JULES LECHEVALIER
Il naquit à la Martiniquele 21 avril 1806, et non en 1800, comme l’écrivent plusieurs de ses biographes (1) (Voir le Calendrier saint-simonien). C'était un homme d'initiative, très actif, généreux, mais d'humeur inconstante, un peu capricieux et, suivant son propre aveu, de « caractère désordonné (2) », imprévoyant et prodigue, aimant leconfort et la vie large, qui connut toute sa vie les embarras d’argent (voir Pellarin, page d'histoire). Doué d’une organisation intellectuelle que tous ceux qui lont approché ont déclarée admirable, d’une étonnante facilité à saisir et s’assimiler rapidement les idées d’autrui, d’une flexibilité (3), d'une malléabilité d'esprit, grâce à quoi ilse convertit à une doctrine aussi vite qu'il en quitte une autre, louchant à tout, prenant toutes les impressions, au demeurant plus imitateur, adaptateur ou vulgarisateur qu'inventeur. Esprit complexe, « génie trop mobile » (le mot est de P. Leroux: Lettre sur le fouriérisme, p. 103, tome [), que sa complexité, sa curiosité placent au passage de toutes les influences intellectuelles et morales de son siècle, on le considé-
(x) Il était avocat et n’était pas sorti de Polytechnique comme le dit Charlety.
(2) Lettre à Clarisse Vigoureux (20 août 1832).
(3) J. Lechevalier, esprit simple et caractère facile jusqu’à la faiblesse — porté au sensualisme. Ce qui le distinguait, c’était surtout sa dialectique subtile et habile et sa connaissance de la philosophie allemande. Massol.
rait, dans l’école, comme d’esprit exalté, mais de « cœur froid ». De fait, il était dépourvu de ces solides attache-, ments de cœur qu’Enfantin prisait au plus haut prix et qu'il exigeait de tous ses disciples. « C’est un homme que l’idée pousse, écrivait P. Leroux (lettre sur le fouriérisme, p- 61). Enfantin disait que chez lui « la tête emportait le cœur (1) », et Cazeaux « que sa science était plus étendue que son sentiment » (lettre à Jules Lechevalier, 24 juin 1832).
Tout jeune, il a lu Rousseau, en qui il a admiré « le premier des philosophes qui ait senti la civilisation dans toute sa hideur; le premier qui se soit insurgé contre l'hypocrisie et la perversité de ses mœurs » (Le Phalanstère,t. I, p. 64). Puis, il a essayé, comme Saint-Simon, de se donner des connaissances scientifiques complètes et a étudié pendant huit ans à la Faculté de droit, à celle des lettres et des sciences et à l'École de médecine (voir un article de l’Organisateur, p.185, 1831). Mais ce sont les études philosophiques et métaphysiques qui l’attirent surtout ; il torture, dans une frénésie de curiosité intellectuelle, toutes les doctrines, tous les systèmes pour les forcer de répondre au besoin de certitude qui le ronge, comme tous ses contemporains. « La vérité, écrivait-il, fut toujours Le but de ma vie » (Organisateur, ibidem). Cette vérité, il la cherche tout jeune dans la philosophie du xviu* siècle et surtout chez les sensualistes, chez Condillac et Destut de Tracy; puis (lorsqu'il se fut mis au courant de tous leurs travaux philosophiques), chez Cousin, dont il fut quelque temps l’élève et qui cherchait alors à fonder une religion « qui eüût les conclusions du christianisme sans être le christianisme (2) » : c'était une bonne
(1) « Enfantin m’a outragé souvent sur le point le plus sensible de mon âme ; il se permettait chaque jour de me juger et de me présenter comme un homme dont la tête emporte le cœur... Je repousse ce jugement comme une calomnie. » Dimanche 26 février 1832. (Le Fouriérisme et le Saint-Simonisme, Lechevalier, 7861, Br.).
(2) Faguet, Politiques et Moralistes, t. IT, p. 263.
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préparation au saint-simonisme. L’éclectisme qui poursuivait alors « le but décevant d’amalgamer ensemble les contraires » fit sur lui une impression profonde et, peut-on dire, ineffaçable, car bien qu’il ait médit plus tard des « boufissures » (Science sociale) de cette « quasi-doctrine (1) » il restera au fond toute sa vie un éclectique. Dans l’école saint-simonienne on l’appelait un « homme de juste milieu ».
Victor Cousin, après avoir étudié la philosophie écossaise, s'était hâté de passer en Allemagne en 1817 et en 1818. Il avait vu Hegel et Schelling et avait contribué à mettre à la mode la pensée allemande. C’est sans doute ce qui décida Jules Lechevalier à y aller lui aussi. Il partait pour l’Allemagne «convaincu, disait-il, que le véritable mouvement des idées était en France et devait s’opérer en continuant à un point de vue plus élevé et en ordre inverse les travaux du xvirr° siècle » ; il y resta deux ans, puis revint en France, ayant visité les principales universités, étudié les doctrines, s’étant lié avec les hommes, « persuadé qu'il n’y avait chez nos voisins que d’immenses matériaux accumulés, mais que le principe destiné à les mettre en œuvre manquait complètement ». « Il y a, ajoutait-il, entre l’Allemagne et la France aussi bien dans l’ordre intellectuel que dans l’ordre politique, la grande distance que la révolution française a mise entre la France et toutes les nalions rivales. »
La philosophie allemande l’impressionna pourtant vivement : il avait lu Kant, Fichte, Schelling et Hegel, — qui devait avoir sur lui une très réelle influence, — et était devenu «zélé sectaire de la philosophie allemande » qu’il s'était assimilée parfaitement [Voir Lambert, Papiers personnels aux archives saint-simoniennes|].
À son retour à Paris, en 1826, il entendit parler, chez quelques jeunes gens où il fréquentait, d’une école philosophique encore peu connue mais dontlesinitiés disaient
(1) Phalanstère, p. 63.
et promettaient merveille. Elle avait depuis un an un journal Le Producteur qui avait pour but de «répandre les principes d’une philosophie nouvelle ». Cette philosophie, basée sur une nouvelle conception de la nature humaine, disait l'introduction du journal, reconnaissait que la destination de l’espèce sur le globe était « d’exploiteretde modifier à son plus grand avantage la nature extérieure ». Elle déclarait donc que l'avenir était à l’état industriel. Mais cette doctrine ne s’occupait pas seulement d'économie politique, elle répondait à tout, embrassait tout, elle pensait accomplir une révolution aussi bien dans la conception des idées que dans la satisfaction des besoins, et s’occupait de l’industrie, de la science et des beaux-arts, «comme des trois facultés : physiques, intellectuelles et morales qui constituaient l’homme ».
L'introduction du Producteur déclarait enfin que « ses travaux dans cette direction suivraient une progression toujours constante... parce que des notions toujours plus exactes de ses destinées et de ses forces le conduisaient à améliorer incessamment l'association : un de ses moyens les plus puissants ».
