‹ De Henri de Saint-Simon à Charles FourierChapitre 51 sur 79 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Relations de Fourier et des fouriéristes

avec les Saint-Simoniens à partir de 1832.

Le Phalanstère salua d’un article, un peu vague et emphatique, mais bienveillant et élogieux, les Saint- Simoniens « morts ou du moins entrés vivants dans un tombeau ». L'auteur, Aynard de la Tour du Pin, reconnaissait les « incontestables mérites de ceux qui venaient de disparaître ». Et il concluait : « Si l’on faisait leur inventaire pour arrêter la balance de leur avoir et de leur doit envers la société, on ne trouverait dans les deux colonnes que quelques erreurs de chiffres, peut-être, qui se sont introduites dans la solution de leurs beaux et grands problèmes. Dans le premier, le dévouement, le désintéressement, l’éloquence, la capacité et les hautes conceptions formeraient encore un brillant héritage. C’est une riche succession qu'ils lèguent aux hommes les plus actifs et les plus habiles dans les recherches sociales. S'ils ont travaillé avec ardeur et amour au bienêtre de leurs semblables, c’est là un mérite qui leur appartient en propre et qui ne peut leur être ravi. S'ils n’ont pas rempli complètement la tâche qu'ils s'étaient proposée, que ceux qui ont tenté autant, et mieux réussi, leur jettent la première pierre » (le Phalanstère, 5 avril 1833, p. 161-164). |

On comprend que Fourier n’ait pu supporter un tel éloge des Saint-Simoniens dans son journal. « L’éclatant naufrage du saint-simonisme » ne l'avait pas

désarmé et n'avait pas diminué sa verve batailleuse. Il répondit à l’article de son disciple par un article intitulé : « Sur un éloge de la théocratie et de la mainmorte » du 12 avril 1833, où il reprenait contre les Saint- Simoniens les critiques qu’il avait tant de fois formulées (1). « Une apologie des Saint-Simoniens, écrivait-il, a figuré au n° 14, elle ne doit pas rester sans réplique. Du reste, c’est bien mal placer l’encens que d’en donner à une secte stérile qui n’a su que réchauffer les vieilles hérésies démagogiques tendant à spolier les riches pour doter les pauvres. Lorsque de tels prédicans sont tombés, ils ne méritent plus de critique sérieuse, et je n'en ferais pas le sujet d’un article si je n'étais obligé de démentir ceux qui accusent ma théorie de contact avec le saint-simonisme, et qui pourraient croire à un rapport en voyant une apologie des Saint-Simoniens insérée dans notre journal, sans aucune réplique » (le Phalanstère, p. 176 et 177). La rédaction du Phalanstère s’excusa presque dans une note d’avoir publié l’article. « En insérant l’article de M. la Tour du Pin, disait-elle,

(x) « Leur secte à qui on suppose du désintéressement et de hautes conceptions n’a pas eu une seule idée neuve; elle n’a dû sa vogue éphémère qu’au besoin de nouveauté qui travaille les esprits, et qui les pousse comme le noyé à se cramponner à ce qu’ils peuvent saisir. C’est ce qui mit en crédit tant de novateurs qui n’ont que de l’esprit sans génie, qu’un talent banal de controverse, et pas une invention praticable. ... C’est à leurs œuvres qu’il faut les juger. Eh! qu’a fait la secte de Saint-Simon ? Rien, pas le moindre essai de ses dogmes, pas une tentative d’association sur un millier de villageois, elle ne l’a même pas proposée... Ces prédicans de philosophie (Saint-Simon) qui n’apportant aucune idée neuve, remanient sans cesse leurs doctrines, changent de système et de dogme selon les chances du moment ; Les Saint-Simoniens.. c'était une réunion qui tâtonnait, sondait sur tous les points pour trouver des idées neuves, des moyens de se mettre en scène. Ils ne surent que tout travestir. Leur système est l’habit d’Arlequin cousu de toutes pièces; en bons caméléons, ils abjurent au besoin leurs dogmes. Certains articles du Globe, adressés au roi et aux députés, admettaient la transmission héréditaire. Puis la semaine suivante ils proscrivaient de nouveau l’hérédité, ensuite ils la rétablissaient en prénant de ma théorie les adoptions et legs en continuation d'industrie; bref ils cherchaient une doctrine et n’ont qu’un salmigondis de plagiats. » Il faut signaler que Fourier avait félicité le gouvernement des poursuites qu’il avait intentées contre les Saint-Simoniens:

