‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 50 sur 79 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Jules Lechevalier et Transon abandonnent

le fouriérisme.

Le caractère de Fourier était plutôt difficile : il n’avait pas comme Enfantin le don de se faire aimer (1). Fanny Schmalzigang lui reprochait « beaucoup d’absolutisme dans le caractère » (25 juillet 1832, lettre à Jules Lechevalier), et ses disciples ne faisaient aucune difficulté pour reconnaître l’amertume de ses critiques, son intolérance, sa rudesse, ses façons brusques et peu expansives, sa verve misanthropique, auxquelles d’ailleurs lindulgence de quelques-uns cherchait et trouvait des excuses. « C’est un Épiménide d'harmonie, disaient-ils avec bienveillance, tout à fait dépaysé en civilisation. » Fourier avouait d’ailleurs lui-même que la nature ne lui avait pas donné la «souplesse des caméléons littéraires » et ne faisait aucune difficulté pour reconnaître « la bizarrerie qui lui était naturelle ». Aussi les dissentiments ne tardèrent-ils pas à s’élever entre Fourier et ses nouveaux disciples; les uns naquirent à propos du saint-simonisme, les autres à propos du journal et de sa rédaction. Quel ton, quel aspect fallaitl

(x) Lemoyne écrivait à Jules Lechevalier : « Je désire beaucoup vous aller tous voir et surtout venir contempler la figure de celui qu’on pourrait bien ‘ appeler le vrai rédempteur de l'humanité. Ne croyez pas à ces mots que j'aille Padorer. Je m’imagine d’après vos récits que tout en l’admirant, c’est un homme que sous beaucoup de rapports j'aurai en antipathie... » « Je m’imagine, — ajoutäit-il, — que quand nous serons comme je l’espère tous au Phalanstère, je serai plus souvent groupé contre que pour Fourier » (2 juillet 1833).

lui donner? Fallait-il prendre les formes de publicité auxquelles on était généralement habitué? Fallait-il ne faire que de la théorie sociétaire proprement dite? et ne traiter que des sujets de théorie pure ? ou bien fallait-il ne traiter que des sujets accessibles au public? faire de l'actualité, donner des nouvelles, suivre le cours des discussions publiques, rendre compte des événements et se contenter d'appliquer le principe de la théorie sociétaire à l’élucidation de toutes les questions qui préoccupaient l'opinion ?

Fourier voulait un journal de pure théorie, et ses amis l’en blâmaient. Ils lui reprochaient de ne pas se mettre suffisamment à la portée du lecteur, de l’entrainer dans la région de la théorie, de l’effrayer par un appareil trop technique, trop nouveauet trop systématique, de le rebuter par un vocabulaire rébarbatif et bizarre. Ils auraient voulu parler au peuple sa langue, aller sur le terrain où le public se trouve, et à propos des questions de tous ordres que les événements posent chaque jour, et qui l’occupent, lui montrer par une solution ou une critique appropriées la valeur d'application du principe sociétaire. Certains, — des ingénieurs, — auraient même voulu faire du Phalanstère un journal « riche de littérature et de poésie » (1). Mais Fourier ne voulait consentir aucune concession aux idées vulgaires, et ses principes théoriques et doctrinaires prédominaient dans le journal sur les idées pratiques. :

(x) Lettre de Lemoyne à J. Lechevalier, qui lui avait demandé des articles pour le Phalanstère : « ... J'ai l’esprit essentiellement géométrique, ce n’est pas ce qui va le mieux à un journal. Les Saint-Simoniens n’ont jamais été si brillants que dans leur dernière période sous l'inspiration d’Enfantin. Jamais aussi ils ne se sont moins piqués de raisonner, de suivre un dogme, d’enseigner quelque chose de scientifique. Les trois natures se plaquaient comme une feuille d’acajou sur un mauyais assemblage; sondez leurs ouvrages écrits sous cette inspiration ; c’est faux, c’est mauvais... quel pitoyable centre que la MOBILITÉ, L’IMMOBILITÉ, le CALME pour y ramener bon gré, mal gré lorient, l'occident, les chemins de fer et le système méditerranéen ! mais au dehors cela est très brillant. Il est fâcheux que notre Phalanstère ne puisse pas être comme l’a été Le Globe un journal riche de littérature et de poésie. » Lemoyne déclarait le Journal « indigestible ».

