CHAPITRE XI
La riposte des enfantiniens.
La scission de Jules Lechevalier et de Transon, leur adhésion complète à la doctrine de Fourier, les conférences qu’ils entreprirent pour sa propagation et surtout les conversions nombreuses qui en résultèrent, émurent les Saint-Simoniens. Certains d’entre eux, au début, ne voyaient pas d’un trop mauvais œil les sympathies fouriéristes et estimaient que les « petits mouvements fouriéristes » n'offraient pas grand danger; mais encore fallait-il qu’ils fussent arrètés à temps (1). On avait fait des efforts pour essayer de rattraper Transon, incertain comme toujours (2). Et l’on essayait aussi de retenir ceux que l’on voyait hésitants, à moitié détachés de la doctrine et qu’on sentait capables de sympathies fouriéristes. Le Père Enfantin, répondant le 30 avril 1832 à une lettre que Capella avait écrite à Bouffard, et qui « avait
(1) D’Eichthal à Talabot. Paris 24 mars 1832... J’ai vu Anaïs (c’est Anaïs Cazeaux) hier ; elle avait assez bonne mine, elle continue de se promener tous les jours. Il me semble qu'Euryale [son frère] exerce quelque ascendant sur son esprit de manière à l’attirer un peu au fouriérisme et qu'Hortense même n’échappe pas entièrement à cette influence. Les sœurs de Michelle trouvent aussi. Anaïs m'a dit entre autres choses qu’il y avait certainement des lacunes dans la doctrine. Gela est vrai dais plus d’un sens maïs il faut bien en prendre son parti. Ce petit mouvement fuuriérisle ne saurail avoir d’inconvénient pourvu qu’il soit arrêté à temps.
(2) « Une aimable lettre de Transon vient de m’arriver. Retrempez son courage de toutes vos forces ; ce qui lui arrive m’est arrivé à son âge. Les forces ne s’acquièrent que graduellement ;... qu’il tienne bon envers les enfantinistes. » 24 février 1832. Muiron à Cl. Vigoureux. ?
afligé la famille » lui écrivait : « Tu es préoccupé d’un besoin de réalisation industrielle soit par le souvenirde nos séances d'ouvriers de la salle Taitbout et de ce qui s’y rattachait, soit par l'influence des idées de Fourier et de la correspondance de Jules. Tu as même tant soit peu pris la langue de ceux-ci : l’harmonie, l'accord, le concert social, la variété des fonctions. Avant d'examiner ta lettre en détail, je suis bien aise de te demander si tu connais dans le monde une fonction plus variée que celle de nos apôtres et surtout que la mienne. Je te demanderai encore avec quels enstruments de travail tu voudrais que nous fissions une œuvre industrielle. Je désirerais aussi, si tu connais de meilleurs moyens que les nôtres pour se procurer des instruments de travail, que tu nous les indiquasses, car c’est ce qui manque totalement à Fourier, à Jules, aussi bien qu'à Coessin.. Prends garde en te creusant la tête d’accoucher d’un Phalanstère.. Tu veux que nous complétions notre marche en donnant au principe industriel le rang qu'il mérite, en l’entourant du prestige des arts. Ce prestige coûte cher, et je te le répète : les millions n’abondent pas ; leurs possesseurs sont difficiles à convertir ; tu en sais quelque chose car je ne sache pas que tu aies encore converti un seul propriétaire. Fourier et Jules n’en convertissent pas beaucoup non plus » (30 avril 1832). Et quelques jours plus tard, comme Capella tendait de plus en plus vers le fouriérisme : « Pauvre garçon, tu souffres, j'en suis sûr et dans quelques instants de rêve solitaire tu fais des plans d'organisation industrielle, tu descends jusqu’au plus petit détail des jardins et de la cuisine, tu vois les peuples transformés en un clin d’œil du monde crvilisé au monde sociétaire ; tu ne songes pas à ce qu'il faut qu'on dise à Rome et à Constantinople et à Tombouctou et à New-York pour que les écosseurs de pois puissent former un groupe harmonique... Songe que tu me quittes parce que tu ne me vois plus marcher et que tu attends quelqu'un qui marchera. Or, je te demande qui te pré-
sente plus que nous des chances de course glorieuse. Je ne pense pas que tu en soies à croire que Transon et même Jules aient meilleures jambes que moi. Ce serait trop fort! Si tu crois les avoir meilleures, à la bonne heure ! qüe si tu penses à Fourier, rappelle-toi que Jules qui certes s’y est jeté à corps perdu, ne se déclare pas mème le disciple de cet homme de génie ; tires-en la conclusion pour l’homme et la doctrine » (6 mai 1832).