Jules Lechevalier fut séduit par ce programme. Il lut le Producteur avec intérêt, puis sur la recommandation de ce journal les ouvrages de Saint-Simon à qui O. Rodrigues consacrait une série d'articles, et qui « révélait à la jeunesse qui avait été élevée dans les écoles muettes de l'Empire toutes les idées qui avaient été agitées dans les années qui avaient précédé la Révolution et dans les jours de son triomphe » [Buchez, Introduction à la science de l’lustotire, t. I, p. 136]. Il fut frappé des idées et des préoccupations qu’exprimaient ces différents ouvrages et bientôt un de ses amis, métaphysicien comme lui, Charles Duveyrier, le convertit au Saint- Simonisme. C’est ainsi que Jules Lechevalier forma avec Cazeaux, Transon et Enfantin, qui habitaient alors avec lui l’ancien hôtel de Gesvres près du passage Choiseul, le premier noyau de la rue Monsigny.
Il est heureux ; il croit être à l'abri du doute. Il pense avoir trouvé dans le Saint-Simonisme «une pensée et un but dignes de la génération qui a à accomplir l’œuvre que les vrais grands hommes du dernier siècle ont entrevue dans toute sa grandeur », et être désormais en possession de ces principes den qu'il a cherchés dans la philosophie allemande, où il ne les a pas trouvés, ce qui l’a empêché de s’y rallier complètement, et dans l’éclectisme qui n’a pas réussi non plus à le satisfaire pleinement. Et tout de suite, avec sôn habituelle mobilité, et son enthousiasme pour les idées nouvelles, il s’enflamme pour cette doctrine. II n'hésite pas à annon:cer « une ère nouvelle pour la France et pour l’humanité ». Il ne s’agit rien moins que d’une « réorganisation intégrale de la société parmi les hommes en donnant à chaque humain le proir et les moyens de développertoutes ses facultés. Ce qu’on veut, c'est RÉALISER, organiser, faire passer dans la pratique les résultats les plus importants de la science sociale ». Tout de suite, à peine né à la doctrine, il écrit des articles et comme il a la vocation et le besoin de faire des prosélytes, de convertir, en mars 1830 il a déjà « à ses trousses une dizaine de néophytes qu’il endoctrine chaudement (Lettre d'Enfantin)». Nous avons fait en Jules, écrit Enfantin qui s’en félicite, une bonne acquisition ». Et en effet l’école n’a qu’à se louer de ce catéchumène dévoué, enthousiaste et actif; cependant, il encourt un léger reproche: ses pères TS CE surtout Enfantin — le trouvent encore trop imprégné de philosophie et pas assez religieux. Mais les dernières vapeurs de philosophie qui obnubilent encore l'esprit de Lechevalier vont bientôt se dissiper complètement (du moins les Pères le croient). Au mois de mai 1830, Enfantin écrit avec joie: « La métaphysique de J. Lechevalier est décidément enfoncée; nous avons l’autre jour, Bazard et moi, retourné le portrait de Hegel qui était dans sa chambre et écrit sur Le dos : Saint-Simon, religion, science et industrie. » Et dans une autre lettre :
Her 200
« La séance d’hier a été bonne. Jules Lechevalier a enterré tous les métaphysiciens, Bazard, Rodrigues et Margerin l'entendaient de ma chambre. » Aussi gravit-il rapidement le cursus honorum et les degrés de la hiérarchie. Le 24 décembre, il entre au collège avec Carnot ; peu après, la direction du deuxième degré lui est accordée, ainsi qu'à Duveyrier. Cet avancement rapide ne fut d’ailleurs pas vu d’un très bon œil par tous les sectateurs (r), et c’est sans doute pour cette raison et non pour celle qu’il en donna, que Lechevalier se démit tout aussitôt de ses fonctions de directeur du deuxième degré (2).
On voit donc qu'il occupait un rang fort important dans la doctrine. Les historiens du Saint-Simonisme n’ont pourtant parlé de lui que brièvement. Et il y a lieu de s’en étonner d'autant plus que l’influence de Jules Lechevalier sur la formation du Saint-Simonisme est très réelle et très certaine. Sa science philosophique avait, en effet, fait tout de suite de lui un des métaphysiciens les plus écoutés de la doctrine qui comptait encore dans ses rangs Duveyrier, Hoart et plusieurs autres. Et ici le témoignage que nous apporte Pierre Leroux est formel. Pierre Leroux, espritfumeux sur lequel l'Allemagne et les idées allemandes exercèrent aussi une grande influence, qui assista à la confection et à l'élaboration de la doctrine saint-simonnienne, n'hésite pas à dénoncer en Jules Lechevalier « un homme dont le génie trop mobile après avoir gravité dans l'orbite de Hegel s’attacha malheureusement pour Saint-Simon à l’école de ce philosophe » (Lettres sur le Fouriérisme). Nous avons vu plus haut que P. Leroux accusait Enfantin d’avoir «accouplé la doctrine de Fourier et la métaphysique de Hegel, par un
(x) Ge classement était l’œuvre des deux chefs de la doctrine, le collège en avait ignoré la préparation et n’en fut instruit que dans la réunion générale, Enfantin « constate lui-même l’impression peu favorable que cette création inattendue produisit sur plusieurs membres de la famille saint-simonienne ».
(2) « Mais en réalité, je n’ai jamais pu le diriger; convaincu de mon insu ffisance, je me démis de cette fonction. » J. Lechevalier.
En
étrange amalgame, aux vérités de Saint-Simon». Ce serait, s’il faut l'en croire, Jules Lechevalier qui se serait chargé de fournir à Enfantin « une partie des ressources nécessaires à ce mélange », et qui se serait fait son collaborateur ou plutôt son complice dans cet arrangement et dans la préparation de cette « olla podrida ». Telle est l'affirmation de Pierre Leroux ; il n’y a aucune raison sérieuse de la mettre en doute et il n’est pas téméraire de penser, étant donnée la formation philosophique de Lechevalier (Victor Cousin et Allemagne) qu'il eut une part sinon prépondérante du moins importante dans l'élaboration de la religion et de la métaphysique saintsimoniennes, et tout spécialement dans celle de l’espèce de mysticisme philosophique qui est le fond de la doctrine et du panthéisme qui en est une des caractéristiques. Jules Lechevalier ne se défendait d’ailleurs que mollement d’avoir joué ce rôle. «On m'a classé comme théologien, disait-il, le jour oùil se sépara définitivement du Saint-Simonisme : je veux bien n’avoir été qu’un théologien.» Il serait d’ailleurs intéressant, mais délicat et difficile, pour ne pas dire impossible, d'essayer de déméler dans le Saint-Simonisme l'apport personnel de chacun des principaux disciples, de délimiter leur influence propre et leur action individuelles, de déterminer avec précision en quoi et comment par exemple, Enfantin a introduit la philosophie sensualiste dans la doctrine et Jules Lechevalier les idées allemandes, — comment -E. Rodrigues, Lambert et Duveyrier ont influé sur le développement théologique du dogme nouveau.
