‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 46 sur 79 · HOT · texte numérisé non relu

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société » (25 juillet 1832. Lettre de Fanny Schmalzigang). « À mesure que j’avance, écrit Jaenger, dans l'étude de la théorie sociétaire, je reprends espoir et confiance dans le succès de la cause de l'association et de la liberté » (17 juin 1832). D'ailleurs Transon et surtout Lechevalier leur adressent des appels réitérés et pressants dans leurs lettres comme dans le journal. (1). Ils exigent des réponses immédiates (2). Les uns, comme Gérardin, arrivent à concilier les débris de leur credo saint-simonien avec les doctrines fouriéristes : « Aujourd’hui, je regarde l’erreur comme une loi universelle qui s’applique à l'enfance, la vérité n’est la loi que des âges subséquents. Voilà les deux formes du dualisme » (3) (Lettre à Jules 28 juillet 1832). D’autres viennent au fouriérisme, ce qui ne les empêche point de conserver encore des principes saintsimoniens en contradiction avec les principes essentiels de la doctrine qu'ils embrassent : Gay, par exemple, qui avait suivi, les réunions du soir de J. Lechevalier lui écrivait : « L’abolition de l'héritage et la liberté des

(x) Et maintenant j’ose en appeler directement à la bonne foi de tous ceux qui sur divers points de la France ont répondu aux appels du Saint-Simonisme en témoignant par des actes qu’ils veulent travailler directement à une transformation sociale. Que ceux-là méditent profondément sur les travaux d’un homme qui, dès l’année 1808, prévoyait et nommait (bien nommer, c’est juger) la déception qui devait entraîner tant d’esprits consciencieux. Extrait d’un article : « Vice radical de la politique saint-simonienne », par À. Transon. Page ho, Le Phalanstère, tome IV.

(2) « Vous paraissez fâché de ce que je n’ai pas répondu plus tôt à la lettre que vous m'avez écrite sur Fourier et sa doctrine. J’avais prié Jules de vous expliquer mon silence qui durera tant que je ANCEE pas plus clair dans l’organisation de l’industrie attrayante. Ce problème *ésolu pour vous me paraît encore une belle promesse. Vous ne trouverez plus étonnant que dans cette position J’attende de plus amples développements pour me prononcer pour ou contre. » (Lettre de Borel).

(3) Certains arrivent à Fourier par un principe saint-simonien : celui de l'unité notamment (E. Niboyet et Paget). « Soyons païens, déistes ou chrétiens quel que soit notre culte, nous honorons le même Dieu et celui qui le comprend le mieux est celui qui se rapproche le plus de l’untré p’Acrron. M. Fourier a donc ce me semble saisi mieux qu'aucun autre la pensée divine en travaillant à développer dans leur plus grande étendue toutes les facultés humaines. » E: Niboyet, 16 juillet 1832. Lettre à Jules, Macon.

femmes dans les rapports avec l’homme sont des principes saint-simoniens que je partage quoique je n’aie pas la foi en une religion ni une hiérarchie motrice de toute impulsion » (12 août 1832. Lettre à J. Le Chevalier). C’est un des écueils de ces conversions un peu hâtives et si j'ose dire approximatives. D'ailleurs le Saint-Simonisme devait toujours être un sujet de mésentente entre Fourier et ses nouveaux disciples.

