‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 48 sur 79 · RU · texte numérisé non relu

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je lui ai écrit à elle-même concernant Fourier et vous verrez, j'en suis sûr, que nous sympathisons toujours fort bien, car nous sommes l’un et l’autre également religieux, et l’un et l’autre également convaincus que le Père Suprême et les apôtres sont pleins de la foi la plus digne et la plus consciencieuse. Cette foi finira par embraser, soyez-en sûr, ettous les premiers dissidens que la science a égarés et tous les gentils plus ou moins liés par leurs préjugés, leur personnalité, leur égoïsme et même leur vertu au monde ancien qui s'écroule. Fourrier lui-même et ses disciples nous viendront car le sentiment seul, la religion a puissance d’exciter et d’harmoniser l’intelligence et la force ou en d’autres termes la science et l’industrie; il m'est démontré qu'avec tout son fatras, Fourier ne pourra jamais associer puisque ce n’est qu'un mécanisme inintelligible à tous autres qu’à lui. Mais, comme ce fatras s'appuie admirablement bien surles incongruités de l’ordre social ou plutôt du désordre social actuel il met à jour de la manière la plus pittoresque et la plus originale les fausses bases de l’ancienne morale faite au préjudice de tous pour le bonheur partiel de quelquesuns. La lecture de ses ouvrages me rend chaque jour plus Saint-Simonien, et je ne conçois pas comment luimême et surtout Jules et Transon ne s’aperçoivent pas que la solution de leur problème est seulement facile au moyen de la Religion née de la Révélation de Saint-Simon, car je le répète, il n’y a que le sentiment qui puisse entrainer les hommes (1). »

par le prospectus du journal Le Phalanstère que vous et Transon êtes les principaux rédacteurs de ce journal destiné à faire valoir la théorie sociétaire de M. Ch. Fourier et à provoquer la fondation d’une phalange agricole et manufacturière. Comme ce but est tout à fait saint-simonien, je me hâte de vous annoncer que je veux m’intéresser à la société de propagation et je viens vous prier en conséquence de me faire inscrire pour trois actions de 100 francs... indépendamment de ces trois actions, je désire être abonné au journal... »

(1) Cazeaux écrit au Père Enfantin le 29 mars 1834 : « Les ouyrages Ciniques (sic) et bizarres de Fourrier sont pleins d’un nombre infini de pierres pré-

Ainsi sans partager la foi de Transon et de J. Lechevalier dans l’œuvre de Fourier, trouvant même parfois certaines parties de son système dépourvues de sens commun, les Saint-Simoniens reconnaissent pourtant qu’elle n’est pas dépourvue de mérites. Sans doute ils ne sont pas entièrement convaincus de la justesse de ses vues, ils ne sont pas persuadés de la vérité de son corpsde doctrine, “mais ils pensent que la vérification deses propositions est de la plus haute importance; ils regardent les principes généraux de Fourier comme capables d'exercer une heureuse influence et non seulement ils ne refusent pas de collaborer avec les fouriéristes, mais encore ils contribuent au développement de l’œuvre, ils s'associent même pécuniairement à la propagation de la théorie, ils «aident dubitativement », et en faisant leurs réserves relativement aux points de la doctrine sur lesquels ils ne sont pas suflisamment édifiés ou qui leur apparaissent comme erronés ; et ceux qui ne vont pas aussi loin portent tout au moins intérêt aux travaux des fouriéristes, comme Stuart Mill qui écrivait à d'Eichthal en 1831 (1° mars) : « Bien que je ne sois pas Saint-Simonien,ni probablementsur le point de le devenir, je tiens bureau de Saint-Simonisme chez moi »,et le 30 novembre 183r : «Bien que'je sois loin d’être entièrement d'accord avec vous, je me suis habitué à considérer l’œuvre de Saint-Simon comme l’œuvre de régénération sociale sans contredit la plus importante qui se poursuive aujourd'hui. » Certains Saint-Simoniens firent plus et ne se contentèrent pas de ces manifestations, si j'ose dire, platoniques. J'ai dit déjà que Julie Fanfernot vécut quelques mois au Phalanstère. D’autres Saint-Simoniens y furent avec elle. Certains même y restèrent (1).

cieuses qui dans leurs formes, brutes servent merveilleusement à faire ressortir l’éelat et à confirmer la solidit£ et la pureté des diamants que les publications saint-simoniennes présentent à foison. Aussi tous les fouriéristes disent-ils qu’ils adoptent les vues des Saint-Simoniens, sauf leur ridicule et inutile religion... »

(1) Vinçard, qui faisait partie du voyage, nous a raconté, et l’anecdote vaut d’être citée, le départ pour Condé-sur-Vesgre de Julie Fanfernot accompagnée

