ARR ES
fermentation et à une aussi luxuriante éclosion de systèmes. « C’est un débordement journalier des plus extravagantes illusions(1) »; c’est une orgie philosophique (2). nes
On verra tous ces réformateurs, dans la période de fièvre qui suivra les journées de juillet, perdre de plus en plus le sens du réel et du positif, ne juger impossible aucune nouveauté, — car toutes les têtes sont échauffées, la jeunesse est surexcitée ; les journaux, les événements ont secoué l’indolence des uns, éveillé l’ambition des autres, donné à tous des espoirs illimités; — et convaincus que Dieu est en eux, qu'ils sont prédestinés, annoncer avec une imperturbable assurance le renouveau prochain, vaticiner comme des prophètes, prêcher à leurs contemporains, en un langage apocalyptique, l’évangile des temps nouveaux, et bâtir dans les nuages « le temple, l'atelier et la cité de l’avenir ». Cet évangile n’est pas seulement religieux ; il est encore moral, politique, philosophique, économique, car ces systèmes s'occupent de tout ; ils embrassent tout: le monde moral comme le monde physique, la vie individuelle comme la vie sociale ; ils comprennent le règlement de tous les rapports industriels, civils, politiques, moraux et religieux. Et pour régler tous ces rapports un seul principe suffit La plupart du temps. Ces systèmes ont le caractère commun de vouloir fondre en un seul tout harmonique les forces, les
riaux. » J’ai déjà bâti vingt systèmes, écrit à ses amis le jeune Ozanam qui a 18 ans (1831).
« Un des traits les plus caractéristiques de l’état social de la France d’alors, c’est cette quantité de systèmes généraux et de plans de réforme universelle qui apparaissent de toutes parts et qui promettent chacun leur remède aux souffrances évidentes de l’humanité »(Sainte-Beuve, Premiers lundis, t. IL, p- 9f). ;
(1) Aug. Comte, p. 4.
(2) Ce n’est pas, écrit un contemporain, qu’on manquât de sauveurs:: ils pullulaient ; de plans miraculeux les murs de la ville en étaient couverts. Chaque jour cent individus offraient de prendre le bonheur de la société à l’entreprise. A leurs yeux tant de souffrances n'étaient qu’un malentendu ; ils avaient pour le guérir un baume sûr et des mots magiques.
sentiments et les idées du genre humain. Peu d’époques sont plus curieuses à étudier que les années 1828 à 1832 où toute nouveauté attire l'attention.
Tous ces systèmes et toutes ces doctrines eurent des fortunes différentes mais connurent leur heure de succès. Et le secrétaire de Saint-Simon, que j'ai déjà cité, en donne très finement les raisons : « Malgré tous leurs défauts, écrit-il, les écrits des novateurs furent accueillis avec une faveur qu’on aurait peine à comprendre si l’on perdait de vue que les abus étaient si multipliés, si choquants et les aspirations de la société vers un ordre meilleur si vivement senties que tout ce qui porte le nom de réformes était ardemment recherché. On se précipitait au-devant de toute idée nouvelle avec l'espoir d'y trouver le remède du malaise dont on souffrait, ou du moins un soulagement dont on ne pouvait se passer. On n’envisageait que le but sans s'occuper des moyens, et l’on donnait tête baissée dans tous les projets quelque étranges qu'ils fussent sans prendre la peine d’y réfléchir et d’en faire un sérieux examen, ce qu’il eût cependant fallu faire pour éviter des mécomptes (1). » (Secrétaire de Saint-Simon. Op. citat.)
Aussi passait-on de l’un à l’autre avec une surprenante facilité. Un monsieur C..…., chirurgien militaire, qui avait, comme presque tous ses contemporains, passé de la philosophie du xvrn° siècle à celle de Kant, puis du Kantisme à l’éclectisme, fatigué d’études philosophiques et métaphysiques, écrivait dans une lettre très caractéristique où il apportait au Globe son adhésion au Saint- Simonisme. « Fréquemment décu dans le plus violent de mes désirs, je m'adresse à tout ce qui m'offre quelque espoir — comme un valétudinaire à un remède nou-
(1) Et Fourier écrit : Dans cette fluctuation de systèmes, la civilisation est comme le malade qui essaie toutes les positions pour trouver quelque soulagement ; elle accueille tous les charlatans qui savent en style pompeux la flatter d’un rétablissement et qui en promettant la nouveauté ne font naître que de nouvelles calamités (Unilé universelle, t. IE, p. 115).
Lo veau (1); ni fatigué, ni rebuté de tant d'efforts infructueux, je soumets avec confiance ma raison à l'épreuve des maximes d’un nouveau système, d’où des hommes, naguère plongés comme moi dans le crépuscule du doute, ont tiré des lumières douces et consolantes. L’attrait qu'offre à mon esprit la prédiction d’un nouvel ordre de choses, l’ouverture d’une nouvelle voie, dans laquelle la civilisation marchera sans rencontrer d’obstacles et sans tomber dans des ornières profondes et fangeuses; cette espérance si douce à mon cœur de voir un jour les hommes égaux et frères, c’est-à-dire s’aimant et s’aidant les uns les autres. Ce style pur, élevé et entraînant dans lequel ces prédictions ont été proclamées, la force de raisonnement et de logique qui est employée pour exposer et faire sentir la vérité, enfin les progrès rapides, le mérite et le nombre de ses disciples, tout dans cette nouvelle doctrine me séduit et m’attire ».