nous n'avons entendu remplir qu'un devoir de publicité et donner une lecon de justice à la presse obscurante. » Elle reconnaissait pourtant aux Saint-Simoniens « la bonne volonté, le courage et le mérite d’une grande et malheureuse tentative de rénovation sociale. »

Mais il est très certain qu’il se produisit peu. à peu un rapprochement entre les deux doctrines. Les Saint-Simoniens disaient en effet être frappés plus que personne de la coïncidenee des vues de Fourier avec celles que leur maître émettait vers la même époque. « Plusieurs Saint-Simoniens, loin de nous être hostiles, nous témoignent des sympathies », écrit un fouriériste. Et Berbrugger en mission en Angleterre, déclare (lettre de Londres, 12 mai 1834) : « J'assiste assez régulièrement aux séances saint-simoniennes et avec d’autant plus d'intérêt qu’ils gravitent maintenant vers votre théorie sociétaire, planche de salut qu’il leur a bien fallu saisir dans leur naufrage, et à laquelle ils ne manqueront jamais d’avoir recours toutes les fois qu'ils voudront sortir du vague indéfinissable de leurs doctrines primitives ». Et il concluait : « Je pense que le moment n’est pas éloigné où les disciples de Saint-Simon et les vôtres se rencontreront sur une même route où ils seront arrivés par des sentiers différents. »

C’est un premier pas vers le « rapprochement des partisans chaque jour plus nombreux des réformes pacifiques », et vers l'union des réformateurs qu’on verra peu à peu se dessiner. Mais Fourier, quoi qu'en disent ses disciples, qui prétendent qu’à la fin de sa vie il revint à de meilleurs sentiments sur le compte des Saint-Simoniens, ne changea nullement sa manière de voir. Et pourtant « à ses funérailles les disciples de Saint-Simon se faisaient remarquer par la vraie douleur qu'ils témoignaient de la perte d’un philosophe dont les idées progressives se rattachaient aux idées de toutes les écoles »… Ils étaient, écrit un autre fouriériste, amenés parun sentiment élevé et pieux sur la tombe du grand RÉVÉLA-

See TEUR social que Saint-Simon avait invoqué, et qui vivait à côté de lui, inconnu de lui, dans la grande cité qui a un boisseau pour toute lampe de vérité. » Pellarin, p. 277, André Delrieu (voir les discours ou invitations pour les banquets anniversaires de la naissance de Fourier).

Les anciens Saint-Simoniens, préoccupés avant tout de l’urgence d’une rénovation sociale pacifiquement poursuivie par différentes écoles, virent peu à peu dans les novateurs contemporains de Saint-Simon leur maître ou d’eux-mêmes,plutôtdesauxiliaires possibles que desadversaires irréconciliables. Enfantin lui-mêine, qui avait, après le licenciement de l’apostolat de Ménilmontant et la dispersion des disciples, gardé l'intégrité de sa foi sur la mission rénovatrice qu’il s’étaitassignée depuis 1825, comprenait que le monde ne pouvait être transformé aussi vite que l’aurait voulu son enthousiasmereligieux. Etil portait désormais ses préoccupations sur la conversion graduelle des nouvelles générations aux idées de réforme sociale. Il s’intéressait aux efforts des fouriéristes, et il écrivait à leur sujet à Arlès Dufour en 1838 une lettre un peu désabusée (1). Deux ans après. il écrit: « Nous ne pouvons faire que la société soit prête aujourd’hui pour s'organiser saintsimoniennement, aussi personne de nous ne fait-il plus un saint-simonisme typique d’apostolat. Mais nous cher-