Dès le mois de janvier 1832 d’ailleurs, certains Saint- Simoniens se montrèrent bons joueurs. Ils firent contre mauvaise fortune bon cœur et annoncèrent dans le Globe les lecons de J. Lechevalier, à qui nous avons vu qu'Enfantin avait offert une salle pour y exposer la doctrine de Fourier tout comme Owen l'avait fait au mois de septembre précédent en mettant à la disposition de la mission saint-simonienne le local de son institution. Espéraient-ils comme M. Chevalier que celui-ci ferait pour les Saint-Simoniens « l'effet d'un repoussoir » [lettre à Brisbane, 24 mai 1832] (1). Au fond, je pense que le Père Enfantin et les Saint-Simoniens ne s’attendaient pas au succès de la doctrine; aussi commencèrent-ils à s’inquiéter quand ils virent les premiers effets des conférences de Lechevalier, l'intérêt qu’elles éveillèrent chez les Saint-Simoniens et les conversions nombreuses à la doctrine qu'il prêchait qui en résultèrent (2).
(x) Cette lettre est curieuse : il faut au moins citer le début : Michel Chevalier à Brisbane, citoyen des Etats-Unis à Berlin. 24 mai 1832. « ... Il n’est pas hors de propos que la société cuve un peu dans le mystère la pâture dont nous l’avons gorgée : la révélation morale lui est restée dans le gosier mais elle passera... D’indissolubiité du mariage constitue les deux époux en un déplorable état d’atonie et d’indifférence... Heureusement Fourier est venu juste eæprès pour faire paraître très modestes les prétentions de la morale nouvelle. Fourier n’a compris qu’un des faits de la morale la mobilité et il l’exalte exclusivement. De là les relations éminemment licencieuses des hommes et des femmes. Fourier fera pour nous l'effet d'un repoussoir. »
(2) « Fourier n’est pas sans prendre aujourd’hui quelque importance, autant qu’en peut acquérir son bizarre système bâti en Pair. » Lettre de M. Chevalier à Brisbane 24 mai 1832.
Des efforts avaient d’ailleurs déja été faits, dès le début, par les Saint-Simoniens pour prévenir l'offensive des nouveaux fouriéristes (1). C’est ainsi que le 23 janvier 1832, Félix Tourneux, le chef de l’église de Metz, écrivait au Père suprême : « Nous recevons de Jules une lettre par laquelle il nons annonce son intention de prêcher le système de Fourier. Il nous déclare que ce savant lui paraît plus grand que Saint-Simon et ses enfants et que sa part dans l’histoire de l'humanité sera probablement beaucoup plus belle que la nôtre... Comme ses travaux sur ce sujet devront nécessairement embrasser comme œuvre principale la comparaison de notre religion avec le système de Fourier, il m'a paru bon de le prévenir dans cette voie en nous pressant plus que lui; c'est pourquoi je vais m'occuper immédiatement de cette
(1) A la cérémonie du 1°" janvier 1832, O. Rodrigues avait cité Fourier pour le comparer à Saint-Simon. « Saint-Simon avait appelé à la fois les savants, les artistes, les industriels, et ainsi que Fourier et Coessin courbé un moment sous le joug des sciences physiques et mathématiques 1l n’avait placé et compris le sentiment qu’en deuxième ligne. Dans le Nouveau Christianisme, il place en tête du clergé saint-simonien des hommes qui éprouvent et font éprouver des émotions morales. Aussi a-t-il fondé une société et une religion ce que n’ont pu faire ni Coessin, ni Fourier (Globe 1832, 3 janvier, page 3). Le même jour dans sa prédication sur les femmes la dernière qu’il ait faite chez les Saint-Simoniens, Transon parlait également de Fourier « ... C’est l’occasion de vous faire connaître un homme dont le nom est encore assez obscur dans le monde qui nous entoure, et que même la plupart d’entre nous ont ignoré jusqu'ici et méconnu. Je veux parler de Ch. Fourier (sic). Dans un ouvrage publié en 1808 et qui a pour titre Théorie des quatre mouvements et des destinées générales M. Ch. Fourier a fait la critique la plus vigoureuse de la condition des femmes dans les sociétés civilisées. De plus il annonce dans cet ouvrage une ère sociale nouvelle dans laquelle la femme sera l’égale de l’homme. En 1822 M. Ch. Fourier développa ses idées dans un autre ouvrage, et M. Just Muiron les reproduisit dans une forme plus simple et beaucoup plus facile à saisir. L'ouvrage de M. Just Muiron (sur les vices des procédés industriels publié en 1824 et du vivant de Saint-Simon) offreun plan d’association dans lequel toute fonction principale est remplie par un couple homme el femme. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner et d’apprécier les idées‘ de M. Fourier. Jaurai Poccasion d’y revenir dans une autre circonstance. Je me contenterai de vous lire un passage de son livre qui pourra vous mettre à même de juger la force de ses pensées et de ses expressions... » (Globe, lundi 2 janvier 1832) « Transon eut à cet égard quelques difficultés avec ses chefs » (Lechevalier, 16 janvier 1832),
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comparaison... D'ici à 15 jours au plus, mon travail peut être fait et imprimé, il sera court..., soyez sûr que si j'avais le moindre doute sur quelques points, je vous soumettrais le tout avant de l’émettre. Mais je crois aujourd’hui savoir assez la doctrine de Fourier pour faire voir quels sont les points de contact et les différences toutes à notre avantage entre les deux systèmes » (Lettre du 23 janvier 1832. Tourneux à Enfantin). Considérant était précisément à cette époque à Metz où s’engagèrent des réunions contradictoires dans lesquelles fouriéristes et saint-simoniens bataillèrent pour leur Dieu, ou tout au moins pour leur prophète. — Le 24 février, il écrivait à CI. Vigoureux : «Je dois assister ce soir à une séance dans laquelle un élève saint-simonien appelé Tourneux doit juger Fourier. Il m’a ditque ses paroles seraient orthodoxes, et qu’il croyait qu’elles étaient réellement l'expression de la pensée saint-simonienne à son égard. Nous verrons bien, ilest probable que je ferai une réponse. Une très grande quantité d'élèves se propose de venir dans l'espérance de voir s'engager le combat ». Il semble bien qu’à Paris on n'ait pas vu d’un très bon œil l'initiative qu'avait prise Tourneux. Peut-être craignait-on que V. Considerant exerçât sur lui et le groupe Saint-Simonien de Metz, assez important, l'influence qu’il avait eue sur Lechevalier, et qu’il gagnât encore dans ces conférences contradictoires quelques adeptes. Peut-être avait-on des doutes ou des craintes sur l’orthodoxie de Tourneux, « qui avait de fâcheuses dispositions à la rébellion (1), » « au protestantisme »
(x) Tourneux discutait, il était mécontent : « Encore deux mots, je ne suis pas dans mon jour de flatteries ; l’état d’oppression permanente dans lequel me tient ma position et ceui de la doctrine à Metz, ont rendu à mon cœur un peu de son àpreté républicuine. Je veux done faire ici acle d'opposition et vous dire que moi personnellement je n’acclame point à la proclamation qui vient d'attirer plusieurs membres du 2° degré au sein du collège. Ce n’est pas ainsi qu’on remplace les Jules, les Transon, les Raynaud, etc... En général, à la tête de la doctrine se trouvent des hommes faibles; par la seule composition
comme disait Enfantin. Peut-être voulait-on ne pas attirer l'attention sur Fourier. Quoi qu’il en soit, Tourneux fit quelques conférences sur Fourier (x).
Je n’aipaseuconnaissance de leurtexte; mais, Tourneux indique dans ses lettres quel en fut l'esprit, et les idées principales qu'il y développa. Il montrait aux fouriéristes que la différence entre eux et les saint-simoniens consistait en ce qu'il n’y avait pas chez eux de place pour le dévouement, ni pour la constance, qu'en conséquence leur analyse passionnelle était incomplète. « Ils ne veulent point, ajoutait-il, de l'abolition de l’héritage, leur dogme est spiritualiste. Ils prennent l'association par la queue lorsqu'ils s’imaginent de commencer par l’organisation de la commune et non point par celle du Globe. Enfin ils négligent le développement historique de l’humanité et mieux par là virtuellement la Providence ».