Ce qu’on ne saurait, en tous cas, exagérer, ce qui est formellement établi c’est l'importance du rôle de Jules Lechevalier dans la propagation de la doctrine. Esprit brillant, alerte et fin, « l’un des plus subtils de notre époque », dit Pierre Leroux, dialecticien vigoureux, logicien et raisonneur, expert à la discussion, ilse distinguait très nettement des autres prédicateurs habituels du saintsimonisme : il n'avait certes pas l’éloquence vibrante et
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pathétique d’un Barrault, ni l’élévation de Jean Reynaud, ni le charme grave et féminin de Transon, ni la rudesse de Baud ; ses prédications contiennent moins de méditations lyriques et d’invocations mystiques, moins de tirades ampoulées ou brillantes, moins d’emphase et de « morceaux » à effet; en un mot, elles sont moins religieuses et moins romantiques, de forme tout au moins. Ayant une élocution assez simple, une « facilité intarissable », dit Pellarin, une aptitude indéniable à présenter les idées des autres, de telle façon qu’elles semblaient sortir de sa tête et lui appartenir en propre, à exposer avec une clarté relative des idées très nuageuses, il avait toutes les qualités qu’il faut à un vulgarisateur, et il en fut un merveilleux, résumant avec verve le dogme saintsimonien pour ceux qui n'étaient pas encore initiés ; aussi l’employa-t-on surtout dans les missions de pros vince bien plus qu’à Paris. Il y obtint d’ailleurs du succès et beaucoup de lettres des archives saint-simoniennes proclament son talent. Truitt vante « l’irrésistible puissance de sa parole prenante » (voir aussi lettres de Bardin à Michel, et de Paul de Boureulles), et Vinçard parle avec admiration de celui qu’il appelle le « savant enseigneur ».
Ajoutons qu'il faisait preuve de talent dans la discussion (1) et qu'il n’était pas dépourvu d'esprit. « Souvent, écrit Pellarin, lorsqu'il y avait plusieurs prédicateurs on le réservait pour la réplique aux contradicteurs qu'il donnait piquante. »
Il avait à Bordeaux fondé avec Rigaud un enseignement où il avait par des expositions et des conférences multipliées réussi à propager la connaissance de la religion nouvelle ; puis, il s'était rendu à Toulouse pour y faire l’ouverture de l’enseignement saint-simonien. Le 20 janvier 1831, il avait commencé l’enseignement cen-
(x) « Jules a été superbe dans la discussion » (Enfantin à Rességuier, 29 janvier 1831).
tral qui devait être fait par lui et Carnot une fois par semaine. Puis, au printemps de cette même année 1831, il avait dirigé avec Guéroult la mission de l'Ouest qui avait parcouru Rouen, le Havre, Dieppe, où il avait obtenu de grands succès, et pendant l’été la mission de l’Est au cours de laquelle il avait visité, avec Capella et Robinet, Dijon, Besançon, Arbois, Salins, Mulhouse, Colmar, Strasbourg et Metz. — Dans tous ces voyages, il avait fait de très nombreuses conversions, et avait contracté des amitiés fidèles. Il faut ajouter pour être complet que c'est surtout à Jules Lechevalier, ainsi qu’à quelques-uns de ses camarades, parmi lesquels je dois citer Carnot et. Lagarmitte, qui avaient des relations en Allemagne, que le saint-simonisme doit d'y avoir été étudié avec beaucoup de sympathie (1), et qu’il attira à la doctrine saint-simonienne quelques jeunes gens qui, comme lui, s'étaient intéressés à la philosophie allemande (2).
Si j'ai insisté un peu longuement sur toutes ces pérégrinations de Lechevalier, c'est pour montrer l’activité énorme qu'il dépensa au service de la doctrine, surtout en l’année 1831. Mais il convient de noter ici un incident important, — non seulement pour Lechevalier, mais encore par les conséquences qu’il devait avoir sur l'histoire générale du saint-simonisme, — qui se produisit au début de cette année 1831. Jules Lechevalier, qui avait alors 25 ans à peine, s’était épris d’une jeune et célèbre actrice, Léontine Fay, dont il voulait
__ demander la main. Ce dessein, qu’il avait communiqué a collège, avait soulevé une très vive discussion. C’est même lui qui fit éclater visiblement et publiquement pour la première fois la mésintelligence de Bazard et
(1) On avait envoyé aux principaux professeurs des universités allemandes le Nouveau Christianisme avec une note explicative où J. Lechevalier exposait le but et les progrès de l’école, en ajoutant qu’elle deviendrait bientôt une société religieuse, scientifique et industrielle.
(2) « Jules a beaucoup contribué à la venue de Lherminier (sic) par le lien commun de Allemagne. » Lambert, papiers personnels (1835).
d’Enfantin (1). Ce dernier consentait au mariage contre lequel Bazard et sa femme élevaient des objections qui finalement prévalurent. Claire Bazard surtout avait combattu le projet de Lechevalieravec énergie, etmême avec âpreté et avait écrit à cette occasion une lettre curieuse par les
doléances qu’elle y exprimait sur l'admission à l’apostolat
saint-simonien des femmes mondaines et déclassées. On nese bornapas d’ailleurs à discuter sur le mariage de Jules Lechevalier. Le débat fut étendu et considérablement amplifié, la question fut généralisée : en parlant du théâtre on parla du mensonge, et du mensonge on en vint à la morale. En discutant du projet de mariage de Jules Lechevalier, on posa la question du mariage, des relations sexuelles et de la femme en général. C’est ainsi que débuta la dissidence qui devait amener la rupture définitive entre les deux pontifes. Finalement, Jules Lechevalier renonça au mariage comme Eugène Rodrigues l’avait déjà fait sur le désir d’Enfantin, et il commença de nouvelles tournées de propagande. Il avoua plus tard, le 19 novembre 183r,le jour de la scission, que « depuis le moment où il s'était avoué missionnaire et où il avait préféré cette fonction à toute autre, il avait commencé de douter ». On a en effet l'impression qu'il essaie par l’activité débordante qu'il déploie en cette année 1831 de s’étourdir, de se griser, et qu'il entreprend, en s’efforçant de convaincre les autres, la tâche plus difficile de se convaincre soi-même. C’est dans cet état d'esprit, qu’il entendit parler pour la première fois, au cours d’une de ses missions, au mois de juin 1830, de Fourier et de ses œuvres qu'il ignorait complètement; mais ce qu’on lui en dit ne parvint pas à exciter sa curiosité ; il demanda pourtant aux chefs de la doctrine s'ils les connaissaient. Ceux-ci se contentèrent de lui répondre qu’ils « avaient vu Fourier, que dans ses ouvrages
(x) La première discussion sur les femmes eut lieu au sujet du projet de visite de Lechevalier à lactrice.