Les principaux des articles étaient du maître qui y écrivait chaque semaine. Beaucoup avaient des titres baroques : (Les torpilles du progrès. — Guerre des quatre sciences rebelles contre les quatre sciences fidèles. — 85 fermes modèles et 85 folies. — Le concert des “hauts aveugles. — Les épiciers détrônés, ete...) qui n'étaient pas de nature à attirer les lecteurs. Tout le monde reconnaissait d’ailleurs l’inaptitude de Fourier à exposer sa propre doctrine à des lecteurs ou à des auditeurs qui ne fussent pas déjà à moitié convertis (1). «Je connaissais depuis longtemps Fourier et j'appréciais tout le mérite de ses travaux, mais je sentais qu’il avait . besoin de s’associer des interprètes et des propagateurs pour populariser sa doctrine, la rendre facilement intelligible et immédiatement pratique », écrivait le 18 juin 1832, Jullien directeur de la Revue Encyclopédique à Jules Lechevalier et Considérant. Les meilleurs et les plus vieux amis de Fourier s’en étaient rendus compte depuis longtemps : « Je suis tenté de croire qu'autant M. Fourier est habile à découvrir de savantes combinaisons dans les sciences mises par lui en lumière, autant il laisse à désirer en pratique et appréciation pour leur faire faire du chemin dans notre monde civilisé. Personne mieux que lui ne fait voir qu’il faut mener les gens du connu à l'inconnu, leur faire goûter le vrai, le beau, le bien, par le charme et par l'attraction, et personne peut-être ne s’écarte davantage de cette voie si naturelle et si sage. » Voilà ce qu'écrivait en termes mesurés Muiron à Gréa. Les jeunes disciples, les dissidents du saint-simonisme se montraient infiniment plus sévères dans leurs appréciations.

Ainsi, les disciples de Fourier, jeunes ou vieux, ne se faisaient pas d’illusion sur les talents de propagandiste et de vulgarisateur de leur maître. Es pensaient tous

(1) Sa pensée, écrivait un fouriériste, est tellement incrustée et identifiée à lui, qu’il faut l’avoir saisie d'ensemble et s’être bien accclimaté dans l’atmosphère nouvelle pour en apprécier la forme.

comme Gérardin que «personne n'était moins propre que lui à la propagation de ses propres idées » (1). Avec un tel état d'esprit, ils en arrivèrent vite à croire que Fourier leur nuisait, ou tout au moins nuisait à la propagation de sa doctrine, et au développement de l’école, bien plus qu’il ne leur servait. « Nous ne pouvons, nous ne devons pas agir sans Fourier et souvent Fourier nous nuit », écrivait à Pellarin Lemoyne tout fraichement converti. Ils incriminaient son vocabulaire baroque, la bouffonnerie de son style, sa phraséologie inusitée, la bizarrerie des titres de ses articles, ses violences de langage. « Je n’ose montrer à personne le dernier journal, à cause des articles de Fourier et cependant ce journal est un des plus remarquables. Jules s’y est surpassé. Victor et Dulary y parlent parfaitement bien. Mais la note de Fourier sur les épiciers, bien qu'on ne puisse lui reprocher que du mauvais goût littéraire, révoltera beaucoup de susceptibilités, L'article sur la tragédie en 4o actes est une bouffonnerie qui ne convient pas à notre grave journal. Enfin quelques passages de l’article de Fourier sont incompréhensibles pour tous autres que ses disciples (2) » (Lemoyne à Pellarin, sans date). Aussi voit-on bientôt cette chose admirable : les disciples de Fourier faisant tous leurs efforts pour empêcher le maître d'écrire, tout au moins dans le journal. « J'avais écrit à M. Fourier, mais mécontent de ma lettre, je l’ai déchirée; unissant mes efforts aux vôtres, je voulais le dissuader d'écrire dans le Phalanstère » (3) (Gérardin à Jules Lechevalier, 21. juillet

(1) Gérardin à Jules Lechevalier. Besançon, 28 juillet 1832. « A l'égard des civilisés comme il les appelle, il est plus civilisé qn’eux-mêmes. »

(2) Et encore : « Je suis très fort d’avis qu’il faut soutenir le journal, mais il n'aura jamais d’autres abonnés, même d’autres lecteurs que les disciples, les fervents disciples, tant qu’il sera indigestible ne Sa lecture est un travail qui wa un peu d’attrait que pour celui déjà un peu passionné pour le Phalanstère. »

(3) Qu'il soit donc l’inspirateur du journal, écrit Lemoyne à Transon (18 juillet 1832), mais qu’il écrive moins qu’il ne fait.

1832). Ainsi les disciples morigènent le maître, qui ne les satisfait que trop rarement (1).