(1) À Arles, 15 janvier 1838. « J’ai bien recu les papiers de M. Laperière... Il désire que je lui communique par votre intermédiaire ma pensée sur ce qu'il m’a envoyé. Remerciez-le, je vous prie, d’abord de son attention à répondre à ma demande et à me mettre au courant de ce que font lui et ses amis. Quant à mon opinion particulièrement sur la tentative qu’ils font pour continuer par une espèce d’association intellectuelle l’élaboration et la propagation des idées de Fourier, la voici : Je crois que pour eux comme pour nous en 1832, l'élaboration est assez avancée par voie d'association et que ce qui le prouve c’est la scission qui a eu lieu; que pour la propagation, leur association semi-mystérieuse est un faible et même un mauvais moyen ; enfin, je les crois arrivés comme nous en 1833 à la nécessité de la dispersion et par suite au relour à la vie pratique du monde, aux carrières qu’il offre à chaque capacité afin d’arriver à prévoir celle qui pourrait savoir ee qu’il faut faire pour le bonheur de Phumanité. »

chons les moyens de faire marcher avec le moins de désordre possible la société vers cette organisation, et pour cela nous voudrions imposer... non pas l’amour du but complet que nous désirons, ce serait trop beau, mais au moins l’envie de quelques-unes des mesures qui nous paraissent les plus capables de conduire le peuple vers ce but. » Il constatait avec satisfaction qu'il était « généralement recu aujourd’hui que Fourier et Saint-Simon étaient deux fameux gaillards » (à Arlès, 17 octobre 1840) et il adoptait même quelques-unes des vues de Fourier (1).

M. Charléty (p. 361) écrit : « On comprend /indifférence d'Enfantin ponr le fouriérisme ressuscité. » C'est une erreur. Le fouriérisme n'était point indifférent à Enfantin qui suivait sa marche avec intérêt ainsi que le prouve sa correspondance. En 1841, dans une lettre à Arlès, il discute encore une fois cette question de la liberté de tester qui sépare les deux doctrines : « A propos du fouriérisme, il prend, ce me semble, quelque consistance à s'approcher assez de son fameux essai pratique. Je m'étonne toujours que le nombre et la qualité des hommes qu’il a acquis ne lui aient pas permis encore de faire cette tentative, ou plutôt je comprends très bien que la foi qu'il inspire ne détermine pas d’assez grands aventuriers à risquer tout ce qu'ils possèdent dans cette entreprise, à commencer par Consi [Considérant] etsa belle-mère Vigoureux. Quoi qu’il en soit, l’article de la Presse qui recommande cet essai, me paraît représenter une opinion déjà assez répandue qui serait favorable à la formation d’un Phalanstère. Il y aura bonne

(x) « D'un autre côté, je dirai un peu comme les fouriéristes ; il y a pourtant dans cette écume (élément de ce que Fourier appelait ses hordes de salops) des qualités, une valeur qui tournent au mal tandis qu’elles pourraient tourner au bien si elles étaient employées avec art, et surtout si l’on parle de former un corps de ces individualités qui sont d’autant plus mauvaises qu’elles sont isolées et d'autant meilleures qu’elles sont réunies (Enfantin, Lettre à X..., 8 octobre

occasion pour que les grands problèmes économiques êèt moraux soient repris éhéoriguement à propos d’un fait qui les soulèvera tous d’une façon palpitante. C'est surtout sous le rapport religieux et moral que ce sera immédiatement très drôle, car pour la question d’héritage il faudrait plusieurs générations pour juger des inconvéniens propres à la solution de Fourier, inconvéniens d’ailleurs beaucoup moindres que ceux de la constitution actuelle de la propriété puisqu’en définitive il n’y a pas dans le Phalanstère propriété personnelle et directe du -sol et de l’habitation et que les capitalistes sont seulement des actionnaires. Sur ce dernier point de vue, la solution de Fourier est une escobarderie fort ingénieuse ou même un acheminement progressif fort adroit, auquel je ne donnerais certes pas la main, mais que je suis bien aise de voir propager et pratiquer parce que cela est très supérieur à la propriété foncière personnelle et directe de nos jours, cela correspond même très bien au but que nous nous proposions dans le Producteur et le Globe quand nous traitions de la mobilisation de la propriété et de la baisse progressive de l'intérêt des capitaux... Procédé, ethénin, pour enfoncerprogressivement leshommes qui POSSÈDENT les ateliers de travail, ne les administrent pas et n’usent de leur droit que pour cæploiter les travailleurs... On les réduit en un mot à la fonction d’oisifs par excellence. »