Enfin certains, qui ne comprennent pas tout, qui n’admirent pas tout, troublés par certains détails ou certaines parties de la théorie, en font pourtant bon marché et, estimant, comme Marie Reine, que « nier l’ensemble à cause des détails, ce n’est pas faire preuve de jugement » se convertissent pourtant au fouriérisme dont ils n’envisagent que le but. Plusieurs de ces néophytes voient dans Le système de Fourier un appendice, un complément au système de Saint-Simon. « Et je reviens sans cesse à dire que le système de Fourier pourrait servir de complément au Saint-Simonisme. Il a su analyser et résoudre clairement là où ce dernier n’a fait que des questions et nous a laissés pour ainsi dire en suspens... » Ils reprochent aux Saint-Simoniens d’avoir été trop exclusifs. Le fouriérisme, pensent-ils, aurait pu leur apporter d’utiles matériaux. « M. H. Lagarmitte, avec lequel j'ai eu le plaisir de m’entretenir pendant son court séjour en cette ville, a été tout à fait d'accord avec moi sur ce point ; comme moi, il blämait les Saint-Simoniens d’avoir repoussé Fourier au lieu de chercher à le comprendre et à s’en servir » (1). Rességuier estime, lui aussi, qu'il ya des lacunes dans le Saint-Simonisme, que notamment une des deux faces « la face individuelle » est encore à élaborer, et que « Fourier par ses habiles critiques, et par quelques vues justes et profondes » pouvait lui fournir « d’utiles matériaux » (2). Mais Fourier encourt le

(1) (Fanny Schmalzigang à Jules, Strasbourg, 20 mai 1832). Voir aussi Renaud.

(2) Je suis d’ailleurs disposé à reconnaître que le fouriérisme peut être considéré

même reproche que les Saint-Simoniens. Comme eux, il est « trop exclusif ». « Il croit qu’il a découvert so toute la vérité et que dans l'application l'expérience même n’apportera à son plan aucune modification. il pourrait prendre même quelques idées aux Saint-Simoniens qui dans quelques cas rares me paraissent encore supérieurs à lui » (Renaud à Jules. Strasbourg 23 mai 1832). Le Moyne de Rochefort pense la même chose et le 22 juin 1832 il écrit aux rédacteurs du « Phalanstère » : « Je vous en avertis, je crois que vous avez aussi quelque chose à prendre chez eux (les Saint-Simoniens}». Ainsi se prépare déjà une sorte de fusion des deux doctrines. Certains Saint-Simoniens pensaient que le fouriérisme, dans lequelils voyaient uniquement un système industriel, conformément à l’orthodoxie, ne serait mis en valeur et appliqué que par le Saint-Simonisme dans lequel ils voyaient avant tout une religion. « J'ai sur lui (Fourier) et Saint-Simon, sur nous Saint-Simoniens une idée mère, j'attends pour la mettre au jour le résultat de la ferme de Condé. Car je ne puis appeler ce qui va être fondé un Phalanstère. Le véritable Phalanstère sera fondé au nom de Saint-Simon, il sera le phalanstère saint-simonien, comme il y eut autrefois le monastère chrétien... C'est la foi nouvelle qui fera passer le fouriérisme de l’état public et politique à l’état religieux sans lequel on ne bâtit rien de solide... Un jour viendra où les disciples de Fourier étonnés du vide immense que le sentiment religieux laisse dans la conception de leur maître, reviendront à la foi nouvelle et lui prèteront un nouvel appui (1)... « La découverte de Fourier, absolument

comme la contre-partie du Saint-Simonisme ; en effet les Saint-Simoniens ayant été jusqu’à ce jour presque exclusivement absorbés par la face sociale ônt beaucoup plus senti l'importance de l’autorité que celle de la liberté. Fourier, au contraire, ayant presque entièrement méconnu la valeur de ce bienfait pour donner une grande extension à l’autre, on peut dire avec quelque raison que sa doctrine est sous ce rapport la contre-partie de la nôtre (Rességuier, réponse à J. L., 4 août 1832).

(x) Confer. Lettre au « Père Cazeaux ».