On comprend que Fourier — le chef d'école — surtout quand on connaît son caractère, ait eu quelque difficulté à supporter ces prétentions un peu anormales de ses disciples. Ceux-ci impatientaient pour le moins autantle maître que ce dernier les impatentiaiteux-mêmes. Aussi ce sont des froissements continuels, des dissentiments incessants. Un jour, Fourier ayant « jugé à propos » comme disent ses disciples, de protester contre un article de Pellarin sur la doctrine phrénologique de Gall, les rédacteurs de la Réforme Industrielle publient dans le Phalanstère du 29 mars 1832 une note dans laquelle ils tiennent à préciser certains principes « qu’il est important que les lecteurs du journal ne perdent jamais de vue ». « Il est fort bien, écrivent-ils, que Fourier use, comme il l’entend, du droit de distinguer ses vues de toutes les autres et de manifester les différences qui existent entre lui, /’inventeur du procédé sociétaire, et ceux qui s'efforcent de faire entrer cette grande découverte dans le domaine de la réalité. » Ils signalent ensuite qu'ils se font — eux les disciples — un « religieux devoir » de publier £e/ quel (et ils soulignent ces mots) tout ce qui sort de la plume de Fourier. « Quand nous pensons avoir quelques observations à faire à M. Fourier, dans l'intérêt de l’œuvre de réalisation qui nous est commune avec lui (2), nous les lui adressons; s’il n'y obtempère pas, ce n’est point à nous de lui demander compte de sa volonté. De même quand nous ne cédons pas aux désirs qu’il nous témoigne, c’est que nous avons par devers nous de bonnes raisons, et que nous voulons

(1) Lemoyne écrit de Rochefort, le 17 juillet 1833 : « Je suis bien aise qu’on ait réduit le journal... je n’ai plus de mauvaise humeur contre la rédaction depuis quelque temps. Notre maître ne nous impatiente plus ; il apprend à se retenir, à s’accommoder au goût des civilisés ; s’il avait toujours été ainsi, il aurait bien des partisans qu’il n’a pas; mais se maintiendra-t-il dans cette voie ? J’en doute. » Lemoyne avait raison d’en douter.

(2) Ces mots ne sont pas soulignés dens le texte.

remplir les devoirs qui tiennent à notre position. » Et ils déclarent: 1° Qu'ils ont « un rôle inverse de Fourier « ayant pour mission de renouer la chaîne solidaire qui « rattache les œuvres du grand homme aux travaux anté- .« rieurs de l'humanité » (ce qui devait faire bondir Fourier qui repoussait, comme on sait, toute solidarité avec les sciences fausses et mensongères), « d'ajouter, s’ils le « peuvent, de nouveaux anneaux à la chaîne continue « de la science humanitaire » ; 3° Que chacun d’eux, pour tout ce dont ils ne demandent pas l'exécution et la pratique actuelle, a, sous la garantie de sa signature individuelle, la parole entièrement libre. « Nous ne sommes pas une association mais un groupe isolé qui provoque l'expérience du procédé d’association et qui veut donner à l'inventeur le moyen de faire ses preuves. » « Cette explication, déclarent-ils, est nécessaire à la liberté de notre association et à notre liberté personnelle, et surtout à la liberté personnelle de M. Fourier. » j

Cette notice était d’ailleurs suivie d’un article intitulé « les Alliés malencontreux » dans lequel Fourier : rappelait l’histoire de l’ours et de l’amateur de jardins (l’amateur de jardins, c'était bien entendu luimême) qui se terminait ainsi : « Tel est le genre de servicé que me rendent certains amis malencontreux qui m'assassinent en croyant me faire valoir. » « Je dispense, écrivait-il, tout officieux personnage de faire fraterniser ma doctrine avec celle des sciences conjecturales et incertaines. »

Une autre fois, c’est un article encore plus violent intitulé : «Les disciples aventureux » (Phalanstère du 5 juillet 1833) à propos d'articles parus dans le Phalanstère sous la signature de deux nouveaux fouriéristes anciens Saint-Simoniens : Bucellati et Paget (1). Ces deux articles ne sont d’ailleurs pas seuls à encourir le blâme de

(1) L'article de Bucellati était intitulé: À quoi faut-il attribuer ce qu’on appelle perversité humaine? Celui de Paget : Le bonheur du peuple.

