ABEL TRANSON
« Je me trouve depuis plus d’un an en relations très intimes avec un des membres de la doctrine. — Il m'a nommé son ami, son protecteur. Il a voulu attacher sa vie à la mienne. Dans tous ses moments de souffrance, c'est à moi qu’il a eu recours. Je me suis toujours efforcé de l’aider et de le servir... » C’est d’Abel Transon (1) que Jules Lechevalief parlait en ces termes dans la déclaration qu'il fit le jour de la scission. — Il est difficile d'imaginer deux hommes plus différents l’un de l’autre que Lechevalier et Transon. Ils étaient pourtant unis d’un attachement réciproque, — lien d'amitié, d’une amitié enthousiaste et presque maladive de la part de Transon, dont l'admiration pour Lechevalier s’exaltait jusqu’à devenir presque de l’adoration et de l’idolâtrie. Depuis le jour où ils se connurent rue Monsigny, où tous deux habitaient l'hôtel de Gesvres (2), en compagnie de
d’hui cependant il m'envoie lui-même de Paris sa lettre dans laquelle il m’annonce qu’il quitte son ancien maître pour écouter vos lecons. » 11 février 1832. (1) A. Transon était né à Versailles le 25 décembre 1805. C’était un ingénieur. (2) « C’est là qu'avait commencé cet amour singulier de Transon pour
Cazeaux et d’Enfantin, leurs vies avaient été étroitement mêlées. Étrange nature, et pleine de contradictions, que celle de ce savant, de ce mathématicien à l’«âme presque féminine » (1), sensible et nerveux jusqu’à la maladie, affecté d’une « misanthropique sentimentalité », (le mot est de Jean Reynaud qu’il convertit à la doctrine) — dévoré d'un éternel désir de certitude, qui par beaucoup de traits rappelle Pascal, un Pascal qu’auraient contaminé le mal du siècle et la « mélancolie » romantiques. Il était de santé très faible et son organisme morbide, sa débilité pourraient expliquer, en partie du moins, sa perpétuelle inquiétude, ses fréquentes langueurs, ses crises d'extrême sensibilité, ses bizarreries de caractère dont il souffrait tout le premier, et le défaut d'équilibre de son esprit. Incapable plus qu'aucune autre Saint-Simonien — et nous avons vu qu'ils l’étaient tous, de supporter les mortifications et la monotonie de la vie banale et ordinaire, brülé de fièvre, « rongé du besoin d’agir sur les hommes » (2), hanté d’un rêve de gloire qu’il désespère d'atteindre jamais, « se dépitant au moindre obstacle comme un enfant gâté » suivant le mot de Claire Bazard qui semble l'avoir beaucoup, très tendrement et très maternellement aimé, il cultive la solitude morale et les susceptibilités silencieuses, il se montre irritable et ombrageux ; il est extrêmement sensible à toute piqüre, souvent aigri et blessé, toujours décu, les moindres contrariétés lui sont de réelles souffrances, et chaque difliculté à laquelle il se heurte le fait gémir. C’est un passionné et un nerveux, tantôt violent et emporté, exigeant et volontaire, sec el: cassant, impérieux et dominateur,
J. Lechevalier, dans les accès duquel Transon était comme fou, qui n’alla jamais jusqu'où on pourrait le croire et pour lequel Transon redoutait si fort lPœil perçant de Cazeaux » (Lamhert).
(1) Transon, la plus charmante nature qu’il fût possible de rencontrer, esprit net, facile et plein de grâce, caractère tendre et en quelque sorte féminin. Massol.
(2) Enfantin. Lettre à Transon 11 août 1831. Dans la même lettre, il parle de « son front brülant ».
FAT tantôt découragé et repentant, humble et soumis, timide et sans volonté, tantôt ambitieux et tantôt modeste, hésitant entre le suicide et l’action, passant, et presque sans transition, de l’exaltation la plus frémissante à la dépression la plus profonde, à l'abattement, à la prostration, au découragement, et de l’enthousiasme le plus vibrant et presque du fanatisme à l'indifférence et à la négation. Il se dévoue corps et âme à la cause qu'il défend ; puis à ces fougues insensées succèdent des moments de faiblesse
et de désespoir, de doute et d'angoisse, des accès de
mélancolie, des crises de larmes; sa correspondance est remplie de plaintes douloureuses, d’un accent triste et frémissant.
Portant en lui d’inquiètes tendresses, ayant besoin d'amitiés, d’effusions sentimentales, il faut qu’il aime et plus encore qu’il soit aimé; il ne vit que d’affection, il a besoin de douceur, de soutien, de confidences. « Ce corps usé, cette tête si belle et si monstreuse d’intelligence avaient besoin de caresses, d'animation, des conseils de chaque jour; et souvent un rien suffisait pour le ressusciter: une parole de Jules surtout » (Lambert, Papiers personnels).