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autochtone, est un immense instrument, mais instrument qui ne sera mis en valeur que par des hommes religieux (1). » |

C'est pour démontrer cette vérité qui lui paraissait indiscutable que le Saint-Simonien Cognat de Lyon, qui appréciait surtout le caractère positif et réaliste du fouriérisme demandait à entrer dans l’organisation phalanstérienne. Il écrivait à Transon (12 février 1833) : « Je suis Saint-Simonien, mais comme je crois me rappeler que les doctrines religieuses ne sont pas un obstacle pour entrer dans l’organisation phalanstérienne je viens vous prier de me dire si je ne pourrais pas compter parmi les colons associés, quoique je sois dans l'intention de conserver ma foi et mon costume, qui l'indique à tous les yeux... Je désire, tout en me conformant avec fidélité aux règlements divers, faire sentir à chaque instant qu'il manque chez vous un LIEN nécessaire pour harmoniser les différentes natures, et que la femme n’a pas encore toute l'émancipation qui lui est due selon Dreu. » J’ignore si Cognat fut reçu au Phalanstère, mais la Saint-Simonienne Julie Fanfernot alla dans la même intention s’installer à Condé-sur-Vesgres où elle demeura quelques mois. « J'ai été assez heureuse, écrivait-elle au Saint-Simonien Vinçard, pour convaincre tous ces messieurs que le dévouement, le sentiment religieux seuls enfantaient de grandes choses, et que n'étant point invoqués par eux, leur organisation n’était qu’un amas de machines sans mouvement et frappées d’impuissance. » Mais toutes ces illusions devaient bientôt s'envoler et elle quittait peu après le Phalanstère, qu’elle n'avait pas eu comme elle l’espérait la puissance de régénérer et de modifier, pleine de mépris pour ces hommes qui avaient prétendu « qu'avec le sentiment au lieu d’argent, le phalonstère serait une œuvre avortée ». Plusieurs Saint-

(x) Lettre de Bourgeois, saint-simonien, architecte à Lagny, à Eudes, fourié.. riste, architecte à Paris.

Simoniens, parmi lesquels, Desrochers-Latif ingénieur des mines à Rodez, eurent l’idée et proposèrent d’amalgamer les deux systèmes. « Charles Fourier, écrivait ce dernier à Transon (8 juillet 1832), est éminemment un homme d’exécution ; il entre fort avant dans les petits détails ; il semble être le ministre du « pontife-roi » Saint- Simon. On ne saurait les séparer. L'un a certainement des vues d'ensemble plus vastes, l’autre est plus riche sans doute en moyens d'exécution variés. Mais tous deux doivent marcher de pair: il faut marier leur système dans un même ouvrage qui se pourrait intituler le « conciha- «teur ». Les Saint-Simoniens essentiellement religieux et qui soupirent après une prompte réalisation ne sauraient manquer à l'appel de Ch. Fourier. » Ceci n’est point d’ailleurs une opinion isolée. Presque tous, Saint-Simoniens comme Rességuier, Cazeaux ou Tourneux, ou fouriéristes comme Renaud et Le Moyne, voient dans le Saint-Simonisme et le fouriérisme des matériaux, des éléments épars, qu’il s’agit de réunir, d’arranger, d’amalgamer afin d’en composer un tout. Presque tous, ils attendent pour constituer la doctrine de l'avenir le puissant génie qui révèlera le meilleur mode de combinaison et de réalisation de tous ces travaux préparatoires, qui réunira avec art ces fragments ne demandant qu’un habile arrangement pour former un seul tout, et qui les fondra dans un vaste corps de doctrine, en les rattachant au principe commun que tous ils proclament, et sur lequel l’accord est fait, l'association universelle des individus et des pensées, lequel est à leurs yeux le but social le plus élevé et le plus raïsezñable qu’il soit possible à l'intelligence humaine de poursuivre sur la terre. Beaucoup de Saint-Simoniens, sans embrasser le fouriérisme et sans y adhérer complètement, lui étaient pourtant très sympathiques et regardaient avec curiosité et parfois même dans un état d'esprit manifestement bienveillant les efforts de la nouvelle doctrine que quelques-uns même encourageaient. Ils pensaient, comme la