Fourier qui en vise bien d’autres parus dans le Phalanstère (1). Fourier y gourmande ses disciples avec rudesse. Il se plaint de « l’irrégularité des articles insérés ». «La plupart, écrit-il, compromettent, dénaturent notre théorie et ne servent qu'à prêter le flanc aux détracteurs. » Et il signale impitoyablement les théories de ses disciples aventureux chez qui il croit reconnaître à tort ou à raison des vestiges et des relents de saint-simonisme.

« Si, au lieu d’aller droit au but, écrit-il, par une voie large, un procédé facile et neuf, on s'engage dans la phraséologie morale, ainsi que M. B..., on finit par devenir l'écho des sophistes et dénaturer une doctrine aulieu d’en être l’organisateur. C’est ce qui arrive à M. J. B... tout imbu.de formules saint-simoniennes ; il veut my associer, y appliquer ma théorie en disant qu’elle doit améliorer le sort physique, intellectuel et moral de l'espèce humaine. Ces expressions sont celles du grimoire saintsimonien dont je ne veux pas m'affubler ; je sais bien exposer ma théorie sans recourir à des sophistes qui attaquent la propriété, l’hérédité, les religions, les gouvernements ; je ne veux rien de commun avec eux. » Et Fourier explique qu’il ne peut «laisser sans réplique ces travestissements de sa doctrine » « car les lecteurs du journal n’y comprendraient plus rien au bout de quelque temps ». Il annonce même en terminant que désormais il sera plus sévère et plus scrupuleux sur J’admission des articles : il vaut mieux, écrit-il, en donner quel-

(x) « Nous devons des remerciements à ceux de nos partisans qui commentent notre doctrine et s’efforcent de la répandre par l’insertion de quelques articles dans notre journal ou autres. C’est pour les favoriser que vous avez depuis six mois ajouté une demi feuille à notre journal; mais elle est devenue une source d'abus par l’irrégularité des articles recommandés et insérés... Je prends au hasard et sans choix les plus récents, ceux contenus aux n°5 25 et 26, sous les noms P... et B..., le premier en demi-aberration, le deuxième en pleine erreur. Ces deux écrivains ne devront pas s'étonner que le chef de la doctrine use de son droit de signaler les hérésies ; ce sera une glose instructive pour des adeptes moins exercés. »

ques-uns de moins que d’être dans le cas de les réfuter (x). |

Ce nouvel incident émut les disciples qui jugèrent maladroite et inopportune cette philippique du maitre. « Peut-être apprendrez-vous avec étonnement, écrit un disciple à Fourier, qu'un des écrivains qui se font le mieux comprendre du public (je parle ici des lecteurs non initiés ou peu initiés) c'est ce même. M. A. Paget auquel vous avez cru devoir, dans l'intérêt de l’orthodoxie du journal, adresser des réproches en public, reproches qui, je dois le dire, ont paru un peu durs et qui ont produit un mauvais effet (2). »

Une autre fois, c’est un disciple qui se plaint de ce que Fourier a corrigé et modifié sans l'en prévenir un de ses articles et qui proteste vivement: «IL faut que je vous dise que je ne veux pas que M. Fourier change ce que je vous enverrai désormais » (Guillemin à Transon, 7 juillet). Il y eut bien d’autres dissentiments à propos du journal, mais il serait sans intérêt de les citer tous. Bientôt l'expérience de Condé-sur-Vesgre dont on sait

(1) Le journal fut en effet réduit d’une demi-feuille. Mais pour effacer sans doute la mauvaise impression produite par cet artiele de Fourier, J. Lechevalier écrivait dane le Phalanstère du 19 juillet 1883 : « Nos amis peuvent errer quelquefois sur la manière de comprendre ou de présenter la théorie de M. Fourier. Mais nous pensons qu’il faut dire comme Jésus que toute œuvre faite au nom du vrai principe d’association est un acheminement à notre but. Nous accepterons done toujours ayec empressement ce qui nous sera présenté, et quand nous refuserons une insertion c’est qu’elle contredira formellement notre manière de procéder et qu’elle tendra à nous faire aborder des questions dont le jour n’est pas venu. » Il rendait compte eu même temps des changements qui s'étaient opérés dans le journal et sa rédaction ainsi que des raisons qui les avaient déterminés. La publication du journal était restreinte parce que les fouriéristes croyaient avoir tout dit de ce qu’il fallait dire, au moins jusqu’à la démonstration expérimentale. D’ailleurs le Phalanstère ne faisait pas ses frais et il était préférable, pensait-on, d'employer le surplus des fonds qui lui étaient destinés à la colonie — qui n’était pas très brillante; enfin « pour ee qui n’est pas de genre science et théorie, écrivait-il, plusieurs d’entre. nous ont trouvé issue à leurs travaux dans des feuilles où la publicité est plus étendue. »

(2) Signé J... à Fourier. 24 juin 1833 (je pense que la lettre est de Lechevalier).