l’état actuel de la civilisation était assez bien critiqué, mais que ses vues sur l'avenir étaient sans aucune importance et étroites, mesquines, perdues dans de menus détails; qu’il n’avait fait que coordonner et régulariser les passions telles que la société les présentait aujour- d’hui». Jules Lechevalier passa outre ; quelque temps après le Nouveau Monde Industriel lui tomba sous la main; mais la terminologie nouvelle et le vocabulaire de Fourier le « rebutèrent au lieu de le frapper par leur rigueur, leur justesse, leur précision... » (1). Quelques mois plus tard, au mois de mai 1831, il prit pourtant connaissance des ouvrages de Fourier, mais « préoccupé d’autres idées et plein de foi (du moins, il le dit), dans un mouvement dont il ne sentait pas encore le vice mortel », il glissa légèrement sur une première lecture ; il acceptait « le préjugé saint-simonien sur la valeur de la théorie sociétaire ». C’est sur ces entrefaites qu’il partit en mission dans l’Est de la France. À Dijon, il fit la connaissance de Gabet, l’un des premiers fouriéristes. Gabet lui parla beaucoup de Fourier, le pressa d’étudier ses œuvres, lui assurant que quand illes connaîtrait il renoncerait au Saint-simonisme pour adopter lé système de Fourier (lettre de Gabet à Fourier). Mais Jules Lechevalier « rejetait bien loin de lui une pareille apostasie ». Il se permettait de (trancher légèrement sur la découverte de Fourier ». Il avouait déjà pourtant que ce dernier était « doué d’un grand talent et qu’il y avait dans ses écrits des choses excellentes, qu'il serait bien aise de le connaître et qu’il ferait tous ses efforts pour le voir à son retour » (Lettre de Gabet à Fourier, 2 août 1831) (2).
(1) Lettre de Lechevalier à Fourier (Paris, 16 janvier 1832).
(2) « Quoiqu'il y ait peu de temps que j'ai eu l’honneur de vous écrire, je crois ne pas devoir différer à vous instruire de ce qui s’est passé ici à votre égard. J’ai eu de nouveaux entretiens avec J. Lechevalier, père Saint-Simonien, à votre sujet. N'est-ce pas, me disait-il un jour, que notre système est bien plus grand, tellement supérieur au vôtre que je suis convaincu que lorsque vous le connaîtrez bien vous-même, vous serez de mon avis. — Cela me paraît bien difficile... Malheureusement, notre conversation a été interrompue. Mais
Ne LS DT Re De 4/7. JWS:
À Besancon, où il alla ensuite prêcher le saint-simonisme il rencontra J. Muiron, le premier disciple de Fourier (1814) qui avait écrit en 1824 un ouvrage intitulé Aperçus sur les procédés industriels, dans lequel il voulait faire connaître et vulgariser la théorie sociétaire. Muiron fit sur Lechevalier une très forte impression. « Pour la première fois depuis longtemps, écrit-il à Fourier, je rencontrais un homme fort, il me parut enthousiaste, ardent, dévoué; ce fut un premier éveil pour mon cœur et pour mon esprit. De longs entretiens avec M. Muiron et M"* Clarisse Vigoureux me firent enfin sentir la haute portée de vos vues. Je me liais d’affection avec votre disciple: nous nous reconnûmes pour des hommes dévoués destinés à marcher dans la même voie et à nous rencontrer un jour. » Jules Lechevalier croyait alors que Muiron viendrait « apporter le tribut de son talent au saint-simonisme et enseigner aux Saint-Simoniens les idées de Fourier ». Il lui promit d'examiner sérieuse- ment les ouvriges de Fourier et d’en rendre compte dans le Globe, et pr\luda en effet par une annonce qui parut dans lejournal/ Il était cette fois décidé à une étude approfondie, et coy/aenca par lire tout d’un trait les deux gros volimes du: f'aité d'association. « Je fus saisi, écrit-il à Foi rier, de ce que ce livre contient de neuf, de profond, d'immense et pourtant je ne songeais encore à vous considérer que comme un des satellites de l’astre saintsimonien. + écrivis aux chefs de la doctrine que je vous regardais comme le savant perfectionnant dont nous avions besoin : c'était encore une application de notre absurde méthode de classement. (1) » Il ne reçut des Pères aucune réponse. De mauvaises nouvelles lui arrivaient d’ailleurs
le lendemain, elle reprit, non sur le même sujet, mais sur votre personne. Il m’avoua que vous étiez doué d’un grand talent, ete... » (Lettre de Gabet à Fourier, 2 août 1831).
(x) Voir sur toute cette partie la lettre de J. Lechevalier à Fourier du 16 janvier 1832, à laquelle sont empruntés les éléments d’une partie de ce récit.
de Paris. Chaque jour, les discussions et les dissentiments devenaient plus âpres et s'aggravaient ; et, de guerre lasse, les questions avaient dû être portées au sein du collège. À Strasbourg, Lechevalier apprend la maladie de Bazard causée par les orages et les violences du débat. Il apprend en même temps la suspension du Globe ou du moins la probabilité de cette suspension; il se décide alors à partir pour Paris. Mais au moment de partir, il reçoit une lettre de Duveyrier lui annonçant que Bazard et Enfantin se sont enfin inis d'accord, qu’en présence de tout le collège, ils se sont embrassés et que les fils ont suivi l'exemple des pères. Transporté de joie, Jules Lechevalier écrit alors aux Pères une lettre enthousiaste, et accourt à Paris pour les embrasser. Mais l’accord avait été bref. Déjà les discussion$ avaient recommencé ; elles étaient dans toute leur force quand il arriva. Désolé de ce qu’il appelait « la résurrection du bas-empire », persuadé qu'il avait à « remplir une œuvre de missionnaire et d’annonciateur et qu’il en savait assez long pour faire beaucoup de bien à ses semblables », il repart alors et recommence ses courses apostoliques — jugeant inutile d’insister pour faire adopter par Enfantin les idées qu’il avait émises sur Fourier et sur son traité d’association. Le moment était mal choisi. Mais il n’abandonnait pas cette idée qui le hantait depuis quelques mois qu’on pouvait € harmoniser Fourier et Saint-Simon (1) ». Ceci ressort très clairement des lettres de Victor Considérant à Fourier et de celles de Lechevalier lui-même qui écrit: « J'étais arrivé à avoir la plus haute idée des vues pratiques du traité de l'association et de profit que le saintsimonisme pourrait en tirer... » Et il avoue un peu plus loin qu’il ne « songeait qu’à absorber la science positive et fixe dans le nuage du progrès ».
C'est dans ces dispositions d'esprit que Jules Leche-
(1) Considérant. Lettre du 13.
valier rencontra Victor Considérant à Metz. Ille vit souvent, et se lia avec lui (x).