Saint-Simonienne, Marie Reine, laquelle devait d’ailleurs devenir fouriériste, qu'il était « du devoir de tout homme qui a entrepris cette grande tâche de procurer au peuple les moyens de sortir de l’état de misère et d’incertitude où il est, d'examiner tous les systèmes qui tendent aù même but » et se déclaraient « disposés à encourager et à suivre toute entreprise qui leur paraîtrait de nature à les pousser vers le but généreux qu’ils se proposaient tous » (Rességuier). Pénétrés de ces idées, ils estiment que Fourier a droit « à un libre examen sérieux » (Marie Reine. Lettre au Phalanstère, 1° année, p. 208). Ils lisent done ses œuvres, les brochures et les ouvrages de ses disciples, s’abonnent même au Phalanstère comme Borel et Rességuier. Ils entretiennent avec leurs amis Transon et Lechevalier qui, les sentant déjà un peu détachés du saint-simonisme, font les plus grands efforts pour les en séparer tout à fait et les convertir au fouriérisme, une correspondance suivie dans laquelle ils exposent leur état d'âme, leur doute et leurs critiques. Jules Lechevalier et Transon discutent leurs objections, disséquent les arguments ; leurs réponses, la lecture journalière des ouvrages de l’école sociétaire font qu’ils se rapprochent insensiblement des opinions fouriéristes. Certains d’entre eux allèrent même jusqu’au seuil de la doctrine, on peut les considérer comme des demi-fouriéristes. La correspondance de Borel, de Cazeaux et surtout celle de Rességuier, qu’on trouve aux archives fouriéristes, est à cet égard tout particulièrement intéressante. Les lettres de Rességuier notamment peuvent servir à déterminer ce que fut à l’égard du fouriérisme l'opinion de ces demi-dissidents du saint-simonisme, qui sont comme en marge du fouriérisme; ils ne se sont éloignés ou plutôt écartés de la doctrine de Saint-Simon qu’à regret, ils en conservent les principes généraux et gardent la plus grande amitié pour ceux qui la leur ont révélée ; tout en ne comprenant plus Enfantin et les quarante qui l’ont suivi, ils « désirent encore avoir de leurs

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nouvelles » ; ils correspondent avec les Saint Simoniens de Ménilmontant, mais ils suivent en même temps l’ex-. périence fouriériste avec toute la curiosité inquiète et la sollicitude anxieuse d'hommes qui y rattachent toutes leurs espérances d’une prompte et rapide amélioration de la nature humaine; et ils cheminent à mi-voie entre ces deux doctrines.

C’est Rességuier(r) qui, « de tous les Saint-Simoniens qu'il connaît dans le Midi, accorde le plus de valeur à Fourier ». Il expose dans ses premières lettres son état d'esprit, ses doutes, les raisons pour lesquelles il étudie Fourier, et est disposé à encourager la tentative de réalisation phalanstérienne. Tout d’abord, il reconnaît (dans une lettre écrite quelques jours après la mort de Bazard) que la doctrine saint-simonienne ne le satisfait pas entièrement ; il expose ses lacunes et ses imperfections et les modifications qu’elle doit subir. « La doctrine saintsimonienne n'étant pas complète, toute tentative d’organisation devait échouer ; notre société a donc dù se dissoudre dès qu’on a voulu dépasser le but provisoire que nous aurions dù simplement nous proposer. Aujourd’hui, nous avons à nous expliquer, à préciser, à développer la plupart de nos idées, à en modifier quelquesunes, peut-être, à produire celles sans lesquelles tout essai de réalisation sera chimérique. Selon moi de nombreux travaux d'élaboration sont encore à faire, car je n’aperçois ni dans Fourier ni ailleurs tout ce qui nous manque avant de pouvoir réaliser. Bazard, Enfantin, les dissidents de toutes nuances, Fourier et d’autres peutêtre fourniront d’utiles matériaux ; quand la tâche sera assez avancée viendra l’homme puissant qui saura unir tous les travaux divers. ébranler les masses et entrer avec elles dans la voie spacieuse de l'avenir. » Mais en se déclarant « pénétré de ces idées », il craint d’être