Il fait d’ailleurs dans une lettre qu’il adresse aux Pères un aveu qu'il faut retenir : «.… du reste leur loi de la série, leurs travaux attrayants et tout ce qui s'ensuit est bon à prendre; nous l'avons déjà en germe au moins et il ne s'agira que d'appliquer lorsque les matériaux seront entre nos mains. « Voilà, disait-il, comment j'envisage Fourier, voilà comment il m'est toujours apparu. »
Telles furent les idées que développa Tourneux dans ses conférences. Les fouriéristes lui répondirent que ces leçons prouvaient qu’il ne connaissait pas Fourier, qu'il ignorait tout de lui, et ajoutèrent qu’en « leur faisant du reste si belle part, il était loin de l’orthodoxie saint-simonienne »; reproche qui indigna fort Tourneux : « A qui cependant, disait-il, doivent-ils s’en rapporter à Metz. au sujet de la doctrine ? — À nous probablement qui la représentons » (lettre du 2 mars 1832).
Dans la même lettre, Tourneux qui vient de recevoir la
de notre collège nous pouvons écarter des hommes de mérite et ce sont ceux dont nous avons besoin » (12 mars 1832, au Père).
()« J’ai fait vendredi dernier une séance aux fouriéristes sur leur doctrine et la nôtre » (4 avril 1832).
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première lecon de Lechevalier reproche très vivement aux Saint-Simoniens leur attitude à l'égard de Fourier: «Detous côtés en ce moment pleuvent sur la doctrine les accusations de mauvaise foi à l'égard de Fourier et des dissidents. Sans y croire, je vous dirai hautement que beaucoup d’entre nous me semblent à l’égard de Fourier dupes d’une prévention que je n’ai jamais partagée : Je retrouve cette prévention dans le silence du Globe à l'égard de ce GRAND homme. Ils me semblent se conduire vis-à-vis de lui comme les libéraux vis-à-vis de nous, conspiration de taciturnité (sic). C’est en partie pour faire cesser ces clameurs que je me suis cru obligé de consacrer il y a huit jours une séance au fouriérisme malgré que je sente tout ce que ma science et mon discours avaient d’incomplet ». |
Sont-ce les lettres de Tourneux qui émurent les Saint- Simoniens de Paris? ou bien les accusations auxquelles il faisait allusion ?
Quoi qu'il en soit, le Globe répara bientôt l'oubli, ou l’omission dont se plaignait le chef de l’église de Metz, et parla de Fourier, comme nous le verrons tout à l'heure (1). Et Lambert entreprit à Paris sur l'ordre d’Enfantin un cours sur lé fouriérisme; j'ignore quel fut le nombre des leçons qu'il y consacra, mais la leçon d'ouverture, dont j'ai pu retrouver les notes aux archives saint-simoniennes, est du 25 février (Papiers personnels de Lambert, 7 feuillets, fonds Enfantin, 7803, 1322. Enseignement de Fourier).
« Le Père Enfantin, dit-il en commençant, vous a prévenus que nous nous réunirions dorénavant tous les samedis pour que je vous entretienne du système de
(1) « ... J'ai prononcé tout à l’heure le nom de Fourier, LamBERT nous fera une instruction sur ses ouvrages, car il est nécessaire que vous compreniez bien Alhiose des hommes qui ont eu un nom parmi vous, des hommes tels que Juzes et TRANSON 5e sont rattachés aux idées de M. Fourier et, de toutes manières il est bon que vous connaissiez ses travaux. Février 1832 rue Monsigny (OEuvres de Saint-Simon et Enfantin, p. 75 et 76, t. 17, vol. HT).