Considérant n’aimait pointle Saint-Simonisme. Il faisait depuis quelque temps déjà des réunions contradictoires dans lesquelles il exposait le système de Fourier et s'était heurté dans sa propagande au petit groupe Saint-Simonien de Metz (2). Il eut néanmoins la meilleure impression de Jules Lechevalier qui lui parut un « homme loyal, un homme d'intelligence et de cœur, un homme de foi et d'espérance et d’amour et dont l'intelligence était ouverte, la tête bonne. » (Lettre de Fourier.) Il avait vu d’ailleurs Lechevalier à la tâche, et comprenant le parti qu’on pouvait tirer d’une telle recrue, il fit tous ses efforts pour hâter et achever la conversion du prédicateur Saint-Simonien qui, d’ailleurs, « marchait à grands pas vers le fouriérisme. » Le moment était opportun. Il le voyait, en effet « désabusé et dégouté du bagout saintsimonien. » Jules Lechevalier ne lui avait pas caché la fâcheuse situation dans laquelle se trouvait le saintsimonisme, les difficultés au milieu desquelles il se débattait, les discussions qui l’épuisaient. «Jules Lechevalier, écrivait Considérant tout joyeux à Clarisse Vigoureux, m'a fait des révélations uniques ; il y a détresse dans la doctrine, détresse d’argent, division du sacré collège. Cela finira mal. » Et encore : « Nous avons déjà les Saint-Simoniens et les Saint-Simonistes ; nous aurons bientôt un nouveau schisme, et par le fait il existe. Jules Lechevalier lui a déjà donné un nom; il appelle les non divorcistes catholiques et les divorcistes
(x) « A son voyage à Metz, écrit Lambert, il a été rudement frotté par Considérant. » Papiers personnels.
(2) « Quelques-uns de mes camarades [de l’école d'application] ont été accaparés par les Saint-Simoniens de Paris. Ils ont ici formé une petite secte qui
s'apprête aussi à faire son développement et à bien m’écouter pour me combattre. Je prévois que la question de hiérarchie sera vivement débattue ; car c’est
là toute leur affaire sociale à eux ; elle n’est pas difficile à attaquer la leur! Mais je voudrais être tout à fait en état d'établir la nôtre sans qu'il n’y ait rien de louche ni d’arbitraire dans son organisation ». Metz, 27 septembre
1831, Considérant à Fourier.
païens. » Lechevalier penchait vers Fourier mais il hésitait encore. L'ancien élève de Cousin était toujours obsédé par l’idée qu'il y avait une œuvre magnifique à faire en alliant, en « harmonisant » Saint-Simon et Fourier. « M’est avis, écrivait Considérant à Fourier, qu'il changerait de drapeau dès aujourd’hui s’il n’était pas si lancé et s’il n’avait pas l’idée qu’on püt harmoniser Fourier et Saint-Simon. » Il ajoutait: « Il m'a promis pour bientôt une étude sérieuse et profonde. IL m'a dit que s’il'avait une foi nouvelle, il tâcherait de la faire passer chez ses pères et les quitterait plutôt s’il n’y pouvait réussir ». «Je croisbien, concluait-il, que nous l’aurons. »
Les événements qui se déroulaient à Paris, les discussions enflammées de la rue Monsigny, dont l’écho parvenait jusqu'à lui, entamaient de plus en plus la foi de Jules Lechevalier dans la doctrine et « détruisirent même entièrement la confiance » déjà fort ébranlée qu’il avait encore dans ses chefs (Lettre à Fourier). Considérant le « frottait rudement » et Lechevalier faiblissait de plus en plus. « Dans la discussion, écrivait Considérant, je ne lui ai pas fait une concession, il m’en a fait de puissantes et même de décisives parce qu’elles contiennent des déductions opposées à son salmis social et religieux......je crois que nous l’aurons bientôt » (Lettre à Clarisse Vigoureux du 13, sans autre date). Le lendemain, il écrivait : « J'ai revu ce matin Jules Lechevalier. Je le regarde comme un homme à nous; c’estinmanquable, il en admet parfaitement la possibilité ; voire même il en étale le désir » (Lettre à Clarisse Vigoureux). Quand Jules Lechevalier partit de Metz pour revenir à Paris, « Considérait le regardait ouvertement devant beaucoup de monde comme entièrement gagné au fouriérisme. Il n'y avait plus que quelques liens à rompre dans le Saint- Simonisme et il répondait du reste » (1).
À son retour à Paris, Jules Lechevalier parla peu de ses
(1) Lambert. Notes manuscrites.
Sud
entrevues avec Considérant ; mais « il déclara fortement la valeur de Fourier » ; il dit qu’il serait bon d'exposer ses idées aux Saint-Simoniens, et demanda à en être chargé (Lambert). Mais cet accès de fouriérisme parut intempestif et on le lui refusa; quelques jours après (c’est Lambert qui le raconte dans ses papiers personnels, d’après un récit qui lui aurait été fait par Jean Reynaud), Lechevalier alla trouver Leroux et Reynaud et leur proposa purement et simplement de se mettre à la tête de la doctrine. « Vous êtes fou, lui dit Reynaud, il faut quelque chose de neuf pour cela, un principe, une revélation. » « S'il n’y à que cela qui vous gêne, aurait alors répondu Jules Lechevalier, attendez une heure et je reviens avec une proclamation. » On crut alors, rue Monsigny, que Jules Lechevalier voulait se poser comme pape et révélateur (1). Lechevalier protesta d’ailleurs toujours avec force contre cette accusation. « C’est un enfantillage, disait-il, je ne veux de papauté ni pour moi, ni pour. personne, encore moins de révélation (2) .» J'ignore si son intention était de se poser comme pape; mais il n’est pas téméraire de supposer que Lechevalier songeait peut-être alors, en bon élève de Victor Cousin, à réaliser son fameux projet de conciliation et d’harmonisation.
Le 19 novembre eut lieu une réunion générale de la
‘famille. Quand Enfantin eut exposé les raisons de la
retraite de Bazard, Leroux, Carnot et J. Lechevalier déclarèrent qu’ils se séparaient de la famille. Lechevalier protesta en termes mesurés mais énergiques. Il déclara : « J'ai dit, le jour où j'ai été converti à la doctrine, qu’au nom de Dieu je mettais ma destinée entre les mains de Bazard et Enfantin..….. ; ils ne sont plus d’accord...., je me retire....; jene reconnais plus la famille saint-simonienne. Oui, je doute. J'avoue que je suis
(1) Olivier. a eu la terrible manie de croire à la papauté pour lui. Il a été écrasé comme Jules et Dugied (Enfantin).