, (1) Il avait été un des premiers abonnés du Producteur et s'était bientôt converti complètement au Saint-Simonisme à qui il avait amené tout un groupe de ses amis.

accusé d’éclectisme, et s’en défend en analysant son état d'esprit : « Vous êtes donc éclectique, me direz-vous. Je suis surtout un homme qui ne s’effraie pas des épithètes. Si par éclectique vous entendez désigner celui qui, dépourvu de toute conception générale, amalgame sans discernement pêle-mêle des fragments confus de divers systèmes opposésse heurtant et se contrariant, se détruisant l’un l’autre, je ne suis point éclectique. Maïs si pour éviter cette épithète, il fallaitcomme Fourier anathémiser tout ce qui a été fait jusqu’à ce jour, refuser toute valeur aux travaux des savants, aux spéculations des philosophes, voir des plagiats partout où se trouve une idée qui se rapproche des, nôtres et nier qu’en dehors de la sphère où je me trouve il puisse y avoir quelques vues justes et grandes, je déclare que je suis éclectique et que je tiens à honneur de mériter cette qualification. » Et il conclut: « J'ai un but fixé devant moi ; quant aux moyens de l’atteindre, je me trouve heureux de posséder une conception générale qui me permette d'apprécier les efforts qui se font dans cette direction, de recueillir et de classer toutes les vues nouvelles de quelque ra qui peuvent hâter l’accomplissement de mes vœux.

C’est donc à un point de vue purement a au point de vue positif de la réalisation que se place surtout Rességuier. Et à cet égard, ce qui l’intéresse avant tout dans le fouriérisme, ce qui l’intéresse uniquement dans le fouriérisme, pourrais-je dire, c’est l’entreprise industrielle « sur laquelle repose tout le bagage des fouriéristes et qui est l’objet principal de leurs travaux actuels » et sur laquelle roulent ses discussions avec Lechevalier. Aussi désire-:t-il qu’on en fasse une fois pour toutes l'expérience (1) dont il attend les résultats avec une impatience non dissimulée.

Il est d’ailleurs loin d’envisager cette expérience comme aussi décisive et triomphale que la prévoient les

(1) Je désire autant que vous qu’elle puisse avoir lieu ne fût-ce que pour mettre fin à une bonne partie de nos discussions.

fouriéristes (1). Il craint, il redoute sinon un insuccès complet, et l’avortement de la tentative, du moins des résultats médiocres, dont il donne les raisons. Sans doute il reconnaît que « les fouriéristes pourront obtenir une grande économie dans la consommation, et quelque léger accroissementde la production double l'avantage qui doit résulter de tout mode d'association », « maïs ces résultats seront compensés par de graves inconvénients provenant de l’agglomération confuse et désordonnée qui est la conséquence inévitable du système de Fourier ». Et il prévoit l'essai malheureux de Condé-sur-Vesgres. « Votre phalange, si elle s'organise et se soutient quelque temps, vivra languissante et stationnaire sans trouver des imitateurs. » Voilà.le résultat qu’il redoute bien plus qu'il ne l'espère, «ce n’est pas, écrit-il, un désir que j'exprime. Je voudrais au contraire que toutes vos espérances fussent dépassées, que l’âge d’or naquit pour votre Phalanstère, et ce que je souhaite par-dessus tout c’est l'amélioration des classes nombreuses dont je puis mieux qu’un autre apprécier la misère et l’abrutissement ». Il termine cette première lettre en disant que « s’il ne se joint pas aux fouriéristes, c’est qu’il ne croit ni à leur théorie ni à leur art ». Et il résume son état d’esprit: « Vous savez à présent où j'en suis: sans foi dans votre œuvre en tant qu'œuvre générale et définitive, mais plein d’entrain pour elle et d’affection pour vous » (lettre sans date). La correspondance ne s’arrêta pas là ; Rességuier « étudiait sans cesse Fourier ». J. Lechevalier tentait de le convertir, et lui reprochait ses préjugés saintsimoniens. À quoi Rességuier lui répondait, non sans impatience : « Vous me parlez de mes préjugés saintsimoniens qui sou obstacle, dites-vous, à l’appréciation complète de vos idées, et vous ne dites rien de vos préjugés fouriéristes qui vous entretiennent dans les

(x) Vous comprendrez sans peine que je suis loin de l’envisager sous le même aspect que vous.