ruse
Fourier. La chose devient tout à fait urgente. Il se passe des faits qui rendent indispensable une connaissance générale des idées de Fourier. « Lambert ne précise pas quels sont ces faits. Mais il reconnaît « l'importance que prend en ce moment dans les esprits le système de Fourier » et ne-cache pas que le but de ses lecons est avant tout « d'empêcher quelques-uns d’entre les Saint- Simoniens de tomber trop vite comme cela est arrivé à nos commarades des ponts ». Cette première opposition est d’ailleurs vague, imprécise, et un peu incohérente. Elle donne l'impression que Lambert ne connaît que très superficiellement la doctrine de Fourier, et que sa préparation est un peu hâtive. Lambert, que le Père Enfantin avait chargé de « clarifier son eau trouble », n’avouait-il pas d’ailleurs dans des conversations familières qu’il avait étudié Fourier pour toute la famille, sans y rien comprendre (1)? Mais malgré le caractère nuageux de cette leçon, elle est du plus grand intérêt parce qu’elle exprime l'opinion officielle et indubitablement orthodoxe des Saint-Simoniens sur Fourier (2). Lambert commence par déclarer qu'il sera juste et impartial, qu’il ne fera pas œuvre de polémiste, et qu’ «il aura soin de faire remarquer les beautés qui se trouvent dans les ouvrages de Fourier aussi bien que ce qu’ils ont de ridicule ». Les beautés de l’œuvre de Fourier, c’est surtout selon lui la partie
(1) M. Chevalier déclarait qu’il n’avait jamais pu « lire quatre pages de son bizarre système bâti en Pair. »
(2) Cfr. ce que disait Enfantin : « J’ai prononcé tout à l'heure le nom de Fourier, je vous l'ai déjà dit ; vous y trouverez de grandes choses ; par exemple sa critique du monde actuel sous le rapport économique, son analyse du temps perdu par suite de la concurrence et sa mordante satire contre la MORALE CHRÉ- TIENNE vous seront très profitables. Et vous verrez d’ailleurs toute l’exagération du sentiment de la MOBILITÉ et cela vous fixera davantage sur la légitime part que ce SENTIMENT prendra dans la morale de Pavenir » (février 1832, rue Monsigny) Saint-Simon et Enfantin, p. 75-76, t. 47, vol. IL. — M. Fou- RIER au reste est une féle très puissante, ses facultés d'analyse sont prodigieuses, ses prétentions colossales, mais il ignore complètement ce que c’est qu'un PRÊTRE il ne sait pas ce qui cohstitue le lien harmonique entre deux natures distinctes ni surtout QquI est ce lien.
critique: il reconnaît que dans « la éhéorie des Quatre Mouvements, Fourier critique d’une manière assez énergique et très amère les désordres moraux actuellement existant dans la société : dès 1808 il a critiqué avec une puissance prodigieuse le mariage chrétien. Il signale d'une manière très remarquable les inconvénients et les anomalies que peut présenter cette sorte d'union lorsqu'elle a lieu par exemple entre deux êtres qui ne se conviennent pas. Il a traité fortement et énergiquement la question de l’affranchissement des femmes Il présente encore dans le même ouvrage une critique large et vigoureuse du système commercial, de l’industrie morcelée. »
Puis Lambert essaie de situer par rapport aux Saint- Simoniens avec lesquels il le compare, d’apprécier par rapport à Saint-Simon, Fourier, en quiil voit un « homme, qui est au milieu de la société dans une position analogue à celle où est Saint-Simon.» On remarque d’ailleurs dans toute cette lecon le souci évident et constant de rattacher Fourier à Saint-Simon, et à son école. « Fourier, dit Lambert, se rattache pour ainsi dire à l’un des pôles du saint-simonismeé, à la partie mobile, à la partie où la mobilité trouve son développement et sa spontanéité dans la variation des affections et des fonctions, mais il s’est mis par rapport à nous dans l’autre extrémité de la balance et en voulant critiquer le mariage chrétien il n’a pas tenu compte de ce qu'il avait de bon, il l’a détruit complètement dans son système. »
ete qui le frappe, ce qui lui apparaît comme la caractéristique de la doctrine de Fourier, c'est la liberté, la mobilité. «On peut dire que le caractère permanent de Fourier c’est la liberté, la mobilité ; c’est une exaltation de la liberté, de l'ambition et de l'amour, exaltation qui v\\ presque jusqu ’à l’absurdité. » — Lambert s'explique ensuite sur l’objection si souvent faite aux Saint-Simoniens de la réalisation. « Certainement nous sommes arrivés à une époque où nous osons désirer une réalisa-