(2) P. 39 et 4o de sa brochure : Lettre sur la division,
arrivé au DOUTE, au doute complet sur toute la doctrine, à l’état où je me trouvais avant d’être Saint-Simonien. Je doute même de Saint-Simon. Je doute de ceux qui l'ont continué ; je doute de tout... je suis encore une fois seul dans le monde.» Puis Roue expliqua longuement les causes de sa séparation qui différaient, comme nous l'avons vu, sensiblement de celles des autres dissidents (Voir : Réunion générale de la famille. Séance des 19 et 21 novembre 1831). Enfantin lui répondit : « J'accepte ta défection, Jules ; tu raisonnes trop, tu es trop positif POMENEUS suivre dans la voie où nous entrons. »
Le lundi 21 novembre, Jules Lechevalier alla à la deuxième réunion. Le soir, il alla trouver Enfantin et « faire, comme il disait; une dernière tentative ». « Le Père le secoua trop rudement, sans doute sur sa faculté de théologien; il ne revint plus » (Lambert). Comme tous les dissidents, il envoya au Globe sa déclaration de séparation, en même temps qu’une lettre curieuse qu’il adressait à Enfantin (1). Mais la sienne ne fut pas insé-
(x) Cette lettre a été insérée à la fin de la brochure de Jules Lechevalier. Lettre sur la division, mais le véritable texte de la lettre qui est à l’Arsenal diffère un peu de celui de la brochure. Voici à titre de curiosité la lettre intégrale :
Au Père Enfantin, son fils Jules,
Vous que j'aimerai loujours,vous auquel je vais porter peut-être un coup cruel, ne repoussez ni par le dédain, ni par la préoccupation de votre œuvre actuelle, les lignes que je livre aujourd’hui à la famille saint-simonienne. Depuis plusieurs jours, j’ai écrit une partie de ce que vous lirez; j'ai changé [modifié] quelque chose, mais je n’ai pu TOUT EFFACER [malgré les émotions que Jj’ai ressenes], malgré cette journée de dimanche [qui m’avait entraîné si fatalement vers vous. Si, dans l’intimité, vous étiez demeuré tel que je vous avais vu devant le monde, malgré ce pauvre Transon qui de toutes ses forces m'attirait vers vous. Adieu, je travaillerai quelque temps loin de vous... Je m’isole, ce n’est pas votre influence que je fuis; ce sont ces frères et sœurs, ces fils et ces filles qui de leur amour aveugle m’empêcheraient de les servir en vous ARRÊTANT, malgré cette journée de dimanche] qui m'avait entraîné si fatalement vers vous, et dont votre conversation intime a détruit l’effet, malgré ce pauvre Abel dont la souffrance n’afflige et qui de toute sa douleur et de toute ma responsabilité personnelle m’attirait à vous.
Si je ne partais aujourd’hui, il serait trop tard demain, car je ne veux être
rée. Peut-être espérait-on qu'il ferait amende honorable et qu’il reviendrait à la doctrine. Peut-être aussi craignait-on l'effet que pouvait avoir sa déclaration sur les nombreux néophytes qu’il avait convertis dans ses missions de province et qu’il avait amenés à la doctrine.
confondu avec personne de ceux qui sortent ou de ceux qui restent. Bazard rappelé à l’ordre par Péreire | Baner et Bazard ! Oh! c’est trop fort que cet, oubli de toute convenance, de tout amour, de toute religion ! C’est trop fort que le protestantisme alphabétique !
Ecoutez-moi, je vous supplie ; vous m’entendrez toujours avec une parole d'amour, mais vous ne m’entendrez plus sous la forme de lettre privée et de quelques jours vous ne me verrez pas. Je vous l’ai dit dimanche : Mon bonheur et mon malheur c’est d’avoir AIMÉ tout le monde et d’avoir cru longtemps à la sincérité de chacun, du moins quant aux articles fondamentaux de notre foi. Ce qui me sépare aujourd’hui de rous, c’est que des deux parts je sens la haine cachée sous les formes mensongères et mortelles ou de l’AMoUR ou de la FoR- MULE. 24
Vous croyez que je nai jamais été religieux, et qu’est-ce donc que d’avoir obéi si longtemps à deux hommes radicalement divisés et de les avoir unis dans mon amour} C’est vous qui n’avez jamais été religieux et qui ne pourrez plus ni l’un ni l’autre prétendre à la religion avant de vous être embrassés et confondus chacun pour votre part dans le même mea culpa et devant tous; votre part à vous P. Enfantin sera et devra être la plus lourde, si vos prétentions actuelles sont vraies et datent du jour même où vous avez, dites-vous, appelé l’homme irreligieux à vos côtés. Ah ! puisque depuis deux ans votre vie a été un effort de ruse et de finesse, pour arriver à vous montrer tels que vous êtes, mon Père, je crains cette habitude pour vous, et sur mes pères, sur mes fils, sur moi-même, j'en sens chaque jour les reflets. Mon Père, mon Père, Dieu n’est pas avec vous | Dieu se retire des hommes qui ont osé donner pour l’association l’antagonisme, pour la vie la mort. Dieu est la vérité, Dieu est amour! Et s’il n’est pas donné à l’homme de tout aimer, de-tout connaître, il est ordonné à l’homme de dire toujours où il en est, où il en veut venir.
Dimanche, j'ai eu encore un moment d’illusion, non sur le fond des choses puisque vous n’avez touché à rien de ce qui m’embarrasse mais tous ces membres de la famille qui m’entouraient, tous les actes de dévouement dont j'étais témoin m’ont enivré jusqu'aux larmes. Ma volonté allait fléchir pour leur malheur, pour le vôtre, pour le mien ? Ma conversation intime avec vous a été un utile et dernier avertissement, non que j'aie tout vu en cet instant, mais-après de longues réflexions que vos paroles ont soulevées en moi et cet avertissement je l'ai tiré plutôt de tout le mystère qui est resté entre vous et moi, après tous les efforts de mon cœur et de ma tête, plutôt de tout ce Mysrkre! que de ce que vous m'avez dit explicitement et que je suis loin d’avoir trouvé bon. Oui, de toute mon âme, j'aurais voulu contribuer à l’action que vous entreprenez. Si l'acte d’Olinde eût été signé de tous les hommes auxquels j’ai cru et si encore je croyais ENTIÈREMENT à la force et à la clairvoyance des hommes qui signent aujourd’hui j'aurais voulu mettre ma vie au bas. C’est là ce que je
(«On vous laisse ignorer ce qui se passe à Bordeaux, dont l'Église est maintenant dissoute ; on refuse à plusieurs reprises de faire connaître à douze villes où j'ai porté la parole que je me suis.séparé de la hiérarchie. ») Jules Lechevalier, pour mettre au courant des événements qui
demandais depuis longtemps. Non plus des leçons ni des articles de journaux, mais des actes, fussent-ils passés deyant notaire! Ce qui me paraissait grand il y a six mois m’effraie aujourd’hui parce que je suis certain de l’effroi que va produire sur le public la divulgation de ce que vous appelez vos idées nouvelles.