RTE

qu’elle n’aboutit point, donna naissance à de nouvelles

difficultés et fut un autre sujet de discorde qui vint

s'ajouter aux précédents (1).

On ne s’étonnera point que l’humeur plutôt indépendante de Jules Lechevalier ou de Transon ait supporté avec difficulté l’inflexibilité rigoureuse de la nouvelle « loi vivante ». Ces perpétuels tiraillements, ces désaecords continuels, ces dissentiments presque permanents firent qu’ils se détachèrent peu à peu de Fourier. Jules Lechevalier prêchait le fouriérisme avec sa fougue, et son dévouement, mais aussi avec son indépendance habituelle, et sans doute en le défigurant quelque peu (2). Fourier voyait-il cette indépendance d’un bon œil ? Il est permis d'en douter. On peut croire qu'entre le maître et le disciple l'accord ne fut pas toujours parfait et il faut sans doute lire avec le « cum grano salis » cette phrase de l’introduction de la Science sociale de Lechevalier : « j’abandonne désormais l’exposition directe d’une théorie que son auteur seul peut enseigner dans toute son originalité. »

Jules Lechevalier aurait désiré qu’on lui laissât un peu de liberté d’allures. « Que tous ceux, écrivait-il, qui apprécient nos travaux veuillent bien avoir confiance en notre activité et nous laisser un peu libres sur les moyens d'action. Pourquoi nous faut-il par des explications rassurer quelques amis dont les fausses alarmes voient une absence de zèle dans ce qu'ils n'auraient dû considérer que comme la division en rôles divers d’un plus grand travail ? » Ses amis, connaissant sa mobilité, avaient

@ « Telle est la farce qu’on me prépare, écrivait Fourier (10 juillet 1833), mais J'ai vu clair avant même qu’on eût levé le masque... Mes collègues Transon et Lechevalier, Considérant et Pellarin sont sur ce point des aveugles qui ne voient pas à quatre pas d’eux. »

(2) « En un mot, écrit Tourneux, ilse montre aussi fouriériste qu’il peut l'être, c’est-à-dire conservant toujours ses sentiments d'indépendance et faisant de léclectisme. » « Lechevalier expose avec simplicité, d’une façon persuasive et sympathique la doctrine de Fourier que d’ailleurs il altère en bien des points. »

Ferrari, Revue des Deux Mondes, 1e" août 1845.

prévu d’ailleurs que son séjour ou plutôt son passage dans l’école fouriériste ne serait que de courte durée. « Jules, lui écrivait Rességuier le 4 août 1832, vous avez prèché le saint-simonisme avec autant d’ardeur que vous enseignez aujourd’hui le fouriérisme. Vous vous êtes néanmoins détaché de la première de ces doctrines. Qui oserait affirmer qu'avant peu vous ne renierez pas la deuxième ? » Cela, en effet, ne tarda guère. À partir de juin 1833 (x), il n’écrit presque plus au journal, comme Transon d’ailleurs (2).

Le 19 juillet 1833, Le Phalanstère contenait une note ainsi conçue : « Depuis quelque temps, ils’est opéré certaines modifications dans la rédaction du Phalanstère. Les noms qui paraissaient si souvent dans la première année sont devenus plus rares. Transon et Jules Lechevalier écrivent très rarement. Le journal repose principalement sur Fourier et Pellarin maintenant. Jules Lechevalier a trouvé pour organe de nos idées un journal répandu dans un monde de lecteurs où les nouvelles doctrines produiront d'immenses résultats, dès qu’on les aura comprises et qu'on aura vu qu'elles travaillent aussi bien pour les riches que pour les pauvres. » Il adressait alors de préférence ses travaux à l’Europe littéraire.

Le 16 août 1833(3), Jules Lechevalier écrivait: « Aujour-

(x) Le dernier article doctrinal de Lechevalier est du 21 juin 1833.

(2) Le Phalanstère du 17 mai 1833 annonçait que J. Lechevalier se portait candidat à la chaire d’'Économie politique vacante par suite du décès de J.-B. Say. J. Lechevalier avait publié un programme adressé par lui au ministre de VInstruction publique. Le Phalanstère recommandait la candidature de J. Lechevalier « car les vues émises dans son programme sont à la fois dans l’intérêt de la société à laquelle le professeur demande la parole, et dans l'intérêt de nos propres convictions. » Îl avait fait quelque temps auparavant un cours sur la Science de l'humanité (qui comprenait deux parties : l’homme et l’association). « Ce n’est pas, disait-il, une encyclopédie que je prétends faire, c’est un plan d'étude » (re février 1833).