tion prochaine. Cependant nous devons avoir égard à l'élément de tems. Il faut un certain fems pour réaliser, tandis qu'il faut des hommes pressés de jouir, des hommes mobiles; le fouriérisme est dans ce cas. Il voudrait réaliser en 3 semaines l'association universelle. » Il reproche à Fourier d’ « oublier toujours complètement la contre-partie de la passion sur laquelle il raisonne comme par exemple dans le papillonne, il oublie toujours la constance et la fidélité. il s'ensuit qu'il y a exclusion d’une face de la vie par l’autre »; il lui fait un autre reproche: « il a réellement quoique dise Jules de sa prétention à ne s'être occupé que de l’infiniment grand, il a réellement le défaut de s'être occupé de l'infiniment petit... ses exemples sont tous tirés de la botanique ». On voit que ces critiques ne sont pas très profondes. Et il conclut que « le système est exclusif par rapport au Saint-Simonisme...., parce qu'il exalte les goûts mobiles, la spontanéité et la liberté absolues que notre foi et notre raison nous apprennent à satisfaire dans le saint-simonisme, mais par une coordination...; dans le saint-simonisme la mobilité ne sera satisfaite que par l'intervention du prètre...…, dans Fourier, cette idée fait tomber dans l’anarchie au lieu de la liberté, le dévergondage au lieu de la spontanéité amoureuse. »
Lambert s'émerveillait en terminant de voir « comment le Saint-Simonisme fournissait lui-même les chefs des partis nouveaux dans la société ». Il prévoyait que cette doctrine chercherait « dans un avenir prochain à concilier les partis », qui auraient « développé à part leur aspect exclusif » en leur faisant voir que « leurs prétentions exclusives seraient encore mieux remplies dans le sein de la doctrine qu’elles ne le seraient si elles se mettaient en état d’hostilité l’une par rapport à l’autre. »
Enfin le Globe du 27 mars 1832 publiait un article intitulé : « Système de M. Charles Fourrier (sic) » signé de Guéroult. Après avoir, dans l'introduction de cet article,
résumé l’histoire des trente premières années du xix° siècle, qui d’après lui avaient été employées à propager d’une part les principes révolutionnaires du siècle précédent et d’autre part à rechercher les bases d’un ordre social nouveau il décrivait l'extraordinaire floraison de systèmes éclos, au milieu de laquelle s'élevait le plus grand d’entre eux, celui de Saint-Simon bien entendu. «En France, écrivait-il, de nombreuses idées fermentent : tandis que Saint-Simon animé dans tous ses travaux du besoin de mettre un terme à la crise européenne provoque inutilement dans la science une rénovation capitale par sa conception sur la méthode, produit sur l’industrie, la politique et l’histoire les vues les plus hautes etles plus fécondes, remue les hommes et les idées et se prépare ainsi à ébaucher dans le Nouveau christianisme une solution du passé et de l’avenir religieux de l'humanité, d’autres hommes placés moins haut que lui, mais préoccupés du besoin de rénovation, taillent déjà quelques-unes des pierres qui doivent entrer dans la constitution du nouvel édifice. » Parmi eux, il cite Azaïs, Wronski, Ancar, Coessin, Senancour, et enfin Charles Fourier qui «met au jour dans la fhéorie des 4 mouvements le système remarquable sur lequel, disait-il, nous attirons aujourd’hui l'attention de nos lecteurs ». Il déplorait que « la plupart de ces hommes fussent restés incompris, que de plusieurs on eût admiré le talent, puis qu'on les eût laissés là ». « Les autres, stigmatisés du titre de rêveurs par le positivisme du siècle ont à peine trouvé grâce auprès de quelques esprits éclairés avides de nouveauté et d’invention. De ce nombre est M. Charles Fourier. » Et il . conceluait : « Le jour est venu pour nous, disciples d’un homme qui vécut et mourut méconnu si ce n’est de quelques-uns, d'appeler la lumière et la justice sur les écrits d’un homme dont les idées ont un rôle important àljouer dans l’œuvre que nous accomplissons aujourd’hui; [reconnaissons ici en passant l'opinion de Tourneux que certains principes de Fourier sont bons à prendre, et le
désir de conciliation de Lambert]. Si nous ne nous sommes pas plus tôt occupés de M. Fourier, c’est parce que l'examen de ses ouvrages n’était ni utile ni possible pour nous. Avant de faire connaître, d'apprécier, de juger, de classer les hommes par rapport au mouvement qui s’accomplit aujourd’hui dans la société, nous avions nousmêmes à nous faire connaître, à constater nettement aux yeux de tous les partis notre valeur politique, morale. religieuse, à prendre un caractère, une attitude, un nom; maintenant que cette tâche est suffisamment avancée. il nous sera permis d'appeler sur d’autres la publicité que nous avons eue à conquérir pour nous ». Guéroult annon- - çait qu’il commencerait dans un prochain article « l’examen du système de M. Charles Fourier. Nous nous bornerons aujourd’hui, disait-il, à l’annonce de ses ouvrages (voir les annonces) » (1).