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D’autres enfin, comme Guéroult, qui s’attachent surtout au respect de la personnalité humaine et de la liberté, — tout en trouvant son système social ridicule, professent pour Fourier la plus grande admiration parce qu'ils sont séduits par «cette merveille de la liberté au nom de laquelle tout est permis ». Guéroult qui s'était séparé des Saint-Simoniens à la scission et était journaliste au Temps, écrivait à Lambert : « Pour ne pas toujours respirer l'air de cette caverne (le journal Le Temps) j'ai été voir Carnot qui me prendra de mes articles dans sa revue. Il ya chez lui une odeur d’honnèête homme qui m'a fait du bien. Ce brave Jules aussi je l’ai vu en compagnie de Considérant qui a entrepris de me convertir à Fourrier (sic). C’est un brave et digne jeune homme. Nous avons causé ensemble cinq heures en deux fois. Son système social comme système n’a pas le sens commun, mais en réalité ily a chez ce diable de Fourrier de belles idées: ce qui me plaît surtout c’est cette exal-

de cinq ou six Saint-Simoniens « curieux ou amateurs » et son arrivée : « Je me rappelle encore la profonde déception que nous éprouvâmes à l’aspect morne et glacial du lieu et des gens qui l’habitaient; le terrain nouvellement défriché était nu et noir, comme si l'incendie y eût passé. Pendant le repas, auquel nous assistâmes, un silence profond régnait chez tous; point de causeries, point de rire, point d’abandons entre tous ces travailleurs réunis. À la fin du diner, Julie m'engagea à chanter quelques couplets de nos chants habituels : je ne me fis pas prier; J'étais agacé de cette réserve austère et j'avais le désir de provoquer des épanchements réciproques, ce qui ne fut pas difficile. Je chantai le Bon Ange et tout le monde sortit de sa léthargie : on causa, on me fit répéter ma chanson, et on m’applaudit à outrance. J’avais remarqué que pendant le cours de ma chanson, M. Baudet Dulary, propriétaire et directeur de la colonie, était resté les deux coudes appuyés sur le table, la tête dans ses mains et réfléchissant profondément ; lorsque j’eus terminé il se leva et dit avec émotion : Voilà ce qui nous manque ici, c’est l’entrain, l’expansion. — Eh quoi, lui disje, vous n’avez done pas d'hommes et d'heures de plaisir, de musiciens pour faire danser le dimanche, quelques joyeux refrains pour donner du cœur au travail ? Mais alors, vous lutterez vainement contre le vieux monde qui dispense tant de Jouissances aux oïsifs qu’ils en sont rassasiés et qu'il n’en donne pas aux travailleurs | Laborieux pionnier de l'association, vous mourrez à la peine ! » « … (est ce qui arriva plus tard après bien des essais et de longues tribulations. » Voir Mémoires d’un vieux chansonnier saint-simonien. Vinçard aîné,

tation, cette apothéose audacieuse de la liberté humaine; en ma qualité de libéral cela me touche beaucoup, j'aime beaucoup comme poésie le vagabondage d’une personnalité sans limites, qui prend son caprice pour loi, qui vexe les étoiles et leur fait faire la cabriole dans le ciel dans des rêves d'astronomie fantastique. Pour cela, mon cher ami, c’est superbe... Plaisanterie à part, il a cet homme un sentiment de la liberté que je voudrais vous voir méditer. C’est le seul moyen de rendre votre atmosphère respirable aux hommes de votre trempe pour lesquels je professe, tu le sais, une estime toute particulière. Or, je crains toujours que vous ne tourniez au Catholicisme » (1832, sans autre date).

Ainsi donc, beaucoup de Saint-Simoniens furentimpressionnés d’ailleurs plus ou moins vivement par les idées de Fourier, et c’est surtout parmi eux que se recrutèrent les premiers adhérents au fouriérisme. Peut-être leursconversions furent-elles un peu trop brusques;leurcroyanceétait trop récente pour être profonde ; beaucoup faisaient des réserves, plus ou moins importantes sur des théories particulières ou mème sur l’ensemble de la doctrine ; ils y ajoutaient des principes saint-simoniens (1); ils en supprimaientd’essentiels quiles gênaient etmontraientenun mot la plus grande liberté de critique. Ils déclaraient en se convertissant qu'ils étaient « bien loin de répudier la responsabilité des premières paroles qu’ils avaient portées » et que Fourier ne « s’arrogeait point la mainmorte de leurs pensées et de leurs sentiments ». Ils ne l’auraient d’ailleurs pas souffert. Aussi, dès les débuts, l'accord est-il loin d’être absolu. Le fouriérisme perdit tout de suite sa précision etsa netteté en se mêlant d'éléments saint-simoniens, malgré toutes les précautions que V. Considérant avait prises pour coiserver une ligne de démarcation

(x) « J'aime toujours à penser qu’un jour tous les privilèges de naissance doivent disparaître. »

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très nette entre les deux doctrines (1) ; ajoutons que les nouveaux convertis embrassaient avec tant de hâte les . idées de Fourier que pour la plupart ils les étreignaient fort mal; c’est ce qui explique, que beaucoup d’entre eux ne firent que passer dans l’école fouriériste qu'ils abandonnèrent après l’essai malheureux de Condé-sur-

Vesgres.

(x) Considérant insistait pour qu’on ne fit aucune concession aux anciens Saint-Simoniens. « Toutefois je crois qu’il ne faut faire avec les transfuges simoniens (sic) aucune concession et conserver une ligne de démarcation entre le Simonisme et la science du mouvement aussi distincte dans les apparences qu'elle l’est dans la réalité. Il faut bien se garder de nous laisser englober dans leur ridicule, » Metz, 5 janvier 1832. Considérant.

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