(3) Le même jour, Fourier annonçait la transformation du journal hebdomadaire en mensuel. [l parut alors dans le journal la note suivante de Lechevalier.

« Le changement survenu dans la publication de notre feuille exige de notre

d’hui que la société après avoir eu quelque vent du monde sociétaire vous appelle à lui en parler, selon sa langue usuelle, nous avons tout avantage à nous servir des instruments de publicité déjà constitués (x). » Quelques mois après (21 novembre 1833) il écrivait dans la préface de la Science sociale (page 1x): « Il y a deux ans, j'identifiais la théorie de Fourier avec la science sociale. Aujourd’hui, conservant au grand homme son droit de premier occupant, je place ses travaux dans le domaine général de l'esprit humain. » Il ajoutait d’ailleurs que c'était là « l’ordre naturel des idées». Sa conviction n'avait pas changé ; mais sa vue s'était étendue par l'exercice.

‘part quelques réflexions qui ne se rattachent pas seulement aux nécessités maté-

rielles. Un moment nous avons cru pouvoir et devoir continuer aux mêmes conditions que celles de l’année précédente, et c’est alors que fut insérée dans le Journal une note sur le mouvement général de nos travaux, note dans laquelle je promettais en mon propre nom une nouvelle série d’articles. D’autres circonstances ont fait changer ma détermination mais le fond de la note demeure vrai et valable : l’œuvre de propagation ne sera pas discontinuée ni interrompue. Seulement nous irons chercher ailleurs une publicité plus large pour les mêmes doctrines. Les travaux du Phalanstère et de la Réforme Industrielle n’eussent-ils eu pour résultat que de nous conduire à ce point auraient déjà beaucoup servi la cause de l’Association.

Ce n’est en effet pas seulement en raison des travaux de Condé ni par défaut de ressources financières que nous changeons la période hebdomadaire du journal, c’est parce que le premier effet qu’il devait produire est accompli, c’est parce qu’il a parcouru la sphère de publicité qu’il pouvait atteindre sous cette forme. »

(x) Lechevalier déclarait que la publicité qu'avait pu se procurer jusqu'ici la Réforme Industrielle, journal tout à fait spécial, dont les masses ne s’occupaient pas encore avec grand intérêt, étaient assez restreinte. « Si Transon, Considérant et moi, écrivait-il, nous écrivons moins fréquemment, il faut bien croire que ce silence a pour causes d’autres occupations. Après ayoir essayé de poser clairement les questions et d’exposer les principes, je poursuis à l’extérieur les voies et moyens d'exécution qui sont en rapport-avec mon caractère. Transon' est occupé à la colonie... Maintenant le journal repose principalement sur MM. Fourier et Pellarin... J’ai trouvé pour organe de nos idées sur les questions du présent et les diverses manifestations du mouvement social un journal répandu dans un monde de lecteurs où les nouvelles doctrines produiront d'immenses résultats dès qu’on les aura comprises et qu’on aura vu qu’elles travaillent pour les riches aussi bien que pour les pauvres, pour les puissants aussi bien que pour les faibles ? J’adresse de préférence mes travaux de transition À l’Europe littéraire... » [l annonçait ensuite une série d’articles sous le titre d'Études spéciales sur l'Association.

« L’horizon s’est élargi devant moi et je puis lever la tête, regarder en avant, à côté, en arrière, tandis qu'autrefois, plié sous mon fardeau, je ne sentais et voyais que lui. » « Le temps, la réflexion, la continuelle rumination de ces nouvelles idées, le contact avec les hommes et les choses ont tellement modifié mes pensées et mes sentiments qu'il me serait impossible de continuer sous la même forme..., les grands principes de la théorie de Fourier ont définitivement pénétré mon esprit, ils se sont assimilés à ma propre ‘substance et je suis bien moins préoccupé de les enseigner tels quels que d’en déduire les applications et les conséquences ultérieures » (p. xt, {bidem).