Ce serait mal connaître Fourier que de penser que l’article de Guéroult le satisfit ; il lui déplut même. « Les Saint-Simoniens, écrivait-il, ont gasconné dans leur journal cette semaine un article insidieux en deux fortes colonnes signé Guéroult. Il a pour titre: SYSTÈME de M. Fourier. On n’y voit pas un mot de moi. Au contraire, on passe en revue tous les sophistes modernes et à la suite de cette galerie à la fin des deux colonnes, on articule enfin mon nom comme pour le colloquer dans la kyrielle de ces sophistes et insinuer que j'ai ajouté un système de rapsodies (sic) et controverses métaphysiques ou économiques à leurs nombreux et inutiles systèmes. » On sait le mépris et la haine que Fourier nourrissait à l'endroit des économistes et des métaphysiciens; Rien ne pouvait lui être plus désagréable que d’être cité
(x) Dans les annonces, on lit : « Ouvrages de M. Ch. Fourrier. Théorie des Quatre-Mouvements (1808). Traité d'association domestique agricole (1822). Le Nouveau Monde Industriel (1829), à Paris, chez Bossange ».
« Tous les dimanches, à midi enseignement sur les doctrines de M. Fourrier par M. J. Lechevalier. Salle de la Redoute, rue de Grenelle Saint-Honoré, n° 45. »
en leur compagnie. Il se méfiait donc pour la suite de l'étude annoncée. « Je les vois bien venir. Après avoir imbu de cette opinion leurs 4000 lecteurs, ils donneront sur ma doctrine un simulacre d'analyse — où ils travestiront tout et prouveront que leur nouveau Dieu Saint- Simon avait tout prévu, que je ne suis qu’un de ses échos et qu'ils daigneront m’agréger au Saint-Simonisme si je fais mes soumissions... » Il attendait donc avec curiosité et impatience les travestissements que Guéroult allait apporter à sa doctrine. Mais c’est bien à tort qu’il se méfiait. Car, je ne sais pour quelle raison, la suite de l’article de Guéroult ne devait jamais paraître.
Les amis de Fourier jugèrent différemment cet article dont le maitre s'indignait si fort. Muiron en fut tout heureux. « L'article signé Guéroult dans le Globe du 27 mars m'a beaucoup plu, moins parce qu’il annonçait les œuvres de Fourier que par la mamière fort judicieuse dont ul s'exprime (1). C’est parler fort pertinemment sauf les adorations Saint-Simoniennes qu'il faut bien passer quelque temps encore à ces Messieurs... » Il se réjouissait, il croyait à la conversion en masse des Saint-Simoniens, ou tout au moins à leur évolution vers le fouriérisme. « Voilà bien le rôle que vous leur avez depuis longtemps assigné. La transition est, ce me semble, en train. J'aime autant les voir ainsi passer de notre côté graduellement que de les y voir tout à coup. La marche progressive est encore la meilleure » (Muiron, 21 mars 1832).
Il est vraisemblable que Muiron se faisait des illusions sur l’état d'esprit des Saint-Simoniens vis-à-vis de Fourier, en leur attribuant des dispositions bienveillantes et favorables à l'égard de ce dernier.
La vérité c’est que la doctriue de Fourier commençaït à être connue, que Lechevalier faisait une propagande acharnée, qu’on reprochait aux Saint-Simoniens
(r) On voit que même les meilleurs amis et les plus vieux disciples de Fourier étaient loin d’être toujours de son avis.
leur silence vis-à-vis de Fourier, et qu’enfin ils ne pouvaient plus ne pas en parler. Quoi qu'il en soit, et quel qu'ait été d’ailleurs le but des Saint-Simoniens, il est certain que cette publicité que donnait le Globe aux idées de Fourier, et qui est d’autant plus intéressante qu’elle vient d’un adversaire, fut loin de nuire à Fourier. « Les Saints-Simoniens publient enfin que Jules fait des leçons: ils lui envoient du monde », écrivait Muiron, tout heureux, le 31 mars 1832, et Lemoyne, dans une lettre aux rédacteurs du PAalanstère (22 juin 1832), signalait que c'était « d’après la recommandation des Saint-Simoniens, qu'il s'était procuré les ouvrages de Fourier » que « quelques-uns des derniers écrits des Saints-Simoniens avaient signalés comme très remarquables ». Consciemment ou non, les Saint-Simoniens servirent donc Fourier, de l’aveu même des phalanstériens.