D'ailleurs je n’en connais pas même l’ensemble de ces idées nouvelles. Je ne puis croire qu’elles s’effacent jamais de votre téte et je n’attends pas grand chose de cette FEMME que vous appelez pour tout dire et tout faire, même pour vous attirer l’amour de ceux que vous avez manqués et qui pourtant n’ont jamais désiré que de pouvoir se livrer entièrement à vous, autant du moins qu’ils pensent POUVOIR et DEVOIR se livrer à une LOI vivante; loi vivante qui vit au Jour le Jour, loi vivante qui cherche la vie, la voie, la vérité! Non, vous n’aÿez qu’un désir et partant sous vos doigts et sous vos pas, je ne vois qu’un effroyable tâtonnement et ce désir même que vous avez, ce désir, votre seule révélation, je ne saurais l’éprouver comme vous car je me méfie et de votre vie passée et de la mienne. |
Vous avez eu, ce me semble, un entêtement bien coupable, si comme je pense : vous marchez, ne voyant l’humanité qu’à travers une nature peu humaine, aussi bien dans sa force que dans ses faiblesses. Vous êtes un Cyclope!
Olinde croit pouvoir vous retenir ou vous modifier, il se trompe! il est préoccupé d’une seule œuvre bien digne de sa capacité, mais il ne voit pas qu’à mesure qu’il essaie d’appeler, vous allez pÉTOURNER ! Pour moi vous avez refusé de m’entendre et vous ne pouviez le faire car je ne suis à vos yeux qu’un enfant, un enfant perdu de science, un hydrocéphale et vous qui voulez de l’action vous êtes à vous même votre seule sagesse et vous vous passez volontiers d’hommes qui ont quelque chose à vous dire. Vous êtes un faux Christ, car vous ne laissez pas venir les enfants vers vous et vous ne recherchez pas en eux vos révélations. I1 ne vous faut que des agents (?) et moi je n'aurais pu vivre avec vous qu’à condition de vous mouvoir un peu.
Seul pour cette œuvre je suis trop FAIBLE | Adieu, je travaillerai quelque tems loin de vous, mais pour vous, ‘mais pour tous. Aimez-moi comme un homme sincère et dévoué, si ENFIN de votre œil de eyclope vous pouvez me sentir et me voir tel que je suis.
Je m’isole; ce n’est pas vous que je crains ni que je fuis. Ce sont ces frères et sœurs, ces fils et filles qui de leur amour AVEUGLE abuseraient de mon cœur et m’empêcheraient de les servir en vous ARRÉTANT.
J. LecnevaLrer.
Je vous prie de vouloir bien expédier ma DÉCLARATION avec le Globe de demain. Je n’ai pas de quoi en payer le port. 29 novembre 1831. Au Père Enfantin, son fils Jules. [Papier à en-tête : Religion Saint-Simonienne.|
venaientde se passer, ses amis et les disciples qu’il venait de convertir, publia alors une lettre sur la division survenue dans l'association saint-simonienne qu'il avait adressée le 20 décembre 1831 à Curie, apôtre saint-simomien à Mulhouse. Cette lettre qui, s’il faut l'en croire, n'avait pas été écrite pour le public (x), mais qui parut en librairie chez Everat (2) quelques jours après avoir été écrite, est, avec les brochures de Bazard et notamment ses « discussions morales et politiques », et de Reynaud « de la société Saint-Simonienne, causes de sa séparalion » ce qui a été écrit de plus intéressant sur cette phase du Saint-Simonisme. Jules Lechevalier y expose son état d'âme et .sa position personnelle: il reprend et réédite, dans une forme plus étudiée et en les développant, les raisons qu’il a de se séparer du Saint-Simonisme — et que nous.avons exposées. Mais J. Lechevalier n’était point découragé, comme l’étaient plusieurs des dissidents. De nouveau, il « se vouait à rechercher la solution du problème social ». Et il concluait: « Je vais m'occuper de présenter mes idées d’une manière plus ferme, plus étendue et d'entrer au fond des questions. Mais, ajoutait-il, avant de continuer directement dans la voie saint-simonienne, je veux m arrêter devant un homme inconnu encore qui me parait avoir apporté une grande et belle part à l’œuvre de l'avenir : cet homme est CHARLES FourRieR (sic) de Besançon, auteur de la Théorie des quatre mouvements publiée en 1808 et d’un Traité d’'association publié en 1822. La valeur du système exposé dans ces ouvrages a été fort mal appréciée jusqu'ici, même par les Saint-Simoniens. J'ai promis aux disciples de rendre hommage et justice à leur maître, et de réparer la faute des hommes ‘du progrès. Mon premier écrit sera donc un examen détaillé du système social et cosmogonique de
(1) « La principale valeur de ce travail, écrit-il, est de ne pas avoir été écrit pour paraître au grand jour; c’est ma consciente prise sur le fait », p. 7.
(2) Lettre sur la division survenue dans l'association saint-simonienne, in-8, Paris, Everat, 1831. Br. 56 pages.
Charles Fourier. Je n’ignore pas qu'en prononçant ici ce nom, je puis diminuer ou même détruire sur un grand nombre d’entre vous l'effet de cette lettre (1), mais je ne sais pas reculer devant un devoir pour obéir à un préjugé. Attendez patiemment ». Le 10 janvier, ilécrivit au Père Enfantin une lettre d’un ton violent (2) qui brisa défini-
(x) Je sais que d’avoir pris le nom de Saint-Simonien et de me laisser donner par qui voudra et tant qu’on voudra le nom de fouriériste, ce sera sur mon front un signe indélébile, de quoi les vrais philosophes me prodiguent chaque jour leurs condoléances. Jules Lechevalier, Science sociale, p. x, Introduction.
(2) Nancy, 10 janvier 1832. À celui que j’ai appelé Père. Jules Lechevalier.
Vous venez de me faire autant de mal que vous m'avez fait de bien et pourtant je ne vous refuse rien de la reconnaissance que Je vous dois, et que je conserverai toujours, pour votre passé, quel que puisse être votre avenir | 5
Vous m’aviez demandé à Paris si je regrettais d’avoir donné mon patrimoine. Alors votre position était celle d’un malade. Vous aviez mal parlé mais vous n’aviez pas encore mal agi. Je vous répondis de manière à vous faire sentir que je n’étais pas capable de me repentir Jamais d’un acte de dévouement.
Aujourd’hui la position n’est plus la même. Vous avez fait en même tems un mauvais livre et une mauvaise action ; aussi je ne puis résister au désir comprimé longtems de vous dire que si jai le cœur trop élevé pour rien regretter de mon action, pourtant j’avoue que j'aimerais mieux que vous y fussiez resté étranger, parce que Je ne vous considère plus comme ayant été à aucun instant de notre existence commune assez religieux pour vous trouver autorisé à provoquer un pareil acte. Réfléchissez-y et demandez-vous s’il a tenu à vous que tous dans la famille ne s’en montrassent aussi peu dignes que vous lorsque vous lui prêchiez la li... (un mot illisible).