D'abord incapable de parler en public, ilétait très vite devenu l’un des prédicateurs les plus écoutés (il fit neuf prédications sur cinquante et une) et les plus acclamés de la salle Taitbout: « Transon a tellement remué un auditoire nombreux, hier, écrit Enfantin le 12 juillet 1830, il a été si grand et si beau qu'il est monté le jour même au collège » (1). Sa parole était éloquente et per-
(x) Voici à ce propos quelques extraits d’une lettre bien curieuse de Claire Bazard. « Nous avons fait un grand pas depuis votre départ, nous sommes admises aux prédications de M. Transon, et quelles prédications, ma fille, et quel prédicateur ! il faut lavoir vu, il faut l’avoir entendu pour s’en faire une juste idée ; tout ce que je pourrais vous en dire serait tellement au-dessous de lui que je ne l’essayerai même pas; je me bornerai tout simplement à vous parler de Pimpression qu’il a produite sur moi et sur tous ceux qui étaient là et cette impression je lPaffaiblirai pourtant encore en cherchant à vous la faire comprendre : e’était un véritable délire et jamais vous n’avez rien vu de semblable.
suasive : elle avait quelque chose de grave, de religieux, de tendre et d’enthousiaste qui charmait; Enfantin l’appelait en plaisantant « l'apôtre des dames » (Les dames viendront entendre Transon dimanche {7 juillet 1830].) Sa parole émouvante et prenante eut une grand part dans le succès de l’apostolat saint-simonien en 1830.
Sa foi était pourtant par moment singulièrement chancelante et ce fut un disciple bien intermittent. Il se livra à soi-même de rudes combats pour acquérir et surtout pour garder la foi saint-simonienne; et toute sa correspondance exprime la douleur qu'il ressent de n’en pouvoir goûter tous les charmes et les délices et de voir entraver par sa débilité, par les luttes perpétuelles de son intelligence en révolte et de sa sensibilité délicate, l'essor et la libre expansion de tout son être vers les jouissances sublimes, qu’il en attend. Le 4 janvier 1837, il écrivait de Versailles aux Pères un lettre bizarre où il annonçait qu'il se retirait. « Je me retire, disait-il, parce qu'il n’y a plus de force en moi, parce que je succombe à l’obéissance, comme auparavant j'ai succombé à l’autorité que vous m'aviez donnée, parce que je suis trop faible et trop vicieux et que je sens trop et ai trop montré que je ne pouvais rien faire de bon... Oui la mission que Jules m'avait donnée était belle et je devais obéir entièrement et je devais obéir sur un simple geste... Je supplie celle qui est sa sœur dans la hiérarchie d’ai-
Tous étaient magnétisés par cette figure dont l'émotion n’excluait pasle calme, par cette voix un peu voilée et dont chaque inflexion était un appel d’amour même lorsqu'elle s’adressait à ces hommes qui sont tout souillés encore et de haine et de sang... Mais toute la joie de cette prédication a été doublée encore par ce qui l’a suivi: nos pères ont appelé immédiatement dans le collège le jeune prédicateur et celui qui hier encore avait couvert toutes les femmes de gloire en s’adressant d’une manière si touchante à une mère et à des sœurs, dans la prédication prochaine n’aura plus à s’adresser qu'à une sœur et à des filles non moins glorieuses de lui appartenir à ces titres nouveaux... Je regrette bien de ne pouvoir vous rapporter tout ce qu’il ÿ avait de beau, de grand, de sublime dans cette prédication (de Barrault) mais je suis encore tout étourdie, tout étonnée de celle d’hier et je sens qu'il faut défendre un peu ma tête car elle finira par n’être pas la plus forte. » Claire Bazard à Mme Saint-Hilaire.
mer Jules, qui mérite un meilleur fils que moi. » Mais l'influence du Père Enfantin était sur lui très grande. Ce dernier exerçait sur lui comme sur plusieurs Saint- Simoniens une véritable suggestion, une sorte de fascination. Il lui répondit par une lettre se terminant ainsi: « Viens donc chercher ta condamnation outon absolution, là seulement où Dieu absout etcondamne. Viens me réveiller demain en m’embrassant.» Et Transon, repentant, contrit, répond tout de suite la lettre suivante qui est une prière : € J’ai péché, car j'ai manqué de foi envers vous qui m’aviez déjà une fois donné la vie. Je me suis trouvé bien faible en présence des événements qui m'ont pris au dépourvu dans la politique et surtout dans ceux qui m'attendaient dans une autre famille ; mais je sens bien que ma véritable faute c’est d’avoir oublié que vous pouviez me donner la force dont j'ai besoin. Quand vous m'appeliez, quand vous me tendiez les bras, je me suis éloigné de vous. Mon Père, je reviens à vous, que votre cœur ne me soit pas fermé. J'ai manqué de confiance et de soumission. J'embrasserai avec joie tous les moyens que vous me donnerez d'effacer mes torts. » « Vous pouvez disposer de moi tout entier, car je n’attends plus le bonheur d’autre part et il n’y a plus rien qui puisse me tenir attaché en dehors de votre famille. » En août 1831, il eut pourtant un nouvel accès de doute. Il sentait sa foi s’ébranler. «Il partit un beau jour, raconte Enfantin (note de Sainte Pélagie, 1833), sans rien dire, trompant même ses frères et particulièrement Talabot qui le veillait de près et qui ne put pourtant l’atteindre qu’au moment où il montait dans sa voiture pour Bruxelles, au faubourg. Il ne voulut pas faire d’esclandre, il le laissa partir. Abel affecta de nous écrire une lettre très posée contenant une argumentation froide mais forte sur la vie future, comme pour nous rassurer sur l’état de sa tête. Je luis répondis la lettre suivante que Bazard désira ne pas voir partir, craignant très faussement selon moi, qu'elle ne déterminât Transon à prendre les armes.