Telles étaient les raisons que la raison ne connaît pas qui le poussaient, lui et quantité d’autres de ses contemporains, — cherchant ensemble une voie à travers ce chaos et ce pêle-mêle de doctrines impuissantes, — à se convertir à une doctrine à laquelle il ne croyait pas. Il le dit formellement à la fin de sa lettre: « Ainsi je l'avoue sincèrement, je viens à vous sans croire, mais jy viens dégagé de ces préventions peubienveillantes qu'ont les hommes pour tout système nouveau ..……. Est-ce curiosité, est-ce besoin d'apprendre ou bien est-ce une heureuse impulsion... qui me portent à rechercher et à me nourrir de votre doctrine ? »
La lettre est datée de 1831. Je gagerais que deux ans plus tard, son auteur était devenu fouriériste.
(x) Les nations harassées par le malheur s’attachent avidement à toute rêverie politique ou religieuse qui leur fait entrevoir une lueur de bien-être ; elles ressemblent à un malade désespéré qui compte sur une miraculeuse guérison. [l semble que la nature souffle à l’oreille du genre humain qu’il est réservé à un bonheur dont il ignore les routes et qu’une découverte merveilleuse viendra tout à coup dissiper les ténèbres de la civilisation (Fourier, Quatre mouvements, p. 21).
me tee
Parmi ce chaos de théories, cette confusion de doctrines dont quelques-unes eurent la fortune de se faire écouter, comprendre et de se concilier des adhésions et même des admirations enthousiastes et passionnées, il en est deux qui, apparues presques imultanément, se détachent très nettement des autres et offrent un intérêt tout particulier au point de vue de l’histoire des doctrines économiques et même de l’histoire de la pensée française au xix° siècle. Elles ont exercé sur les contemporains une influence certaine et durable et ont eu un retentissement profond sur le mouvement des idées et des faits par les résultats moraux et sociologiques auxquels elles ont abouti. Enfin elles ont apporté à la formation du socialisme français et, peut-être aussi, quoi qu’on en ait dit, à celle du socialisme allemand, une contribution des plus importantes. Nous nous proposons de les étudier — mais comme elles nous apparaissent moins comme les causes que comme les effets etles « résultantes » si je puis dire de ’état d'esprit de 1830, nous avons cru indispensable avant de commencer cette étude d'indiquer les caractères principaux de cet état d'esprit.
Une bibliographie complète des ouvrages, opuscules, articles de journaux ou de revues, manuscrits, correspondance de Saint-Simon et des Saint-Simoniens, de Fourier et de ses disciples, et plus encore des commentaires qu’ils ont les uns et les autres inspirés et des études qui leur ont été consacrées, remplirait presque tout un volume. Ces derniers temps, et depuis une dizaine d'années surtout, ces deux mouvements socialistes ont été l’objet d’études nombreuses, etles publications ont afflué. Parmi celles-ci, il convient de citer sur le Saint-Simonisme, les ouvrages de MM. Weill et Charlety, et sur Fourier la thèse très documentée de M. Hubert Bourgin. De nombreux articles de revues sur le Saint- Simonisme surtout, la publication intégrale ou fragmentaire de correspondances privées sont venus apporter d'intéressantes contributions de détails et des clartés
pe nouvelles sur l’histoire de ces deux doctrines et grâce à eux nous possédons actuellement sur les maîtres du s0cialisme de 1830 les renseignements indispensables à l'intelligence de leurs œuvres.
Aussi ne nous sommes-nous pas tant proposés dans ce travail d'apporter des documents nouveaux, et des « inédits », que de tenter une étude et un tableau d’ensemble du Saint-Simonisme et du Fouriérisme, bien que nous ne nous dissimulions pas que des mouvements d'idées aussi vastes et aussi complexes que ceux-ci ne soient guère de ceux qu’on puisse se flatter de peindre dans un ouvrage aussi court.
Nous voudrions ici cependant essayer d’analyser la pensée de ces deux doctrines et d’en fournir une synthèse qui permit d’en saisir d’un seul coup d'œil une vue d'ensemble et d’embrasser toute la courbe de ce mouvement que j'appellerai le socialisme de 1830. nie
Nous étudierons donc les rapports qui existent entre ces deux doctrines tant au point dogmatique qu’'historique ; nous essaierons notamment d'apporter une précision nouvelle sur l’histoire des relations des Saints-Simoniens et de Fourier. Nous nous efforcerons ensuite de montrer comment ces deux doctrines se sont interpénétrées etde déterminerlesraisons qui ont fait passernombre d'anciens Saint-Simoniens dansles rangs des Fouriéristes. Nous verrons quel fut le rôle de cesnéophytes dans l’école fouriériste, et en analysant les sentiments d’où dérivent ces deux doctrines, l'influence qu’elles exercèrent, l’impression qu’elles.laissèrent, nous tâcherons de voir si elles ne présentent pas entre elles une espèce de parenté par leur but, leurs moyens d’action et leurs tendances.
Nous nous sommes surtout servis pour cette étude de la correspondance saint-simonienne qui est à La bibliothèque de l’Arsenal, à laquelle nous avons fait de très nombreux emprunts, et de la correspondance fouriériste qui se trouve aux Archives sociétaires.
2 En
Qu'il nous soit permis, à ce propos, de dire ici toute la reconnaissance que nous gardons à M. Kleine pour avoir bien voulu nous permettre d’examiner le trésor véritable, abondant et confus, que constituent les archives sociétaires qui sont en sa possession, et de lui en exprimer notre bien vive gratitude.
Toutes ces correspondances jettent une précieuse lumière sur le développement des écoles fouriériste et saint-simonienne et sur ce que j'appellerai l’état d'esprit de 1830. Nous puiserons d’ailleurs largement à cette source, mais tenons à signaler que plusieurs passages des correspondances fouriéristes que nous citons l’ont déjà été, sinon toutentiers, du moins en partie, dans le livre de M. Bourgin auquel nous faisons plus haut allusion.
Un