Je vous parle sévèrement et j’en ai le droit. Je vous ai donné avec joie le nom de Père. C’était alors mon sentiment qui parlait. Aujourd’hui, au nom de mon sentiment, je me constitue votre Juge, car mon cœur est plus infaillible que votre tête et mon amour de l’humanité m’élève au-dessus de votre métaphysique dédaigneuse. Je suis du nombre de ces enfants que votre logique a vus dans tous les degrés de la hiérarchie et je m’en fais gloire puisque vous ne voyez d’hommes que parmi ceux dont la tête est monstrueusement démesurée.
Tant que vous n’avez été que faible je vous ai plaint. Aujourd’hui vous êtes vicieux, Je vous blâme, non pour vous flétrir (je me montrerais aussiirreligieux que vous) mais pour vous relever. L’aiguillon dans les mains d’un enfant peut relever le bœuf qui a failli. C’est votre cœur que j’interroge car il y en a encore chez vous, et c’est pour vous que je vous invite à y descendre, pour vous qui n'avez pas su vous ratfacher un seul homme, pas même Capella où moi, pour vous, qui avez la volonté, j'ose le dire, mais non la puissance de nuire. Jugez-vous vous-même, mesurez de l’œil de votre conscience toute l’énormité
tivement tout lien entre lui et le Saint-Simonisme. Il acheva de lire les ouvrages de Fourier et se rendit compte de la « supériorité incomparable » de ses moyens sur tous ceux que les Saint-Simoniens avaient proposés (r). Il poussait déjà même tous les Saint-Simoniens qu'il croyait capables de les comprendre, à étudier les œuvres de Fourier.
Le 16 janvier, il écrivait à Fourier, à qui il avait envoyé sa lettre sur la division et à qui il pouvait déjà «rendre hommage de toutes les critiques qu’il avait à faire des Saint-Simoniens » une lettre où il lui exposait les raisons de sa retraite et lui donnait son adhésion définitive à la doctrine. « Pour moi, ainsi que vous avez dù l’apprendre par M. de Précorbin, je fais chaque jour de nouveaux pas vers vous. Les nuages se dissipent, mes idées se coordonnent et déjà l'admiration la plus vive a succédé au doute. Je sens que vous avez donné au monde ce que je lui avais promis au nom de H. Saint-Simon: le bonheur,
de votre faute, jugez de la profondeur de votre chute-puisque moi Je vous refuse le nom de Père, et que je me crois votre supérieur en moralité.
Je disais à Dijon en répondant à quelqu'un qui me parlait de la division : Pour se faire suivre il faut de la moralité et l’homme moral ne se sépare pas. Je ne suis pas un profond penseur, mais mon sentiment cette fois ne m’a point trompé. Osez dire que j'ai eu tort. Vous consentiez à obéir à deux chefs; et vous vous séparez parce qu’il n’y en a plus qu’un seul. Vous fussiez-vous retiré si Pun d’eux fût mort ou reconnu incapable. Vous raillez la loi vivante, et vous l’avez enseignée telle qu'elle a été formulée, âpre et despotique, et vous:la refusez lorsqu'elle s'incarne dans la personne de l’homme qui a su adoucir sa rudesse primitive.
Homme religieux, vous descendez au sarcasme ! vous vous moquez de celui que vous appelez Père, de celui qui a pour fils tous les enfants de la famille saint-simonienne |! Vous vous moquez de vous-même et votre présent qui est si digne de compassion insulte à votre passé qui mérite l'admiration des hommes.
Encore une fois, jugez-vous vous-même, ou si vous êtes partial envers vous, acceptez la juste condamnation portée contre vous par ces hommes que vous avez naguère éclairés et dont pas un n’a pu échapper à cette pitié qu'inspire l’état d’abaissement dans lequel vous vous êtes jetés.
Je vous ai parlé du fond du cœur en vous livrant à vous-même. Le jour de votre résurrection sera pour moi un jour de joie. Jusque-là croyez que je ne suis pas ingrat.
(x) Science sociale, p. 17-23.
l'association, la liberté, la vériTé, la vérité surtout et l'abolition du mensonge el de la fourberie, résumé de tous les vices de la société subversive. Aussitôt que je me suis senti dans cette croyance, je me suis empressé d'en faire part à M. J. Muiron, auquel je dois d’avoir pu marcher si vite dans une voie meilleure que celle où j'étais entré tout d'abord. Ma lettre est partie aujourd’hui. Maintenant j'ose venir droit à vous. Monsieur, je suis bien jeune, mais ma vie tout entière est vouée au bonheur de mes semblables et au culte du génie qui travaille pour l'humanité. Saisi de vos grandes idées, convaincu de leur puissance, je veux employer tous les faibles moyens que je puis avoir à vous faire rendre justice par le monde qui vous a silongtemps méconnu. Je veux lever lé voile que l'ambition sacerdotale a jeté sur les yeux d'hommes pleins de mérite et de dévouement. Je suis très loin d'adopter toutes vos idées, puisque vous-même n'avez pas exposé directement votre méthode, votre théorie transcendante, non plus que l'échelle des caractères, mais par ce que j'ai appris déjà, je suis persuadé que l’œuvre sociale la plus importante en ce moment c’est de faire connaître votre doctrine. En conséquence, je mets à votre disposition ma parole et ma plume. J'arriverai à réparer envers vous les torts de mes anciens maîtres ; mon dévouement s'accroît de cette injustice dont vous avez été l’objet. J’ai beaucoup de questions à vous adresser; si malettre vous inspire quelque bienveillance, je serais heureux de m’entretenir quelquefois avec vous. Recevez, Monsieur, l’assurance de ma profonde admiration et de mon dévouement sincère » (La lettre est signée : Lechevalier, rue du Port-Mahon n° 9).
Fourier et plus encore ses amis (r) furent ravis de cette
(1) En apprenant la conversion de J. Lechevalier, Gabet écrivait de Dijon à Fourier pour lui dire toute la joie qu'il éprouvait de ce « triomphe ». « J’ai pressé Jules .L. GC. d’étudier vos écrits et je lui ai annoncé que quand il les connaîtrait 1l renoncerait au Saint-Simonisme pour adopter votre système. Apôtre de Saint-Simon, il a rejeté loin de lui une pareille apostasie et aujour-
LER ee
= Spies conquête. Le 2r janvier, Fourier écrivait à Considérant: « J'ai reçu une lettre fort honnête de J. Lechevalier. Il paraît bien désabusé du Saint-Simonisme. J’ai remis ma réponse à son portier ce matin et je lui dis en terminant
que je lui ferai une visite demain pour lui donner, ainsi
qu'il le désire, les éclaircissements un peu étendus qu’exige sa lettre. » Il y avait deux mois à peine que Lechevalier s'était séparé du Saint-Simonisme ; il était déjà fouriériste.
Quelques jours après la conversion de Lechevalier, une deuxième conversion avait lieu : celle de Transon.