam terram »? Voilà la grande question. Moi qui crois à la Providence et qui ne désespère pas de mon pays comme Charles Nodier, je crois à une sorte de palingénésie. Mais quelle en sera la forme, quelle sera la loi de la société nouvelle ? Je n’entreprends pas de le décider » (Lettre d’Ozanam à Fortoul, 15 décembre 1831).
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monde » (Mes Mémoires. Stuart Mill, p. 126). Au milieu de cette société désorientée, sans direction et sans boussole, toutes les théories peuvent se donner carrière et c'est ce qui ne manque pas d’arriver. |
On voit éclore « deux ou trois doctrines générales par semaine » ; qui sont à la fois une nouvelle politique, une nouvelle doctrine d'organisation sociale, un nouveau système économique, une nouvelle méthode philosophique, une nouvelle morale, souvent même une nouvelle religion, et toujours une recette infaillible pour assurer «à tous les hommes sans exception le bonheur sur la terre (1) ». C’est un envahissement, un déluge de systèmes et de doctrines philosophiques. A côté d’Aug. Comte, de Bonald, de Maistre, de Saint-Simon, de Fourier, de Cousin, Azaïs, Wronski, Coessin, Ballanche, Aucar ont leur système. Les journaux eux-mêmes ont une doctrine ; c’est'la doctrine « unitaire » de la Revue Encyclopédique, c’est « la synthèse générale » de l’Européen, et tant d’autres.
Ces systèmes ne brillent d’ailleurs pas tous par l’originalité. Et beaucoup d’entre eux sont le fruit de compilations un peu hâtives. « ..… À force de travail, dit un Saint-Simonien, prenant par-ci par-là quelques débris de toutes les doctrines, sans principe pour les choisir, sans lien pour les combiner, nous étions à peu près parvenus... à des compilations informes que nous appelions des doctrines ; et ce n'était pas celle de Descartes, de Mallebranche, de Locke, de Condillac ou de Kant; ces grands philosophes n’étaient plus nos maîtres ; tu étais l'élève de £a conscience, moi de la mienne et nous pouvions dire ce mot.si doux pour l’égoïsme: ma doc-
trine (2). » Jamais, je crois, on n’a assisté à une telle
(x) J: Lechevalier, mai 1831. Science sociale.
(2) Doctrine saint-simonienne, page 09.
Et Lerminier, ancien saint-simonien repenti, écrit ironiquement : € Il y à 5 ans, je commençais de professer et d'écrire. J’aurais pu, dès cette époque, me fabriquer facilement un petit système, mes études m'en fournissaient les maté-