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inexcusables illusions qui vous absorbent. Sentons une fois pour toutes que ce langage n’aboutit à rien. Vous et moi cherchons la vérité. Où est-elle ? Avec Fourier, avec Saint-Simon, ou ailleurs, voilà toute la question. » Néanmoins, le ton de Rességuier devient plus bienveillant au fur et à mesure qu'il avance dans l’étude de Fourier. Sans doute ses idées n’ont pas changé sur le fond, et il croit toujours à la stérilité et à l'impuissance de la doctrine fouriériste en tant que conception sociale complète et définitive. Mais il avoue que le Phalanstère, dont il demande un abonnement de six mois (lettre du 26 juin 1832) lui « plaît », « qu'il développe avec habileté les avantages matériels de l’association(r), qu’une partie de ce que les Saint-Simoniens apprenaient au monde depuis deux ans s’y trouve exposé avec plus de précision et d'étendue ». « Aujourd’hui qu’il connaît un peu mieux Fourier » (lettre du 26 juin 1832), il reconnaît que c’est un homme de mérite qui apportera « d’utiles matériaux à la grande œuvre qui se prépare » et que « Bazard et

(1) « Quant aux détails purement économiques de l'association domestique et agricole nous reconnaissons volontiers qu’ils partent d’un esprit ingénieux et délié en déclarant toutefois que nous ne prenons pas l’ampleur pour de la grandeur, ni la richesse d'imagination pour de la richesse de pensée. L’idée de Pindustrie attrayante par séances variées et de courte durée nous paraît neuve et d’une portée fort étendue si elle conduit effectivement à d’heureux résultats dans la pratique. L'idée de liberté peut assurément se concilier avec l’idée de travail si la peine de la production est équilibrée ou dépassée par le plaisir de la consommalion qu’elle procure; mais organiser la production de manière à en changer la peine en plaisir serait certainement ouvrir à l’industrie une carrière toute nouvelle d'activité et de jouissance, nous approuvons donc comme une des entreprises industrielles les plus importantes de notre époque, l’essai que M. Fourier veut faire du procédé dont il est l’inventeur, persuadés que la nature d'esprit de ce philosophe le met à même plus que tout autre de construire et de diriger un établissement de ce genre, et persuadés en outre que toute tentative ayant pour but de faire travailler les prolétaires sous la loi de l'association au lieu de les faire travailler uniquement sous la loi de la propriété ne peut être que fort avantageuse pour le succès et la propagation des théories de l’économie politique nouvelle. Nous acceptons et nous encourageons l’expérience du phalanstère, convaincus que tout perfectionnement dans la construction des’ villages et la disposition des travaux agricoles se trouve placé sur la voie du progrès social. »

Enfantin ont eu le tort de ne pas lui accorder assez de valeur ». Sans doute il juge toujours aussi sévèrement la théorie sociale de Fourier qui « lui paraît après long et mûr examen aussi creuse qu'il soit possible de l’imaginer » et il s'étonne de l'enthousiasme excessif que J. Lechevalier semble manifester à son endroit. « Votre aveuglement m'étonne. Le temps, ce grand correcteur, vous désillusionnera lorsque vous aurez fait tout ce qu'il y à à faire encore pour répandre la partie saine des travaux de Fourier. » Il reconnaît d’ailleurs qu’il y a dans ces travaux certaines vues du plus haut intérêt. Mais il n’a pas changé d'avis sur les mérites de l’entreprise industrielle fouriériste. « Quant à votre entreprise industrielle, sur laquelle vous faites reposer votre bagage, je ne serais point étonné, si vous parveniez à l'organiser, qu’elle donnât quelques résultats matériels satisfaisants, car le principe d'association pour la production et la consommation sur lequel elle repose, étant évidemment juste et fécond, il doit se produire quelques avantages. Mais le gâchis qui doit nécessairement naître dévoilera bientôt la stérilité et l'impuissance de votre théorie en tant que conception sociale complète(x). »