J'étais sûr du contraire, rien qu’en songeant à l'effet que produirait la dernière phrase. » (Voici cette dernière phrase : « mais n'oublie pas surtout que si tu vas là pour te faire tuer, tu as entrepris l'impossible. Un fils de Saint-Simon ne se suicide pas et il ne se fait pas non plus sacrifier ; il MEURT, sa vic est à Dieu, il la donne et ne l’abandonne point sans rErour. Tu sortiras du combat peut-être blessé, mutilé ; mais tu n’y auras point laissé la vie. Dieu ne se retire pas ainsi de ses envoyés » [11 août 1831].) Comme Enfantin l’avait espéré, Transon ne prolongea pas son séjour en Belgique et revint bientôt à Paris où ileut de nouveaux succès salle Taitbout. Mais sa foi était très chancelante. Dans une lettre, qui doit dater de septembre 1831 (indication portée sur les registres des Archives saint-simoniennes) Claire Bazard lui faisait un pressant appel, elle le suppliait de revenir au collège. « Abel, des discussions vives, brülantes, ont eu lieu déjà. Nous fuirez-vous quand vous pourriez nous aider ? Est-ce au moment du danger que le soldat abandonne son poste. Oh ! non! non! Je vous ai trop aimé, je vous aime trop pour que vous soyiez capable de cette lâcheté ; mon ami, mon Abel, je vous en supplie, je vous en conjure. Venez où l'honneur vous appelle, où votre mère vous attend, où elle est sûre, parfaitement sûre, que vous êtes nécessaire. Oui, cher enfant, vos idées, vos douces sympathies nous sont indispensables. On veut trop raisonner (1). Abel, venez, venez, qu’on entende sortir de votre cœur un cri tout sympathique. » I recut aussi d'Enfantin des lettres affectueuses et pressantes dans lesquelles celui-ci faisait appel à son sentiment religieux. Ses amis, Eugène Human et d’autres (2), s’in-
(1) Retenons ce mot de Claire Bazard : il est três symptomatique, il n’indique pas seulement l’état d'esprit instinetif de la femme très distinguée et très fine qu’elle était. Il a une portée plus générale : Il pourrait servir d’épigraphe à une histoire du Saint-Simonisme depuis Enfantin. Il dénonce la subordination de la raison au sentiment et la confiance absolue et illimitée dans les inspirations de la sensibilité.
(2) « Que fait Transon ? a-t-il repris la bannière dont-il se disait dernière-
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quiétaient à son sujet. Transon était désespéré, angoissé ; il ne croyait plus à la vérité des dogmes saint-simoniens. Le 7 octobre, il écrivait de Versailles au Père une lettre découragée : « Mon bon père, je ne vous ai pas encore écrit parce que je suis toujours dans le même état... Je sens que je suis coupable, ayant une œuvre si grande à accomplir, de n’y être pas tout entier, de n'être pas soutenu par elle, mais voilà je crois 18 mois d’épreuve à mon impuissance, n'est-ce pas assez ? Je ne sais que devenir... je suis un prédicateur !..…... Mais pourquoi suisje vide et inutile le lendemain d'une prédication... L'œuvre du collège est fort belle; mais ce que vous m'avez dit de moi m'étonne. Quelle mission puis-je remplir n'ayant aucune foi, aucune conviction intime sur ce qui s’y discute. Le jour où j'aurai senti profondément une vérité nouvelle, je crois que je serai fort... Pardonnez-moi d’être si peu Saint-Simonien. Pourtant, je ne puis vivre que par vous el par Jules, mais je suis sans courage. Adieu, mon Père, je vous aime. »
Quand J. Lechevalier se fut décidé à quitter le saintsimonisme, 1l en informa Transon et lui fit connaître les motifs de sa résolution «ui disant où il n'allait pas » et lui demandant où « 2/ voulait aller». Transon lui répondit : « Puisque vous n'êtes plus avec le Père Enfantin, je me sépare de lui mais je ne puis pas vous suivre » (J. Lechevalier). Il alla, comme Jules, à la séance du 19 novembre (séance de la scission) et parla après lui. « Moi, dit-il, je ne suis pas philosophe, je suis un homme religieux ; c’est vous, Père Enfantin, qui me l'avez appris. Oui, je suis un homme religieux et c'est précisément parce que je ne vois pas de religion ni en Bazard ni en vous que je me retire... j'irai où je verrai une religion. » Et il exposait les raisons de sa dissidence: « Tout ce qui m'a répugné, tout ce qui a fait que je
ment le porteur ou mie-t-il qu’il existe une barrière sur laquelle l’avenir de l'humanité soit inscrit? » (à M. Chevalier).