Ainsi, encore une fois, cet excellent disciple de Cousin, qui était bien mal venu à « médire des boullissures de l’éclectisme », redevenait philosophe. De l’amalgame des idées allemandes, de celles de Hegel, de Saint-Simon, d’Enfantin et de Fourier il allait composer ses études sur la science sociale. Il venait à peine de quitter Fourier que déjà il exposait ses idées personnelles dans de nouvelles conférences. Un fouriériste, Guillaud, en informait Fourier dans une lettre indignée : « Voici qu’aujourd’hui un économiste, M. Jules Lechevalier, qui se dit avoir été naguère zelé sectaire de la philosophie allemande de Kant, Fichte, Schelling et puis de Saint-Simon et enfin de votre doctrine dontil a donné lexposé succinct dans le Phalanstère, se présente dans nos murs pour nous inculquer si faire se peut ses propres idées sur la science sociale ; ce sont ses propres termes » (Guillaud à Fourier. Nantes, 2 décembre 1833). Déjà il ne considérait les cinq ou six années qu’il avait passées parmi les Saint-Simoniens et les fouriéristes que comme une période d'élaboration théorique, d'expériences et d’innovations. Là d’ailleurs ne ne devait pas s’arrêter l’histoire des pérégrinations intellectuelles de ce philosophe capricieux et mobile. Lorsqu'il se fut séparé de Fourier, il écrivit au Journal des Connaissances utiles, puis à la Revue

ne

du progrès social, au Moniteur du Commerce, à La Paix, au Journal de Paris doctrinaire, à la Presse. Il s’occupa successivement d'économie sociale, puis de questions coloniales, et enfin de travaux pratiques d'économie commerciale, de finances, d'institutions de crédit et de questions monétaires (La Phalange, t. 2, p.283, août 1840). Et il erra de système en système. Un ancien Saint- Simonien, Guéroult, avec qui il était resté en relations, lui écrivait en 1857 : « Es-tu Saint-Simonien, proudhonien, anglican ou catholique ? Je ne suis pas ennemi des changements, mais tu conviendras que ces changements absolus, radicaux de fond en comble de toutes tes opinions passées, n’offrent pas pour le présent de bien grandes garanties de rectitude. En 1836, tu célébrais M. Guizot; en 48, tu marchais à la suite de Proudhon: en 1852 tu m'as fait cadeau d’une bible protestante et tu m'as conduit aux offices de l’église anglicane. Aujourd'hui tu me prèches le catholicisme. Je ne t'ai pas suivi à ces diverses époques dans tes pérégrinations intellectuelles et tu dois trouver aujourd’hui que je n’ai pas eu tort. Je ne puis davantage te suivre aujourd’hui dans une évolution que tu désavoueras probablement demain. Toimême, permets-moi de te le dire, tu n’es pas plus catholique aujourd’hui que tu n’étais anglican hier ou proudhonien avant-hier et sous les costumes si divers que tu as revêtus, si je te trouve fidèle à quelque chose, c’est à quelques lambeaux de saint-simonisme qui seul l’a donné force et valeur auprès des divers partis que tu as traversés, et auquel tu reviendras, je espère, comme à ton point de départ. » Il revint en effet sinon au saint-simonisme du moins aux Saint-Simoniens.

Il fréquenta à nouveau chez eux et renoua des relations avec le Père Enfantin à qui il écrivait amicalement. Il avait passé par bien des vicissitudes. IL avait fait en 1838-1839 un voyage aux Antilles et à la Guyane, avait été nommé secrétaire de la Commission coloniale en 1843, puis avait été rédacteur en chef de dif-

férents journaux. Obligé de se réfugier en Angleterre après les événements du 13 juin 1849, il y était devenu surintendant d’une association de tailleurs organisée d’après la méthode de Louis Blanc. Ayant demandé sa grâce le 15 décembre 185», il ne l’obtint que le 23 novembre 1857 et revint en France. Il mourut à Paris le ro juin 1862 d'une maladie de cœur. Il était dans une grande détresse. Émile Pereire dut faire les. frais de sa dernière maladie et de ses funérailles. Il suivit le convoi avec Enfantin, Barrault, Félicien David, Guéroult, Cazeaux, Fournel et plusieurs autres Saint-Simoniens. Les fouriéristes étaient beaucoup moins nombreux; ils n'étaient que deux ou trois dont Pellarin, lui-même ancien Saint-Simonien.

Transon, lui aussi, se sépara du fouriérisme. Il avait eu des difficultés avec Fourier à propos du journal: « C’est une chose que nous déplorons fous, lui écrivait-il (sans date), et moi en particulier, de nous trouver st souvent en opposition avec vous... Je sais que vous avez peu de confiance en ceux dont le plus grand désir est de vous faire rendre justice par vos contemporains et qui même attachent à celte œuvre toute la gloire personnelle qu’ils peuvent ambitionner en ce moment. Depuis un mois les trois collaborateurs du. journal, ainsi que M. Dulary, ont reconnu unanimement qu'il y avait lieu de vous marquer comme mile un espace de 4 colonnes par semaine. » Et voici le tableau que donnait Transon :

FOUPeL QU ee Lechevalier. .