Son admiration grandit à mesure qu’il entre plus avant dans l’étude de Fourier et qu’il compète ses études sur le fouriérisme par la lecture des œuvres de ce dernier et notamment du Nouveau Monde Industriel, des diverses brochures des fouriéristes et de la Réforme industrielle, qu’il suit très exactement et qui lui apprennent tout ce que les fouriéristes enseignent. « Fourier, écrit-il, est un homme prodigieux qui a, plus nettement que nous ne l'avons fait, posé i&-question industrielle ; il aura une grande part à la grande œuvre qui se prépare, maïs il n’a pas puissance d’engendrer la société future. Il apportera seulement d’utiles matériaux. »

(x) Rességuier à Jules, 26 juin 1832

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Mais si ses sentiments sont devenus plus sympathiques et plus enthousiastes, ses idées n’ont pas suivi la même progression. « Vos travaux faits consciencieusement et avec soin n’ont presque rien changé à ma manière d’apprécier votre doctrine. » Il est tout aussi persuadé qu’auparavant que l'issue de la tentative d'expérience phalanstérienne sera malheureuse, mais il la désire néanmoins et l'appelle de toutes ses forces car « l'essai que vous allez tenter, écrit-il, fera faire un pas de plus; il fournira d’utiles données positives ou négatives. » ‘Sans partager la croyance de Transon et de Lechevalier sur la valeur intrinsèque du système sociétaire et sur la facilité de sa réalisation, il reconnaît qu’il contient des choses excellentes et il désire qu’on en fasse l'essai et que expérience pratique tire de la théorie et révèle tout ce que celle-ci peut avoir d'heureux, de bienfaisant et tout ce qui peut servir à améliorer le sort des malheureux. « Membre du parti nouveau, relié à jamais à la bannière de l'association, je suis disposé à favoriser toute entreprise qui aura pour objet direct ou indirect de nous tirer de l’état de morcellement et d’individualité où nous croupissons. Je n’aperçois encore nulle part dans ce parti nouveau le flambeau qui, suivant Béranger, doit guider le monde; mais convaincu que de toutes les lumières éparses qui brillent plus ou moins aujourd’hui doit sortir prochainement le météore régénérateur, je suis disposé, en attendant qu’il paraisse, à favoriser de tous mes moyens les tentatives partielles ou complètes ou préparatoires qui auront pour objet de hâter son avènement » (à Jules Sorrèze, 15 février 1833). Aussi voudrait-il apporter au fouriérisme à défaut de sa conversion, du moins son concours moral et surtout pécuniaire, et regrette-t-il très sincèrement de ne pas pouvoir le faire (1). Tel est l’état d'esprit de Rességuier.

(1) « Je regrette d’être complètement épuisé par les sacrifices antérieurement

faits. Si j'avais disposé de quelques fonds, je les aurais envoyés non pour faire un bon placement mais une bonne œuvre. »