Dans une autre lettre, il soulevait un autre sujet de division entre les deux doctrines : la question du capital (A Arlès, Enfantin, 25 avril 1841 :) « ... Vous aurez probablement dans le congrès des fouriéristes qui diront : prenez mon ours. Je vous engage à vous tenir en mesure de les faire s'expliquer sur une question que.vos deux termes : maîtres el ouvriers ne soulèvent pas directement mais qui jouent pourtant un rôle copital dansle fait industriel : c’est celle du capitaliste un peu directeur de travail. » « Vous savez que les fouriéristes veulent que le capital produise revenu à son propriétaire indépendam-

ment de toute espèce de travail et de talent de la part dudit propriétaire par cela seul qu’il est propriétaire ; d’où par conséquent oiseveté ignorante et riche et d'où aussi héritage. C'est là où les fouriéristes commettent leur plus grosse erreur industrielle ; de‘ce qu’il y a dans l’industrie une fonction indispensable qui consiste à distribuer, à placer le capital (c’est à-dire les instruments et ateliers) ils en concluent que c’est le capital qui mérite salaire et attribuent ce salaire à l’homme qu'ils continuent à appeler capitaliste. Ils ont donc trois rétributions : celle du capital, du talent, du travail, trois termes mystiques.qui cachent une grosse erreur et qui devraient être remplacés par ceux-ci : rétribution au distributeur des instruments et ateliers, au directeur de travail ou maître, et enfin à l’ouvrier. »

Mais malgré ces divergences les saint-simoniens et les fouriéristes ne faisaient pas mauvais ménage ; entre eux la paix était faite. Ils se voyaient, ils se fréquentaient. «Charles Duveyrier est plein d'activité, d’entrain, etremue beaucoup d'hommes et d’idées ; il voit assez les fouriéristes et ce contact est bon» (19 octobre 1843, à Arlès). D'ailleurs les divergences entre les systèmes s’atténuèrent. P. Leroux remarquait dureste la tendance de tous lessystèmes de son temps à fusionner comme les Compagnies de finances, «à faire en un mot du syncrétisme. » C'était ce que rêvait Lechevalier (r). L'union des réformateurs s’accomplit bientôt pour former le parti social. « ILexiste actuellement, écrivait Lechevalier,danslasociétéfrançaisedeux opinions parfaitement tranchées et présentant chacune plusieurs nuances. Ces deux opinions sont représentées l’une par les divers partis politiques, l’autre par un parti qui se forme à peine : le parti qui a posé la question sociale. De ce côté se trouvent les hommes, qui croient à une transformation intégrale de la société et qui donnent pour

(x) Dès juillet 1833, J. Lechevalier faisant au Congrès scientifique de Caen un rapport « sur l’état actuel des théories scientifiques » demandait « l’union de toutes les forces de l’intelligence pour le perfectionnement social ».

base à la forme nouvelle : association (25 octobre 1832, J. Lechevalier, Parti social).

En termes généraux et sauf des différences plus ou moins considérables sur les voies et les moyens à mettre en usage pour la réalisation, Fourier etses disciples, « Enfantin et sa sainte famille », la Revue encyclopédique et l’'Européen étaient d'accord entre eux; ils demandaient la même chose : le bonheur pour l'individu et l’ordre pour la société, et proposaient comme moyen l'association. De tous les éléments si divers que représentaient ces doctrines il se forma une sorte de compromis et un état d’esprit moyen qui aboutit au socialisme de 1848.

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