Considérant...

I Tansonsne MARQUE Beaudet-Dulary.. .

Pellafineenns rene Pecqtie ur eme

FRE ce

TOTALE IR e: 20

A6 es

« Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer, ajoutait-il, que l'indication précédente ne peut entrainer de limite fixe que pour vous puisque vous êtes le seul qui écriviez régulièrement toutes les semaines. Mes articles à moi ou ceux des autres collaborateurs peuvent bien dépasser les proportions indiquées sans que les indications marquées ci-contre soient réellement transgressées, attendu que nous n’écrivons pas chaque semaine (r). » A ces discussions au sujet du journal s’ajoutèrent les dissentiments au sujet de l’expérience de Condé-sur-Vesgres. Transon s’y était rendu avec Considérant pour s’y occuper des travaux d'ingénieur. L’échec de cette tentative lui fit perdre son illusion des premiers temps de sa conversion sur la facilité et la rapidité d'application de la théorie fouriériste. Et il abandonna Fourier. Sa dernière manifestation phalanstérienne eut lieu dans l’hiver 1833-1834 où il fit, à la Société de civilisation qui siégeait à l’abbaye, cinq conférences sur les avantages que procurerait, au point de vue économique, l'annexion à l'agriculture de certains travaux de fabrique.

Au fond, Transon était, comme il Le dit lui-même, une nature essentiellement religieuse ; il avait exposé aux polytechniciens la religion saint-simonienne, et nul mieux que lui, s’il faut en croire Enfantin, n'avait « démontré l'existence d’un Dieu infini par la double autorité de la foi et de la science, de la conviction et du talent ». Dans une prédication du 11 décembre 1831 il avait déclaré qu’en dehors du sentiment religieux la science est sans appui pour remuer le monde. La question religieuse avait toujours inquiété ce savant : il avait entretenu des relations avec Coessin (2), avait étudié les ouvrages d’Huet, de Bordas, de Dumoulin et de Wronski.

(x) Ce programme semble d’ailleurs avoir été appliqué. On lit dans le Phalanstère du 27 décembre 1832 : « L’article que M. Charles Fourier donne habituellement pour chaque numéro n’a pu trouver place aujourd’hui; l’espace qui était réservé dans la mise en page n’étant pas suffisant »

(2) Coessin, ancien polytechnicien, enseignait un système théologico-scienti-

En 1835, peu de temps après qu’il se fut séparé du fouriérisme, et alors qu’il était déjà un peu dégoûté de réforme sociale, survint la mort de sa mère. C'était une femme d’une grande distinction, et pieuse, qu’il aimait tendrement. Il en fut très douloureusement affecté et c'est peut-être ce qui détermina sa conversion. Il revint donc au christianisme comme Pascal de qui parfois ce savantromantique et inquiet évoque l’image. Il ne devait plus le quitter. C'était là pour Transon le terme nécessaire et presque fatal d’une évolution. De lui aussi on pourrait dire ce que M" de Staël écrivait au sujet d’un de ses amis qui venait de se convertir : « Son imagjination (et j'ajouterais pour Transon: son inquiétude et sa mobilité) lui rendait la religion catholique indispensable. Il avait besoin d’être appuyé de toutes parts. »

À partir de ce moment, Transon a trouvé un refuge Invenit portum. Le calme et le repos succèdent à l’agitation et à l’inquiétude perpétuelles ; ses doutes, ses hésitations sont définitivement envolés. Sur la fin de sa vie, il avait même, dit Pellarin, des tendances à incriminer son passé socialiste, Il se reprochait la part qu’il avait prise à la propagation des idées saint-simoniennes et fouriéristes, et en conservait des remords. Il fitmême des efforts nombreux et inutiles pour arracher à ces deux écoles ses anciens camarades, et notamment Pellarin et Renaud (1).

fique dans lequel il s’efforçait de réconcilier la science et la foi. Il était allé à Rome pour tâter le Sacré-Collège et en était revenu excommunié.

(1) I avait en 1841 été nommé répétiteur général d'analyse à l'École Polytechnique. En 1858, il succéda à Aug. Comte dans la place d’examinateur d'admission. Il mourut d’une maladie de cœur et de l’aorte.

Page 1