Mais, c'est avec des nuances l’état d’esprit de bien d’äutres qui cheminent à mi-voie entre le Saint-Simonisme et le fouriérisme. C’est l’état d'esprit de Borel, qui écrit à Transon en termes presque identiques à ceux de son ami Rességuier :«... Je vous prie de nous abonner au Phalanstère Rességuier et moi... Fourier, malgré ses défauts, me paraît un homme prodigieux.Sa cosmogonie, sielle ne dénote pas autre chose, dénote une imagination sans égale, et une originalité qui a bien sa valeur. Je lis avec plaisir les articles qu'il met dans Le Phalanstére. Comme critique de l’ordre actuel je le trouve parfait. Il est souvent injuste et surtout envers nous, mais sa critique de la civilisation me paraît très bonne... Où en est votre entreprise du Phalanstère, que je voudrais bien voir se réaliser quoiqu’à dire vraije ne pense pas que vous réussissiez aussi bien que vous l’espérez... J'ai vu Rességuier qui s'occupe de votre système. Nous avons beaucoup parlé de vous et de Jules ét nous sommes enchantés que vous nous ayiez fait connaître un homme de la trempe de Fourier (1) (Borel à Transon, 26 octobre 1832). C’est celui de la saint-simonienne Marie-Reine qui écrit dans La Femme nouvelle pour recommander la lecture des œuvres de Fourier. « Je ne crois pas pourtant que ce système soit tout ce qu'il faut à l'humanité, car en cela je ne partage pas les idées de M. Fourier ni de ceux qui les enseignent.…. Je suis Saint-Simonienne. Mais c'est précisément pour cela, ajoute-t-elle, que je voudrais attirer l'attention sur un système dont on s’est occupé si peu jusqu’à présent » (2) (Cité par Le Phalansière, p. 208). Et

(1) Dans une lettre non datée mais écrite quelques jours après la mort de Bazard (29 juillet 1832), Restéguier écrivait : « Je dois vous dire que de tous les Saint-Simoniens que je connaïs.dans le Midi, je suis celui qui accorde le plus de valeur à Fourier. Il faut en excepter pourtant l’ingénieur Borel qui me paraissait incliner vers vous la dernière fois que je le vis. J’ignore ce qu’il est devenu depuis. Mais je sais qu’il a une grande propension à aller là où est Transon. »

(2) Cfr. Silberling. Lettre à Jules Lechevalier du 13 décembre 1832 : « Je vous dirai que la formation du Phalanstère me fera grand plaisir : il a beaucoup d’analogie avec le plan d'association que je me suis fait sur les bases émi-

Fest aussi celui de la Revue Encyclopédique qui, bien qu estimant que les doctrines cosmogoniques de Fourier sont complètementétrangèresàl’espritscientifique actuel, qu’elles ne sont pas basées sur l'observation des faits, mais déduites d'un principe général arbitrairement posé, que sa méthode le conduit à des aberrations singulières, que ses doctrines historiques ne sont pas plus sérieuses que ses doctrines cosmogoniques, se déclare pourtant toute prête à encourager l’essai d'association que veut tenter la société constituée par Fourier. « Nous voyons bien plutôt, écrit la Revue Encyclopédique, dans l’intention des actionnaires, l'application de l'attraction industrielle que l'application de la théorie universelle ou même passionnelle. Nous sommes convaincus que le phalanstère, par la nécessité de sa conservation, serail incessamment obligé de dévier sa ligne théorique pour finir par se rapprocher plus ou moins des sociétés coopératives d'Angleterre (1). »

Mais les phalanstériens n’eurent pas seulement ces encouragements et ces approbations. Ce que ses ressources ne permettaient pas à Rességuier de faire en faveur de la doctrine fouriériste, d’autres Saint-Simoniens le firent, qui n'étaient pas plus convaincus que Rességuier de la vérité du fouriérisme — et qui même ne s'étaient pas comme lui séparés du Saint-Simonisme, et étaient restés des enfantiniens convaincus et même pratiquants. « Le Père Cazeaux, tout absolutiste qu’il est en enfantinisme, écrivait Lanet à Fourier, est fort séduit par la lecture de vos idées. » Pour lui, il ne voit qu'une chose, c’est que le but des doctrines de Fourier est identique à celui des Saint-Simoniens, qu’il

ses par vous de concert avec les autres disciples de Saint-Simon et que j’entendais pour la première fois de votre bouche lors de votre mission à Strasbourg. Je suis encore Saint-Simonien. Le système de M. Fourier ne me paraît pas encore supérieur à la religion. Il est vrai que je n’en connais que la partie industrielle. »

(x) Revue Encyclopédique, 1831, p. 60.

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